‹ Henri de Régnier et son œuvreChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

Jusqu'à l'an 1350.

CoDP d'oeil général sur la marine. — Turcs. Combat de Gallipoli. — Siège et sac de Constantinople. — Les chevaliers de Rhodes. — Défaite des pirates infidèles. — Vénitiens. Leur origine. — Leurs conquêtes. — Leur décadence. — Génois. Leur opulence. — Leur affaiblissement. — Perle de la Corse. — Espagnols. Commencement de leur marine. — Leur asservissement. — Pierre d'Aragon. — Siège de Tariffa. — Portugais. Opulence de la flotte du roi Ferdinand. — Ravage des côtes de l'Andalousie. — Siège de Lisbonne. — Défaite de la flotte. — Hollandais. Leur commerce. — Leur marine. — anglais. Invasion de l'Angleterre. — Bataille d'Haslings. — Château-Gaillard. — Armement formidable de Philippe le Bel. — Descente de Louis VJII en Angleterre. — Blocus par Louis IX. — Danois. Leur puissance navale. — Descente en Irlande. — Le fameux pirate Oddo. — Invasions dans la Grande-Bretagne. — Incursions sur les côtes de France. — Suédois. Leurs constructions navales. — Les pirates. —Défaite de l'armée danoise. — Musses. Leur marine. — Siège de Constantinople. — Français. Marine des Gaulois. — Charlèmagne. — Louis IX. — Les Croisades. —Pillage de l'île de Ré. — Bataille de La Rochelle. — Bataille de l'Ecluse. — Prise de Sandwich.

Pour arriver plus promplement à l^histoire de la navigation dans les temps modernes, nous allons réunir en un seul chapitre les principaux faits maritimes qui se sont accomplis jusqu^à Fépoque de la découverte de la boussole.

Les Turcs ignorèrent longtemps Tusage de la navigation. Sortis d'un pays éloigné des mers, inculte, stérile, où ils ne subsistaient que par le vol et le brigandage, ils inondèrent une grande partie de TAsie, jusqu'à ce qu'Osman, leur premier empereur, les eût fixés et eût établi le siège de sa domination à Prusa, autrefois capitale de la Billiynie, et aujourd'hui Brousse, capitale de TAnatolie. Depuis, ils s'étendirent plus avant encore en Asie et dans l'Europe ; mais jusque-là ils ne durent leurs rapides conquêtes qu'à leurs forces de terre. Ce n'est que lorsqu'ils dominèrent jusqu'à la mer Egée, l'Hellespont et quelques îles

voisines, qu'ils sentirent la nécessité d'une marine. Les premiers essais de leur navigation eurent lieu sous Mahomet I", neuvième empereur.

Les Vénitiens avaient eu avec les Turcs des démêlés qui n'étaient pas encore bien assoupis. Le sénat, pour les tenir en respect, envoya dans l'Archipel une flotte assez considérable, avec ordre néanmoins de ne pas commencer les hostilités. Il prit cette précaution afin de n'avoir rien à se reprocher ; précaution vaine vis-à-vis des barbares, qui n'appréciaient pas de pareils ménagements.

Pierre Laurédan, général de la flotte vénitienne, vint mouiller vis-àvis de Gallipoli. Le gouverneur de la place, prenant cette démarche pour une insulte, arma à la hâte vingt-cinq galères qui étaient dans le port, et quatre-vingts petits bâtiments qui allèrent occuper l'entrée du détroit. Laurédan appareilla et s'avança du côté de la Propontide pour prendre l'avantage du vent et du courant, qui est assez rapide en cet endroit. Une galère vénitienne suivait les autres d'assez loin. Les Turcs la firent attaquer par une des leurs, des mieux équipées. Laurédan fit faire un signal pour que la sienne ne s'engageât point au combat ; mais l'officier qui la commandait, comprenant au contraire qu'on lui ordonnait de combattre, tomba si brusquement sur la galère turque qu'il la coula.

Cet engagement particulier en attira un général. Les Turcs, anioiés par la vengeance, fondirent sur les Vénitiens, qui leur répondirent avec la même impétuosité. Le combat fut sanglant et opiniâtre. Les Turcs furent battus.

Les premiers empereurs turcs étaient si peu puissants sur mer, qu'Amurat r"", pour faire passer en Europe six mille hommes, fut obligé de se servir de deux vaisseaux génois, et de payer un ducat pour le passage de chaque soldat. Bajazet L" fit assiéger une fois par an, pendant dix ans, Constanlinople, sans la pouvoir prendre : il n'avait point d'armée navale. Amurat II, manquant de vaisseaux pour faire passer rHellesponl à son armée, fréta un navire génois.

Mahomet II, onzième empereur des Turcs, fut le premier qui donna beaucoup de soins à la navigation : elle était nécessaire à ses desseins.

Après la mort de Mahomet I", Amurat II, son fils aîné, eut les rênes de l'empire. Persuadés que le meilleur moyen d'affaiblir les Turcs était de semer chez eux la division, les Grecs opposèrent à Amurat, Mustapha, fils de Bajazet. La guerre s'alluma entre ces deux

princes, et ne s'éteignit que par la mort de Mustapha. Quoique victorieux, Amurat conserva toujours du ressentiment contre Tempereur grec, qui lui avait suscité un pareil ennemi.

Mahomet II, son fils, succéda à Tempire et à la haine de son père pour les Grecs. Il ne se vit pas plutôt le maître, qu''il résolut de leur faire sentir sa puissance, et il forma ce dessein avec d'autant plus de résolution, qu'il devait trouver dans la destruction de l'empire des Grecs à satisfaire en même temps sa vengeance et son ambition.

Il commença par faire bâtir une forteresse en Europe, sur le rivage du Bosphore. Par là il pouvait occuper insensiblement, les avenues de Constantinople, faire aisément passer ses troupes d'Asie, et se rendre maître de la navigation qui avait lieu de la Méditerranée au Pont-Euxin, et duPont-Euxindans la Méditerranée. Lorsque la citadelle fut achevée, Mahomet fit un formidable appareil pour assiéger Constantinople. Instruit par l'exemple de ses prédécesseurs, qui avaient toujours manqué cette place parce qu'ils ne l'assiégeaient que par terre, il mit en mer une armée navale pour envelopper la ville, et la serrer de toutes parts. Cette armée était composée de trente galères et de deux cents autres vaisseaux.

La flotte ottomane occupa d'abord toutes les avenues du port, pour empêcher les secours d'y pénétrer. Mais il lui était bien difficile d'y entrer elle-même, sans le moyen surprenant dont se servit Mahomet. Le port de Constantinople était fermé par une forte chaîne attachée par un bout à la tour de Galata, et par l'autre à la forteresse d'Acropoiis, qui commandait l'entrée du port du côté de la ville, et la chaîne était défendue par treize vaisseaux rangés en dedans.

Mahomet, désespérant de forcer cette barrière, construisit un chemin avec des poutres et des planches enduites d'huile, de suif, et autres matières propres à faciliter le transport. Ce chemin occupait bien l'espace d'un myriamètre; il s'étendait depuis la mer jusqu'au haut de la coUine fort élevée de Galata, et de là descendait dans le port. L'empereur fit conduire par ce chemin, à force de bras et de machines, en une seule nuit, soixante-dix navires, plus quelques galères. Les chrétiens, tranquilles dans le port, où ils se croyaient en sûreté, furent trèsétonnés de le voir rempli de vaisseaux ennemis. Cependant ils attaquèrent ces vaisseaux; mais l'artillerie des Turcs, dont le rivage était bordé,

les écarta et coula deux de leurs bâtiments. Les Turcs, se voyant maîtres du port, jetèrent l'ancre, et firent un pont flottant qui joignait les deux rivages. Par ce moyen les troupes allaient aisément de la terre jusqu'aux murs de la ville.

Un événement si extraordinaire jeta l'épouvante parmi les assiégés ; un secours inespéré les rassura cependant. Sur la fin du mois d'avril, quatre bâtiments, partis de Chio, apportèrent à Constanlinople des provisions de bouche et de guerre. Ils avaient vent arrière, et s'avançaient heureusement vers le Bosphore. Mahomet, qui les aperçut du rivage où il était à la tête de ses troupes, envoya ordre à la flotte de les attaquer et de s'en saisir.

Plus de cent cinquante de ses vaisseaux allèrent aussitôt pour les envelopper, et barrer l'entrée du port. Le vent étant tombé tout à coup, les quatre bâtiments se virent obligés de lutter contre toutes les forces navales des Turcs. L'inégalité et le succès de ce combat est un des traits les plus surprenants qu'on lise dans l'histoire. L'armée ottomane rangée sur la côte, le Grand Seigneur à sa tête, et grand nombre d'habitants de Constantinople en furent les spectateurs.

Les navires des chrétiens, arrêtés dans une mer tranquille, étaient comme des forteresses assaillies par une multitude de vaisseaux à rames, qui manœuvraient avec légèreté et les attaquaient de toutes parts; mais investis et immobiles qu'ils étaient , ils tiraient avec une artillerie bien servie, dont tous les coups portaient, sur cet assemblage confus de bâtiments qui s'approchaient sans ordre, dans un combat où la victoire leur paraissait certaine. Le canon des quatre vaisseaux coula plusieurs navires ennemis, et ceux qui lui échappèrent s'embarrassèrent de telle sorte, qu'ils se servirent d'écueil les uns les autres. La mer alors se trouva toute couverte d'armes , de dépouilles , de corps morts et de débris.

Outré d'impatience et de colère de se voir vaincu par un si petit nombre de bâtiments, Mahomet quitta le rivage, et se fiant à son cheval seul, il entra dans la mer pour encourager les siens. Mais ses exhortations, sa rage, sa fureur, ses menaces et ses blasphèmes furent inutiles. Un vent de sud s'éleva sur le soir, et poussa les quatre vaisseaux victorieux dans le port, où ils entrèrent sans avoir perdu de monde.

Le désespoir qu'en conçut Mahomet éclata ; il frappait la terre, il se

mordait, il blasphémait ; il voulut d'abord faire empaler le général de sa flotte ; mais il aima mieux le faire battre, il le battit lui-même, et il ne lui conserva la vie qu'en lui faisant perdre sa charge et tous ses biens. Les assiégés résolurent de brûler le pont flottant qu'avaient construit les Turcs, et dont ils étaient fort incommodés. Un Vénitien aussi habile qu'intrépide s'en chargea. Il mit sur trois brigantins légers des jeunes gens choisis pour la hardiesse et le courage 5 il les exerça à lancer des feux d'artifice, et arma une galère génoise pour les soutenir. Ces dispositions prises, on s'approcha du pont à la faveur de la nuit, et l'on commença à jeter les matières enflammées ; mais les Turcs, qui avaient été avertis par un traître, déchargèrent de dessus leur pont et leurs vaisseaux une efîroyable artillerie qu'ils avaient préparée.

La galère génoise coula fracassée , ainsi que l'un des brigantins , et les deux autres furent pris. Aucun des hommes n'échappa, ils furent tous tués, noyés ou faits prisonniers.

La ville ne tint pas longtemps après ce triste événement; elle tomba sous l'eff"ort des infidèles, qui y commirent les plus abominables infamies et les plus horribles cruautés. L'empereur grec fut enseveli sous les ruines dé sa capitale et de son empire; il mourut en combattant. Telle fut la déplorable destinée de cette ville.

Maître de Conslantinople et de «presque toute* la Gr.èce, Mahpmet n'était pas encore satisfait : son ambition, plus vaste que ses conquêtes, voulut soumettre l'île de Rhodes à son obéissance. Cette île appartenait aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

Les Hospitaliers éprouvèrent différentes révolutions. Ils se réfugièrent en Chypre et se placèrent- à Limisso, que leur donna le roi de Chypre, Henri de Lusignan. Ils armaient des vaisseaux pour escorter les fidèles qui allaient visiter la terre sainte. •

Les pirates infidèles voyant que les Hospitaliers enlevaient à leur avarice ces pèlerins dont ils faisaient souvent d'avantageuses proies, allèrent attaquer ces premiers vaisseaux de la religion ; mais ils y trouvèrent une valeur intrépide.

Les Hospitaliers demeurèrent environ dix-huit ans en Chypre. Trop resserrés dans un bourg ouvert de toutes parts, sans port et sans fortifications , ils cherchèrent un asile plus sûr et plus agréable : leur grand maître jeta la vue sur l'île de Rhodes. Il commandait la flotte com-

posée de vingt-cinq galères, côtoya l'Albanie, la Morée et Candie, et se rendit en Chypre. Il y embarqua les Hospitaliers et les effets de la religion, et fit voile pour Tile de Rhodes où il fit sa descente après une très-faible résistance, le 15 août 1309. Ils y prirent le nom de chevaliers de Rhodes.

Se voyant paisibles possesseurs de Tîle de Rhodes, ils travaillèrent, pour s'y affermir , à mettre leur port eu bon état , et à fonder une bonne marine. Mais Ottoman P'^, empereur des Turcs, ne vit pas sans inquiétude aux portes de ses Etats des voisins aussi formidables. Les chevaliers soutinrent toutes ses attaques, repoussèrent vigoureusement tous ses assauts , lui tuèrent beaucoup de monde dans des sorties , et le contraignirent enfin à- lever le siège et à se rembarquer.

Cette -tentative ne servit qu'à affermir les chevaliers de Rhodes dans leur île. Ils firent de nouvelles fortifications, ils dressèrent une armée navale avec laquelle ils firent la conquête de Lango, Leros et Calamo, (rois îles situées vers les côtes de l'Anatolie. Ils devinrent redoutables à tous leurs voisins, et la terreur des pirates et des infidèles. . Orcan , fils- et successeur d'Ottoman se détermina, à leur faire ta guerre. Il mit en mer une armée navale de quatre-vingts bâtiments de toutes grandeurs. Gérard de Pins, lieutenant ou vicaire général de l'ordre , excellent homme de mer, "leur opposa une petite flotte, et prit le vent sur eux en les attaquant. Presque tous les vaisseaux des Turcs furent pris ou coulés. Orcan eut bien de la peine à échapper au massacre. • .

Pour arrêter les courses -des pirates, le pape Clément VI forma une

ligue avec quelques puissances chrétiennes. La flotté, sous le comman-

dément de Jean Riandras, prieur de Lombardie, chassa les Turcs, ras-

• sura la navigation, et s'ernpara du port de Smyrne, qui servait d!asile à

tou's les corsaires.

L'armée chrétienne ne fut point oisive à Smyrne. Les Turcs assein^blèrent une flotte de cent cinquante vaisseaux, avec laquelle ils allèrent surprendre Limbro, île. dé l'Archipel. A cette nouvelle, les escaihv's chrétiennes se joignirent soùs le commandement de Jean Riandras, et allèrent surprendre à leur tour la flotte des inQdèies. On s'empara de leurs vaisseaux ; on en brûla beaucoup , et il n'en échappa que trentetrois. On fil dans cette affaire cinq cents esclaves.

Ténltlens.

Quelques familles de Padoue , pour se soustraire aux foreurs des Lombards, qui ravagèrent Tltalie, se réfugièrent dans des endroits marécageux du golfe Adriatique, où s'élève aujourd'hui Venise. Comme ceux qui s'étaient établis dans ces petites îles sortaient de Padoue, cette ville s'en arrogea le gouvernement, et pour augmenter le nombre des habitants, elle déclara que Rialto serait une place d'asile, indifféreftiment ouverte à toutes les personnes qui voudraient s'y retirer. Cet appel fait à l'inconstance naturelle à l'homme, fut entendu des peuples limitrophes et lointains ; de nombreuses émigrations eurent lieu : Venise se peupla, et le commerce la rendit florissante.

Chaque île eut d'abord un tribun particulier : ces tribuns , dans la suite, usurpèrent l'autorité souveraine, et secouèrent le joug que Padoue s'était crue en droit de leur imposer. Favorisés dans leurs prétentions par l'empereur grec et par le pape , ils s'érigèrent en république, dont le gouvernement fut confié à un chef unique, connu depuis sous le nom de doge ou duc. Le premier fut Paul-Luc Anafeste.

Du fond de ses lagunes , Venise sut commencer et combattre. Elle étendit ses domaines en terre ferme jusqu'au midi de laDalmalie. Elle fit des conquêtes dans la Grèce, où elle possédait l'île de Crète et celle de Chypre, qui lui ont été enlevées par les Turcs. Son commerce, autrefois très-considérable, a été presque anéanti par les Français, les Anglais et les Hollandais. L'or des nations coulait à Venise partons les canaux de l'industrie ; mais, depuis les grandes découvertes du seizième siècle, ce métal a pris une autre direction.

Ciénols.

L'histoire des révolutions de Gênes suffirait seule pour former un ■ tableau intéressant. Détruite par Annibal, rétablie par le consul Spurius, elle fut prise par les Goths, à qui les Lombards l'enlevèrent. Presque entièrement ruinée de nouveau , elle fut relevée par Charlemagne, qui en fit une annexe du premier empire français. Les Sarrasins s'en emparèrent dans le dixième siècle, passèrent les hommes au

fil de Tépée, et emmenèrent en Afrique les femmes et les enfants, quMls rendirent esclaves.

Rétablie pour la troisième fois, Gênes s''enrichil par le commerce ; ses citoyens, devenus fiers et puissants, en raison de leur prospérité, arborèrent Pétendard de la liberté, et la moderne république fut bientôt en état de fournir des secours aux princes chrétiens, à Fépoque des croisades. Ce fut en vain que les Pisans lui déclarèrent la guerre ; elle sortit victorieuse de la lutte et conserva tous ses avantages. L^enthousiasme de la liberté rendit les Génois capables des plus grandes choses, et parvint à concilier, pour eux, Topulence du commerce avec la supériorité des armes. Toutefois la jalousie et Pambition troublèrent la cité, et occasionnèrent des guerres intestines que partagèrent les empereurs, les rois de Naples, les Visconli, les marquis de Montferrat, les Sforce et la France, successivement appelés par les différents partis qui divisaient la république.

André Doria fut assez heureux et assez habile pour réunir les esprits, et rendre à sa patrie le calme et la tranquillité si nécessaires aux nations.

Gênes, dans ces temps florissants, possédait plusieurs îles de TArchipel, et donnait même des lois à quelques villes situées sur les côtes de la Grèce et de la mer Noire. L^un des faubourgs de Constantinople, Péra, était sous son obéissance; mais Tagrandissement de la puissance ottomane a tellement affaibli son commerce dans le Levant, qu^à peine un de ses navires paraît à présent dans les eaux qui baignent les Etats du Grand Seigneur.

Plus fameuse par ce qu'acné fut autrefois que par ce qu^elle est aujourd'hui. Gênes est tombée de son antique grandeur, et la perte de la Corse, réunie à la France, n'a pas peu contribué dans le temps à affaiblir ses forces et à diminuer ses ressources.

Les Toscans furent les premiers qui se rendirent maîtres de la Corse.

Les Carthaginois soumirent cette île; et, sousScipion, les Romains la conquirent tout entière. Les Sarrasins s'en saisirent dans le huitième siècle, mais ils en furent chassés quelque temps après.

La Corse , sous l'empire de Charlemagne , fut envahie par des barons romains de la maison Colonne, et, dans la suite, les papes, les rois d'Aragon et ceux de France se la disputèrent tour à tour. Le traité

de Cambrai en assura la possession aux Génois, qui en avaient acheté plusieurs parties, et cette île, prétexte de longues guerres entre les gouvernements de Pise et de Gênes, est enfin restée aux Français, qui s^ensont rendus maîtres en 1769.

Espag^nolsi.

Environnée de l'Océan et de la Méditerranée, TEspagne forme une presqu'île, et est heureusement située pour la navigation. Ses premiers habitants furent les Phéniciens , qui y fondèrent des colonies; vinrent ensuite les Carthaginois et les Romains, également attirés par Tappât de Tor et de Pargent , métaux communs alors , et que fournissaient à la cupidité de Tétranger des mines abondantes.

C'était de TEspagne que les Carthaginois faisaient venir les hommes destinés à compléter leurs armées, et Pargent nécessaire pour solder ces troupes mercenaires. Jalouse des ressources que Carihage trouvait dans ce pays, Rome non-seulement s'y établit sur les ruines de sa rivale, mais encore le soumit, et les triomphes de ses généraux étaient ordinairement ornés des richesses, étalées avec soin, qu'ils en avaient enlevées.

Jusqu'au temps de Rrutus , les Espagnols ne s'étaient servis que d'embarcations de cuir ; mais depuis , ils équipèrent des vaisseaux construits sur les plus forts modèles. Leur marine , sous les règnes d'Auguste et de Tibère, prit un tel degré d'accroissement et fut si bien cultivée, que souvent on vit sortir des côtes méridionales de l'Espagne, destinées pour Rome, des escadres considérables et de gros bâtiments marchands, dont le nombre égalait presque celui des navires expédiés des rivages de l'Afrique.

Victime de révolutions qui tant de fois ont bouleversé le monde , l'Espagne, après avoir porté le joug de Carthage et de Rome, fut. asservie aux Golhs, qui la possédèrent tout entière. Ces peuples barbares, trop resserrés dans le Nord, avaient quitté leur pays natal, et sous la conduite de leur roi Suintilla , auquel succéda Vamba , étaient venus s'établir au sud-ouest de l'Europe.

Terreur et fléau de l'Afrique, depuis le Nil jusqu'au détroit de Cji-^

braltar, les Sarrasins portaient partout Tépouvante de leur nom, et menaçaient TEspagne. Forts d^une armée navale de deux cent soixantedix vaisseaux, ils envahirent les frontières de la Péninsule ; mais Vamba les tailla en pièces , prit ou brûla leurs embarcations , et sauva son royaume.

Voulant étendre leur empire dans la Mauritanie , ces mêmes Sarrasins, quelques années plus tard, mettent en mer une flotte considérable pour appuyer leurs troupes de terre. Cet armement donne de Pombrage à Egiza, qui, craignant une descente sur ses côtes, ordonne à Théodomir d"'ob&erver les mouvements de Tennemi, et de le combattre à la première occasion. Rencontrés parles Espagnols qui les attaquent courageusement, les Africains sont défaits en partie , le reste prend la fuite.

Quelque grand toutefois que fût cet échec, il n^étouffa point chez les Sarrasins, connus encore sous le nom de Maures et d^ Arabes , le désir de pénétrer en Espagne et de s'en emparer.

Hizen, fils d'Abdérame, fut le premier roi maure qui arma sur mer. 11 équipa une flotte au port d'Almeria, dans le royaume de Grenade, et en confia le commandement à un de ses généraux, dont Majorque, Minorque, Iviça et la Sardaigne essayèrent vainement de repousser les attaques.

De tous les souverains qui partageaient TEspagne, les princes maures étaient les seuls qui eussent des vaisseaux ; ce qui ne les empêcha pas d'être exposés aux invasions des Normands , qu'attirait dans leur pays l'espoir du butin , et qui ravagèrent pendant deux ans le royaume de Galice.

L'Espagne sentit enfin le besoin d'avoir une marine. Raymond » comte de Barcelone, se chargea du soin d'équiper une flotte, qui devait lui servir contre les Maures de l'île Majorque ; mais ne possédant point assez de vaisseaux pour l'expédition qu'il méditait, il se Hgua avec les Génois et les Pisans, qui lui en fournirent un grand nombre.

Retraite ordinaire des pirates qui infestaient les côtes de la France, de l'Espagne et de l'Italie, Almeria est assiégée par terre et par mer, et tombe au pouvoir du grand amiral de Catalogne ; vingt mille Maures sont faits prisonniers de guerre, et rachètent à prix d'argent leur liberté ravie, Majorque , Minorque , Iviça et les îles environiiaules se sou-

mettent aux Catalans et aux Aragonais ; Séville, après un siège de seize mois , cède aux efforts combinés de Raymond Boniface et de Ferdinand, et ouvre ses portes aux vainqueurs.

Pierre, roi d^ Aragon, met en mer une flotte considérable , destinée en apparence à enlever la Sicile à Charles d^Anjou. Pour tromper TEurope sur le but véritable de cet armement, il affecte de répandre le bruit que son intention est d^attaquer les Maures d^ Afrique, et fait voile vers Tancienne Hippone, dont il ravage les environs : virant ensuite de bord , il attend en Corse le dénoûment de Taffreuse tragédie qui se termine, pendant les vêpres, par le massacre des Français, et va, après ce honteux succès, recevoir en Sicile, où il est couronné, le prix de sa lâche perfidie.

Vers le même temps, Sanche le Brave, roi de Castille , armait sur mer pour se défendre contre les Maures qui menaçaient ses Etats, et les forçait à abandonner Xérès, dont ils avaient formé le siège. Philippe le Hardi faisait sortir des ports de France , pour attaquer TAragon, cent vingt bâtiments armés, sous la conduite d"'Enguerrand de Bailleul j les Français s^emparaient du port de Roses; mais, battus à leur retour, avec une partie de la flotte, par Marquet, amiral de Barcelone, ils perdaient trente vaisseaux, pendant que Roger Doria, auquel s^étaient joints les habitants de la ville prise, obligeait Enguerrand de Bailleul lui-même, qu'il avait surpris, à se rendre prisonnier de guerre , et à être témoin de l'entière destruction de son escadre.

Le roi d'Aragon, toutefois, ne jouit pas longtemps de cet avantage, uniquement dû à l'imprudence qu'avait eue Philippe de séparer ses forces; car, blessé quelque temps après, sa plaie devint incurable et le conduisit au tombeau.

Engagé dans une guerre fâcheuse contre les Maures , Alphonse XI se voyait à la veille d'être attaqué par une armée de quatre cent mille fantassins et de soixante-dix mille hommes de cavalerie, que soixantedix galères et cent quatre-vingts autres bâtiments avaient débarqués sur les côtes d'Espagne.

Egalement intéressés à déconcerter les projets des Africains , les rois d'Aragon et de Portugal envoyèrent des troupes au secours d'Alphonse. De part et d'autre, de nombreuses escadres couvraient l'Océan et la Méditerranée. Chaque jour était témoin d'engagements plus

OU moins sérieux , lorsque ramiral aragonais , qui croisait dans le détroit pour troubler le passage des Maures, fut défait et tué dans un combats

L'amiral de Castille, de son côté, faisait bien de temps à autre quelques prises; mais Alphonse, impatient de voir ses ennemis détruits, rapnt accusé de ne pas leur faire autant de mal qu'il pouvait, ce brave militaire, piqué d'un reproche qu'il ne méritait pas, alla imprudemment avec sa petite flotte attaquer les Maures , infiniment supérieurs en nombre. Le combat fut opiniâtre, l'amiral fît des prodiges de valeur; mais, mortellement frappé au milieu de l'action, il succomba , et tous ses vaisseaux furent perdus, à la réserve de cinq galères qui gagnèrent le port de Tariffa.

Maîtres de la mer par cette défaite des Castillans , les Maures débarquèrent sans obstacle à Gibraltar et à Algeziras ; ils mirent le siège devant ïariffa, ville alors considérable de l'Andalousie, et finirent par être taillés en pièces dans une bataille générale qui devait décider du sort de toute l'Espagne. Les troupes tombèrent sur les colonnes ennemies avec tant d'impétuosité, qu'elles les enfoncèrent, et que, profitant de leur désordre, elles en firent un horrible carnage. Le nombre des morts paraît incroyable ; et cepeyidanl si, fatigués de tuer, les Espagnols ne s'étaient point arrêtés pour piller, aucun Africain n'aurait survécu à cette mémorable journée.

PortDg:alii.

Le Portugal, qui comprend l'ancienne Lusitanie, après avoir été soumis aux Carthaginois et aux Romains, fut successivement conquis par les Suèves, les Alains et les Visigoths, vers la fin du quinzième siècle. Les Maures s'en emparèrent sur ces derniers, et le possédèrent très-longtemps.

Lorsque les chrétiens s'unirent pour faire la guerre aux Maures d'Espagne, Henri, pelil-fils de Robert I", duc de Rourgogne, et arrièrepelii-fils (le Robert, roi de Fiance, passa en Espagne avec des secours pour Alphonse Vï, roi de Castille et de Léon, et battit les Maures dans plusieurs rencontres.

Alphonse ayant fait sa paix, donna à son tour des tronpès à Henri, qui les joignit aux siennes, défit les Maures, et conquit sur eux le royaume de Portugal. Ce fut alors qu** Alphonse le gratifia du tiire de cornte, et lui fit épouser Thérèse, une de ses filles naturelles. Henri en eut un fils, nommé Alphonse, qui lui succéda. Ce prince, ayant défait cinq rois maures, fut proclamé roi par son. armée.

Trois rois d''Espagne ont possédé le Portugal jnsqu''en 1640. Alors les Portugais, indignés de la fierté despotique des Espagnols, se révoltèrent, et proclamèrent roi Jean, duc de Bragance, fils naturel d'un des rois de Portugal ; sa postérité s'est maintenue sur le trône.

Avantageusement situé pour la navigation, et presque partout environné des eaux de la mer , le Portugal possède sur l'océan Atlantique d'excellents porls, entre lesquels celui de Lisbonne, à Tembouchure du Tage, mérite le premier rang. La marée y remonte jusqu'à la hauteur de quatre mètres. Les plus gros navires y trouvent assez de profondeur pour ne jamais être gênés dans leur manœuvre, ni avoir rien à craindre de la variabilité des vents, défendus qu'ils sont contre les bourrasques et les gros temps, par une chaîne de montagnes élevées qui régnent au loin sur les rives du fleuve.

Le Portugal négligea longtemps la marine ; ce ne fut guère que pendant le règne d'Alphonse IV qu'il commença à en reconnaître l'utilité et à en sentir tous les avantages; toutefois, elle se ranima et brilla de quelque éclat sous le roi Ferdinand.

Ce monarque venait d'obtenir en mariage une princesse d'Aragon ; et, voulant aller la chercher et la conduire dans ses Etats, il avait fait équiper six galères, dont cinq étaient chargées des plus riches présents. Celle que montait la princesse était décorée de tout ce que l'art et la galanterie ont de plus recherché ; un goût exquis avait présidé à ses moindres ornements, et, lorsqu'elle franchit, à pleines voiles, l'embouchure du Tage, on se rappela Cléopâtre sillonnant le Cydnus, et faisant son entrée triomphale dans le port de Tarse.

L'année suivante, trente vaisseaux armés et autant de galères mirent en mer, et allèrent ravager les côtes de l'Andalousie; ils auraient même porté plus loin les horreurs de la guerre, si l'hiver et les mauvais temps ne les avaient obligés de regagner le port d'où ils étaient partis. Suivis dans leur retraite par la flotte de Castille, les Portugais furent

attaqués et perdirent un vaisseau chargé de l'argent destiné au payement des troupes.

Cet échec amena la paix entre Ferdinand et Henri; mais elle fut de courte durée. Le roi de Castille, dont la flotte était entrée dans le Tage, sans que Tamiral Lancerotte s'y opposât, assiégea Lisbonne par terre et par mer, et s'empara de quatre galères portugaises.

Héritier du trône de Castille et de la haine de son père pour Ferdinand, Jean arme contre le Portugal. Une bataille navale se livre, les Castillans sont vainqueurs, et Telles, qui a commis l'imprudence de trop compter sur la supériorité numérique de ses forces, et de laisser s'écarter de la ligne huit de ses bâtiments, perd dans ce combat non-seulement sa liberté, mais encore toute sa flotté. Une seule galère parvint à s'échapper.

Cette victoire , remportée par les Castillans sur les Portugais , augmenta l'animosité réciproque des deux nations. Cette animosité éclatait dans toutes les occasions, et elle eut des suites fâcheuses après la mort de Ferdinand.

Gendre de ce prince, Jean P% roi de Castille, croyant avoir, par son mariage, des droits légitimes au trône de Portugal, met le siège devant Lisbonne, persuadé qu'une fois maître de la capitale du royaume, il le sera bientôt des autres places. Plusieurs engagements, plus ou moins sérieux, ont lieu sur terre et sur mer, mais enfin la victoire se déclare en faveur des Portugais.

La mort du roi de Castille ne change rien à la situation des aff'aires ; la guerre continue. Sept galères portugaises, revenant de Gènes, chargées d'agrès et de munitions, sont attaquées et battues par cinq vaisseaux castillans , qui en prennent quatre et en font échouer une. D'atroces cruautés sont exercées envers les vaincus, dont on jette quatre cents à la mer, et les farouches vainqueurs, longeant ensuite les côtes du Portugal, ravagent le pays qu'ils ruinent, et mettent tout à feu et à sang.

Ces différents échecs cependant ne nuisaient que médiocrement aux progrès de la marine portugaise, qui, chaque jour, acquérait de nouvelles forces.

Quoiqu'il fût en paix avec les princes chrétiens, don Jean I" équipa une flotte composée de trente bâtiments de transport, de soixante-sept

galères et d'un grand nombre de barques. Cet armement excita l'attention de tous les princes voisins, et donna surtout de Tinquiétude au roi d'Aragon.

Maître de son secret, don Jean a levé l'ancre, et sa flotte, qui tient l'Europe entière en suspens sur le véritable but de l'expédition, cingle vers l'Afrique, arrive, et débarque des troupes qui prennent d'emblée Ceula, ville de Barbarie, sur la côte orientale du détroit de Gibraltar.

Les Portugais, dans leurs entreprises nautiques, étaient alternativement heureux ou malheureux. Tantôt ils faisaient la loi, tantôt ils la recevaient; mais, depuis quelque temps, la fortune leur était favorable, et ils avaient enlevé aux Castillans une flotte de trente-cinq vaisseaux qui revenaient de Guinée, chargés d'or et de riches marchandises.

Successeur d'Alphonse, don Jean If, quoiqu'il fût occupé du soin d'apaiser des troubles que des ennemis secrets avaient excités dans l'intérieur de son royaume, n'en forma pas moins le projet de porter ses armes au dehors, soit pour étendre ses conquêtes sur les Maures, soit pour ajouter aux découvertes qu'on avait déjà faites dans la route des Indes. Il envoya une flotte de vingt vaisseaux dans la Nigritie, vers le fleuve Sénégal, sous la conduite de Pierre Vasquez d'Acugna.

Rendu inutile par la faute du chef de l'expédition, cet armement fut renouvelé contre les Maures d'Afrique. L'amiral portugais s'empara d'une île voisine deMéquinez, et s'y fortifia. Le roi de Fez mit aussitôt sur pied une armée formidable pour en chasser l'ennemi. Instruit de ces dispositions hostiles contre ses troupes, don Jean leur envoya un renfort de quinze cents hommes, et aurait même commandé en personne ces forces réunies, si son conseil n'eût arrêté cet élan d'un courage imprudent.

Un traité fut donc conclu avec le roi de Fez ; et les Portugais, dans l'impossibilité où ils se trouvaient de conserver leur conquête, sortirent de l'île avec les honneurs de la guerre, et regagnèrent leurs ports.

nollandaist.

La Hollande, dans son état primitif, n'était qu'un simple comté; mais on la regardait, eu égard à son étendue, comme la plus considérable des Provinces-Unies. Ces provinces étaient au nombre de sept : I. u

la Hollande proprement dite, ainsi nommée des mots Hol, creux, cl Land, pays; la Zélande, Utrecht, Gueldre, Over-Yssel, Groningne et la Frise.

La Hollande dépendait autrefois de TEspagne. L^abus que Philippe H y fit de son autorité, la sévérité du duc d^Albe, et la crainte de Tlnquisition qu^on voulait y établir, excitèrent les peuples à la révolte. Los Etats-Généraux s'étant soustraits à la domination espagnole, ce pays devint le théâtre de la discorde, de la guerre et de la politique. Les princes d'Orange furent Pâme de celle ligue. Animés et conduits p.'ir eux, les Hollandais résistèrent à toutes les forces du fds de Charles - Quint, et fondèrent un gouvernement nouveau, qui, unissant Tespril de liberté à celui du commerce, balança quelquefois le pouvoir des plus puissants princes. On vit même les Espagnols, après avoir vainement employé la voie des armes et des négociations, obligés de reconnaître les Provinces-Unies comme un Etal libre, souverain ei indépendant.

Bornée à l'ouest, à Test et au nord par TOcéan, au premier coup d'œil la Hollande semble assise sur un sol favorable à la navigation ; ce n"*est cependant qu'après avoir lutté contre des obstacles de loul genre, dont l'opiniâtreté seule a su triompher, qu'elle est parvenue à se créer une marine, que nous verrons, plus tard, sous son immortel Ruyter, battre les Anglais et même déjouer les projets hostiles de la France.

Angolais.

Quoique d'épaisses ténèbres couvrent l'époque de l'histoire d'Angleterre, depuis la chute de l'empire d'Occident jusqu'à la bataille d'Haslings, nous croyons cependant devoir tracer rapidement les principales actions qui précédèrent l'invasion de Guillaume le Conquérant.

Heureux dans toutes ses guerres, Harald, roi de Danemark, voulut, à l'exemple de ses prédécesseurs, essayer si de plus grandes entreprises dans des contrées lointaines lui réussiraient : il mit à la tête de ses troupes deux capitaines que lui procura la soumission de la Vandalie, et prépara en même temps deux expéditions. Ce fut sous leur conduite que les Danois firent deux descentes, l'une dans la Grande-Bretagne, l'autre dans l'Aquitaine.

On ne s^occupait point alors à s'emparer (Tun territoire pour le conserver et s'y établir. C'étaient des armées de terre ou de mer qui, comme des torrents, inondaient des royaumes entiers, et se dissipaient ensuite d'elles-mêmes, ne laissant après elles que des traces funestes de leurs ravages et de leurs cruautés. Telles furent les deux expéditions des Danois en Angleterre et en France.

Le bruit de la mort d'Arthur, roi d'Angleterre, s'étant répandu en Allemagne, plusieurs peuples, instruits que les Bretons manquaient de force et de courage pour se défendre, résolurent de passer la mer et de s'établir, par les armes , dans cette île voisine du continent. Ida, Anglais d'origine, embarqua sur quarante vaisseaux un grand nombre de familles anglaises, et les débarqua à Flambourg, dans la province d'York, où il trouva les Saxons-Northumbles disposés à les recevoir, parce qu'ils étaient fatigués de la domination du roi de Kent. Les uns et les autres reconnurent Ida pour leur roi, sous le titre de Norlhumberland, c'est à- dire sous celui du pays situés au nord de Tbumbert ; ce qui forma le cinquième royaume fondé dans la Grande- Bretagne par les Anglo-Saxons, que Wortigern avait appelés dans cette île comme troupes auxiliaires.

Une flotte considérable, la plus nombreuse qui fût encore venue d'Allemagne, opéra une descente sur les côtes de la Grande-Bretagne. Elle portait des Anglais aguerris, que commandait un chef de la même nation, nommé Crida, qui, ayant débarqué, traversa comme un torrent le royaume d'Estanglie, et s'avança vers le milieu de l'île sur les terres des Bretons, lesquels n"'opposèrent aucune résistance. Profitant de la terreur qu'il avait inspirée, Crida s'étendit dans toutes les directions, se rendit maître de la campagne, et chassa devant lui ces timides ennemis. De toutes ces conquêtes, il forma un royaume plus grand et plus considérable qu'aucun de ceux fondés précédemment par ses devanciers conquérants, sous le nom de royaume des Middle-Anglès, c'est-à-dire anglais du milieu.

Devenu roi de toute l'Angleterre par l'extinction de l'heptarchie des Anglo-Saxons, Egbert jouissait paisiblement du fruit de ses victoires, lorsque les Danois, qui déjà à deux reprises différentes avaient tenté de descendre en Angleterre, abordèrent à Yarmouth avec trentecinq vaisseaux. Nullement préparés à les recevoir, les Anglais ne purent

s'opposer à leur entrée dans le pays, qu'ils ravagèrent. A la première nouvelle de Tinvasion, Egbert marcha contre eux avecles troupes qu'il put rassembler, croyant n'avoir qu'à paraître pour les forcer à se rembarquer. Après un long et sanglant combat, il eut le chagrin devoir la victoire se déclarer pour eux, et son armée fut mise dans une déroute complète.

Cette mortification, très-grande pour un prince toujours victorieux dans les divers combats où il s'était trouvé, lui fit prendre d'autres mesures afin de se dçfendre contre ces nouveaux ennemis; mais les Danois, qui n'avaient pas le dessein de faire des conquêtes en Angleterre, et encore moins celui de les garder, se contentèrent de piller la campagne ; ils remontèrent sur leurs bords après avoir ravagé et brûlé le pays, emportant un butin immense.

Des pirates danois, informés par leurs espions que les Bretons de Cornouailles, tributaires d'Egbert, brûlaient d'envie de secouer le joug des Anglais, allèrent débarquer dans celte partie de l'île, et y furent reçus avec joie. Après s'être fortifiés de quelques troupes bretonnes qui vinrent se joindre à eux, ils se mirent en marche pour aller combattre le monarque anglais. Ils avaient espéré de le surprendre ; mais ils furent eux-mêmes étonnés d'apprendre qu'il venait leur livrer bataille. L'expérience du passé l'avait rendu prudent : il avait tenu son armée prêle à marcher.

Egbert accourut avec toutes ses forces au-devant des Danois. Les ayant rencontrés proche d'Hengis-Dun, au pays de Cornouailles, il les attaque aussitôt, remporte sur eux une victoire complète, et les force à regagner au plus vite leurs vaisseaux.

Quoique souvent battus depuis, les Danois ne s'en acharnèrent pas moins contre la Grande-Bretagne. Entrés dans la Tamise avec une flotte de trois cents voiles, ils remontèrent le fleuve jusqu'aux portes de Londres, où ils descendirent, puis à Canlorbéry.

Après avoir pillé ces deux villes, les Danois se jetèrent dans la Mercie, et détruisirent une armée que Berlhuîphe voulut leur opooser. Ils auraient, en toute sécurité, parcouru l'Angleterre, sans l'avis qu'iU reçurent qu'Elhelwolph et Aldestan, à la tête de forces considérables, se préparaient à leur couper la retraite.

Revenant aussitôt sur leurs pas, les Danois repassent la Tamise,

avec Pintention de combattre les deux rois, qui étaient campés à Ockley, dans la province de Surrey. Nulle expression ne saurait rendre les atrocités commises dans leur marche par ces cruels ennemis des Anglais. Enfin on se rencontre, on en \ient aux mains; de part et d''au(re on combat corps à corps ; la mêlée est épouvantable, et la victoire se déclarant contre les Danois, dont un très-petit nombre seulement parvient à s''échapper, ils couvrent le champ de bataille de mourants et de morts.

Ce désastre toutefois ne rebute point les Danois; il semble quMIs avaient juré de ne pas laisser un seul instant de repos aux Anglais. Leur première attaque contre la Grande-Bretagne commence par le Northumberland, qu^ils subjuguent; TEstanglie éprouve le même sort, et, après avoir rançonné la Mercie, ils entrent dans le Wessex.

Les Northumbres, pendant les orages politiques, avaient secoué le joug des rois d'Angleterre; mais, à celte époque, les différentes factions s'étant réunies, elles oublièrent ou feignirent d'oublier tout ressentiment, pour se donner un roi. Osbert fut élu d'un consentement unanime. Ce choix heureux, qui avait obtenu tous les suffrages, aurait suffi seul pour rétablir les affaires, si un incident imprévu n'avait fait revivre les dissensions et plongé le pays dans un gouffre de malheurs.

Osbert, qui tenait sa cour à York, revenant un jour de la chasse, entra, pour se rafraîchir, chez le comte Bruen-Bocard : ce comte était absent, et sa femme charmante; Osbert la viola. Indigné, Bruen- Bocard jure de se venger. Il part à l'instant pour le Danemark, se rend auprès du roi Ivar, l'instruit des troubles qui agitent le Northumberland, et lui persuade que, s'il veut profiter de l'occasion, il lui sera facile de s'en rendre maître, ainsi que de toute l'Angleterre. Ce projet sourit à Ivar.

La flotte danoise, que montait un nombre considérable de troupes, mouille aux côtes du Northumberland, et la présence de l'étranger dans l'île frappe de terreur l'Angleterre tout entière. Bruen-Bocard sert de, guide à Ivar, qu'accompagne Ubba, son frère, le plus vaillant homme de son temps. Les Northumbres, n'ayant pas été prévenus de cette descente, et n'étant pas sur leurs gardes, le bord septentrional de Thumbert fut facilement envahi, et les Danois marchèrent droit à York, où Osbert préparait une armée pour s'opposer à cette invasion.

La circonstance était grave pour Osbert, et ce prince, qui ne se dissimulait pas le danger de sa position, demanda, quoiqu'il fût son ennemi capital, du secours à Ella,/oi d'une partie du Northumberland. Il promit volontiers de suspendre leur querelle particulière, pour agir contre l'ennemi commun, et de joindre ses forces à celles d^Osbert.

Si ce dernier se fût tenu renfermé dans York, et eût attendu. Tarrivée des troupes de son allié, le monarque danois se serait trouvé dans le plus grand embarras ; mais, ayant voulu faire une sortie, il fut repoussé avec perte, et obligé de rentrer en ville. Désespéré de se voir arracher une victoire sur laquelle il comptait, Osbert tenta l'impossible pour rallier ses milices. Blessé mortellement dans sa retraite, il périt avec un grand nombre des siens.

York ouvrit ses portes aux Danois, qui s^y rafraîchirent, pendant que Ella s'^avançait, dans Tespérance de remédier au mal que la précipitation d'Osbert avait causé. Vainqueur d^un des rois coalisés, ïvar, ne croyant pas Tautre plus redoutable, voulut lui épargner une partie du chemin, et marcha droit à lui. La bataille qui s^ensuivit ne fut ni moins sanglante ni moins funeste aux Anglais que la précédente. Ella fut fait prisonnier, et son armée, offrant le spectacle d^une déroute complète, chercha son salut dans la fuite. Ivar le fit écorcher vif, pour venger la mort de Régner, son père, qu'il avait fait jeter dans une fosse remplie de serpents. Le lieu où se donna cette bataille fut depuis surnommé Ella-Crost, la Déroute d'Ella.

Après ces. deux importantes victoires, Ivar s'*empara sans peine du Northumberland, et de là s'avançant vers la Mercie, il pilla et ravagea impitoyablement tout ce qui se trouva sur son passage. Brethred, roi de Mercie, avait appelé à son secours Ethelred, son beau-frère, qui était venu le joindre avec toutes les forces du Wessex. Dès que Ivar eut appris cette jonction, il s'arrêta : les deux armées se tinrent en présence, mais, craignant mutuellement l'issue d'une bataille générale, les partis se séparèrent sans combattre.

Chargé de butin et de tout ce que lui avait rapporté le pillage des monastères et des églises, Ivar laio;ja Ubba dans le Northumberland, et alla descendre, avec ses meilleures troupes, dans le royaume d'Estanglie, où régnait Edmond. Plus accoutumé aux exercices de piété qu'au métier des armes, ce jeune prince, ayant voulu livrer bataille

HISTOraE GK!«fERALE DB LA MARTNE. 327

aux Danois, fut aisément vaincu et contraint de prendre la fuite. Il crut pouvoir se cacher dans une église ; mais ayant élé découvert, il fut conduit à Ivar, qui était pour lors à Hegilsdon. Le vainqueur offrit de lui laisser son royaume, s^il consentait à le reconnaître pour son souverain et à lui payer un tribut annuel. Ces conditions rejetées par Edmond, Ivar le fit attacher à un arbre et cribler de flèches: sa tête ensuite tomba sous la hache du bourreau. L'évêque Humbert fut éga- * lement massacré par ordre du roi de Danemark.

Les Danois, sous la conduite de Biornon, ayant fait une descente en Ecosse, ce général partagea ses troupes en deux corps d^armée, porta dans ce pays le ravage et la dévastation. Constantin, roi d^Ecosse, accourut en armes, et se présenta devant les Danois que commandait Ubba. Surpris, et ne pouvant passer le Lewin pour se joindre à leurs camarades, parce que les eaux, par suite de pluies extraordinaires, étaient considérablement augmentées, les Danois furent taillés en pièces. Un petit nombre d'entre eux seulement se sauva à la nage, et alla rejoindre Humbrus, chef de l'autre corps d'armée.

Fier de cette victoire, Constantin ayant trouvé un gué, vint camper en vue des Danois, qu'il se flattait de vaincre sans difficulté; mais ceuxci, que la défaite de leurs compatriotes engageait à se tenir sur leurs gardes, s'étaient retranchés sur le bord du fleuve avec de grosses pierres qu'ils avaient entassées les unes sur les autres. Inutilement Constantin entreprit de les y forcer ; son armée périt dans les attaques successives qui eurent lieu, et lui-même, étant tombé vivant au pouvoir de l'ennemi, fut conduit dans une caverne voisine, où il mourut assassiné.

Alfred succéda à son frère Elheired au trône de la Grande-Bretagne, n'étant encore âgé que de vingt-deux ans. Il fut le premier souverain de celte île qui eût opposé une vigoureuse résistance aux invasions des Danois. Il y avait fort peu de temps qu'il régnait, lorsque ces hommes du Nord firent une descente en Angleterre. Alfred mil sur pied une puissante armée, marcha à leur rencontre, et les força de se rembarquer.

A quelque temps de là, malgré la valeur, le nombre et l'intrépidité de ses troupes, il perdit la bataille de \\ illon, si célèbre dans les fastes britanniques. Obligé de fuir, pour ne pas tomber au pouvoir du vainqueur, qu'il combattit encore six fois, toul aussi malheureusement, il se réfugia et se tint caché dans la cabane d'on berger ; il y demeura

quelque temps ignoré de ses amis et de ses ennemis, et inconnu même à la femme du pâtre, qui remployait aux ouvrages les plus grossiers.

Cependant Alfred, instruit que les Danois ont été battus devant le château de Kinwith, sort de sa cabane, va lui-même reconnaître le camp ennemi, où il pénètre, déguisé en joueur de harpe, examine tout et se retire. Quelques jours lui suffisent pour lever une armée, pour attaquer et vaincre les Danois, et les obliger à demander la paix. Ainsi, par une seule bataille, Alfred recouvra son royaume.

Voulant mettre fin à celte guerre, Alfred fit un traité avec Gunthoron, capitaine danois, et lui donna le royaume d^Estanglie, dont il se réserva la souveraineté. Les Danois ensuite évacuèrent TAngleterre, partie de File sur laquelle Alfred régnait.

Ubba, ne pouvant plus attaquer le Wessex, résolut de porter la guerre dans le royaume de Mercie. Le souverain de cet Etat, Brethred, sentant qu^il ne pouvait pas résister aux Danois, et voulant arracher son pays à la rapacité de ces barbares, leur offrit une somme considérable, qu'ails reçurent.

ils rejoignirent ensuite leurs compatriotes dans le Northumberland ; mais, n^ayant pu y trouver des vivres, à cause des ravages qu^ils y avaient faits eux-mêmes auparavant, ils rentrèrent dans la Mercie. Cest en vain que Brethred se plaignit de leur mauvaise foi ; ses plaintes furent inutiles. De sorte que Brethred, ne se trouvant plus en sûreté avec de pareils hôtes, leur abandonna son royaume, et se retira à Rome, dans le Collège des Anglais.

Ne voulant pas trop effaroucher les Merciens, les Danois leur donnèrent pour roi Céolulphe, ancien domestique de Brethred. Par là, ils se virent possesseurs de la moitié de l'Angleterre, et Alfred deTautre. Ce dernier, toutefois, ne jouit pas longtemps de la tranquillité quMl croyait s'être procurée; car les Danois, par des descentes réitérées, le tinrent dans des alarmes continuelles.

Edouard, surnommé VAncieriy succéda à Alfred. Il trouva dans Elheiward, fils d^Ethelbert, un cruel compétiteur. Ce princ commença par s'emparer de Winburne , place forte de la province de Dorset. Edouard l'en ayant chassé, il se jeta dans les bras des Danois, qui le soutinrent d'abord avec vigueur; mais Payant ensuite abandonné, il fut réduit à se retirer en France , auprès des Normands. Il en obtint un

puissant secours. Avec les forces qu'il reçut, il fit une descente dans la Grande-Bretagne, et débarqua au pays d'Essex, dont il s^empara sans rencontrer d'obstacles.

Edouard ne s'était pas attendu que son ennemi put être sitôt en état de faire de nouvelles entreprises. Plein de cette idée, il s'était borné à garantir la Mercie de Tinvasion des Danois-Normands, et avait négligé le pays d'Essex, qu'il croyait à Tabri de toute invasion. L'arrivée des Normands réveilla les Danois du Northumberland et de TEstanglie, et leur fit prendre la résolution de faire une diversion en faveur d'Ethelward. Ils reprirent donc les armes et se jetèrent dans la Mercie, où ils ravagèrent impitoyablement le pays habité par les Anglais.

Ce fut avec un extrême chagrin qu'Edouard se vit contraint de souffrir ces insultes jusqu'à ce qu'il eût rassemblé ses troupes. Dès qu'il se fui remis à la tête de son armée, il vengea sévèrement sur les Danois les maux qu'ils avaient faits aux Anglais pendant la durée de cette guerre. Il remporta sur ceux d'Angleterre et de France plusieurs victoires qui firent perdre aux premiers l'espoir de secouer le joug des Anglais, et à son cousin celui de monter sur le trône : enfin Elhelward ayant été tué dans un combat opiniâtre et sanglant des deux côtés, où Edouard perdit ses principaux officiers, et les Danois, Golric leur roi, cette affaire fut terminée, et la guerre suspendue.

Quelque temps après, les Danois d'Angleterre recommencèrent leurs incursions; Edouard les battit dans toutes les rencontres, et les contraignit à lui demander la paix, à condition qu'ils le reconnaîtraient pour leur souverain, comme ils avaient reconnu le roi son père, et que les Normands-Français repasseraient la mer.

Une année était à peine écoulée depuis le départ des Danois, lorsque tout à coup, traversant la mer, ils descendirent en Angleterre, et recommencèrent leurs brisandases accoutumés. Ethelred était loin de s'attendre à cette invasion. Cependant, convaincu de l'arrivée des barbares par l'alarme que leur présence répand dans ses Etats, il rassemble des troupes à la hâte, et équipe une flotte qu'il confie à deux évêques, nommés Alstan et Escbewin, sous le commandement général du duc Alfric. Cet officier était d'une force extraordinaire et d'un courage éprouvé, mais d'une fidélité suspecte. Lorsque Alfric, en effet, fut à portée de la flotte danoise, et qu'il eut lui-même rangé la sienne en ba-

taille, il marcha à Tennemi, non pour le combattre, mais pour joindre ses forces aux siennes, el s^offrir comme auxiliaire dans la conquête du pays.

Celle perfidie découragea si fort les Anglais restés fidèles à leur roi, qu^ils prirent aussitôt la fuite, tandis que les Danois, au contraire, encouragés par ce renfort inattendu, fondirent sur FAngleierre, qu''ils livrèrent au pillage. Partagés en plusieurs bandes, les uns se jetèrent sur le Northumberland, où ils furent presque tous taillés en pièces par les paysans; d'autres marchèrent contre Londres, et en firent le siège; mais la résistance des habitants les obligea bientôt de renoncer à leur entreprise : le plus grand nombre enfin, se dispersant de tous côtés, ravageait les campagnes, saccageait ce qu'il rencontrait, et portait le meurtre et l'incendie dans toutes les directions.

Consterné de tant de malheurs, dont il ne pouvait arrêter le torrent, Elhelred songea à conjurer Torage, à quelque prix que ce fût. Il envoya des ambassadeurs à Parmée danoise, et lui offrit un tribut annuel, si elle voulait cesser ses hostilités et repasser en Danemark. Ces propositions furent acceptées, et, le traité signé, les Danois mirent à la voile; mais les rigueurs qu'Ethelred exerça envers ses sujets lui aliénèrent tous les cœurs, et Suénon, roi de Danemark, connaissant les dispositions du peuple par les Anglais mécontents, crut Poccasion favorable pour s'emparer de FAngleterre.

Ce prince équipe une flotte nombreuse qu'il remplit de troupes de débarquement, et vient jeter l'ancre sur la côte orientale de la Grande- Bretagne. Instruit par ses espions que les Anglais ne font aucuns préparatifs de défense, il débarque, force quelques châteaux, brûle quelques villages, el passe au fil de Tépée tout ce qui ose lui résister. Pénétrant ensuite dans le Northumberland, il en soumet la population, et ces succès, il les obtient avec d'autant plus de facilité, que les habitants commençaient déjà à regarder les Danois moins comme des ennemis que comme des compatriotes.

La Mercie tarda peu à éprouver le sort du Northumberland, et Suénon, poussant se conquêtes, mit le siège devant Londres. Sachant qu'Ethelred, qui n'osait tenir la campagne, s'y était enfermé avec toutes ses troupes, il résolut d'emporter cette capitale ; mais il trouva dans les assiégés une vigueur el une résistance à laquelle il ne s'était pas attendu.

Combattant en désespérés, les Anglais firent de si vigoureuses sorties, que Suénon, plus d'une fois sur le point de tomber entre leurs mains, fit sonner la retraite, et se retira à Barthe.

L'occupation des pays d'Essex, de Sussex et de Kent dédommagea les Danois de Téchec qu'ils avaient reçu devant Londres, et Elhelred, pour assurer le salut du reste de TAngleterre, leur fît offrir une nouvelle somme d'argent. Suénon Taccepla et ne fut pas longtemps à sortir de la Grande-Bretagne ; mais il y laissa un grand nombre de troupes, de qui Elhelred fut encore obligé d'acheter la paix.

La tranquillité paraissait rétablie en Angleterre, et Ethelred avait pris ce temps pour épouser la princesse Emme, fille de Richard P'', duc de Normandie ; néanmoins le chagrin qu'il ressentait de voir la plus grande partie de ses Etats au pouvoir des Danois Tayant porté à une action barbare, la guerre recommença avec plus de fureur que jamais.

Elhelred avait secrètement ordonné d'égorger, la même nuit, les Danois qui se trouvaient dans les villes, bourgs et villages du royaume. On dit même qu'il ne s'en tint pas à ces ordres, mais qu'il convoqua à Oxford les chefs de la nation danoise, sous prétexte de traiter avec eux, et qu'il les fit tous assassiner. Un auteur ajoute que ce roi cruel, ayant commandé qu'on enterrât jusqu'à la ceinture les femmes des Danois qu'il avait fait massacrer, fit lâcher sur elles des dogues affamés, qui les dévorèrent, ei que même les enfants à la mamelle furent brisés contre les murailles ou contre les portes des maisons.

Enrayé de l'horreur que lui inspirait sa propre conduite, et pour empêcher que ce massacre ne le rendît odieux à ses sujets, Elhelred publia un manifeste dans lequel il déclarait que la sévérité dont il avait usé envers les Danois était pour les punir d'une conspiration qu'ils tramaient de complicité avec leurs compatriotes, dans l'intention de se rendre maîtres absolus de l'île et d'en faire périr tous les habitants.

La sœur de Suénon avait d'abord été épargnée dans ce massacre universel; mais bientôt après Ethelred, ayant fait égorger les enfants de la princesse en sa présence, lui fit trancher la tête.

Richard, duc de Normandie, qu'avaient secouru les Danois, régnait paisiblement sur la France , lorsque* ces derniers opérèrent une descente en Angleterre, f^e pays de Cornouailles fut le premier exposé à leur fureur. Toute la contrée fut ravagée, le Wessex envahi, Exeter pris.

Consternés et abattus par tant de revers, les Anglais offraient à peine Tombre de la résistance, et les Danois, toujours vainqueurs, s'*emparèrent de l'île de Wight, ainsi que des provinces de Kent et de Dorset, où ils établirent leurs magasins.

La Grande-Bretagne se trouvait alors dans Tétat le plus déplorable ; les Danois étrangers en ravageaient incessamment la partie méridionale, tandis que celle du nord était habitée par des gens de la même nation. Réduit à la dernière extrémité, le faible Elhelred ne vit d'autre moyen de parer à de plus grands malheurs que de payer aux Danois trente mille livres anglaises; et ces derniers, contents de cet accord, cessèrent de piller et se rembarquèrent.

Cependant la nouvelle du massacre des Danois ordonné par Ethelred était parvenue à Suénon. Le récit que lui firent quelques-uns de ses sujets, échappés à la catastrophe, des cruautés exercées contre ceux de sa nation par les Anglais, aurait suffi pour lui faire prendre des résolutions funestes à l'Angleterre ; mais quand il apprit la mort de sa sœur, et la manière indigne dont on l'avait traitée, il entra dans une grande fureur, et, tout contribuant alors à l'exciter à la vengeance, il jura de ne prendre aucun repos jusqu'à ce qu'il eût eu raison d'un si sanglant outrage.

Ce ne fut donc plus seulement pour piller la Grande-Bretagne qu'il voulut y descendre, mais bien pour y porter l'incendie, la destruction et la mort. Prévoyant toutefois qu'Elhelred aurait pris toutes les précautions nécessaires pour lui en disputer l'entrée, il ne mit à la voile que quand il se fut assuré, par avance, du lieu où il pourrait faire débarquer ses troupes en sûreté.

Le pays de Cornouailles était alors gouverné par un comte normand, nommé Hugon, que la reine avait fait placer à ce poste comme un homme en qui le roi pouvait avoir la plus entière confiance. Ce fut à ce gouverneur que Suénon dépêcha un émissaire chargé de le mettre dans ses intérêts, et de lui offrir une récompense proportionnée au service qu'il en attendait. Hugon se laissa corrompre , promit de recevoir la flotte danoise dans les ports de son gouvernement , et de n'opposer aucune résistance au débarquement des troupes.

Sûr de n'être point contrarié dans son entreprise, Suénon rassemble trois ceat& vaisseaux, pénètre, à la lêie d'une nombreuse armée, dans

le pays de Cornouailles, et marche versExcester, qui, pris au dépourvu, ne se défend pas. La population de celte ville, que les flammes dévorent, est massacrée, et partout où Suénon porte et ses armes et la terreur de son nom, il songe moins à faire des conquêtes qu^à se venger du meurtre de sa sœur.

Ayant appris qu'Alfric, duc de Mercie, marchait contre lui avec une puissante armée, etdansTinlention de lui livrer bataille, Suénon résolut de lui épargner la moitié du chemin. Elhelred avait été assez imprudent pour confier le commandement de ses troupes à un seigneur que, par pur efl'et de ses caprices habituels, il avait autrefois banni du royaume, et au fils duquel il avait fait crever les yeux.

Cet attentat contre son propre sang vit encore dans le cœur du duc de Mercie , et ce n'est pas sans éprouver un vif sentiment de joie qu'il voit se présenter une occasion favorable à la vengeance qu'il médite depuis longtemps. Aussi, à peine arrivé devant Tennemi, et presque à la portée du trait, il feint tout à coup une violente maladie, qui lui fournit un prétexte pour se retirer, et il opère sa retraite avec tant de confusion, et une telle absence d'ordre aux ailes et au centre, qu'il est facile aux Danois de mettre son armée dans une déroute complète. Suénon, après celte victoire, qui ne fut pas même un combat, s'empara encore de diverses places où il fit un bulin considérable; mais n'ayant pas l'intention de les garder, il y mil le feu, et retourna passer l'hiver en Danemark»

De retour en Angleterre au printemps suivant, ce même prince descendit dans l'Estanglie, et, s'étant rendu maître deNorwick; il n'y laissa pas une maison qui ne fût réduite en cendres.

Hors d'état de pouvoir résister au monarque danois, Ulfikelet, gouverneur d'Estanglie, voulant sauver le reste de son gouvernemeut, lui donna une forte somme d'argent; Suénon la reçut, rompit le traité, et alla surprendre Tbelford, ville alors considérable, et lui fit éprouver le désastre dont naguère il avait frappé Norwick. Justement indigné de celle insigne mauvaise foi, Ulfikelet leva des troupes, et alla se placer entre l'armée et les vaisseaux danois ; mais Suénon, voyant que l'intention du gouverneur était de couper sa retraite, revint sur ses pas, lui livra bataille, et remporta sur lui une victoire signalée.

La famine qui suivit cette sanglante affaire, dans laquelle de part et d'autre la perte fut très-grande, aurait achevé de mettre le comble à

tous les malheurs de TAngleterre, si elle n^eût pas forcé Suénon, qui manquait de vivres, à quiller l'île pour retourner dans son ropume , chargé d'un butin immense et de sommes considérables.

Suéoon avait quitté la Grande-Bretagne, la famine ne se faisait plus sentir, et les Anglais avaient Tespoir de jouir enfin de quelque tranquillité, lorsqu'ils virent arriver une autre flotte danoise à Sandwich, dans la province de Kent. Ethelred leva d^abord une armée pour s'opposer aux progrès de c<?s nouveaux ennemis ; mais , après quelques excursions dans le pays, ils s'étaient retirés dans la petite île de Thanet, position qui les rendait inexpugnables ; ils savaient aussi que Tarmée anglaise, toute composée de volontaires qui servaient à leurs frais, tarderait peu à se séparer : c'est ce qui arriva. Aux approches de riiiver, les milices se dispersèrent, et il fut impossible au roi de les retenir plus longtemps sous les armes.

Les Danois alors, sortant de Tîle qu'ils occupaient, recommencèrent leurs courses dans le pays de Kent et dans les provinces limitrophes, assurés qu'ils étaient qu'Ethelred n'avait pas de troupes à leur opposer. Ce prince , en effet , pour prévenir de plus grands malheurs , eut recours au moyen ordinaire , l'argent , et une somme de trente mille livres reçue, l'ennemi mit à la voile et regagna ses ports.

Profitant des troubles qui régnaient en Angleterre, les Danois revinrent avec deux flottes et deux armées , Tune dans un port d'Estanglie, conduite par Turkil, l'autre à l'île de Thanet, commandée par Heming et d'Anlatî. Les troupes que ces chefs avaient amenées opérèrent leur jonction dans le pays de Kent, et après avoir pillé la campagne , elles mirent le siège devant Cantorbéry. Cette ville serait infailliblement tombée en leur pouvoir, si les habitants n'avaient pas prévenu sa ruine en leur donnant trois mille livres sterling.

Les Danois se rendirent ensuite dans l'île deWight, où Suénoa était arrivé avec une flotte et une autre armée qui avait déjà désolé les côtes de Sussex et les environs de Southampton.

Voyant que ses sujets, épuisés par la rapacité des Danois, étaient réduits à la plus afTreuse misère ; qu'il n'y avait aucun moyen d'apaiser cette nation animée de la fureur qu'inspire une injure reçue , et qu'on ne pouvait plus compter sur la foi d'aucun traité , Ethelred prit enfin une résolution vigoureuse.

L'ordre esl douné dans toutes les provinces du royaume d'appeler à l'instant, et en masse, les citoyens aux armes, pour chasser, jusqu'au dernier, les Danois de l'Angleterre. Tous se lèvent, s'arment, marchent au rendez-vous. Les Ecossais eux-mêmes, indignés des cruautés de Suénon , viennent , sans être requis , se joindre à celte levée extraordinaire de boucliers, et bravent les menaces du roi de Danemark.

Lorsque ces troupes se furent réunies en un seul corps d'armée, Ethelred mit des garnisons dans toutes les places voisines des côtes, et s'avança contre les Danois , décidé à leur livrer bataille ; mais ces derniers, dans l'espoir que celte multitude se dissiperait d'elle-même si ses forces restaient inertes et inoccupées , s'éludièrent à éviler sa rencontre , et continuèrent néanmoins leurs ravages , tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre , suivant que l'occasion s'en présentait.

Les ayant vus s'engager assez avant dans le pays , Ethelred trouva cependant un jour le moyen de les couper, et se posla de manière que les Danois, chargés de buiin, ne pouvaient regagner leurs bords sans en venir à un engagement sérieux qui devait leur êlre funeste. C'en était fail de ces pirates, et les Anglais pouvaient concevoir les plus hautes espérances de succès, si Elhelred n'avait pas eu pour les conseils de son gendre Slréon une aveugle condescendance.

Ce Stréon était un ambitieux qui avait épousé Adjilhide, fdle d'EtheIred , et qui sut le mieux pratiquer celte lâche maxime , « qu'il importe peu que ce soit par la valeur ou par le crime qu'on vienne à bout de ses desseins. » Nous le verrons en effet, dans la suite, tantôt traître à sa patrie, tantôt aux Danois, suivant ses divers intérêts. Gagné sans doute par les étrangers , Stréon conseilla à son beau-père de les laisser passer librement, et de ne pas s'exposer à les combaUre, parce qu'il y avait tout à craindre de troupes réduites au désespoir.

Sur ces entrefaites , Ulfkatel , duc d'Estanglie , ayant voulu , pour sauver son pays, tenter la fortune d'un combat , eut le malheur d'être vaincu, et sa défaite laissa l'ennemi maître de son gouvernement qu'il avait voulu défendre. Les Danois jusqu'alors avaient manqué de cavalerie ; mais dès qu'ils occupèrent le duché d'Estanglie, pays abondant en chevaux, ils montèrent une partie de leurs troupes, et s'en servirent pour pousser leurs conquêtes.

Pendant qu'Etlielred, qui n'osait et ne pouvait plus paraître en rase campagne, se tenait enfermé dans Londres, les Danois subjuguaient les provinces d^Essex, de Herreford, de Buckingham , d'Oxford, de Bedford, de Midiessex, de Cambridge, de Huntington, de Northampton , de Kent, de Surrey, de Sussex, de Will et de Dewon. Les deux seules villes de Londres et de Cantorbéry reconnaissaient encore Tautorité royale ; mais les Danois ayant attaqué la dernière de ces places , la prirent, la pillèrent et la réduisirent en cendres. L'archevêque Elphegus, ayant été fait prisonnier, fut assommé par ces barbares, qui traitèrent avec la même cruauté les moines de Saint-Augustin , dont ils mirent à mort neuf sur dix.

L'Angleterre était réduite à la situation plus déplorable ; c'en était fait du royaume, lorsque les grands de l'Etat s'assemblèrent à Londres, auprès d'Ethelred, pour aviser aux moyens d'arrêter le fléau. Le remède le plus prompt, comme le plus efficace , fut de donner de l'argent aux étrangers pour les engager à remonter sur leur flotte. Quarante-huit mille livres sterling leur furent comptées , et les ayant reçues, ils partirent avec le butin qu'ils avaient fait.

Quoique la retraite des Danois eût coûté cher à la Grande-Bretagne , le peuple se trouvait encore trop heureux de se voir délivré de ces barbares ; toutefois c'était bien en vain qu'il espérait pouvoir réparer par la paix les maux que la guerre avait causés : il commençait à peine à jouir de quelque repos, lorsqu'il apprit que Suénon, à la tête d'une puissante armée, venait de faire une nouvelle descente dans le Humber, et menaçait le royaume d'une entière destruction.

Trouvant la contrée dégarnie de troupes et hors d'état de se défendre, le monarque danois s'empara sans peine du Northuraberland, de l'Estanglie et de toutes les provinces situées au nord de Wathngstreet; mais ces conquêtes étaient loin de suffire à son ambition.

Après avoir reçu des otages des principales villes dont il s'était rendu maître , Suénon laissa à Canut le commandement des provinces nouvellement soumises, et de là, s'avançant dans la Mercie méridionale, il se présenta devant Londres, où le roi d'Angleterre s'était renfermé. Quoiqu'il n'eût pas fait les préparatifs nécessaires pour un siège de cette importance, il espérait que les habitants, intimidés par ses menaces, lui ouvriraient leurs portes; mais les trouvant inacces-

sibles à la crainte , il se retira en ravageant les provinces occidentales du Wessex, où il ne trouva rien qui s'opposât à ses armes.

Cependant, décidé à s'emparer de Londres à quelque prix que ce fût, Suénon prit la résolution de l'assiéger de nouveau, et il allait mettre son projet à exécution, lorsqu'il apprit qu'Elhelred avait fui de sa capitale. Ce prince, en effet, redoutant par-dessus tout de tomber au pouvoir d'un ennemi qu'il avait si cruellement outragé, s'était retiré en Normandie avec toute sa famille. Libres désormais, les Anglais se soumirent au monarque danois , qui , d'un consentement unanime , fut reconnu roi delà Grande-Bretagne.

Le règne de Suénon fut de courte durée : solennellement proclamé par les Danois, son fds, Canut, lui succède au trône d'Angleterre. Tandis que, rappelé par ses anciens sujets, Ethelred ressaisit d'une main débile son sceptre délaissé, écrase le peuple d'impôts, et fait mourir un grand nombre de nobles, dont il contisque les biens à son profit, Canut confie le commandement de son armée à d'habiles généraux, passe en Danemark, équipe une flotte considérable, lève de nouvelles milices, débarque à Sandwich, et opère sa jonction avec les troupes qui l'attendent dans la Grande-Bretagne.

La mort d'Ethelred vint changer la face des affaires, et Edmond, son fils, surnommé Cotte de fer, saisit les rênes du gouvernement. L'Angleterre était alors en proie aux. incursions de Canut, souverain du Danemark. Le nouveau roi prit les armes, se rendit maître d'abord de Glocester et de Bristol, et battit l'ennemi. Il chassa ensuite Canut de devant Londres, qu'il assiégeait, et gagna deux sanglantes batailles; mais, ayant laissé aux Danois le temps de se remettre, il perdit sa capitale, et fut défait en plusieurs rencontres.

Touché des malheurs de son peuple, il voulut l'épargner, et ne plus l'exposer à verser son sang au raiheu des hasards de la guerre. Un héraut porta un cartel à Canut, qui accepta le défi. Ces princes se battirent vaillamment, et à armes égales. Le partage du royaume termina ce différend ; mais Edmond ne jouit pas longtemps de la paix que son courage venait de conquérir: car son beau-frère Stréon le fit. assassiner par ses propres domestiques. C'est alors que Canut fut reconnu pour seul roi de la Grande-Bretagne.

Herald, roi d'Angleterre, avait cessé de vivre lorsque Canut se pré-

338 mSTOIRE GENERALE DE LA MARINE.

senla devant cette île, et y fit une descente. Les Danois et les Anglais le reçurent avec des transports de joie difficiles à décrire ; mais bientôt sa conduite démentit les espérances que Ton avait conçues : une taxe exorbitante qu'ail imposa aux peuples, pour payer sa flotte de quarante vaisseaux, qu''il voulait renvoyer, indisposa ses sujets contre lui. Le mécontentement devint général, et il mourut de la mort des rois qui meurent subitement.

A quelque temps de là, des pirates danois mirent pied à terre daqs la Grande-Bretagne. Ils avaient à leurs ordres vingt-cinq vaisseaux et une armée. Débarqués inopinément au port de Sandwich, ils y firent un butin considérable, et allèrent ensuite piller les côies d'Essex, d'où ils enlevèrent un grand nombre d'habitants de tout sexe et de toute condition. Mais les généraux d'Edouard, Quodwin, Siward et Leoffrick, prirent des mesures si justes, que les Danois épouvantés se retirèrent ayec précipitation, et allèrent exercer ailleurs leurs pirateries et leurs brigandages.

Edouard avait à peine rendu le dernier soupir, que Harold fut proclamé roi d'Angleterre, au préjudice de Guillaume, duc de Normandie, à qui la couronne appartenait, en vertu d'un testament annulé par les états du royaume. Instruit de cette décision, le duc de Normandie se proposa aussitôt de détrôner son compétiteur, qui lui avait juré, sous la foi du serment, de ne jamais prétendre à la couronne de la Qrande-Bretagne.

Cependant Harold, ayant appris qu'une tempête avait anéanti la flotte de Guillaume, crut inutile de conserver des bâtiments à la mer 6t une armée sur pied. Il venait même de la licencier, lorsqu'il reçut la nouvelle que le roi de Norwége, accompagné du comte Toston, était entré dans la ïhine avec une flotte de cinq cents voiles.

Surpris de cette invasion, qu'il n'avait pas prévue, Harold rassembla promplement son armée, qui commençait déjà à se disperser; mais avant qu'elle fût en état de marcher à l'ennemi, les Norwégiens avaient fait de grands progrès dans les terres. D'abord ils saccagèrent plusieurs provinces ; remontant ensuite sur leurs bords, ils débarquèrent du côté du Northumberland, ravagèrent le pays, et y exercèrent toutes sortes de cruautés. C'est en vain que Morkard et Edwin, qui se trouvaient sur les lieux, voulurent opposer de la résistance, aidés qu'ils étaient de

quelques troupes levées à la hâte; ils furent si raaltrailés, que leur armée, à quelques hommes près, échappés par hasard, fut entièrement détruite.

Ivres de ce succès, les Norwégiens s'avancèrent ensuite vers York, en firent le siège, et s'en emparèrent facilertient. Dépourvue de tout ce qui était nécessaire à sa défense, cette ville préféra une capitulation au malheur d'être totalement ruinée par ces étrangers.

Les choses étaient en cet état, lorsque Harold^ qui connaît l'imminence du danger dont il peut devenir la victime, rassemble toutes ses forces, et fond sur les Norwégiens avec tant d'impétuosité, qu'il remporte sur eux une victoire complète.

Jamais la Grande-Bretagne n'avait vu sur son territoire deux armées si considérables en venir aux mains : elles étaient de soixante mille hommes chacune. Le combat fut sanglant et la mêlée aiïreuse; de part et d'autre furent déployées toutes les ressources de la tactique militaire. Le bonheur d'Harold égala sa bravoure ; toutefois, ce même bonheur tardera peu à l'abandonner dans sa lutte contre le duc de Normandie.

Pendant que Harold s'occupait, dans le nord de ses Etats, à réparer le désordre causé par l'invasion du roi de Norwége, Guillaume disposait tout pour conquérir sa couronne, celle d'Angleterre, et y faire une descente, quoiqu'il n'eût pour lui que le testament vrai ou supposé d'Edouard le Saint, mort sans enfants.

Guillaume manquait d'argent, et, au moment où il allait tenter l'entreprise, le duc de Bretagne lui déclara la guerre, comme ayant sur la Normandie, par sa mère, fille de Bobert le Diable, plus de droit que le bâtard de ce dernier duc. Les seigneurs normands ne voyaient pas de bon œil le projet contre l'Angleterre. Guillaume leur demandait de l'argent : s'il échouait , ils craignaient de rester dépouillés et appauvris ; s'il réussissait, leur pays pouvait devenir une province d'Angleterre. Ils le refusèrent donc unanimement, dans une assemblée générale qu'il avait convoquée.

L'adroit Guillaume ne se désespère pas. Il prend chacun à part , le flatte , le soUicite, Tel qui n'aurait rien domié, se sentant appuyé des autres, seul vis-à-vis d'un prince qui pouvait un jour se rappeler son refus, ouvrait sa bourse, vendait ses meubles, engageait ses terres, levait pour lui des soldats, et construisait des vaisseaux. Il ne s'en tint

pas aux Normands ; il empruntait de tous côtés, et à gros intérêt, quMl hypothéquait sur les biens qu'il donnerait à ses prêteurs quand il serait maître de l'Angleterre.

Il avait plus d'une manière pour parvenir à son but ; s'il marchandait avec quelques-uns, avec d'autres il affectait un procédé noble et désintéressé. Par exemple, à Baudouin, régent de France, comte de Flandre, et un peu son parent, il envoie un blanc seing, avec prière de le remplir de la somme et de l'intérêt qu'il voudra. On dit que le Flamand s'appliqua trois cents marcs d'argent de rente , dont les fonds furent fournis en bâtiments de transport, en munitions et en soldats, qu'il leva autant et peut-être plus en France qu'en Flandre. On ajoute encore que, pendant ces préparatifs hostiles, le duc de Bretagne, qui inquiétait le Normand, mourut, et si à propos, qu'on l'a cru empoisonné.

L'expédition de Guillaume devient le rendez-vous des braves ; tous y accourent : les comtes d'Anjou, de Poitou, de Ponthieu, de Bourgogne, vassaux de la France, y mènent leurs chevaliers et leur milice ; les fils même du dernier duc de Bretagne en veulent partager l'honneur. Le politique Guillaume gagne le pape, qui excommunie d'avance ceux qui oseraient s'opposer à la justice de ses prétentions.

Un vaste camp est tracé près de Saint-Valery, à l'embouchure de la Somme. C'est là que le duc de Normandie donne à ses propres soldats l'ordre de se réunir, et qu'il marque les postes destinés aux troupes des différentes puissances qui viennent le rejoindre en qualité d'auxiliaires.

On apportait dans ce camp des vivres en abondance, et Guillaume y avait établi un si bon ordre parmi les gens de guerre, qu'il ressemblait plutôt à une ville policée qu'à un heu destiné au bruit et au tumulte des armes. Chaque peuple occupa la place qu'on lui avait marquée. Le comte de Ponthieu arriva le premier avec cinq cents hommes d'élite ; le comte Hugues, général des Allemands, y mena trois mille hommes choisis; Alain de Bretagne, Bertrand de Dinan , et Amauri , vicomte de Thouars , y conduisirent les troupes bretonnes et poitevines • sous eux étaient le vicomte de Léon , les seigneurs de Vitré , de Château- Giron, de Goël, de Lohéac; les Angevins, les Flamands, les Manceaux, les Boulonnais, que commandait leur comte; les Tourangeaux et les Nivernais vinrent successivement grossir l'armée du duc, qui comptait dans ses rangs plus de quatre mille gentilshommes dévoués à sa

HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE. m

cause, et parmi eux plus de deux cents seigneurs des premières familles du royaume, tels que les comtes de Bayeux, de Mortain, de Beaumont, de Montfort, de longues, d'Avranches, d'Estouteville , de Senlis, de Jouy, de Longueville, d'Eu, de Gournay, de Harcourt, d'Evreux, d'Aumale, et le vicomte de Coutance, qui était âgé de près de quatrevingts ans.

Tous les vaisseaux qui doivent composer la flotte ont mouillé près de Saint-Valery ; onze cents bâtiments sont à l'ancre ; ils n'attendent pour mettre à la voile que ceux qui doivent les monter, et un vent favorable. On a chargé sur les trois plus grands les poutres détachées dont se composent trois forts en bois, que Guillaume a fait construire. On règle ce que chaque navire peut porter d'hommes, de chevaux et de munitions : le partage s'en fait avec la plus rigoureuse égalité.

La revue générale que fit le duc de Normandie de toutes les troupes réunies, donna un total de soixante-sept mille combattants, et de près de deux cent mille, tant valets qu'ouvriers et pourvoyeurs ; troupe inutile et même embarrassante un jour de bataille, mais dont le nombre pouvait imposer à l'ennemi au moment de la descente.

Le jour de l'embarquement est arrêté. La joie et l'espérance brillent sur le visage de Guillaume. Toutefois, il n'est pas sans inquiétude, incertain qu'il est que le roi de Norwége, pour opérer une diversion en sa faveur, soit descendu sur les côtes de l'Angleterre. Cependant, vainqueur dans un premier combat livré au nord de la Grande-Bretagne, le roi de Norwége et le comte de Northumberland s'étaient présentés devant York, avaient emporté cette place d'assaut, et s'apprêtaient à poursuivre leurs succès, lorsque la mort les frappa tous deux dans une bataille que leur livra Harold avec des forces supérieures.

Guillaume attendait depuis huit jours au port de Saint-Valery un vent favorable pour le départ de sa flotte. Ce vent si désiré s'élève et enfle toutes les voiles. Spectacle magnifique, que nulle expression ne peut rendre, et qu'il faut avoir vu pour s'en faire une idée, disent les auteurs contemporains : onze cents embarcations de tout rang couvrent la mer, et touchent au même instant la côte de Pevensey.

Suivi de vingt chevaliers, le duc de Normandie saute le premier à terre, et tombe sur les mains, « Bon ! dit Guillaume, je prends possession de l'Angleterre. »

Uî HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE.

L'armée débarqua en bon ordre , d'abord les archers , ensuite les hommes d'armes. Le duc les rangeait en bataille à mesure qu'ils quittaient les vaisseaux, et ses yeux brillaient d'un feu qui animait le§ plus limides. 11 mangea.au centre de l'armée, et voulut qu'elle mangeât en même temps que lui. Le lendemain, on débarqua les vivres, les munilions de guerre et les trois forts en bois, dont il était temps de se servir. Ce fut alors que Guillaume incendia ses vaisseaux, et mit ainsi ses I loupes dans l'alternative de la mort ou de la victoire.

S'étant assuré de Pevensey, où il fit placer un de ses trois forts, Guillaume marcha sur Haslings , dont il s'empara. Le second fort fut éievé dans cet endroit, et l'on monta le troisième entre les deux autres, pour défendre et protéger les communications.

Ne voulant pas s'engager témérairement dans le pays, le duc laisse reposer son armée, afin de pouvoir mieux observer les mouvements de l'ennemi. Il publie deux manifestes, dans lesquels il proteste de la justice de sa cause, et, suivant l'usage, traite d'usurpateur et de parjure son compétiteur au trône. Il assure les peuples de la Grande-Bretagne qu'il vient les visiter en roi et en ami ; que son cœur est rempli pour eux de tehdresse et de bonté, et qu'il les prie instamment de ne pas le forcer à tourner contre ses sujets, dont il veut faire le bonheur, des armes destinées à punir un traître.

Guillaume joignait les effets à ces magnifiques paroles : l'armée était soumise à la plus sévère discipline; les soldats ne s'écartaient point pour piller j et cependant, malgré cette sage et irréprochable conduite, tous fuyaient devant cette même armée, tous restaient attachés aux intérêts d'Iïarold, ministre tout-puissant sous les derniers rois.

Ce prince ramenait vers Londres les troupes victorieuses du roi de Norwége et du comte de Norlhumberland, lorsqu'un courrier de la reine, sa femme, lui apprit la descente du duc de Normandie. « J'aurais bien su l'empêcher, si je l'avais prévue^ » dit-il aux seigneurs qui l'entouraient. Cachant ensuite sa surprise sous un extérieur tranquille, il hâta la marche de son armée, et donna des ordres pour en augmenter et en remplir les cadres. Arrivé à Londres, il y trouva un moine de Fécamp, qui venait le sommer, de la part du duc de Normandie, de descendre du trône qu'il occupait, et de le restituer à son légitime maître.

Indigné, Harold traita ce moine outrageusement^ et envoya un héraut

commanJer au duc de sortir de ses Etats, sinon, qu'il Tattendrait dans 1^ plaine d'Haslings', et qu''il irait Py combattre le samedi, 14 octobre. Transporté de joie à cette nouvelle qui le flattait tant, Guillaume accepta le défi, et renvoya le héraut gratifié d'un cheval, d'une robe et de vingt florins d'or.

Cependant Parmée d'Harold se grossissait incessamment d'un nombre prodigieux de soldats, que l'amour de la gloire et de la patrie, ou l'espoir des récompenses attiraient au camp des Anglais. Harold en fit la revue, et trouva qu'il pouvait disposer de quatre-vingt mille combattants, qu'il dirigea sur Hastings.

De retour à Londres pour prendre congé de sa famille, Harold fu^ péniblement ému en voyant la reine son épouse, sa propre mère, et le dernier de ses frères, qu'il avait créé duc d'York, cherc|ier à le détourner de la résolution qu'il avait prise de combattre.

Harold monta à cheval au milieu de la nuit , et coufut, avec son frère, rejoindre l'armée dans le Nelsa, d'où il la conduisit en bon ordre à la plaine d'Hastings. Etant allé reconnaître le camp de Guillaunie, j| rentra dans le sien, impassible sur le nombre des ennemis, le fit entourer de palissades et de fossés, et attendit impatieniment le lepdemain -14 octobre, jour d'autant plus remarquable pour lui, que c'était le jour anniversaire de sa naissance, et qu'il était arrêté dans les décrets éternels que ce serait celui de sa mort.

Toutefois le duc de Normandie n'était pas sans inquiétude ; il touchait à l'instant désiré qui devait décider de sa fortune et de sa vie ; les forces de l'Angleterre réunies contre lui, et commandées par un chef habile, qui naguère les avait fait vaincre et triompher de l'ennemi, tout concourait à lui faire craindre que ses espérances ne fussent trompées;' Harold , au contraire , avait pour ressources un royaume entier soumis à ses lois; ainsi, pour Guillaume, nul milieu entre la victoire et la mort.

Agité de ces diverses pensées, le duc de Normandie eut une seconde fois recours à la négociation ; il s'avança presque jusqu'aux portes du camp des Anglais, et demanda à parler à leur roi. Harold refusa l'entrevue.

Le refus d'une conférence n'arrête point Guillaume ; il envoie de nouveau à Harold le moine de Fécamp, dont nous avons déjà parlé, avec

ordre «le proposer ou le partage de royaume entre les deux compétiteurs, et Toffre du Northumberland en souveraineté pour Harold, ou le royaume en entier, à condition quMl en rendra hommage au duc de Normandie, et qu^il épousera la princesse sa fille, après avoir préalablement répudié la reine Edgive. Ces propositions furent rejetées avec mépris, et Guillaume, croyant n'avoir plus rien à se reprocher, rentra dans son camp et donna ses derniers ordres pour la bataille.

Le duc de Normandie partage ses troupes en trois corps. L'aile droite se compose de Bretons, d'Angevins, de Percherons et de Manceaux ; Alain, prince de Bretagne, les commande; ses lieutenants généraux sont les comtes de Breteuil et de Montgommery. Les Allemands, les Poitevins et les Gascons forment l'aile gauche, et ont pour chef le comte Hugues. Guillaume s'est réservé le centre, et c'est de ce poste d'honneur, qu'occupent les Normands, que nous allons le voir, entouré d'une noblesse nombreuse, porter la terreur et la mort dans les rangs anglais. On place les archers en avant des corps ; tous connaissent leur poste et l'endroit qu'ils doivent attaquer.

Le roi d'Angleterre ne fait que deux divisions de toute son armée, chacune de quarante mille hommes. Suivi du comte d'York et de toute sa noblesse, il se met à la tête de la première ; les comtes Edouin et Morcard conduisent la seconde. Harold parcourt les rangs, et laisse facilement apercevoir la joie dont il est animé.

La nuit qui suivit ces préparatifs offrit un contraste frappant. Les soldats de Guillaume, après avoir reçu l'absolution, se livrèrent au repos où s'occupèrent à prier, tandis que les Anglais, qui jamais, à moins de force majeure, ne se sont battus à jeun, allumant de grands feux, burent largement et mangèrent jusqu'au lever de l'aurore.

Le jour paraît ; l'évêque de Bayeux célèbre la messe, à laquelle assiste tout le camp français ; Guillaume y communie avec une piété édifiante.

De part et d'autre on donne le signal du combat : Harold et Guillaume montent à cheval. Parcourant son armée , le duc exhorte ses troupes à se montrer dignes de la noble patrie qui leur a donné le jour.

Harold, de son côté, représentait aux siens que la honte et la misère sont les compagnes ordinaires de Tesclavage.

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Déjà les premiers escadrons français se sont ébranlés, et les archers normands ont fait de leurs flèches une décharge qui surprend les Anglais, peu accoutumés à ce genre de combat. Profilant aussitôt de la terreur que cette manœuvre insolite a répandue dans les rangs ennemis, les Français s'approchent des palissades dont le camp est hérissé, et en arrachent une partie. Harold accourt, anime les siens de la voix et du geste, leur donne Texemple de la plus rare intrépidité, et rétablit le combat. Les Anglais, par son ordre, serrent leurs rangs, restent fixes sur le terrain qu'ails occupent, et présentant le fer de leurs dards aux assaillants, ils ne donnent aucune prise sur eux.

Ce fut alors que Guillaume commanda qu'ion fît une seconde décharge de flèches, mais qu'on la fît en Tair. Cette nouveauté ajoutant encore à Tétonnement des Anglais, ils suivirent tous des yeux le mouvement des projectiles. Un trait lancé au hasard retomba au-dessous de Toeil de Harold, et le blessa dangereusement. Toutefois, dissimulant sa douleur, il essuya le sang de sa blessure, et continua de donner ses ordres, qui furent exécutés avec tant de précision, que les Normands furent repoussés: le désordre se mit à leur arrière-garde, quelques-uns même prirent la fuite.

On assure que dans cet instant le comte de Boulogne conseilla à Guillaume de penser à la retraite ; mais ce prince, sans fécouter, ôla son casque, et, se montrant aux fuyards à visage découvert : « Où courez-vous? leur cria-t-il: me voici; suivez-moi, vous vaincrez. » L'évêque de Bayeux en faisait autant d'un autre côté, et leur présence d'esprit arrêta le désordre.

Des troupes fraîches arrivent au secours des Français ; l'attaque recommence, les Anglais cessent de s'applaudir d'un succès éphémère. Becpnnaissant néanmoins qu'il est impossible de forcer l'ennemi dans ses retranchements, le duc de Normandie donne à ses troupes l'ordre de feindre Thésitation, et de se retirer avec une précipitation étudiée, mais toujours en combattant et sans quitter les rangs.

Les Anglais, qui un moment auparavant se sont crus sur le point d'obtenir la victoire, sMmaginent encore qu'elle va se déclarer pour eux, et veulent en profiter. Ils poursuivent vivement des gens qui leur paraissent prêts à se débander : le terrain qu'on leur cède les attire hors du camp ; mais, trompés par cette manœuvre, qu'ils prennent pour de la

crainte, ils se privent de Pavantage du lieu, et ne se ménagent pas même la ressource des retranchements qu'ils ont élevés.

Attentif aux moindres mouvements de Tennemi, Guillaume prolonge Tartifice autant de temps qu'il le juge nécessaire à la réussite de son projet; et, quand il croit avoir conduit les Anglais assez loin, il ordonne aux Normands de faire volte-face, et de fondre sur les troupes de Harold. Lui-même, il se jette au milieu d'elles, l'épée à la main, et tous se font un devoir d'imiter leur intrépide chef.

Les choses étaient en cet état, lorsque Toustain, grand-enseigne de Normandie, pénétra jusque'à l'endroit du camp où l'on avait élevé la bannière d'Angleterre, et tenta de s'en emparer. Le comte d'York, qui avait vaillamment combattu durant toute l'affaire, voulut la défendre ; mais un chevalier nommé Robert lui ayant passé son épée au travers du corps, la mort du comte devint le signal de la défaite de son parti.

Frappés de ce spectacle, les Anglais perdent courage, s'étonnent, se débandent et prennent la fuite. Vainement Harold parcourt les rangs, et, toujours combattant , cherche à rallier ses troupes. Inaccessible à la crainte, il s'expose témérairement au danger, reçoit plusieurs blessures , tombe, et demeure enseveli sous des monceaux de soldats expirants.

C'en est fait, Guillaume triomphe : privés de la présence de leur roi, les Anglais cessent de se défendre, et déjà leurs escadrons épars couvrent la plaine dans toute son étendue. Un désordre affreux a démoralisé cette armée, naguère si florissante ; la déroute est complète ; des flots de sang inondent le champ de bataille, et le vainqueur, irrité d'une si longue résistance, ou échauffé par l'ardeur du combat, égorge sans pitié tout ce qu'il peut atteindre, et ne commence à faire des prisonniers qu'aux approches de la nuit, et lorsque la fatigue l'a mis dans l'impossibilité de seulement lever les bras.

Guillaume est reconnu roi delà Grande-Bretagne. Quatorze jours sont à peine écoulés, et il a fait son entrée dans Londres. Ce fut un spectacle aussi magnifique qu'extraordinaire, de voir ce prince environné de toute la noblesse de Normandie, de celle de ses aUiés, et suivi d'environ cent mille hommes, monter au palais des rois d'Angleterre, suivi des acclamations et des applaudissements des deux peuples.

Le duc de Normandie s'est assis sur le trône d'Edgard, où il sera

loin de jouir à\me tranquillité durable. Toutefois, il gouvernera comme il a combattu ; des révoltes étouffées dans son propre pays et dans ses nouveaux Etats, des irruptions des Danois rendues inutiles, des lois rigoureuses signaleront son règne.

Pensant que dans Tadministration du royaume Tépée était préférable au sceptre, il confondit dans le même esclavage les anciens Bretons, les Danois et les Anglo-Saxons ; il anéantit leurs privilèges, il s"*ap propria leurs biens pour lui ou pour ceux qui avaient vaincu sous ses ordres, et il leur imposa d^autres institutions et une autre langue. Il voulut qu^on plaidât en normand, et, depuis son usurpation jusqu'à Edouard IIF, tous les actes publics furent écrits et expédiés dans cet idiome. C'était un jargon barbare, mêlé de français et de danois, qui n'avait aucun avantage sur celui qu'on parlait dans la Grande-Bretagne.

Quoiqu'on prétende que Guillaume traita ses sujets avec dureté, il est constant qu'il fit la gloire et la sûreté de l'Angleterre. Des citadelles furent bâties dans différents endroits, et les Anglais, auparavant inconnus ou méprisés en Europe, y jouèrent un rôle par leurs lumières, leur puissance, leur commerce et leurs conquêtes.

Devenu valétudinaire, Guillaume quitta ses Etats pour aller respirer l'air natal. Il était à Bouen, et lâchait de se débarrasser par les remèdes et l'exercice, du trop d'embonpoint qui l'incommodait, lorsqu'il apprit que Philippe I*^"", roi de France, avait demandé quand il relèverait de ses couches. Guillaume lui fit répondre « qu'il irait faire ses relevailles à Paris, w En effet, dès qu'il put se tenir à cheval, il désola le Vexin français et brûla Mantes, vengeant ainsi par des actions barbares une mauvaise plaisanterie. Il vint jusqu'à Paris, ravageant tout sur son passage j mais étant tombé de cheval en voulant franchir un fossé, il mourut de cette chute, après avoir possédé la Normandie près de cinquante-deux ans, et l'Angleterre vingt et un. Guillaume fut justement regardé comme un grand capitaine, un bon pohtique, un roi vigilant, mais par trop sévère.

Les premiers successeurs de Guillaume le Conquérant ne firent rien en faveur de la marine; ils ne s'en servirent que pour passer et repasser la mer. Henri II toutefois la mit sur un pied respectacle, et équipa une Hotte nombreuse destinée à conquérir l'Irlande.

A Henri succéda Richard, son fils, surnommé Cœur de Lion^ dont

les armements maritimes ne furent relatifs qu'aux croisades, dans l'expédition contre la Palestine.

Monté sur le trône , Jean sans Terre rencontra d'abord de grands obstacles, dont cinq cents vaisseaux le firent triompher. L'Angleterre se soumit; mais le règne de ce prince fut loin d'être tranquille. Toujours en guerre, il eut beaucoup d'ennemis à combattre. Lé plus redoutable fut Philippe-Auguste , roi de France , qui lui enleva la Normandie,

Bâti sur un coteau, près du Petit-Andely qu'il domine, le Château- Gaillard est assiégé. Richard, qui avait regardé cette position presque imprenable comme le meilleur rempart de la Normandie , n'avait rien négligé pour en faire la plus forte place de la contrée.

La voyant attaquée, le roi Jean, qui sait combien il lui importe de la conserver, vole aussitôt à son secouf^é-. Il arme soixante-dix vaisseaux assez forts pour tenir la mer, et assez légers pour manœuvrer en eau douce. Plusieurs bâtiments les Suivent ; ils sont chargés de vivres destinés au ravitaillement de la place. Cette flotté met à la voile et remonte la Seine, dont les deux rives communiquent entre elles, au moyen d'un pont qu'y ont jeté les assiégeants. Arrivés au pont, les premiers vaisseaux s'y accrochent à une longue poutre d'une grosseur prodigieuse. Un combat sanglant se livre ; la poutre arrachée à ses mortaises brisées, et entraînée par le courant, heurte violemment deux des plus gros navires, qu'elle fracasse et qui sombrent. Désespérant alors de réussir dans leur entreprise, les généraux de Jean se retirent et se laissent aller à la dérive ; mais Philippe- Auguste détache à leur poursuite quatre bâtiments légers et bien armés, qui prennent deux transports chargés de vivres. Cette déroute de la flotte entraîne potir les Anglais la perte du Château -Gaillard, qui tombe au pouvoir des Français.

Cependant Jean sans Terre ne tarda pas à reprendre sa revanche sur mer. Le pape avait excommunié ce prince comme persécuteur de l'Eglise, et l'avait déclaré indigne du trône. La sentence fulminée, l'évoque de Rome, pour lui donner de la force, avait jugé à propos d'intriguer auprès de Philippe-Auguste, pour l'engager à s'emparer à main armée de la Grande-Bretagne.

Flatté d'une proposition qui lui offre le moyen, ou du moins le pré-

texte de chasser les Anglais de la France, et même d^ajouter un royaume à ses propres domaines, Philippe emploie une année tout enlière à des préparatifs de guerre, et rassemble à Boulogne une flotte de mille sept cents navires de toute grandeur.

La nouvelle d'un armement aussi formidable porte l'efi'roi dans Tâme de Jean sans Terre; il appelle la politique à son secours; il feint de se repentir de ses désordres passés, et, pour donner du poids ou de l'éclat à sa pénitence et à sa hiodestie simulée, il fait hommage de son royaume au serviteur des serviteurs de Dieii, et .prend l'engagement formel, poui* lui et pour ses successeurs, d'ajouter tous les ans une somme considérable aux revenus du Saint-Siège.

Désarmé par cette soumission dii monarque anglais. Innocent III lui rendit sa couronne et son amitié ; mais Philippe n'en persista pas moins dans la résolution de poursuivre son entreprise ; seulement elle fut supendue, parce que le comte de Flandre, infidèle à sa promesse, au lieu de se joindre à lui pour l'expédition convehue, s'était, par un traité particulier, entendu avec Jean sans Terre, aussitôt qu'il avait été informé de sa réconciliation avec le souverain pontife.

Irrité de cette perfidie, Philippe jure qufe « la Flandre deviendra France, ou que la France deviendra Flandre, » et entre sur les terres du comte. Longeant la côte, sa flotte â toujours été en vue de son armée ; quelques places se sont rendues; il â ttiis le siège devant Gand, et fees vaisseaux ont mouillé dans le canal, dârtfe la i^ade et dans le port de Damme.

Craignant pour ses propres Etals, et voyant son nouvel allié attaqué, Jean envoie contre Philippe cinq cents bâtiments armés^ dont le nombre est encore augmenté par l'arrivée de ceux du comte de Flandre* Commandant la flotte anglaise , Salisbury fait déguiset^ deS soldats en pêcheurs, les envoie reconnaître celle de France, et apprend, à leur retour, que les trois quarts des équipages ont quitté leurs bords, soit pour chercher des vivres, soit pour se livrer au pillage. Fort des renseignements qu'il vient d'obtenir, il fond à l'improviste sur ces navires, hors d'état de se défendre, coupe les câbles des ancres, et eu amariue trois cents chargés de blé, de vin, de farine, de viande et d'armes, qu'il envoie en Angleterre.

Instruit de ce désastre, Philippe- Auguste , qui n'était pas éloigné,

lève aussitôt le siège de Gand, tombe sur les Anglais, les force à se rembarquer précipitamment, et leur tue deux mille hommes; mais perdant tout espoir de sauver ses vaisseaux renfermés dans le port et dans le canal, il y fait mettre le feu, après en avoir retiré les agrès et les munitions.

En faisant la paix avec Innocent III, Jean sans Terre, méprisé et haï de ses sujets, s'était aliéné la noblesse de la Grande-Bretagne, qui envoya en France une députation pour offrir la couronne d'Angleterre à Louis, fils de Philippe-Auguste.

Connu par des preuves non équivoques d'un véritable courage, le jeune prince accepte, et se prépare à franchir les degrés du trône qui lui est présenté. Six cents navires, de toute grandeur, ont porté les Français au milieu du détroit, et bientôt ils espèrent débarquer sur la côte de Douvres, lorsqu'une tempête, s'élevant tout à coup, oblige une partie de la flotte à rentrer à Calais. Louis, toutefois, suivi du reste de ses vaisseaux , aborde en Angleterre, et y fait de rapides progrès. Le peuple s'était déclaré pour lui, les grands le protégeaient, enfin il marchait de succès en succès, et tout semblait annoncer la réussite de l'entreprise, si la mort de Jean sans Terre n'était venue changer la face des afî'aires.

Par une de ces révolutions dont on trouve tant d'exemples dans l'histoire de la Grande-Bretagne, le fils du feu roi fut couronné, et les Anglais, qui l'avaient appelé, tinrent Louis bloqué dans Londres. Une flotte mit à la voile pour aller à son secours, mais elle fut battue, et, plus resserré que jamais dans la capitale, Louis n'en put sortir qu'à la faveur d'un traité.

Henri III donnait des lois à l'Angleterre, et Louis VIII, qui lui avait disputé la couronne , venait de succéder à son père sur le trône de France. Indigné que les Anglais osent demander ce qu'ils appellent la restitution des fiefs conquis sur eux par Philippe-Auguste, Louis ré- [^nd à leurs prétentions par de nouvelles victoires. Niort, Saint-Jeand'Angely et La Bochelle se sont rendus, et Henri, pour conserver le peu qui lui reste de possessions au delà de la mer, équipe une flotte de trois cents voiles, dont il confie le commandement à Salisbnry, sous les ordres de son frère Bichard, jeune prince âgé seulement de quinze ans.

Quoique partie au milieu de Thiver, et à chaque instant exposée à la fureur des vents et des tempêtes, si fréquentes dans cette saison à l'embouchure de la Gironde, cette flotte entra heureusement en rivière, et remonta jusqu'à Bordeaux sans avoir éprouvé d'avaries. Là échouèrent les projets des Anglais; leurs exploits se bornèrent à quelques expéditions ; une trêve de trois ans suspendit les hostilités, et Salisbury regagna les ports de la Grande-Bretagne , sans avoir rien entrepris qui fût digne de répondre aux espérances qu'avait fait concevoir un armement si considérable.

A quelque temps de là, Henri, contre l'avis de son parlement, résolut de faire la guerre à la France, et à cet eff'et il mit en mer une flotte nombreuse. Mouillé sur les côtes de Bretagne, il y resta deux jours; profitant ensuite d'une brise favorable, il leva l'ancre et fit voile pour Royan, où il arriva sans avoir été attaqué par quatre-vingts vaisseaux complètement armés que Louis XI tenait constamment en croisière "aux environs de La Rochelle.

Outré de dépit de ce qu'en toute rencontre Louis IX avait remporté sur lui des avantages signalés, il commanda aux chefs de ses escadres de faire main-basse sur les Français, et de n'en épargner aucun; Louis IX, de son côté, donna de semblables ordres aux gouverneurs de la Bretagne, de La Rochelle et de la Normandie; et bientôt, lésés dans leurs intérêts et privés de leurs ressources commerciales, les Anglais n'osèrent ni sortir de leurs ports, ni même aller à la pêche, et encore moins envoyer par mer des secours à leur roi, qui se trouvait en quelque sorte prisonnier dans la capitale de la Guienne.

Danois.

Le Danemark est un des plus anciens royaumes de l'Europe ; il serait difficile de fixer l'époque de ses premières navigations. La marine était en si grande vénération chez les Danois, que celui qui était tué sur mer les armes à la main, ou mourait de ses blessures, était honorablement placé sur un bûcher. C'était un vaisseau qu'on tirait à terre, et auquel on mettait le feu, après avoir déposé sur la poupe le corps du défunt. Le métier de pirate même n'avait rien de flétrissant pour ces

peuples du Nord, parce qu'il appartenait à la marine, la plus noble, selon eux, de toutes les professions.

Trois fois les flottes danoises ont soumis Plrlande; dix fois l'Angleterre a reçu la loi du Danemark, et quatre princes danois ont régné sur la Grande-Bretagne. Les Esclavons domptés quatre fois, la Norwége soumise et dépendante, et la Suède tributaire, attestent la puissance maritime des Danois, qui portèrent la terreur de leur nom dans toutes les contrées. La Batavie, TEspagne, TltaHe, le Bosphore de Tbrace, Constantinople, ont appris à les connaître, et la France elle-même n"'est parvenue à se racheter de Ipurç fréquentes invasions qu'en leur cédant une de ses plus belles provinces, la Neustrie, dans laquelle ils eurent le bon esprit de s'établir.

Frothon, prince de Danemark, ne craignait pas d'attaquer des flottes entières, et lorsqu'il ne pouvait vaincre par la force des arpaes, il avait recours à la ruse : d'habiles plongeurs perçaient sous l'eau les navires ennemis et les faisaient couler.

Boé associe son frère Helgon à la royauté, et garde pour lui l'administration des affaires de terre; maître de la marine, Helgon enlève plusieurs vaisseaux aux nations voisines, les joint aux siens, et s'empare de presque toutes les îles de la mer Baltique, qu'il réunit au domaine de la couronne.

Appelé à tenir les rênes du gouvernement, Huglet trouve le royaume ruiné, les finances dispersées, le trésor épuisé; le commerce et la navigation rendent bientôt à ses Etats leur première splendeur. Ses sujets apprennent par là combien sont immenses les ressources que peut procurer la marine. Jaloux de la prospérité dont jouit Huglet, ses voisins tardent peu à devenir ses ennemis. Le plus formidable est le roi de Suède ; Huglet le bat sur mer, se met à la tête de son armée de terre, pénètre dans son royaume et l'en chasse.

Fridlef arme une flotte considérable, descend en Irlande et soumet cette île. Espérant un succès pareil dans la Grande-Bretagne, il y pénètre ; mais la fortune Tabandonne, et ce n'est qu'à la faveur d'un stratagème que, vaincu, il regagne ses vaisseaux. Ayai|t fait mettre debout et ranger en bataille tous les soldats tombés dans le combat , cette armée de cadavres trompe l'ennemi, qui se dispose à soutenir l'attaque, tandis que Fridlef, mettant à profit l'erreur des Anglais, remonte sur son bord.

Au temps de la naissance de Jésus-Christ, et Tan 1" de l'ère chrétienne, la marine danoise jouissait de la plus grande réputation. On rapporte d'Oddo , pirate fameux , quMl était si habile marin , que ses contemporains le regardaient comme un magicien qui avait à ses ordres les vents et les flots. Nommé par le roi de Suède , amiral d'une flotte destinée à combattre Oddo, Eric, naturellement brave, mais qui n'ignorait pas combien il était difficile et dangereux d'attaquer un homme que l'on croyait avoir enrôlé les démons dans sa milice, opposa la ruse aux maléfices, et fit pendant la nuit percer sous l'eau, à l'aide de plongeurs hardis, tous les vaisseaux dé son adversaire. Le matin, comme ils commençaient à s'enfoncer, Eric les attaqua ; mais les Danois, uniquement occupés à se garantir du naufrage, ne purent repousser l'ennemi, et périrent tous avec leur flotte.

En guerre avec le roi de Norwége, Frothon arme sur terre et sur mer. La flotte, dont il s'est réservé le commandement , se compose de trois mille vaisseaux. Le combat qu'il Hvre est terrible et sanglant, et la victoire ne se déclare pour lui qu'après avoir été longtemps disputée. Frothon ne ramena dans ses ports que deux cents bâtiments. Son armée de terre vainquit également l'ennemi , et la Norvi^ége , dans ces deux échecs, perdit la cinquième partie de sa population. Le monarque danois entreprit encore d'autres expéditions qui furent couronnées de succès ; il donna la chasse à des pirates bretons , en purgea les mers, descendit en Angleterre, en battit le roi, et fit dans l'île un riche butin.

Tranquille et heureux, Haldan régnait depuis trois ans sur le Danemark, lorsqu'il céda la couronne à son frère, pour embrasser la profession de pirate, honorable, comme nous l'avons déjà dit, dans ces temps reculés. Il employa trois autres années à courir les mers, portant le ravage et la désolation dans les îles de la Baltique.

Les Vandales perdent une bataille navale contre Jarmeric. Parcourant l'Océan avec une flotte considérable, ce prince se signale par de glorieux exploits, et enlève le fruit de leurs brigandages à quatre frères qui depuis longtemps exerçaient la piraterie avec un grand nombre de vaisseaux.

Gotilac paraît à la tête de forces considérables sur l'Océan germanique, et fait une descente sur les terres du roi d'Austrasie. Entré par l'embouchure de la Meuse , il ravage le pays situé entre celte rivière et

35i HISTOIRE GENERALE DE LÀ MARINE.

le Rhin , et remplit ses vaisseaux de prisonniers et de butin. Thierry, roi de France, ordonne à son fils Théodebert de mettre à la voile, et d'aller le combattre. L''ordre est exécuté; les Danois sont vaincus, leur flotte tombe au pouvoir des Français, et Golilac, percé de coups, expire au milieu de la mêlée.

Cest sous le règne d'Hemming que Charlemagne, dînant dans une ville maritime du Languedoc, aperçut et reconnut, à leur structure, des vaisseaux danois qui se disposaient à faire une descente. Des larmes alors coulèrent de ses yeux. Surpris de cette nouveauté, aucun des courtisans n'osait lui en demander la cause ; mais il la leur découvrit luimême : « Si ces gens-là, dit-il en soupirant, osent, de mon vivant, menacer les côtes de France, que feront-ils après ma mort? )>

Lothaire, prince inquiet et ambitieux, eut le dessein de s"'approprier en entier Fempire français, au préjudice de ses frères, en invitant les Danois et les Saxons à ravager leurs Etats, avec promesse de leur laisser suivre telle religion qu''ils voudraient, et la liberté de dépouiller impunément de leurs biens les chrétiens qui s'obstineraient à suivre le parti de Louis et de Charles.

Des offres si conformes aux intérêts et aux inclinations naturelles à ces peuples barbares sont acceptées avec joie. Jusque-là leurs exploits se sont bornés à de simples courses ; mais une fois descendus sur les côtes de France , leurs chefs ordonnent Tincendie , le pillage , et un massacre général. De nouvelles forces maritimes sont ajoutées aux premières; le nombre des troupes de terre est doublé, et Ogier, qui les commande, franchissant l'embouchure de la Seine, la remonte jusqu'à Rouen, s'empare de cette ville, égorge la plupart de ses habitants, brûle les abbayes de Saint-Ouen et de Jumièges, et force celle de Fontenelle à se racheter pour le prix de six livres d'argent.

Avides de butin, et cédant à l'espoir d'augmenter celui qu'ils ont déjà fait , les barbares entrent dans la Gironde , et remontent la Garonne jusqu'à Toulouse, dont ils désolent les environs; mais vivement repoussés par les Français, ils cherchent leur salut dans la fuite, et une tempête qui survient submergeant leurs vaisseaux, ils périssent corps et biens.

Ces revers, toutefois, n'ont point abattu l'audace des Danois; ils arment de nouveau, et déjà, sous la conduite de Regaer, ils ont ravagé

plusieurs provinces françaises. Cent vingt navires mouillent sous les murs de Rouen, qui ne tente pas même de se défendre, et ouvre ses portes pour éviter une nouvelle effusion de sang. Paris est pris et pillé, ainsi que ses alentours, et le roi, retranché à Saint-Denis avec quelques troupes, ne voyant d'autre ressource pour TEtat que dans une bataille, allait marcher à Pennemi et le combattre, quand de pusillanimes représentations font avorter sa généreuse résolution.

Cependant les Danois se trouvaient dans une position critique. Craignant d'être coupés, ils n'étaient rien moins que rassurés sur la possibilité d'opérer leur retraite. C'est ce qui parut clairement, lorsque leur chef fit proposer un traité de paix par lequel il demandait la liberté de se retirer avec sa flotte, ses troupes et son butin , et qu'on lui donnât en outre une somme d'argent. « Nous partirons à l'instant, dit-il, et nous jurons par nos dieux et sur nos armes de ne plus reparaître en France, à moins qu'on ne nous y appelle comme auxiliaires. »

La clause relative à l'argent renfermait en soi quelque chose de trop humiliant pour qu'un roi de France pût y consentir ; mais le conseil employa tant d'adresse et d'habileté dans la peinture qu'il fit de la misère et de la consternation du peuple , qu'il triompha des répugnances du monarque. On compta donc à Régner sept mille livres pesant d'argent ; ce qui n'empêcha pas que l'année suivante les Danois ne reparussent, et n'exerçassent leurs brigandages dans les villes de Nantes, de Saintes, de Rordeaux et de Poitiers, où cette fois les Aquitains les taillèrent en pièces. Les débris de leur armée, après avoir pillé Orléans, entrèrent à Paris, brûlèrent l'église de Sainte -Geneviève, emmenèrent prisonnier Louis, abbé de Saint-Denis.

Maître de Rouen, qui s'était rendu sans coup férir, et qui même avait envoyé des députés au-devant de lui, Rollon, prince danois, connaissant toute l'importance de cette place, en fit réparer les fortifications, et y mit une forte garnison. Ray eux et Evreux assiégés, refusant de se rendre, furent pris d'assaut; quelques autres villes eurent le même sort, et partout où l'on rencontra des Français, ces derniers furent obligés de céder le terrain, et de battre en retraite devant l'étranger.

De retour de la Grande-Rretagne, où il était allé au secours d'Alfred, son allié, qu'il avait rétabli sur le trône, Rollon, décidé à pousser vive-

ment le siège de Paris, qu'une division de ses troupes tenait étroitement bloqué, était rentré en France à la tête d'une puissante armée qu'il avait séparée en trois corps, et avait choisi pour points de débarquement les embouchures de la Seine, de la Loire et de la Gironde.

Ces trois corps parcourent aussitôt la France dans presque toutes les directions, et laissent dans les provinces qu'ils ravagent, dans les villes qu'ils livrent aux flammes, de tristes et déplorables marques de leur funeste passage. Le but du général danois, en ordonnant de semblables excès, était de forcer Charles le Simple à lui accorder des conditions avantageuses; il voulait surtout porter la terreur dans l'âme des Parisiens. Aussi, le mécontentement devint bientôt général, et le roi de France, fatigué de voir ses Etats épuisés et ses peuples désolés, fit proposer à Rollon, qui l'accepta, une trêve de trois mois. Ce terme expiré, sans que de part et d'autre on eût pu s'entendre, les hostilités recommencèrent, et le siège de Paris fut continué.

Cependant Rollon, pour faire diversion, laisse autour de la capitale une armée assez nombreuse pour la tenir en échec, et va mettre le siège devant la ville de Chartres. Un stratagème qu'il emploie le tire d'un mauvais pas où l'ont engagé les troupes du duc de Bourgogne et du comte de Poitiers, réunies à celles de Charles ; les Français et leurs alHés sont battus ; de nouvelles expéditions ont lieu, et le pays, ravagé avec plus de fureur que jamais, atteste la supériorité des Danois, excite les plaintes de la nation, et provoque un prompt accommodement. La paix se fait; le roi de France cède en toute propriété la Neustrie à Rollon, qui embrasse la religion chrétienne, reçoit le baptême, et conduit à l'autel, en qualité de femme et légitime épouse, la princesse Giselle, fille de Charles le Simple.

finédolis.

Ce que nous avons dit de la marine des Danois suffît pour faire voir Combien la navigation était en honneur chez les peuples du Nord. Leurs ports offraient des abris sûrs contre la tempête ; ceux de la Baltique surtout se faisaient remarquer par l'excellence du mouillage.

Lubeck , Copenhague , 411seneur, Stockholm , Rostock , Stralsund , Stettin, Colberg, Dantzick, Elbing, Kœnigsberg, Riga, Revel, Narva, Pernau, etc., ont longtemps joui d^une réputation méritée.

Les colonies qu'ils ont fondées, les provinces quMls ont conquises, les mettaient dans Tindispensable nécessité d'entretenir des flottes nombreuses ; aussi ils avaient sans cesse à la mer des vaisseaux de guerre, des bâtimens marchands, des brigantins et des barques, construits sur des modèles alors en usage dans le Nord. On s'y servait autrefois d'embarcations longues et larges, qui ne tiraient que quatre pieds d'eau, quoiqu'elles fussent pesamment chargées. Excellents voiliers, les transports mêmes étaient propres à l'attaque et à la défense. Epais, solides et liés entre eux par des clous de fer, les bordages de ces bâtiments bravaient impunément et les vagues et le choc de l'ennemi. Dans un combat, rien n'était plus redoutable que leur présence, car ils semaient partout le désordre, la terreur et la mort : c'étaient ordinairement eux qui décidaient de la victoire.

Les peuplades répandues au loin sur les côtes de la Baltique possédaient encore des bâtimens, dont les uns, armés, sous la quille, de scies tranchantes, coupaient les chaînes placées à l'entrée des ports, tandis que les autres lançaient un feu plus terrible que le feu grégeois. Les marins de ces parages s'en servaient impitoyablement contre leurs adversaires. Voulaient-ils, pour les faire couler, percer sous l'eau les vaisseaux ennemis, ils s'en approchaient à l'aide de canots de cuir, et ces frêles esquifs, qui semblaient voler sur la mer, étaient très-commodes ou pour surprendre l'ennemi ou pour se dérober à sa poursuite. Souvent chez eux l'adresse et la ruse se joignaient à la force. On les a vus transporter des vaisseaux par terre, les mettre à flot, et attaquer des flottes à l'ancre, soit dans le port, soit dans des rades, au moment où elles s'y attendaient le moins. C'est ainsi que Eric, dont nous avons déjà parlé, à propos d'Oddo, voulant enlever sept corsaires, s'avança pour les reconnaître avec le navire qu'il montait. Il avait laissé sur la côte sept bâtiments remplis de rameaux et d'arbres coupés. Il espérait qu'on les prendrait pour un terrain couvert de bois. Cet expédient lui réussit : les pirates le croient seul, comptent sur une capture facile, le poursuivent, et donnent tête baissée dans l'embuscade. Les arbres, à l'instant, les branchés et leurs feuilles tombent à la mer, et les cor-

saires, enveloppés et pris, sont chargés de fers. Les histoires du Nord sont remplies de traits semblables.

Cependant ces peuples, que nous traitons de barbares, étaient policés; ils avaient des lois et des règlements maritimes qu'ils n'osaient enfreindre et qu'ils observaient avec la plus scrupuleuse exactitude. Si quelqu'un de Téquipage portait ou feignait de porter une main armée sur le patron d'un vaisseau, on clouait au mât cette main téméraire. Des peines étaient aussi infligées à celui qui méchamment avait brisé des instruments nautiques.

Le port de Stockholm est un des meilleurs de l'Europe. La mer y pénètre par deux ouvertures aussi larges que profondes. L'entrée en est facile, même pour les bâtiments sous voiles et chargés, et ils y sont tellement à l'abri, qu'on n'a besoin, pour les retenir, ni d'ancres ni de câbles. On a vu dans ce port jusqu'à trois cents vaisseaux.

La marine suédoise date de la plus haute antiquité.

Monté sur le trône de Suède, et s'y voyant affermi, Jorundar fait la guerre à Harald, roi de Danemark, qui avait envahi quelques-unes de ses provinces. Harald se fortifie des secours que lui envoie le roi de Norwége; mais le roi de Suède taille ses troupes en pièces, et reconquiert les pays usurpés. Harald recommence la guerre ; Jorundar attaque le Danemark par terre et par mer, et bat les flottes combinées (les Danois et des Norwégiens.

La colère alors s'empare de Harald , qui , outré de dépit de n'avoir pu vaincre le roi de Suède par la force des armes, a recours à la perfidie, feint de se réconcilier avec lui et le fait assassiner.

Toutefois, la mort de ce prince ne reste pas impunie. Haquin, qui lui succède, a juré de venger son père, et arme puissamment sur terre et sur mer. Deux mille cinq cents vaisseaux opèrent leur jonction avec la flotte des Goths, mouillée sur la côte de Golhland. L'armée de terre de Haquin est si considérable, qu'elle couvre un terrain égal en profondeur à quarante milles d'Italie, ou trois cent cinquante stades. Les forces navales de Harald ne le cèdent point en nombre à celles du roi de Suède. Répandues entre la Scanie et l'île de Zélande, elles forment une espèce de pont au moyen duquel on peut communiquer de l'une à l'autre. Ajoutons encore que le roi de Danemark, pour plus de sûreté, s'est ménagé un renfort considérable d'Allemands, de Saxons, d'Escla-

vons, de Livoniens, de Vandales, d'Anglais, d'Ecossais, d'Irlandais et de Frisons.

Le Nord n'a jamais vu de préparatifs de guerre aussi formidables. Les armées danoise et suédoise sont en présence ; les deux rois stimulent les troupes par d'énergiques allocutions qu'ils croient propres à doubler leur courage; la trompette sonne la charge; le signal du combat est donné; on en vient aux mains. Taillée en pièces, l'armée de Harald se débande et fuit dans le plus grand désordre ; lui-même tombe sous les coups du vainqueur, et sa défaite assure à Haquin la possession du Danemark.

Les Danois perdirent dans cette fatale journée trente mille hommes des plus distingués du royaume; les Suédois douze mille.

La marine des Suédois, jusqu'au quinzième siècle, ne fut plus qu'une stérile et insignifiante série de guerres entre les puissances du Nord.

L'histoire des Russes n'a point d'époques certaines avant l'année 862. Dans les temps anciens, la Russie, la Pologne, et quelques autres contrées formaient ensemble la Scythie. La première ne comprenait qu'une partie de la Sarmatie européenne. Ces vastes régions étaient peuplées de Sarmates, de Massagètes, de Goths, de Huns, d'Alains, de Gèles, de Cimbres, de Roxelans, de Varaignes ou Varéges, de Slaves, et de Rouffs proprement dits. Les Slaves étaient particulièrement désignés sous le nom de Slavenski, ou de Slaves de Novogorod, et les Russes, sous celui de Rouff de Kiof.

Quoique la marine russe n'ait guère été connue en Europe que sous Pierre le Grand , qu'elle pourrait même , en quelque sorte, regarder comme son fondateur, bien avant la fondation de Saint-Pétersbourg, les Russes ont armé et combattu sur mer.

Les premiers succès d'Oleg ne sont que les premiers pas d'une ambition trop vaste pour se renfermer dans une enceinte de cabanes rustiques : la prise de Constantinople devient l'objet de ses vœux , et bientôt le Rosphore sera le théâtre sanglant de ses exploits.

 toutes les époques du monde , la fureur des conquêtes a donné

lieu à des prodiges. Oleg étaii Varége d^origine, et les Varéges habitaient les côtes de la mer Baltique, antérieurement mer Varégienne. Ce peuple s'étendait depuis la Finlande jusqu'à TOder.. Les Varéges pirataient continuellement sur des bâtiments légers, ravageaient les lisières des côtes, et dépouillaient tous ceux qui manquaient de force ou de courage pour se défendre. Cette espèce de cabotage hostile leur avait donné quelques connaissances de la navigation, et un goût décidé pour le métier de corsaire, métier aussi noble, aussi héroïque alors, comme nous l'avons fait remarquer, que celui des lions de la plaine et des autres bêtes féroces qui désolent la pauvre humanité.

Toutefois, les Russes ne pouvaient parvenir à Constantinople que par des travaux plus grands et plus réels que ceux d'Hercule, et qu'à travers une foule d'écueils et de dangers inexprimables : ils ne pouvaient entrer dans le Pont-Euxin que par le Dnieper.

Ce fleuve a treize cataractes {jparogui)^ dans le cours de soixante verstes , qui forment six myriamètres. Les Cosaques , qui ne sont pas éloignés de ces cataractes, en ont pris le nom : ils ne peuvent les traverser que sur des bateaux vides. Oleg, à la tête de quatre-vingt mille combattants, laisse Igor à Kiof. Deux mille barques, plus ou moins grandes, forment tout son armement. Les soldats qui les montent sont exposés nuit et jour à toutes les injures de l'air ; à peine ont-ils assez de place pour se coucher. On s'embarque comme les sauvages, sans crainte de manquer, sans soin de se conserver, exposé aux cruelles extrémités de la faim et des maladies , aux attaques renaissantes des Petchénégui et d'autres barbares, sur des chemins aussi scabreux que les parages.

La flotte descend le Borysthène jusqu'aux cataractes. Ici commence la nécessité d'employer des forces inconnues à la nature. On est obligé de décharger les barques , et de les pousser ensuite sur les rochers à force de bras et de leviers.

Echappés de tous ces périls, ils parviennent à Constantinople; ils exterminent, enlèvent ou détruisent tout ce qui tombe sous leurs mains avides et féroces, et le pillage s'étend des maisons et des temples jusqu'aux tombeaux. On a vu, au chapitre précédent (page 284), comment ont été reçus ces barbares.

Les Drevliens furent les premiers qui donnèrent le signal de la révolte, en refusant à Igor, successeur d'Oleg, les tributs qu'ils avaient

payés à Oleg. Cette imprudence n'aboutit qu'à aggraver leur joug, et à rendre le tribut plus onéreux. D'autres peuples commirent la même faute, et ils furent vaincus avant d'être en état de résister aux armes d'Igor.

Un seul peuple disputa longtemps sa liberté avec le courage et la constance héroïque que ce sentiment inspire. Ce peuple habitait les rives méridionales du Borysthène ; on le connaît sous le nom d'Ouglitchi. Sventelde, voïvode, célèbre par son intrépidité, fut le général qu'Igor choisit pour le soumettre.

Les Ouglitchi ne furent pas effrayé^ du bruit de la renommée de Sventelde : ils se défendirent avec tant de bravoure, que le général russe ne put se rendre maître de leur ville principale qu'après un siège de trois ans, quoique alors les murs ne fussent formés que de terres soutenues de claies liées ensemble au lieu de pierres ; barrière faible, qui ne pouvait résister longtemps à des attaques vigoureuses et renaissantes. Forcés à la fin de capituler avec Sventelde, les Ouglitchi se soumirent à payer à Igor un tribut annuel d'une martre noire, par chaque famille.

Des barbares aussi courageux , et plus redoutables aux Russes que ceux qu'ils avaient soumis à leur domination, vinrent suspendre le triomphe d'Igor. Les Pelchénégui arrivent des bords d'Iaïk et du Volga, et fondent sur la Russie , lorsqu'elle s'y attendait le moins. Igor, pris au dépourvu, les désarma par la modération ; il leur proposa la paix à des conditions avantageuses ; elle fut acceptée. Cet objet rempli, les barbares retournèrent dans les contrées d'où ils étaient partis, et y vécurent tranquilles pendant cinq ans, après lesquels leur cupidité se réveilla.

Les conditions avantageuses qu'Igor leur avait accordées dans un moment de détresse, redoublèrent leur confiance dans leurs propres forces.

Les Petchénégui sortent de leurs repaires et font de nouvelles incursions sur les terres des Russes. Igor modéré va leur faire connaître un Igor vengeur; il s'arme, marche à leur rencontre, les attaque, les défait , et leur ôte pour longtemps l'envie de lui rendre une troisième \isite.

Ces mêmes richesses qu'Oleg avait rapportées de l'empire d'Orient, sont une amorce à laquelle Igor ne résiste pas. Un noir chagrin, celui de la cupidité , dévore ce nouveau Tantale j il va s'armer contre les

Grecs, tandis qu'une joie féroce s'annonce sur le visage de ses compagnons de fortune , qui ne peuvent se faire à Thabilude de l'abattement et de l'indolence; ils lui rappellent les succès d^Oleg, et l'excitent aux mêmes entreprises. Il rassemble ses forces , et dix mille barques vont transporter une armée de brigands.

Cette armée, assure-t-on, était composée de quatre cent mille combattants; chaque barque contenait quarante hommes de guerre.

Le bonheur de la flotte d'Oleg accompagna celle d'Igor. Les Russes arrivent au même détroit et débarquent. Le débarquement se fait sans résistance, les troupes de l'empire grec sont éloignées. Les Russes ravagent la Paphlagonie, le Pont, la Bithynie, sans trouver nulle part d'obstacles à leur fureur.

Tandis qu'une férocité de tigre ne s'assouvit point dans les désastres, les Grecs osent croire que leurs malheurs auront un terme. Ils ne respirent que l'ardeur d'expier tant de sang innocent , et croient voir celui des Russes arroser les cendres encore fumantes du Bosphore. Des armées se rassemblent et marchent nuit et jour : elles arrivent , elles entourent l'ennemi de toutes parts ; on ne délibère point pour l'attaque : la haine, imprimée dans les âmes, se joint au ressentiment personnel; le courage des Grecs devient fureur, et son impétuosité permet à peine aux Russes de regagner leurs barques. Le patrice Théophane, qui commandait la flotte grecque, les surprend, à la vue du Phare, et lance sur eux une foudre qu'ils ne connaissaient pas ; c'était le feu grégeois.

Saisis d'un effroi terrible, les uns se précipitent dans la mer; les plus lâches préfèrent les fers à la mort; d'autres font naufrage avec leurs barques dévorées par les flammes : ceux qui ne peuvent regagner la flotte, harcelés et poursuivis, laissent la vie ou les dépouilles dont ils sont chargés dans les embuscades qu'on leur a dressées.

Les restes de l'armée d'Igor cherchent un asile sur les rivages de la Bithynie.

Phocas attaque les fuyards avec un petit corps de braves : ceux qui veulent éviter l'écueil tombent dans un autre. Théophane , qui ne les avait pas perdus de vue, fond sur eux, brûle, coule à fond la plupart de leurs esquifs. A peine Igor put-il échapper à la vengeance ; il ne lui resta de cette expédition que la honte du désastre, et la perte des trois quarts de ses meilleures troupes.

Echappés au carnage, les Russes arrivèrent à Kiof comme ils purent. « Les Grecs, dirent-ils à leurs compatriotes, sont des sorciers qui se sont battus contre nous avec la foudre et les éclairs ; ils ont dévoré nos barques, et forcé nos camarades de se jeter dans la mer. »

Malgré son accablement, Igor les rassure et leur promet de rendre bientôt la magie des Grecs impuissante. L^espoir du butin l'emporte encore sur la crainte ; on se prépare de nouveau à retourner en Grèce. Ignor rassemble de nouvelles forces , engage ses plus redoutables ennemis à le suivre, et leur promet le partage commun des biens et des maux.

Une nouvelle flotte partit pour la Grèce; mais elle ne passa pas la Chersonèse taurique.

Constantin Porphyrogénète régnait alors. Ce prince , qui appréciait les hommes, les sciences et les arts, était doué d'un caractère pacifique. Instruit de l'approche des Russes, il fit offrir à Igor de payer le même tribut qu'Oleg avait imposé à ses prédécesseurs, et Igor aima mieux accepter la proposition et signer la paix, que d'exposer encore une fois au sort des armes sa fortune et sa gloire.

Françalis.

Noble postérité des Gaulois, les Français se sont toujours montrés dignes de leurs aïeux. La première époque de leur marine, antérieure aux Césars, est en quelque sorte une introduction naturelle aux navigations subséquentes ; le vide immense qui se trouve depuis Pharamond jusqu'à Charlemagne, permet de fixer la seconde au règne de ce prince; les croisades appartiennent à la troisième , et la quatrièrtie, enfin , commence au règne de Louis XIV.

Les Gaulois cultivèrent la marine avec un soin particulier, et leur habileté dans la navigation les servit utilement pour le commerce, pour l'établissement de leurs colonies, pour la défense de leurs côtes et pour les descentes qu'ils eurent occasion de faire sur celles de leurs voisins. Resserrés dans un espace trop étroit, qui ne pouvait plus les contenir, les Gaulois entreprirent des navigations hardies pour aller s'établir au delà des mers, dans des contrées lointaines, dont les noms prouvent au

moins qu'ils les ont possédées. Ainsi la Galicie, les Galles, le pays de Galles en Angleterre, la Galice en Espagne, etc., attestent d'une manière incontestable que, sous la conduite d'un Brennus et de quelques autres chefs intrépides, les fils de la Gaule antique ont habité ou parcouru en vainqueurs ces diverses régions.

Rien ne démontre mieux l'état florissant de la marine gauloise, que le grand nombre de ports célèbres ouverts à ses vaisseaux sur l'une et l'autre mer, l'Océan et la Méditerranée. C'est à Arles que dans l'espace d'un mois César fit construire douze galères. Narbonne était une espèce d'entrepôt où abordaient les flottes de l'Orient ; celles de l'Afrique, de l'Espagne et de la Sicile, le port d'Aigues-Mortes, que les sables amoncelés par le Rhône ont rendu impraticable, et ceux de Montpellier, de Marseille, de Toulon, d'Amibes et de Fréjus, où les vaisseaux d'Auguste se retiraient , étaient tous très-considérables , et joignaient à la bonté du mouillage un çibri sûr contre la tempête.

Bordeaux et Vannes se distinguaient entre les villes maritimes semées sur les côtes de l'Océan, et la navigation trouvait d'immenses ressources dans les ports de la Saintonge , de l'Aunis , du Poitou , de la haute et de la basse Bretagne, de la Neustrie et du Boulonnais.

La marine a été peu cultivée en France sous la première race de nos rois, qui, faibles et divisés, furent longue saison sans commander en aucune mer, et depuis le commencement de la monarchie jusqu'à Charlemagne, on ne trouve dans l'histoire contemporaine aucun événement maritime, si ce n'est ce qui se passa sous Thierry.

Fils naturel de Clovis, ce prince, en vertu de son droit d'aînesse, avait été appelé à partager le royaume de France avec les enfants légitimes de son père. Il jouissait paisiblement de la portion qui lui était échue, lorsque son repos fut troublé par un essaim de pirates danois qui pénétrèrent dans l'Austrasie et la ravagèrent. Maîtres d'une flotte nombreuse , ces barbares remontèrent la Meuse , et , après avoir livré au pillage les villes et les campagnes , et s'être chargés de butin , ils ne songeaient plus qu'à se rembarquer, lorsque Thierry envoya contre eux son fils Théodebert. Ce prince, suivi de forces imposantes de terre et de mer, tomba brusquement sur la flotte des pirates, mit dans l'attaque de leurs vaisseaux le sang-froid et l'intrépidité , garants ordinaires du succès y les enleva presque tous , avec les prisonniers et les richesses

dont ils s'étaienl emparés. Théodebert tua leur chef de sa propre main. Cest la première action où les Français paraissent s^être signalés sur mer.

La marine se ranima, et brilla même de qiielque éclat sous Charlemagne. Prévoyant que, dès qu'il s^éloignerait de la France, les côtes de l'Océan et de la Méditerranée seraient exposées aux invasions des barbares, ce monarque, qui avait reculé les bornes de son empire au delà du Danube et du Rhin, pour prévenir et paralyser en quelque sorte Teffet de descentes, toujours fatales pour les peuples, ordonna que des garde-côtes croiseraient continuellement à l'embouchure des rivières et des fleuves, en France et en Allemagne , ainsi qu^aux frontières de la Provence et de Tltaiie. Ces sages précautions mirent ses Etats à l'abri des insultes qu'ils avaient si souvent essuyées de la part des Sarrasins et des peuples du Nord ; et, ses escadres, plus d'une fois victorieuses des flottes ennemies, prirent ou coulèrent leurs bâtiments de guerre dans les eaux de la Sardaigne, de la Corse, de Majorque et de Minorque.

Sans cesse occupé de vues utiles à la gloire de ses peuples, le fils de Pépin ne négligea rien pour mériter le surnom de Grand qu'a confirmé la postérité ; les hostilités, non interrompues sur terre durant quarantesept ans de règne , ne l'empêchèrent point de donner la plus sérieuse attention aux aff'aires de la mer. L'art nautique lui fut connu jusque dans ses moindres détails; lui-même était son commissaire général; il ne s'en rapportait à personne dans la visite des vaisseaux qu'il avait fait construire; les côtes de son empire, il les parcourut , pourvut à leur défense, et fit rétablir à Boulogne un ancien phare romain que les habitants de cette ville, par une insouciance coupable, puisqu'elle pouvait occasionner des naufrages, avaient laissé tomber en ruine.

Louis le Débonnaire et ses successeurs négligèrent la marine ; aussi les Normands et les Sarrasins firent impunément dans leurs provinces, qu'ils ravagèrent, de fréquentes incursions.

Les premiers rois capétiens n'eurent aucune occasion d'équiper des flottes. Les expéditions d'outre-mer, commencèrent sous Philippe P% et la marine alors parut se rétablir en France. Toutefois, depuis Pharamond jusqu'à François I", ce furent les Génois, les Espagnols, et quelques autres peuples Hmitrophes, qui portèrent au delà de la Méditerranée les pèlerins. Philippe, tout en laissant à ses sujets la liberté de

366 HISTOIRE GENERALE DE LA MARlNEi

suivre leur exemple, refusa de faire personnellement partie de la première croisade.

Victime de la peste, Louis IX était mort dans son camp devant Tunis, et Philippe le Hardi, son successeur, pensait à quitter ces funestes parages, quand Charles P', roi de Sicile, arrivant avec sa flotte, releva le courage des Français.

Quelques avantages obtenus sur les Maures ayant amené des propositions de paix, Philippe, que la nécessité forçait à regagner au plus vite ses Etats, consentit un traité, qui fut conclu assez précipitamment. Les deux rois s'embarquèrent avec leurs troupes ; mais une tempête violente s''étant élevée, la flotte fut dispersée, et les vaisseaux, venant à se heurter, s'entr'ouvrirent et se brisèrent les uns contre les autres, ou périrent misérablement sur des côtes inhospitalières. Dix-huit bâtiments de haut bord sombrèrent ; plusieurs navires de moindre dimension se perdirent corps et biens, et Philippe eut la douleur de voir quatre mille hommes de son armée, le trésor de sa flotte et Targent qu'il avait reçu du roi de Tunis, s'ensevelir dans les flots.

Devenu vassal de la France, à cause des terres qu'il y possédait, Edouard, roi de la Grande-Bretagne, humilié de cette dépendance, résolut de s'en affranchir, et les débats qui avaient existé au temps de Philippe-Auguste se renouvelèrent sous Philippe le Bel.

Sous prétexte de secourir la ville d'Acre, assiégée par les Sarrasins, le roi d'Angleterre mit en mer des forces nombreuses. Ses véritables intentions parurent bientôt au grand jour : Acre avait ouvert ses portes au vainqueur, et les Anglais ne désarmant point , on connut aisément que leur flotte était destinée à une expédition contre la Frauce.

Deux cents vaisseaux normands faisant voile pour la Guienne, où ils allaient chercher des vivres, s'emparèrent dans la traversée de tous les navires anglais qu'ils rencontrèrent; mais, au retour, ils furent attaqués par une flotte de soixante bâtiments détachés de celle qu'Edouard avait en apparence armée contre la Palestine. Embarrassés par leur charge, les Normands furent battus, pris, ou coulés. Fiers de cet avantage, les Anglais, qui s'étaient renforcés de quelques vaisseaux sortis de Bayonne, insultèrent La Rochelle, pillèrent ses environs, et se retirèrent chargés de butin.

Ce fut alors que les hostilités prirent un caractère sérieux. Les deux

rois s'aigrirent au point qu'ils ne purent s'entendre ; toute négociation devint infructueuse, et, de part et d'autre, on se disposa à une guerre ouverte.

Edouard a fait sortir des ports de la Grande-Bretagne trois escadres, aux ordres de généraux habiles, qui, descendus dans l'île de Ré, la livrent au pillage, et portent sur tous les points de son territoire le ravage, le meurtre et l'incendie. Cinglant ensuite vers l'embouchure de la Gironde, les Anglais entrent en rivière, désolent les rives du fleuve, commettent les plus grands excès , et laissent dans la contrée de hideuses traces de leur passage.

Pendant qu'Edouard faisait des efforts inouïs pour reprendre les places qu'il avait perdues en Guienne, Philippe le Bel, usant de représailles, envoyait contre la Grande-Bretagne une flotte considérable, sous la conduite de Matthieu de Montmorency. Descendu sur la côte de Douvres, cet amiral se rendit maître de la ville et en brûla une partie. Ce fut tout ce qu'il y eut de remarquable dans cette guerre, qui se termina par un accommodement que le roi d'Angleterre fut le premier à proposer.

La Grande-Bretagne et la France étaient trop voisines et trop jalouses l'une de l'autre , pour vivre longtemps en paix ; ces deux puissances se brouillèrent de nouveau sous le règne de Charles IV et d'Edouard II. Le séjour de la reine d'Angleterre, sœur de Charles, à la cour de France, commença la division entre les deux rois, et l'invasion de la Guienne acheva la rupture, que suivit l'enlèvement, par les Anglais, de cent vingt navires chargés de marchandises, appartenant à des négociants de la Normandie.

La guerre, qui dura continuellement entre la France et la Grande- Bretagne, força Charles V à entretenir des armées navales; mais comme il n'était pas en état de soutenir la marine, à cause de l'épuisement où se trouvait le royaume, il fît alliance avec Henri, roi de Caslille, qui lui prêta des vaisseaux. La flotte castillane, composée de quarante gros navires et de treize autres de moindre grandeur, était mouillée dans la rade de La Rochelle, où elle attendait au passage celle d'Angleterre, qu'elle savait devoir faire route de ce côté, sous les ordres du comte de Pembrocke.

Ignorant les desseins de l'ennemi, les Anglais avaient négligé de se mettre sur leurs gardes; aussi, dès qu'ils furent en vue, le commandant

espagnol leva Tancre, gagna le vent, et vint à pleines voiles fondre sur les insulaires, qui se défendirent vaillamment et engagèrent un combat très-vif. Les Castillans, à Taide de machines de guerre, lançaient des blocs de pierre d'une grosseur énorme, qui, tombant sur les bâtiments opposés, les fracassaient et brisaient leurs manœuvres, tandis que les Anglais, qui u"'avaient que des vaisseaux légers, et redoutant par-dessus tout Tabordage, dont le nom seul les fait trembler, n''osaient approcher des navires espagnols.

La nuit mit fin au combat, qui le lendemain recommença avec le jour, et dans lequel le comte de Pembrocke, renforcé de quatre vaisseaux que lui menèrent le sénéchal de La Rochelle et trois autres notables personnages de la cité, suivit plutôt les mouvements impétueux de sa valeur naturelle que les sages conseils de la prudence.

Quoique le plus faible, Tamiral anglais avait néghgé de profiter des ténèbres pour opérer sa retraite, car il n'y a aucune gloire à acquérir en risquant une affaire douteuse. Pembrocke accepta la bataille qu'on lui offrait une seconde fois. Tous ses vaisseaux furent pris ou coulés, et lui-même tomba au pouvoir des troupes de Castille. La flotte victorieuse retourna en Espagne, et , triomphante, emmena avec elle les vaisseaux dont elle s'était emparée, et huit mille prisonniers de guerre. Composée de huit galères et de quatorze vaisseaux de haut bord, la flotte de Castille, aux ordres de Rodrigue le Roux, s'était remise en mer, et avait recueilU les fruits de la campagne précédente, en forçant La Rochelle et la plupart des villes de la Guienne et du Poitou à ne plus reconnaître pour maîtres les enfants de la Grande-Rretagne, dont la politique plus qu'adroite et le froid égoïsme ont toujours eu pour but la ruine de leurs voisins.

Cependant Edouard, sensible à la perte de ses vaisseaux et de ses places, veut tenter un dernier effort, et reconquérir ce qu'on lui a enlevé, ou perdre ce qui lui reste sur le continent. Il arme donc de nouveau; et sa flotte, que monte une armée nombreuse, qu'il commande en personne, contrariée par des vents debout, erre pendant deux mois et demi le long des côtes de la Rrelagne et de la Normandie, sans pouvoir jamais débarquer dans des Ueux où sa présence aurait peut-être changé la face des affaires.

Charles, de son côté, profite des contres-temps qu^essuie sou ennemi,

el, jugeant sagement qu'il ne peut prévenir les entreprises de TAngleterre qu'en mettant sur un pied respectacle la marine française, il équipe une flotte considérable, et lui donne l'ordre de se joindre à celle de Caslille. Forte de cent vingt bâtiments, que commandent, pour la France Jean de Vienne, et pour la Castille Ferrand-Sausse, l'armée combinée descend en Angleterre, et bientôt l'île de Wight, Darmouth, Plymouth et d'autres places, pillées et saccagées, deviennent la proie des flammes.

Edouard était mort sur ces entrefaites, et l'on avait mis un embargo sur tous les vaisseaux anglais pour empêcher que la vacance du trône ne fût connue en France ; mais Jean de Vienne, ayant appris cet événement par des prisonniers qu'il avait faits, en instruisit le roi Charles, auquel il dépêcha une barque pour lui en donner avis.

Pendant que les Anglais s'occupaient du soin de mettre la couronne sur la tête de Richard, les Français et les Castillans, poursuivant leurs succès, continuaient de désoler les côtes de la Grande-Bretagne. Le ravage aurait été plus grand encore si les oncles du nouveau roi n'eussent déployé, pour les défendre et pour repousser l'ennemi, des forces considérables.

Depuis quelque temps la guerre traînait en longueur ; elle se faisait même assez faiblement, parce que la France et l'Angleterre étaient toutes deux en proie aux discordes civiles. Charles VI, voulant profiter de certaines dispositions favorables à ses desseins, fît creuser un port à l'Ecluse, et, par d'immenses préparatifs, jeta l'épouvante dans toute l'Angleterre. Une flotte de douze cent quatre-vingt-sept bâtiments armés, tirés de tous les ports du royaume et des côtes de l'Océan, depuis Séville jusqu'aux bords de la Baltique, devait encore recevoir une augmentation de soixante-douze vaisseaux, que le connétable faisait équiper en Bretagne.

Ce prodigieux amas de navires couvrait la mer, et, dans une grande étendue, la faisait ressembler à une vaste forêt. C'est avec étonnement qu'on voit dans un auteur contemporain, Froissard, le détail des provisions de toute espèce et des munitions dont on chargeait les vaisseaux, qui étaient dorés , peints et décorés de tout ce qui pouvait ailier l'air de galanterie à Tidée eff'rayante de leur destination.

Le connétable avait fait construire une ville de bois, dont toutes les

pièces en charpente devaient être assemblées et mises en place au moment même de la descente en Angleterre. Cest dans cette ville artificielle qu^n se promettait de trouver de quoi se loger et se défendre. Charles VI et les principaux seigneurs du royaume devaient s'embarquer sur la flotte; les chefs et les soldats brûlaient du désir d'aller attaquer l'ennemi delà nation, l'Anglais, dans ses propres foyers.

Tout semblait garantir la réussite de l'entreprise; mais, comme elle avait été formée contre l'avis du duc de Barri, qui s'était arrogé sur l'esprit du roi une autorité marquée, et qui jouissait d'un pouvoir presque absolu dans son conseil, il la fit avorter par des retardements affectés et des délais sans cesse renaissants, que récompensa bien, assure-t-on, la cour d'Angleterre. Ces lenteurs, dont tout le monde soupçonnait les vrais motifs, firent perdre le temps favorable à ta navigation, et périr une grande partie des provisions qui ge gâtèrent. L'ardeur du soldat se ralentit, et le connétable lui-même ressentit le premier les funestes effets de la politique du duc de Berri.

Obligé en effet de mettre à la voile dans une saison avancée, il fut accueilli en mer par une violente tempête, dans le temps que, moulé sur un brigantin qu'il avait fait armer en Bretagne, il condu isail une partie de la flotte au rendez-vous général de TEcluse. Les ventsdiipersèrent les vaisseaux sur lesquels on avait chargé celte fameuse ville de bois, objet de tant d'espérances, et l'un de ces bâiimens fut poussé jusque dans la Tamise, comme pour aller porter aux Anglais quelques pièces inutiles de la construction la plus extraordinaire qu'ait inventée le génie de l'homme. Sept navires furent jetés en Zélande ; cinq ou six autres furent fracassés, et le connétable arriva, non sans peine, à l'Ecluse, avec les tristes restes de sa flotte délabrée.

Auteur secret de ce malheur froidement prévu et calculé, le duc de Berri profita du désastre de l'armée navale pour faire échouer l'entreprise. Ainsi, avorta ce projet gigantesque; et, après la dépense prodigieuse qu'il avait occasionnée, il fallut passer dans l'inaction le reste de la campagne.

Délivré de toute crainte, Richard confie au comte d'Arundel le commandement en chef des forces navales de l'Angleterre, et lui donne l'ordre d'établir des croisières permanentes en vue des côtes de Bretagne et de Normandie, pour troubler le commerce de la France.

Plusieurs navires flamands, qui devaient aller charger des vins en Sainlonge, voulant éviter de tomber entre les mains des ennemis, se reunirent à TEcluse , et firent voile de conserve. Leurs chargements étant faits en Saintonge , ils reprirent par un bon vent la route de TEcluse, et rangèrent heureusement les côtes de Bretagne et de Normandie. La flotte anglaise qui les attendait à Tembouchure de la Tamise, les ayant aperçus, s'avança pour les enlever. Jean de Buch, amiral du duc de Bourgogne, qui commandait les Flamands, se mit en état de défense j c'était un excellent homme de mer, qui souvent avait donné aux Anglais des preuves de sa valeur et de son expérience.

Il met tous les bâtiments de commercé en ordre de bataille, et attend fièrement les ennemis. Ceux-ci commencent Tattaque, comptant sur une victoire, parce quMIs se flattent qu'une flotte marchande ne pourra tenir longtemps contre des vaisseaux de guerre; mais ils sont reçus avec une vigueur à laquelle ils ne s'attendent pas, et qui leur coûte beaucoup de monde.

Le comte d'Arundel, à bord du plus gros vaisseau de son escadre, vient au secours de ses bâtiments maltraités. Les Flamands, qui ont l'avantage du vent, se battent en faisant leur retraite du côté de la Flandre, et les navires légers se sauvent sur les côtes, dans les bas-fonds» Leurs plus gros bâtiments, obligés de tenir la mer, soutiennent pendant quatre heures tout l'eff'ort des Anglais.

L'action fut sanglante et opiniâtre; on perdit beaucoup de vaisseaux de part et d'autre, et la nuit termina le combat.

Il recommença le lendemain à la hauteur de l'Ecluse, et l'on se battit avec la même ardeur que la veille, jusqu'à ce que Jean de Buch, qui soutenait par son exemple le courage des Flamands, fût pris avec son vaisseau : sa perte décida du sort des autres.

Le comte d'Arundel voulut profiler de sa victoire et brûler tous les navires qui étaient à l'ancre dans le port de l'Ecluse. A cet effet, il arma en brûlots quelques-uns des bâtiments qu'il avait pris et les envoya tout en feu vers le port avec la marée. Son projet avorta.

L'Ecluse était alors dépourvue de troupes capables de la défendre, elles Anglais s'en seraient facilement rendus maîtres, s'ils l'avaient en** trepris. Mais empressés de faire goûter à leurs compatriotes le fruit de leur victoire, ils bornèrent leurs exploits à quelques ravages sur les

côtes, et ne s'en retournèrent porter en Angleterre que des vins de Saintonge, chèrement achetés.

Cependant Charles VI, qui pense que tout est possible aux Français lorsqu'ils le veulent fortement et qu'on ne les trahit pas, n'a point abandonné le projet de porter ses armes dans le pays même de son ennemi: c'est dans Londres qu'il veut vaincre l'Angleterre; celte idée lui sourit, et les circonstances lui paraissent encore favorables au succès de l'entreprise. Les nombreuses provisions de sa grande armée navale ne sont pas entièrement épuisées ; l'Angleterre est en combustion; les favoris de Richard lui ont aliéné le cœur des peuples ; la discorde règne dans l'île, et ces troubles intérieurs, fléau toujours fatal aux Etats, tiennent les Anglais continuellement armés les uns contre les autres.

Instruit de ce qui se passe chez ses voisins, Charles a résolu de profiter d'une si belle occasion ; mais, pour éviter l'embarras et la dépense que nécessitent ordinairement des armements trop considérables, dont il a reconnu d'ailleurs les abus et les inconvénients, il fait équiper deux escadres, l'une à ïréguier, l'autre à Harfleur, commandées, la première par le connétable Olivier de CHsson, la seconde par l'amiral. Des vivres pour cinq mois sont embarqués, et les vaisseaux doivent recevoir à leurs bords l'éhte de la noblesse française, et une armée de quatorze mille hommes, composée d'infanterie et de cavalerie.

Tout était prêt à Tréguier et à Harfleur, et déjà, dans ces deux ports, on se disposait à mettre à la voile, lorsque la perfidie du duc de Bretagne fit échouer un projet si bien concerté : il garda prisonnier le connétable qui, seul, avait le secret de l'entreprise.

Ce second armement aurait été aussi inutile que le premier, si une escadre anglaise n'avait pas été battue par la flotte de Harfleur, qui prit cinq ou six vaisseaux, et Hugues Spencer qui les commandait.

Avant la mort de Richard II, roi d'Angleterre, Henri IV, son fils, fut mis sur le trône. Ce prince prit avec la couronne les mêmes sentiments d'animosité que ses prédécesseurs avaient eus contre la France. Les hostilités entre les deux nations continuèrent et furent très-vives sur terre, mais un peu moins animées sur mer : elles ne se déclarèrent d'abord que par des attaques particulières.

Les Anglais et les Français se firent réciproquement des prises de

vaisseaux; de part et d^autre on pilla les côtes et les îles ennemies; et les armateurs des deux partis troublèrent mutuellement leur commerce. Ceux de Harfleur attaquèrent une escadre anglaise, qui conduisait en Guienne le sénéchal de Bordeaux; ils enlevèrent une partie des bâtiments qui la composaient et firent prisonnier le sénéchal avec quatre cents hommes.

Ce qu'il y eut de plus considérable dans les expéditions maritimes, sans néanmoins qu^n en tirât de grands avantages, c'est le secours que la France donna aux Gallois, qui faisaient la guerre au roi d'Angleterre. Ce secours consistait, suivant un auteur anglais, en cent quarante vaisseaux ; et si Ton en croit nos historiens, en cent vingt seulement; mais il se réduisit à fort pçu de chose.

La marine française fut languissante sous Charles VII et sous Louis XI. Les guerres de Tun, pour reconquérir son royaume, et les démêlés continuels de l'autre avec les ducs de Bourgogne et de Bretagne, ne les obligèrent point à des armements maritimes. On voit seulement, sous le règne de Charles VII, que ce prince équipa une flotte sur laquelle on embarqua quatre mille hommes, et dont le commandement en chef lui donné à Pierre de Brézé, sénéchal de Normandie.

Depuis qu'il portait la couronne, et même auparavant, Charles n'avait été avec les Anglais que sur la défensive. Ils étaient, pour la France, toujours prêts à exercer de nouveaux ravages. Le sire de Brézé fit voir que leur asile n'était pas à l'abri d'une invasion.

Parti de Honfleur par un gros temps, avec sa flotte portant quatre mille soldats, il aborda, après une navigation diflicile, la côte de la province de Kent, prit d'assaut la ville de Sandvy^ich, s'empara des vaisseaux qui se trouvaient dans le port, mit à contribution le pays des environs, et se retira chargé de butin en emmenant avec lui un grand nombre de prisonniers. Une plus forte armée, soutenue par des renforts successifs, aurait pu obtenir des avantages plus étendus. Ce fut la dernière expédition militaire de Charles VII.

La marine se ranima un peu sous Charles VIÏI. Voici à quelle occasion: Ce jeune prince écoutant les conseils de ses deux favoris, Etienne de Vers et Guillaume Briçonnet, sollicité d'ailleurs par Ludovic Slorce, duc de Milan, forma le dessein de conquérir le royaume de Naples, usurpe par la maison d'Aragon sur la seconde maison d'Anjou, aux

droits de laquelle les rois de France avaient succédé. Ferdinand, qui était en possession de ce royaume, joignait à son injuste usurpation une conduite tyrannique, qui, ayant indisposé contre lui et ses propres sujets et une grande partie des puissances dltalie, aplanissait les principales difficultés de l'entreprise.

Ciiarles arma donc par terre et par mer pour revendiquer ses droits; il fît sortir de ses ports une flotte de soixante-dix-sept vaisseaux. Le duc d'Orléans, qui la commandait, en aurait fait bon usage, si les occasions ne se fussent pas refusées à sa valeur.

Il apprit, à son arrivée à Gênes, que don Frédéric d'' Aragon, frère du roi de Naples, tenait la mer avec une flotte de trente-cinq galères, de dix-huit vaisseaux bien armés, et de plusieurs autres bâtiments, et que trois mille hommes qu**il avait mis à terre s'hélaient emparés de Rapallo, petite ville des Génois. Ces nouvelles le déterminèrent à sortir du port de Gênes, dans le dessein de reprendre Rapallo, et de livrer combat à Frédéric ; mais ce prince, ne voulant pas courir les risques d'une bataille dont le succès lui paraissait incertain^ se relira à Livourne.

Le duc d'Orléans assiégea Rapallo par terre, et pour soutenir le siège, il fît approcher ses galères le plus près qu'il put de la côte, afin de prendre les ennemis en flanc. Lui-même les incommoda beaucoup avec Tartillerie de son vaisseau, qui était armé de canons d'un prodigieux calibre pour ce temps-là.

L'usage du canon était nouveau et peu connu dans ces mers. Nous avons dit qu'au siège de Constantinople, des galères et autres navires s'étaient, pour la première fois, servi de canons et de boulets. La chronique de don Pèdre, évêque de Léon, parle d'un combat naval livré en 1333 par le roi de Tunis au roi maure de Séville, dans lequel on se serait servi de pièces d'artillerie.

Le premier exemple, sur l'Océan^ de l'usage des canons, date de 1387. Celte même année, un nombreux convoi de navires marchands, ayant à venir prendre du vin à La Rochelle pour le porter en Normandie et en Bretagne, se mit sous l'escorte de l'amiral de Flandre, Jean de Vicq, homme de courage et d'expérience navale. Sur leur retour, ils avaient passé le raz de Saint-Matthieu en Bretagne, et entraient dans le pas de Calais, quand ils furent rencontrés, devant

Pemboucliure de la Tamise, par le comte d'Arundel, qui ramenait eu Angleterre une flotte envoyée au secours du duc de Bretagne. Le combat s'engagea et fut contraire aux Français, qui perdirent do soixante-dix à quatre-vingts de leurs navires, lesquels furent ou brûlés, ou coulés, ou conduits en Angleterre.

Mais ce qui, dans ce combat, doit fixer notre attention, c'est le passage suivant de Tbistorien Froissard : « L'amiral français, dit-il, avoit « trois canons qui jeloient des carreaux si gros et si grands, que là où « ils chéoient ils causoient grand dommage. j>

Quelque temps après, suivant le même historien, les Rocbelais, qui avaient essuyé la plus grande perte dans cette affaire, mirent en mer des galères « pourvues d'artillerie, » aux ordres de Louis de Sancerre, lesquelles galères rencontrèrent le comte d'Arundel, ne purent le joindre, mais le convoyèrent de canons l'espace de deux lieues.

Il ne sera pas hors de propos de donner ici quelques détails sur cette invention des armes à feu, qui changea si complètement la tactique des combats, tant sur mer que sur terre.

On pense généralement que c'est vers le commencement du treizième siècle que la poudre fut inventée. Quel est l'auteur de cette découverte? Les recherches des historiens ont mal répondu à cette question : on nomme Albert le Grand et le moine Roger Bacon, sans apporter de preuves concluantes. Quant à l'usage que l'on pouvait faire de la poudre, il resta longtemps ignoré.

On trouve la trace des premières armes à feu au commencement du quatorzième siècle. Dans un manuscrit appartenant à la bibliothèque d'Epinal, et connu sous le nom de Grande chronique de Meti , dite de Praillon, on voit qu'en 1323, cette ville possédait plusieurs armes à feu, et qu'on s'en servit avec succès, l'année suivante, dans différentes sorties.

Ces premières armes, destinées à lancer de petites balles de métal, prirent, de la forme du tube, le nom de canne ou canon , et aussi de leur propriété de lancer un projectile, celui de springales, soit de l'italien spingare ei spingere , pousser; soit de V^Wernanà springer, s'élancer avec impétuosité. De springales on a fait espingoles. On nommait aussi celles de ces armes qui lançaient dçs pierres, pierrières ou pierriers.

376 HISTOIRE fiENERALE DE LA MARINE.

Malgré leur volume, ces carions étaient appelés canons à main. En se perfectionnant, ils prirent diverses autres dénominations. On les nomma serpentines. Mais ceux dont on fit le plus d'usage étaient montés sur un fût de bois prolongé, comme les anciennes arquehuses, dont ils prirent le nom.

On ne peut indiquer Tépoque précise à laquelle on imagina de se servir de la poudre pour projeter des carreaux d'un grand volume. Est-ce par analogie avec ce qui avait lieu pour les canons à main, ou bien arriva-t-on là de prime saut ? Cette hypothèse est la plus probable, car on voit la grosse artillerie (si l'on peut nommer ainsi celle dont on fit d'abord usage) se développer parallèlement aux armes à main.

On suppose qu'une certaine quantité de poudre ayant été laissée dans un mortier, où elle avait été triturée, et ayant été recouverte d'une pierre, le feu se mit à la poudre par accident, lança la pierre, et que le hasard fit ainsi concevoir la possibilité de projeter des masses pesantes au moyen de la poudre. Ce qu'il y a de certain, c'est que les premières bouches à feu prirent le nom de mortiers, et en même temps la forme évasée de cet instrument. Cette forme permettait de placer dans la bouche à feu les boulets de pierre de divers diamètres dont on se servit d'abord.

Telles étaient les premières pièces d'artillerie qui portaient le nom soit de mortiers, soit de bombardes , soit seulement de vases à feu, sous lequel elles furent longtemps connues. On trouve qu'elles furent mises en usage par les Génois en 1311 ; en Ecosse, en 1327j en Prusse, en 1338; en France, en 1338.

Les bombardes se perfectionnèrent. On s'aperçut bientôt que la plus grande partie de la force expansive de la poudre était perdue, et que le tir était tout à fait incertain. On diminua l'évasement ; on allongea la pièce; on rendit la chambre cylindrique ou au moins très-peu conique.

Mais le mouvement décisif d'amélioration dans la construction des pièces d'artillerie eut lieu à l'époque où l'on commença à employer des métaux fusibles. Les premières armes que l'on coula ainsi en bronze furent des armes à main.

Avant que l'on fît usage de la fonte, les premières bouches à feu étaient composées de pièces de fer soudées entre elles et assemblées

HISTOIRE GENERALK DE LÀ MARINH, aTÏ

sur des charpentes : on cerclait ces barres Tune contre l'autre, et on augmentait parfois la solidité de ces pièces par un second recouvrement de barres brasées par-dessus les cercles. On trouve encore des pièces ainsi construites dans les forteresses de Tlnde, et il en existe une dans Tarsenal de Brest,

Depuis remploi de la fonte, les pièces d'artillerie chjingèrent rapidement de forme, et se rapprochèrent de celle des canons à main.

L'arme fut formée d'un seul cylindre ; les diamètres du boulet et de U chambre cessèrent d'être différents; h pièce eqt plus de longueur, Cest de cette époque que les bombardes, qui, dans les pren^jers temps, avaient formé la totalité des bouches à feu, furent peu à peu remplacées par ces nouvelles armes qui prirent, de leur analogie de forme avee le canon à main, le nom générique de cqnon qui leur est reslé,

En allongeant les canons pour profiter dQ toute la force de déve-rloppement de la poudre, et obtenir ainsi de plus grandes portées, on eut des pièces qui se rencontrèrent, dans leurs formes, avec les couleuvrines à main, et qui en prirent le nom, On leur donna jusqu'à quarante, cinquante et même cinquante-huit calibres de longueur. Plus tard, l'emploi d'une poudre plus parfaite fit dit^ipuer ces grandes longueurs, plus nuisibles qu'utiles.

D'après ce qui précède, on voit que, vers l'époque à laquelle nous trouvons que l'artillerie fut employée sur mer pour la première fois, les pièces qui furent placées à bord étaient certainement des mortiers ou lombardes dans toute leur imperfection primitive. Ces pièces, à bord des nefs de haut bord, étaient placées sur le pont ou sur les châteaux, comme les machines anciennes qu'elles remplaçaient ; elles jetaient leurs projectiles par-dessus le bord et en bonabe. Sur les galères, l'artillerie fut naturellement disposée sur l'avant, et y donna lieu à quelques installations particulières.

Quoi qu'il en soit, cen'est que vers la seconde moitié du quatorzième siècle, sous le règne de Charles Yï en France, que l'on peut fixer avec quelque certitude Tépoque à laquelle on a généralement commencé de faire usage de l'artillerie sur mer,

Une partie des détails qui précèdent ont été empruntés à m opuscule de M. Eugène Maissin, capitaine de corvette.

Mais revenons à la flotte du duc d'Orléans. La fin de ces premières I. i»

hostilités du prince fut la prise de Rapallo, la défaite des Napolitains, qui la défendaient, et la retraite de Frédéric, qui n'*osa plus reparaître en mer.

Cette expédition contribua aux rapides progrès que fit Charles en Italie, où elle répandit la terreur. Toutes les villes se soumirent, sans faire presque de résistance.

Louis XII, en succédant à Charles VIII, ne pouvait perdre de vue les Etats d^Italie, auxquels il avait des prétentions, tant en qualité de roi de France que comme duc d'Orléans ; car outre les Deux-Siciles, sur lesquelles la mort de son prédécesseur lui donnait des droits, il était héritier du duché de Milan, du chef de Valentine Visconti, son aïeule.

Louis, en montant sur le trône, ajouta donc au titre de roi de France ceux de roi des Deux-Siciles et de duc de Milan; et ne voulant point porter ces titres en vain, il pensa sérieusement à la conquête de ces riches domaines.

Pour s'ouvrir le chemin de lltalie, ce prince fit alliance avec les Vénitiens , par un traité signé à Blois , le 1 5 avril , et auquel le pape Alexandre VI accéda. Louis, croyant s'attacher encore ce pontife par des liens plus forts, donna à César Borgia, son fils naturel, le duché de Valentinois, vingt mille livres de pension et une compagnie de cent lances. En outre, il s'engagea à lui faire épouser Charlotte de Foix, fille d'Alain d'Albret.

Pour faciliter le succès de ses entreprises, le roi entretint toujours des vaisseaux sur la Méditerranée ; il fit partir de Provence, sous les ordres du seigneur de Ravesteyn, gouverneur de Gènes, une flotte composée de seize gros vaisseaux ; celui nommé la Charente portait douze cents soldats, sans compter les matelots, et deux cents pièces d'artillerie, dont quatorze de gros calibre.

A ces bâtiments il en joignit plusieurs autres, propres à faire des descentes ou à transporter des vivres. Mais cette flotte ne fut d'aucune utilité dans les expéditions des Français en Italie, parce qu'il n'y avait point en mer de flottes ennemies.

Ravesteyn, suivant ses ordres, devait faire voile pour les côtes de Turquie, afin de se joindre aux Vénitiens et les aider à garantir les mers du Levant des courses des infidèles. Il ne parut à la hauteur de Naples, avec quelques-uns de ses vaisseaux, que pour prendre langue, et re-

joignit ensuite les autres qui étaient partis en avant. Sur la fin de la campagne il retourna à Gênes, sans avoir trouvé d'occasions d'exercer sa valeur.

Cependant, le fameux traité de partage que Louis XII avait fait du royaume de Naples avec Ferdinand le Catholique, et en vertu duquel chacun des deux rois devait en conquérir la moitié, devint entre eux un sujet de discorde, presque aussitôt qu'ils eurent commencé leurs expéditions : il fallut se réconcilier par un nouveau traité. Celui-ci fut signé à Lyon.

Le roi de France exécuta fidèlement ce traité; mais Ferdinand qui, ne l'avait conclu que pour amuser son compétiteur et pour le tromper, n'eut pas plutôt donné les premières preuves de sa mauvaise foi, que le commandeur de Prejan, chevalier de Rhodes , habile marin, qui rangeait les côtes d'Italie avec quatre galères, s'avança jusqu'à la hauteur d'Otrante, pour s'instruire avec plus de certitude de ce qu'il n'avait encore appris que par des bruits vagues.

La flotte espagnole, commandée par Yilia-Marino, l'ayant aperçu, vint l'investir et le força d'entrer dans le port de cette ville, dont les Vénitiens étaient en possession. Mocénigo, qui en était gouverneur, ne voulut pas lui refuser l'asile qu'il cherchait; mais en bon politique. Il n'osa ni le favoriser ni le desservir à découvert.

Ainsi renfermé et comme bloqué dans le port, désespérant d'en sortir sans tomber entre les mains des Espagnols, Prejan brûla ses galères et se retira ensuite par terre.

Indigné de la mauvaise foi du roi catholique, et voulant l'empêcher de tirer de son infidélité tout l'avantage qu'il se promettait, Louis XII mit en mer une armée navale, équipée à Gênes et à Marseille. Une partie des vaisseaux fut envoyée sur les côtes d'Espagne, pour faire diversion et couper le chemin aux nouvelles troupes que Ferdinand voudrait envoyer du côté de Naples; le reste de la flotte fit voile vers cette ville, pour secourir les Français assiégés par mer et par terre dans le Château-Neuf.

Mais ce secours qui venait de Gênes, composé de six gros navires et de plusieurs autres moindres bâtiments chargés de munitions de guerre et de bouche, fut inutile; il arriva trop tard.

La flotte ayant manqué son coup, voulut se venger sur celle d'Es-

pagne; tnais Villa-Marino qui la commandait, ne se croyant pas en sûreté dans le port de Naples, quoique le Ghâl eau-Neuf et le Château-^ de-rOEuf, qui en fermaient Tentrée, se fussent déjà rendus au)t Ëâpa^ gnols, prit le large et se retira dans un port de Pîle d'Isdliia) (|uni encombra en y faisant couler quelques bateaux.

Ce mauvais succès des Français fut compensé par letir réussite à Gayette. Cette ville du royaume de Naples, assez forte, située dans une espèce de presqu'île, au pied de la montagne d'Orlardo, était au pouvoir de Louis XII. Les Espagnols, après s^êlre emparés de Naples, l'avaient assiégée par terre, tandis que Villa-Marino la battait du côté du port avec huit galères.

La flotte française^ composée de six grosses caraques, de six navires et de sept galères, vint au secours de la place ; donna la chasse à celle d'Espagne^ et Pobligea de se réfugier à Naples j ravitailla Gayette et força Gonzalve à convertir le siège en blocus*

Mais cela ne fit que retarder quelque temps la perte de Gayette, qui capitula Tannée suivante. Ainsi cette flotte française ne fut pas d^un grand service, de même que celle que Louis XII avait envoyée sur les côtes du Roussillon : elle ne fit que se montrer, et se retira presque aussitôt à Marseille, sans avoir rien entrepris*

Dépossédé du royaume de Naples, par les intrigues de la cour d'Es* pagne, et ayant, comme on le sait, cédé ses droits sur celte couronne à Ferdinand le Catholique, en lui faisant épouser sa nièce, Germaine de Foix, Louis XII ne fit plus d'armement sur la Méditerranée, que pour réduire les Génois, Deux fois sous son règne, ils voulurent se soustraire à la domination de la France, à laquelle ils étaient encore soumis.

Leur première révolte fut Touvrage du pape Jules II, qui les y poftàj pour chagriner Louis XII. Mais ce prince ayant passé les Alpes à k tête d'une afmée puissante, s'avança sans obstacle jusqu'aux portes de Gênes, tandis qu'une escadre française, composée de huit galères, de huit galions et de plusieurs autres bâtiments, se présenta dans le port* Les Génois, effrayés et ne sachant quel parti prendre, entamèrent bieftlôt des négociations* Le roi, huit jours après son arrivée, entra à Gênes, qui se rendit à discrétion, et obtint son pardon en payant une amende de trois cent mille ducats.

HISTOIRE 6ENERALB DE LA MARINE. 3*i

La ligue de Cambrai, conclue Pannée suivante contre les Vénitiens, parut réconcilier le pape avec la France; mais ce ne fut pas pour longtemps. Dès que, par Tévénement de la guerre dont cette ligue fut suivie, Jules II eut repris possession des biens usurpés sur le saintsiège, il abandonna l'alliance de la France, et suscita Une nouvelle guerre contre cette couronnée

Gênes se révolta une seconde fois à la faveur des circonstances, ce qui obligea Louis XÏI à envoyer sur les côtes de Gênes neuf galères et quelques autres bâtiments. La vue de cette escadre, et plUs encore les succès de Louis de la Trémouille et de Jean-Jacques Trivulce, qui avaient pénétré dans le Milanais avec une armée française, firent rentrer les Génois dans Tobéissance.

Cette fois, Tescadre punit la république en saccageant la Spedia, ville située dans le golfe du même nom, et après cette expédition alla mouiller à Porlo-Venere, d'où une partie des galères retourna en France, et le reste demeura à Gênes*

Cette même année Henri VIII, roi d'Angleterre, qui avait pris part à la ligue formulée contre Louis XII par le pape, passa la mer nfeé une armée de près de cinquante mille hommes, et mit le siège devant Thërouane. Cette nouvelle guerre obligea le roi de France à armer sur l'Océan.

Jl y fit venir des côtes de Gênes, par le détroit de Gibraltar, quatre galères commandées par le chevalier de Prejati» Ce furent les premières qui parurent sur cette merj ce qui doit s'entendre des galères, telles à peu près qu'elles étaient alors, car du temps de César on avait vu sur l'Océan des vaisseaux à rames. Ces quatre navireâ eurent ordre de s'opposer aux incursions de Anglais, qui désolaient les côtes de Bretagne et de Normandie*

Edouard Havart, amiral d'Angleterre, ayant découvert ces embarca-* tions, chassa sur elles avec ses vaisseaux, et les joignit à Brest. Prejan, forcé de combattre, tourna la proue et se disposa à se défendre. L'Anglais, ne pouvant s'approcher des galères avec ses gros vaisseaux, les aborda avec des chaloupes armées : le choc fut terrible d'abord; mais il ne dura pas, parce qu'une blessure qui mit l'amiral d'Angleterre hors de combat, et dont il mourut peu de tettips après, ralentit l'ardeur des ennemis.

Prejan, glorieux de son succès, retourna sur les côtes d^ Angleterre pour les ravager. Une tempête, qui le sépara de ses vaisseaux, semblait devoir lui faire abandonner ce dessein ; mais ne voulant pas y renoncer entièrement il fit une descente, et pilla quelques villages voisins. Il perdit un œil dans cette occasion, et se voyant poursuivi par cinq vaisseaux anglais, il se retira dans le port de Brest.

Le 10 août 1513, il y eut entre les deux nations, un combat plus considérable à la hauteur de Saint-Mahé, bourg situé sur la pointe la plus occidentale de la basse Bretagne. La flotte anglaise, forte de quatrevingts vaisseaux, vint attaquer celle de France qui n^était que de vingt. Les Français , obligés de suppléer au nombre par l'adresse et par la valeur, eurent soin de conserver Tavantage du veut. Ils allèrent ensuite à l'abordage, et fracassèrent ou coulèrent plus de la moitié des bâtiments ennemis.

Primauguet, capitaine breton, montait la Cordelière, vaisseau construit par ordre de la reine de France, et si grand, qu'il pouvait contenir douze cents soldats, sans l'équipage. Quoique attaqué par dix ou douze bâtiments anglais, il se défendit avec un courage extraordinaire, coula quelques vaisseaux ennemis, et écarta les autres ; mais au milieu de ces succès, un capitaine anglais l'approcha, et lui jota quantité de feux d'artifice qui embrasèrent son navire.

Primauguet aurait pu se sauver dans une chaloupe, comme firent un grand nombre de ses soldats ; mais ce grand homme, ne voulant pas survivre à la perte de son bâtiment, résolut de vendre chèrement sa vie, et d'ôter même aux Anglais le plaisir de jouir de sa défaite. Avec son vaisseau tout en feu il força de voiles sur l'amiral ennemi, nommé la Régente^ l'accrocha et Taborda : dans le même moment, le feu ayant gagné les poudres du vaisseau de Primauguet, ce bâtiment sauta en l'air et entraîna l'anglais dans sa perte. Près de deux mille hommes périrent en cette occasion, par le fer, le feu ou les eaux.

La paix se conclut sur la fin de l'année entre la France et l'Angleterre. Louis XII, deux ans après, allait recommencer la guerre en Italie, lorsqu'il fut attaqué d'une maladie qui le mit au tombeau.

François P' entra dans les desseins qu'avait eus son prédécesseur sur les Etats d'Italie. Ce prince fut à peine sur le trône , qu'il pensa à commencer la guerre dont les préparatifs étaient déjà faits avant la

mort de Louis XII. Celle guerre avait principalement pour objet la conquête du Milanais et la réduction de TElat de Gênes, qui avait secoué le joug de la France. Les succès en furent tantôt heureux et tantôt malheureux. Le roi entretenait ordinairement cinquante à cinquante-cinq galères, et quelques vaisseaux sur la Méditerranée; mais il ne se passa rien de considérable du côté de cette flotte, depuis le commencement de la guerre jusqu'en 1524.

Les Français ayant été alors obligés d'abandonner entièrement l'Italie, le connétable de Bourbon et Pescaire, qui commandaient l'armée de l'Empereur, entrèrent en Provence par le comté de Nice, et vinrent assiéger Marseille. Chabannes, à la tête de l'armée française, courut au secours de celle place, et, secondé par la flotte que commandaient le vice-amiral de Lafayette et le Génois André Doria, obligea les Impériaux à en lever le siège.

Après ce premier succès, Lafayette poursuivit la flotte ennemie, commandée par Moncade, qui tenait la mer en vue de favoriser les Impériaux, l'attaqua, lui coula trois galères, et en aurait pris plusieurs autres si elles ne se fussent promplement retirées à Nice, où le marquis de Pescaire y fît mettre le feu, de peur qu'elles ne tombassent au pouvoir des Français.

L'année suivante, pendant que François I", qui était rentré en Italie, faisait le siège de Pavie, Michel-Antoine, marquis de Saluées, qui commandait pour ce monarque dans Savone, envoya deux mille hommes dans Varaggio, petite ville située sur la côte de Gênes. Hugues de Moncade, vice-roi de Sicile et gouverneur de Gênes pour l'Empereur, mit en mer toutes les galères qui étaient dans son port, à dessein d'enlever les deux mille hommes renfermés dans Varaggio. Pour faciliter l'exécution de ce projet, il usa de ruse. Il fit enfoncer les portes de cette place par le canon de ses galères, et prévoyant bien que les troupes qu'il voulait enlever ne manqueraient pas de se sauver à Savone, il se mit en embuscade avec quatre mille hommes entre ces deux villes.

Le marquis de Saluées, réveillé par le bruit de l'artillerie génoise, et devinant ce qui se passait à Varaggio, monta sur l'une des deux galères qui se trouvèrent prêtes, et ordonna à Doria et à Lafayette de le suivre avec leurs vaisseaux. Les galères du marquis ayant paru à la hauteur de

su HISTOIRE GENERALE DB LA MARINE.

Varaggio, elles furent aperçues de la garnison, qui reprit courage et rétablit la porte brisée. La flotte génoise, qui croyait les galères seules, les attaqua ; naais à Tarrivée des vaisseaux français, elle prit le large et se retira à Géne§.

Moncade, voyant ses galères parties et son coup manqué, opéra aussi sa retraite vers Cîénes, et ayant débarqué ses troupes, il fut obligé, à cause des montagnes, de suivre la eôle. Le marquis de Saluées le fil battre en queue par le seigneur de la Meilleraye, qui le poursuivit avec ses troupes de débarquement, jointes aux deux mille bommes de Varaggio. En même tenips, il le battait en flanc avec rariillerie de ses vaisseaux. Les quatre mille hommes de Moncade furent presque tous taillés en pièces, et il fut pris lui-même avec ses principaux olUciers.

Le marqqis de Saluées alla ensuite attaquer la flotte ennemie dans le port de Gênes, et, après un long combat , se rendit maître de la capitane de la république, On trouva dans ce bâtiment beaucoup de richesses, de munitions et d'artillerie. Les autres vaisseaux du marquis de Saluées s'emparèrent de deux galères de la flotte fugitive. Cette victoire, remportée à la vue de Gênes, en alarma tellement les habitants, que le marquis de Saluées se serait aisément emparé de la ville, s^il avait eu un plus grand nombre de troupes.

Après la funeste journée de Pavie, la même flotte fit voile vers Vembouchure du Tibre, ppur prendre ^ bord les troupes françaises et les ramener en France.

La victoire que venait de remporter Tempereur Charles V et la eap-^ tivité de François P*", qui en était la suite, rendit la maison d^Aulriehe trop orgueilleuse et trop formidable en même temps aux puissances dltalie. Les autres princes de TEurope prirent aussi Talarme, et les souverains, dont la liberté courait le plus de risque, se liguèrent pour s''Qpposer aux progrès d'qn vainqueur qui pouvait les accabler.

Comme ils cherchaient à fortifier leur confédéralioa, ils proposèrent à François P' d^y entrer, dès qu'ail eut recouvré sa liberté. Ils eurent d'hantant moins de peine à se faire écouter, que ce monarque avait in • térêt à prendre part à tout ce qui pouvait s'opposer à Tambition de Charles V, et surtout à Tobliger de se relâcher sur les conditions outrées du traité de Madrid. François P'" entra donc dans la ligue, qui fut conclue à Cognac le 22 mai 4526, entre le pape, le roi de France

et les Vénitiens et qu'on nomma la Ligue sainte, parce que le pape était à la tête.

En exécution des engagements qu'y prirent les confédérés, Tarmée navale de la ligue fut composée de onze galères du pape; de treize des Vénitiens; de quatre galions, seize galères et quatre vaisseaux du roi de France. Pierre de Navarre en eut le commandement.

Les galères du pape et celles des Vénitiens se réunirent à Civita-Vecchia, et allèrent attendre à Livourne les navires français, qui, en faisant route pour s'y rendre, s'emparèrent de Savone et de plusieurs bâtiments chargés de grains, destinés pour Gênes. L'empereur mit aussi en mer une flotte de quarante vaisseaux, qu'il avait fait armer et équiper au port de Carlagène, en Espagne.

Le vice-roi de Naples ayant appareillé avec trente-deux vaisseaux, fut assailli d'une tempête qui en fit périr deux, et en dispersa cinq. Il lui en restait encore vingt-cinq, lorsqu'il rencontra à la hauteur de Sestri la flotte des confédérés, composée seulement de six galères de France, de cinq du pape et de cinq des Vénitiens.

Les deux flottes se trouvant en présence, se préparent aussitôt au combat ; l'action s'engage avec beaucoup d'ardeur de part et d'autre, et dure jusqu'à la nuitj tous les vaisseaux du vice-roi sont très-maltraités, et il en a un de coulé, avec trois cents hommes qui sont à bord. La nuit et le gros temps qui suivirent ce combat obligèrent les confédérés à relâcher à Porto-Fino et à Porto- Venere, dans la résolution cependant de recommencer le lendemain le combat.

Le vice- roi, qui ne voulait point hasarder une seconde action, mit de bonne heure à la voile pour se retirer : les confédérés le poursuivirent jusqu'à Livourne ; mais comme il avait de l'avance, il leur échappa. Une tempête surprit le vice-roi dans sa fuite, et écarta une partie de ses vaisseaux, dont quelques-uns furent jetés sur les côtes de la Sicile. Il se réfugia avec le reste dans le port de San-Stephano, en Toscane.

Cette victoire rendit les confédérés maîtres de la mer j ils la parcoururent sans obstacle, s'emparèrent de beaucoup de vaisseaux ennemis, prirent plusieurs petites places maritimes situées sur les côtes du royaume de Naples. Mais si ces expéditions furent de peu d'importance, leur entreprise sur la ville de Gênes fut plus éclatante, plus heu-' reuse et plus utile. André Doria, qui, après avoir quitté le service du I. *®

roi y était rentré, et qui avait le commandement des galères de France, croisait devant cette place, enlevait tous les vaisseaux qui osaient s'en approcher» et jpterceptait ainsi tous les vivres que les Génois pouy^jent recevoir par mer. Lautrec, général français, ravageait en même temps, k §h lipues à la ronde, les environ^ de Gêne^, jaquelje, bientôt affamée par cette manœuvre, se trouva réduite à la dernière extrémité.

Les Gépois, fians leurs pressants besoins, cherchèrent une ressource du côté de 1^ m^x-, et risquèrent quelques vajsgeaqx pour se procurer des vivres; inais les galères françaises enlevèrent cinq de ces bâtimepts çljargés de grain ; quatre autres remplis de blé, et la caraque la Jtistinienney qui yepait du Levant avec une riche cargaison, ayant mopillé à Porto-Fino, neuf vaisseaux sortirept du port 4p Gênes pour les e§çQirter » mai^ André ï)oria enveloppa les vaisseau^ et ^escorte et 3'en rendit maître. ïl ne lui échappa qu'un navire, qui fut brp)é ; ce succès décida du sort de Gênes, qui retourna encore spus I4 domination frapç^i^e.

Les confédérés formèrent ensuite le des^ejp de s'epip^jrer de Naples. J^eurs ftotte^ cop^binées se piirept ep ipe^", ppur aller tepter upe desçepte ep Sicile, afin d'y faire diversion apx troupes de Tempereur et de les empêcher d'aller au secours de Naples, pu de s'pmpairer de quelques places au moyeu des iptelligences qu'op entretenait daps ce^e île.

L-armée pavale ét^jt composée de^ g^lèr^s 4'An(^ré Doria, de quatorze galère^ françaises et de seize véniijeppes. Ppria commandait les galères, et Rancé de Terés les Irpupes de 4ét>arquemept. On partit cjp pprt de Livourne le 13 novembre 1527, mais à peine )a flotte eut-elle pris le large, qu'elle fut assaillie par une tempête, qui la dispersa. Quelques galères furent jetées vers Pile de Corse ; d'apîres retournèrept à lliivourne, et Ip rps(e i^lU débarquer eu Sardaigne, après avoir perdu

upe galère fr^pçais§.

Dpria et Tpfés ayant p^is à terre envjron tjrois piille hopapies, le vicerpi de Vîje, qi}i y coppiandait pour l'empereur, vint attaquer cette petite armée ayee cinq ipi||e Jiommps d'ipfap^pfie et quatre cents chel^^^ux; il fut repoussé et défait en un instapt. Les français étant encore d^ns leur premier feu, attaquèrent aussi^ôf, la yille de ^assari et Tepiportèrepl- d'assaut. Malheureusepiept ce succès p'eut point de suite, parce que la jalousie fpit la diyisiop parfui les chefs, et que Taboudapce

HISTOIRE GENEHàLE DE LA MARINE.

OÙ se trouvèrent les soldats leur causa des maladies : on fut obligé de se rembarquer et de se retirer à Gênes.

Le projet formé sur la Sicile n'ayant pu réussir, on fit partir de Gènes Philippin Doria, neveu d'André Doria, avec huit galères et deux vaisseaux de guerre, pour faciliter la prise de Naples, que Lautrec assiégeait par terre avec Tarmée française. André Doria avait refusé la commission dont on chargeait son neveu, et le faux prétexte quMl alléguait était le dessein qu'il avait déjà conçu de se retirer du service de la France, et qu'il fit éclater bientôt après.

Pendant que Lautrec resserrait Naples par terre et qu'il fermait de ce côté-là, autant qu'il le pouvait, tous les passages aux convois de vivres, pour affamer la place, Philippin Doria en faisait autant du côté de la mer et désolait les assiégés, en empêchant qu'aucun bâtiment n'entrât dans le port. Il prit même en peu de teinps trois navires chargés de grain à la vUe des Napolitains, qui les attendaient avec impatience. Il se servit aussi utilement de son artillerie pour déloger les Impériaux d'un poste qu'ils occupaient et d'où ils l'incommodaient dès qu'il s'en approchait trop près. Hugues de Moncade, nouveau Vice-roi de Naples, voulant prévenir le danger auquel les courses de Doria l'exposaient, essaya de le surprendre.

Les Génois s'éiant retirés à Salerne, pour se radouber, les gens de leurs équipages allaient quelquefois visiter leurs compatriotes dans l'armée du comte de Lautrec. Moncade, qui en fut averti, forma le dessein de surprendre l'escadre française^ et crut son enlèvement indubitable. Abandonnée comme elle l'était par les soldats, qui eussent pu la défendre, il fit armer six galères dans le port de Naples, quatre fustes et deux brigantins. Il embarqua sur ces bâtiments mille arquebusiers espagnols , tous gens choisis , et donna le commandement de cette petite flotte à un capitaine expérimenté, nomitié Gobbo. Il monta luimême la capitane avec les seigneurs les plus distingués qui se trouvaient à Naples.

Moncade assembla tous ses bâtiments au cap de Posilippoj il en partit, suivi d'une grande quantité de barques de pêcheurs, dans la vue seulement de faire paraître son escadre plus nombreuse, et alla mouiller à l'île de Capri, où il s'arrêta quelque temps à écouter les rêveries d'un prétendu prophète espagnol, qui lui annonçait des événements flatteurs.

Il leva Tancre, mit à la voile, prit le large, et tourna tout à coup le cap vers Salerne, après avoir fait prendre les devants à deux galères, avec ordre de s'approcher des ennemis, et de fuir ensuite pour les attirer en haute mer.

Lautrec, qui avait été informé de la manœuvre du vice-roi et qui prévit son dessein, en donna avis à Doria, et lui envoya en même temps un renfort de quatre cents arquebusiers d'élite. Doria, profitant en habile homme et de Tavis et du renfort, imagina une contre-ruse. 11 fit démarrer trois galères, et leur ordonna de gagner le large, en manœuvrant de manière à faire croire qu'elles voulaient échapper aux ennemis. Il alla en même temps avec les cinq autres au-devant du vice-roi.

Doria fut d'abord effrayé du nombre des vaisseaux ennemis ; mais ayant reconnu que la plupart n'étaient que des bâtiments plats, il engagea courageusement le combat. Quoique les ennemis eussent l'avantage du vent, il fit tirer sur la capitane espagnole, montée par Moncade, un gros canon de ceux qu'on appelait alors basilics. Ce seul coup tua quarante hommes, entre lesquels étaient le capitaine et plusieurs officiers. Philippin reçut aussi la décharge de toute l'artillerie du vïce-roi, qui lui tua son capitaine. Ces deux principales galères, après s'être attaquées de loin, s'approchèrent à la portée de l'arquebuse, et se battirent avec fureur ; mais les Génois, alors meilleurs marins que les Espagnols, surent, par l'habileté de leur manœuvre, soutenir le combat avec beaucoup d'avantage.

Pendant que les deux principales galères étaient aux prises, trois napolitaines en attaquèrent deux génoises, et elles les pressaient vivement, quand les trois galères de Philippin arrivèrent sur l'escadre du vice-roi, et firent changer la fortune du combat. Elles donnèrent de l'éperon dans les flancs de la capitane espagnole, et la désemparèrent. Dans cet assaut, Moncade, qui remplissait les devoirs d'un grand capitaine, reçut une blessure au bras, dont il mourut. PhiHppin, avec deux galères, fondit en même temps sur cette capitane attaquée, et la mit en pièces. La galère napoHtaine que montait Gobbo fut coulée j une autre que montait le marquis de Guast, avec plusieurs seigneurs de distinction, fut prise comme elle était déjà toute en feu et près de couler bas.

La perte du vice-roi, du commandant et de ces seigneurs^ qui furent

faits prisonniers, entraîna celle de la bataille, qui fut très-sanglante, et dans laquelle on perdit beaucoup de monde de part et d''aulre. Les Espagnols furent presque tous tués ou blessés. Leurs fusles et leurs autres bâtiments restèrent entre les mains des vainqueurs, à la réserve de deux galères qui se sauvèrent à Naples ; mais le prince d^Orange,' qui y était renfermé, ayant fait pendre le capitaine d'une de ces deux galères, le commandant de Pautre, craignant une pareille destinée, sortit du port et alla se rendre à Doria.

Ce combat peu considérable, si Ton n'a égard qu'au petit nombre des vaisseaux qui y prirent part , fut un des plus fameux comme un des plus sanglants qu'on eut vus depuis longtemps. Cette éclatante victoire combla de joie les confédérés et consterna la ville de Naples , qui se crut perdue.

Mais les choses changèrent bientôt de face. Les prisonniers de guerre qu'on avait faits sur les Espagnols, ayant été envoyés à Gênes, qui appartenait encore à la France, le marquis de Guast débaucha André Doria du service de cette couronne ; et Philippin, neveu d'André, inspiré par son oncle , seconda si nonchalamment les Français qui faisaient le siège de Naples, que les habitants de celte grande ville recevaient par mer tous les convois de vivres qui se présentaient.

Ainsi le siège traîna en longueur, les maladies et la peste firent périr une partie de l'armée française, et emportèrent Lautrec lui-même. La perte de ce chef découragea l'armée ; il fallut lever le siège ; cette disgrâce fut suivie non-seulement de la perte de tout ce qu'on avait conquis dans le royaume de Naples et le Milanais, mais encore de l'Etat de Gênes, qui secouant le joug de la France, se remit dans l'indépendance, d'où la nécessité l'avait tiré.

François I", dans la guerre qu'il porta de nouveau en Italie, n'entreprit point d'armements maritimes, mais il fut obligé d'en faire un considérable sur l'Océan, pour reprendre Boulogne, qui était tombée au pouvoir des Anglais, par la lâcheté du commandant de cette place. Il fit donc équiper une armée navale dans les meilleurs ports de Normandie, et donna ordre qu'elle se rassemblât au Havre de Grâce. Elle était composée de cent cinquante gros vaisseaux de guerre, et de soixante moindres bâtiments. Annebault, amiral de France, la commandait.

Pour être en état de former de plus grandes entreprises, le roi fortifia

sa flotte de vingt-cinq galères, que le baron de la Garde avait amenées de la Médilerranée ; dix ou douze caraques génoises devaient s'y joindre ; car Gènes était rentrée sous Pobéissance de la France ; mais elles se perdirenl à Tembouchure de la Seine , faute de bons pilotes. Le baron de la Garde étant eniré dans l'Océan, alla jeter Pancre au cap de Gaux; à peine y eut-il mouillé, que trente-cinq navires anglais vinrent le reconnaître, et lui envoyèrent quelques volées de eanon^ à coups perdus; mais comme les galères de France se préparaient à les attaquer, ils se retirèrent à Porlsniouth.

Le roi, qui voulait voir son armée navale, se rendit au Havre, où se faisait Farmemenl ; il fit embarquer les troupes le 6 juillet 1541, et le même jour, il voulut donner une fêle aux dames sur le vaisseau amiral. On le nommait le Carraquon , c'était un des plus beaux vaisseaux qui fût sur la mer, et il portail cent pièces de canon de fonte de différents calibres. Comme on faisait de grands préparatifs sur ce vaisseau, pour y régaler la cour, le grand feu allumé à la cuisine se communiqua au corps du bâtiment, on ne put jamais Péteindre; il gagna les poudres, les canons chargés; et le vaisseau sauta en Pair; on sauva cependant Pargent destiné pour la paye de Parmée, et presque tous les soldats et les matelots.

Cet accident n'empêcha pas Pamiral de se mettre en mer, et d'aller chercher Parmée navale d'Angleterre pour la combattre. Elle était de soixante navires de guerre bien armés et bien équipés, qui étaient en rade de Portsmouth. L'armée française fit voile sous Tîle de Wight, où elle arriva le 18 juillet. L'amiral envoya le baron de la Garde aivec quatre galères, pour reconnaître les ennemis, et observer leur contenance. Il entra ensuite lui-même dans la baie de Sainte-Hélène, qui sépare l'île du comté de Hant-Shire. Les Anglais Payant aperçu ^ firent sortir, à la faveur d'un vent de terre , quatorze de leurs vaisseaux en très-bon ordre , et comme s'ils eussent voulu engager le combat. L'amiral, disposé à Paccepter, alla au-devant d'eux avec toutes ses galères. Le reste des vaisseaux anglais sortit aussi du canal, et prit le large.

Les deux flottes étant en présence et à portée, on se battit à coups de canon ; mais les Anglais, qui espéraient plus de la ruse que de la force, se retirèrent sur la gauche et allèrent se mettre à l'abri de quelques forts, dans une rade défendue par des roches à fleur d^eau et des

bas-fonds, dont l'abord d'ailleurs était difficile. Mais Pamiral ne donna point dans le piège : leur retraite et la nuit termina le combat, dont ni Pqn ni Tautre parti ne put s'attribuer l'avantage .

Notre armée s'étani retirée à la pointe de Sainte-Hélène, l'amiral qut avis que la Maîtresse coulait bas; c'était le meilleur de ses vaisseaux, et celui qu'il avait dessein de monter. Ce navire avait touché en sortant de Honfleur. On crut d'abord que pet accident n'aurait pas de suites; mais il faisait eau par bien des endroiis, et Ton ne pouvait affranchir la pompe. Heureusement que le vice-amiral avait envoyé ce vaisseau au Havre poqr être radoubé.

Le lendemain, déterminé à attaquer les Anglais, d'Annebault mit son ^ffpée en ordre de bataille ; il 3e plaça au c^ntfe avec trente navires choisis, mit je sieur Boutières à l'aile droite, avec trente -six vaisseaux, et le baron de Curtoi» à l'aile gauche, avec qn pareil nombre de bâtiments. Dès le matin notre escadre alla insulter les ennemis, dans l'espérance de les attirer aujarge. Cette première attaque fut favorisée par un grand calme, dont nos galères profitèrent pour battre avec beaucoup dç vivacité de toute leur artillerie les vaisseaux anglais. Ceux-ci répondirent de la leur ; mais, comme nos galères étaient plus basses de bord, elles n'en reçurent aijcune incomtnpdité. Pendant une heure que dura ce combat, elles maltraitèrent beaucoup de vaisseaux anglais et coulèrept la Marie-Rose, un de leurs plus gros bâtinaents; des six cents hommes qu'i} y avait à bord, il ne s'i^fl sauva que trente-cinq. Le Grandfflenri, leur amiral, aurait eu le niéme sort s'il n'eût été promptement secouru.

JVÏais comme sur mer la fortune change avec le vent, les Anglais, profitant de la marée et d'une brise de terre qui s'éleva, appareillèrent et arrivèrent à pleines voiles sur nos galères, qu'ils auraient enfoncées si, par le jeu des rames et l'habileté de çetjx qui les conduisaient, elles n'eussent trouvé le moyen de s'échapper. Les Anglais les firent suivre par des ramberges: c'était, dans ce temps-là, des vaisseaux faciles à manier, destinés pour les découvertes; plus étroits que les galères, (|pnt ils avaient la légèreté ; d'une forme plus longue que ronde, et par là plus propres aux manœuvres qu'il faut faire dans ces mers.

Quelques-unes de ces ramberges poursuivirent nos galères avec tanit de vitesse, qu'elles les iocommodèrent beaucoup de leur c^non. Celles-

ci n^osaient présenter la proue pour combattre, de crainte de perdre leur avantage. A la fin, cependant, le prieur de Capoue, frère de Pierre Strozzi et qui commandait Parrière-garde des galères, se faisant une honte de sa retraite comme d'une fuite véritable, revira tout à coup de bord et se présenta pour attaquer la ramberge la plus avancée. Le bâtiment ennemi^ étonné de cette bravoure, ne voulut pas tenter la fortune d''un combat et regagna le corps de bataille. Notre amiral attendait les vaisseaux anglais pour les combattre j mais ils se retirèrent toujours dans le même parage, espérant que, par une valeur téméraire, nous irions les attaquer dans les battures qui les mettaient à couvert.

D'Annebault, voyant qu'il ne pouvait les tirer du poste avantageux qu'ils occupaient, fit faire trois descentes pour ravager la côte, dans ridée que le roi d'Angleterre, qui s'était rendu à Porlsmouth, ne serait pas longtemps spectateur tranquille du ravage de ses terres, et qu'il enverrait ordre à sa flotte de mettre en mer, pour faire diversion à la fureur des Français. Mais rien n'ébranla les Anglais.

Le lendemain, l'amiral de France tint un conseil de guerre, dans lequel il proposa d'aller attaquer la flotte anglaise, malgré les avantages de sa position, qui pouvaient être compensés par la supériorité du nombre de ses vaisseaux et par la valeur de ses troupes; mais tous ceux qui entendaient le mieux la marine lui représentèrent que cette entreprise serait trop périlleuse, sans qu'on pût se flatter de réussir; qu'il fallait aller aux ennemis par un canal étroit, où l'on ne pouvait faire entrer de front que quatre vaisseaux, qui seraient aisément arrêtés et coulés, parce qu'ils n'opposeraient qu'une artillerie fort inférieure à celle des ennemis ; qu'enfin les Français, outre ces périls, auraient encore à essuyer tout le feu du canon dont la côte était bordée.

Ces raisons, et quelques autres, parurent d'un grand poids ; mais l'amiral, qui craignait qu'il n'y eût autant de timidité que de prudence dans un avis si sage en apparence, fil sonder la nuit suivante le canal, qui fut trouvé tel qu'on l'avait représenté. Ainsi, se voyant dans l'impossibilité de rien entreprendre, il s'éloigna de l'île de Wight, qu'il abandonna, croyant ne pouvoir la conserver, et fit voile avec ses vaisseaux pour les côtes de Picardie. Comme on critique toujours volontiers, ou blâma l'amiral de n'avoir pas construit des forts et laissé gar-

nisoD dans Tîle de Wigbt, pour être à portée d'inquiéter l'Angleterre par le voisinage de ce poste.

La flotte française s'étant rafraîchie dans la rade de Boulogne, un vent impétueux la repoussa sur les côtes d'Angleterre, où elle se trouva fort incommodée par le gros temps. Le roi d'Angleterre, pour profiter d'une si belle occasion que la fortune lui ofl'rait, envoya ordre à son armée navale, qui avait été augmentée jusqu'au nombre de cent vaisseaux, d'aller attaquer celle de France, sur qui elle avait le vent. La victoire lui paraissait assurée, car il comptait que si les Français mettaient à la voile, la violence du vent les jetterait à la côte, ou que s'ils restaient à l'ancre, étant écartés les uns des autres, leur perte serait également inévitable; il comptait encore sur l'inutilité de nos galères dans la grosse mer.

Mais l'amiral de France, qui pénétrait les vues du roi d'Angleterre, se mit en état d'empêcher ce prince de profiler du désavantage de sa situation. Le temps ayant changé, les choses changèrent aussi de face. Nos galères étant allées à la découverte, se virent bientôt en présence des ennemis, et elles furent suivies de près par le reste de la flotte française. Les deux escadres passèrent presque toute la journée à se disputer le vent.

Notre armée ayant gagné le vent sur eux, ils se retirèrent vers l'île de Wight ; le baron de la Garde s'apercevant de leur retraite, fît force de rames pour tomber sur quelques vaisseaux de l'arrière-garde qui gouvernaient mal ; mais comme il était sur le point de réussir, le vent ayant fraîchi, les galères perdirent leur avantage, et les vaisseaux ennemis lui échappèrent. Il y eut cependant dans cette occasion un com-^ bat de deux heures, assez vif. On tira des deux flottes trois cents coups de canon , ce qui a été remarqué alors coinme chose extraordinaire.

Les Anglais, à la faveur des vents et des courants, s'étant retirés dans un de leurs ports, le lendemain notre amiral les fit reconnaître; mais les trouvant hors d'insulte, il prit la route du Havre avec sa flotte. Il alla débarquer à Dieppe, d'où il se rendit à Arques, et y arriva le 16 août pour saluer le roi, qui s'y trouvait.

Au sujet de ce combat naval, le P. Daniel a remarqué un ordre de bataille plus régulier et moins confus que dans d'autres relations: l'attaque fut bien concertée ; la flotte était partagée en trois escadres ;

394 HISTOIRE GENERALE DE LA MARlNli.

Pamiral était au centre avec trente vaisseaux, et avait à sa droite M. de Boutières avec une escadre, et à sa gauche le baron de Curton avec une autre.

L'attaque commença par quatre galères qui furent détachées à la faveur du calme, et avec tant de succès que la Marie-Rose, un des principaux vaisseaux de la flotte anglaise, fut coulé à fond avec près de six cenls hommes qui étaient dedans ; et le Grand-Henri, à bord duquel étail Tamiral dWngleterre, eût eu le même sort, s'il n'eût été secouru à temps.

Un vent frais qui s'éleva mit les galères françaises en danger, parce que les vaisseaux anglais portaient dessus à pleines voiles; et ce péril ne put êlre surmonté que par l'adresse et l'expérience des commandants et l'intrépidité du prieur de Capoue, qui exposa sa galère avec un courage invincible et se mit lui-même à couvert avec une égale adresse.

Les galères rejoignirent encore leur flotte, qui attendait les Anglais en ordre de bataille; mais ils se retirèrent pour éviter le combat, ou plutôt pour attirer la flotte française dans un golfe dangereux, où elle aurait péri immanquablement. On peut remarquer encore les différents mouvements des deux flottes, qjii paraissent avoir été bien ordonnés, et le retour de la flotte française qui fut concerté avec beaucoup de prudence.

Nous voyons que dans ce temps les vaisseaux de guerre étaient construits avec des sabords pour placer l'artillerie, mais que l'usage en était nouveau. Il est certain qu'il existait dès le règne de Louis XII, prédécesseur de François I". On le voit par l'exemple d'un navire appelé la Charente, qui portait deux cents canons, ce qui n'aurait pu avoir lieu s'il n'eût pas été garni de sabords ; mais cette construction n'était pas en usage avant son règne ou celui de Charles VIII, son prédécesseur. Alors on ne plaçait ordinairement qu'un petit nombre de canons sur le pont, et ils étaient tous à la proue et à la poupe, comme cela s'est pratiqué ensuite sur les galéaces et à la proue des galères.

On peut observer encore que les vaisseaux français ainsi que ceux des Anglais, qui se trouvèrent à cette afl'aire, n'avaient pas beaucoup de canons; car, comme nous l'avons dit, dans un combat où deux flottes se canonnèrent pendant deux heures, il u'y eut pas moins de trois cenls

HISTOIRE GEiNEfLiLE DE LA MARINE.

coups de canon tirés des deux côtés : ce serait bien peu de chose à présent pour un combat de deux heures entre deux flottes, dont Tune, la française, était de plus quatre-vingt-dix vaissseaux, et l'autre, celle des Anglais, de cent vaisseaux.

A cette époque les galères qui naviguaient dans TOcéan, sans avoir la grandeur des galères vénitiennes, furent cependant qualifiées du même nom. François I" fit équiper, au Havre de Grâce, dont il avait fait un port de mer, trois de ces galéaces à deux mâts, pour transporter en Ecosse la duchesse de Longueville , fiancée au roi Jacques. Ces navires se nommaient la Réale, le Saint-Pierre et le Saint- Jean.

La gravure les représente au moment de leur départ de France.

Les entreprises de cette année ne furent pas avantageuses aux Français; cependant ils résolurent de faire, la campagne suivante, une autre tentative sur Boulogne. Pour faciliter leur dessein, ils essayèrent d'ôter aux Anglais toute communication avec Calais, en s'emparant d'Ambleteuse qu'ils se proposaient de fortifier, en cas de réussite. Mais le lord grand amiral et le comte d'Hertford, étant arrivés avec un corps de neuf mille hommes , campèrent dans le voisinage de cette place ; et leur flotte eut dans ces entrefaites plusieurs escarmouches avec les Français. > < ;; jj , ^^^

Il y eut devant Ambleteuse une action entre huit vaisseaux de guerre anglais et huit galères françaises ; les Anglais en prirent une après un combat opiniâtre, et obligèrent les autres à s'enfuir.

« Pendant ce temps-là, dit un historien anglais, il se donna sur mer quelques combats dont il y en a un fort remarquable : sept ou huit Anglais, avec un petit bâtiment, ayant été pris par un plus grand nombre de Français, entrèrent dans leur vaisseau , sous prétexte de se sauver hors de leur barque qui commençait à enfoncer ; mais y ayant trouvé quelques vases pleins de chaux, ils y jetèrent de Teau, et élevèrent par ce moyen tant de fumée, que quoiqu'on la chassât continuellement, elle aveuglait les Français, et les contraignit, à la longue, de descendre sous les écoutilles, où les Anglais les enfermèrent : ils emmenèrent ensuite le vaisseau. Il y eut aussi beaucoup d'escarmouches entre nos vaisseaux et les galères françaises pendant les calmes, malgré tout l'avantage qu'elles tiraient de leurs rames, qu'elles prenaient et quit-

taient quand elles voulaient. Il y eut ensuite un traité de paix, qui fut conclu à Campe, entre Ardres et Guines, le 7 juin. »

La paix ainsi conclue avec la France, M. d^Annebault, grand amiral, avec plusieurs autres personnes de marque, et une suite de deux cehls gentilshommes, partit de Dieppe avec douze galères, et un beau vaisseau nommé le Sacre y et remonta la Tamise jusqu'à Blackwall, où il fut reçu dans la berge du roi par les comtes de Derby et d'Essex, Ct conduit à Greenwich.

Le lendemain il en partit avec ses galères, et débarqua près de la tottr, après avoir été Salué en chemin et à son arrivée, d^un grand nombre de coups de canon, tant du rivage que des vaisseaux qui étaient sur la rivière. Cette ambassade fut magnifique ; l'amiral venait jurer au nom de son maître, d"'ôbserver les articles de la paix, ce qu'il fit à Hamptoncourt, le 24 août, avec beaucoup de solennité, et s'en retourna.

La différence en grosseur des anciens vaisseaux de guerre avec ceux de ce temps-là est constatée dans VHistoire de la milice française du P. Daniel ; c Pour démontrer, dit-il , que les plus grands vaisseaux de guerre des premiers temps n'étaient pas comparables en grandeur avec ceux d'à présent, il suffira d'observer qu'on équipait nos flottes dans des ports, où à présent des vaisseaux de moyenne grandeur n'auraient pas assez d'eau pour être à flot. Harfleur était un des plus considérables de ces ports, mais à présent les troupeaux paissent à l'endroit où des flottes entières restaient autrefois à l'ancre ; la mer s'est même retirée à la distance d'une grande lieue, et l'on voit combien l'eau était basse dans ces temps. Le port du Havre de Grâce était encore un des plus considérables rendez-vous de la marine, après que François I" eut fait construire la ville qui porte ce nom. On ne se servait guère du port de Brest pour rassembler les flottes , parce qu'on le regardait comme trop éloigné ; le Port-Louis n'était pas dans l'état où il est à présent , et celui de Rochefort n'était point à cet usage : cependant voilà tous les ports de l'Océan où nos grands vaisseaux mettent à l'ancre. »

Il est certain aussi, comme nous le verrons plus loin, que jusqu'au règne d'Elisabeth, les rois d'Angleterre n'eurent point en propre de flottes considérables. Le roi Henri avait si peu de vaisseaux, que quand il fallait assembler une escadre, il était obligé de recourir aux

Vénitiens, aux Génois et aux villes hanséatiques. La marine française recourait également à des emprunts du même genre.

Dès Tannée 15^6, François I", préoccupé des soins de sa marine, avait envoyé Tamiral Bormivet explorer Tembouchure de la Seine, pour y trouver remplacement d'un port de refuge et de construction. L'amiral remarqua un havre fréquenté par les caboteurs et qui leur offrait une excellente retraite. Quelques cabanes de pêcheurs et une simple chapelle, dédiée à Notre-Dame de Grâce, entouraient ce havre. Le seigneur Bonnivet, qui était courtisan, voulut imposer à ce lieu le nom de Françoisville, mais les pécheurs et les marins qui invoquaient souvent sa sainte patronne, continuèrent à le nommer le Havre de Grâce , et ce nom lui est seul resté. Ce port acquit bientôt une grande importance, il était activement fréquenté. Le roi accorda à la ville des exemptions et des privilèges, et en fît ainsi un grand centre commercial. En outre il désigna le port pour la construction des vaisseaux de TEtat et pour le rendez-vous principal des flottes françaises sur l'Océan. On sait que le Havre est encore aujourd'hui noire princi|)ale place de commerce maritime.

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