‹ Henri de Régnier et son œuvreChapitre 12 sur 14 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De l'an 886 ft l'an 1355.

Empire D'ORiEirr. — Destruction d'une flotte africaine ^ l'île de Stela* — Couardise dés deux amiraux de Léon. — Tripoiite le renégat. — Pillage et incendie de Salouique. — Succès maritimes de Constantin Porpliyrogénèie. — Les Bulgares mettent bas les armes. — Défaite de la flotte moscovite. — Les Sarrasins défont l'armée de l'empereur. — Ils sont vaincus à leur tour. — Combat de la flotte russe à Constantinople. — La flotte des Normands, ses succès et ses revers. — Défaite de là flotte du turc Tzachas. — Pirateries du roi de Sicile. — Siège de Corfou. — Siège de Damlette. — Traité avantageux pour les Egyptiens. — Fuite du jeune prince Alexis à bord d'un navire de commerce. — Siège et prise de Constantinople. — Magnificence des flottes combinées. — Brûlots lancés contre la flotte vénitienne. — Audace des pirates. — Affaiblissement de la marine. — Flottes des Génois et des Yéuitiens. — L'empereur fait la paix avec les Génois. — Destruction de l'empire d'Orient.

Uempire romain, fondé par Jules César, fut partagé par Constantin le Grand entre ses trois fils ; de là la distinction de Terapire d'Orient et de Pempire d'Occident. Constantinople fut le siège de Tun, et Rome le siège de l'autre.

Léon le Philosophe, qui succéda à soti père Basile, essuya une irruption de Bulgares. Profitant de l'embarras du nouvel empereur, les Sarrasins mirent une flotte en mer, sous la conduite de Léon Tripolite, renégat, qui fit voile pour Constantinople, dans le dessein de l'assiéger. Averti des projets et des préparatifs de Tripolite, Léon envoya au-devant de lui une flotte commandée par Eustale. Ce général s'en retourna sans avoir osé rien tenter, sous prétexte qu'il ne se trouvait pas le plus fort. Indigné du peu de courage de son amiral, l'empereur renvoya la même flotte sous le commandement d'Emérius, son premier secrétaire. Celui-ci passa d'abord l'Hellespont, la mer Egée, Lambsaque, Imbros,

la Samotlirace, et rencontra enfin Tripolite; mais saisi d^une grande timidité comme son prédécesseur, il n'osa approcher. Heureusement pour lui, Tripolite eut peur à son tour ; il se retira vers Salonique, ville célèbre de la Macédoine.

Tripolite, qui ne voulait pas que son armement fût inutile, et qui appréhendait aussi de s'en retourner avec la honte de n'avoir rien entrepris, alla faire le siège de Salonique. Sachant que les habitants en étaient alarmés, il étala à leurs yeux sa flotte, composée de cinquantequatre grands vaisseaux, qui paraissaient comme autant de forteresses flottantes, au moyen des tours et des machines de guerre dont ils étaient chargés. Il augmenta le formidable de cet appareil par un bruit épouvantable de tambours, de cris et de hurlements j il ordonna en même temps à ses gens d'attaquer.

Les barbares qui montaient ces vaisseaux, étaient pour la plupart originaires de Syrie, d'Ethiopie et d'Egypte, tous gens accoutumés à la merj ils s'y jetaient tout nus, n'ayant que le casque en tête, et portaient des échelles pour les poser au pied des murs. Les habitants se défendaient avec beaucoup de valeur; ils faisaient tomber sur leurs ennemis une grêle de flèches et de pierres qui tuaient bien du monde ; mais tous leurs efforts furent inutiles, il fallut enfin se rendre.

Tripolite entra triomphant dans la ville et ordonna à ses soldats d'en faire le pillage. Le butin fut si considérable, que ses vaisseaux ne suffisant pas pour le contenir, il en chargea tous ceux qui étaient dans le port ; il fit même mettre à flot les navires échoués dans le havre, afin qu'ils lui servissent pour le transport des richesses immenses qu'il emportait. Le pillage fini, il incendia la ville; et un soir, au soleil couchant, il appareilla et se retira au son des instruments, et au retentissement des "cris de joie.

En s'en retournant, Tripolite ne voulut pas tenir une route directe, de peur de rencontrer la flotte impériale. Il cingla d'abord vers l'île de Nègrepont, puis vers Patmos, Naxos et de là vers Candie. Les habitants prirent l'alarme, croyant que cette flotte appartenait à l'empereur; mais ils se rassurèrent quand ils reconnurent que c'était celle de Tripolite. Celui-ci y prit terre et y partagea le butin.

Comme il était temps de partir, à cause de l'hiver qui approchait, Tripolite fit embarquer tout son monde et mit à la voile. En pleine mer, il

fut surpris par une tempête, qui jeta ses vaisseaux les uns contre les autres et leur causa des'avaries. Enfin, après cinq jours de navigation, sa flotte aborda à Tîle de Chypre} elle s^y reposa un jour et une nuit, et arriva ensuite à Tripoli.

Constantin Porphyrogénète était très-entendu dans la marine et savant dans Tarchilecture navale. Il porta la guerre en Italie par mer et par terre. Il commença par soumettre les Lombards, les Calabrois et Naples,que Téloignement de la ville impériale avait déterminés à la révolte. Constantin eut le même succès en Sicile et en Afrique, et sa flotte ayant rencontré celle des barbares, il la défit et la coula presque tout entière. Au bruit de cette victoire, l'empire d'Egypte fit alliance avec lui.

Constantin, ne pouvant supporter seul le poids de l'empire, y associa Lecapène, général de la mer, recommandable par ses services.

Ce nouvel empereurne fut pas plutôt monté sur le trône, qu'il se vit beaucoup d'ennemis sur les bras. Léon Tripolite courut encore la mer avec une flotte nombreuse; mais il fut battu et entièrement défait près de Lemnos, par le palrice Jean Radin, général des armées navales. Un autre ennemi, aussi redoutable, parut pour la seconde fois devant Constantinople : c'était Simon, roi des Bulgares. Après avoir ravagé tout ce qu'il trouva sur son passage et porté l'alarme dans la capitale de l'empire, il demanda une conférence à Lecapène ; elle lui fut accordée.

L'empereur monta sur sa galère, et accompagné d'une brillante flotte, il se rendit sur le rivage où devait avoir lieu l'entrevue. Etant assez éloigné du bord pour ne rien craindre, et assez près pour se faire entendre, il adressa au roi des Bulgares un discours où il vantait sa foi chrétienne et lui offrait des trésors sans répandre de sang. Simon, attendri par ce discours, mit bas les armes, et se retira après avoir reçu de grands présents de l'empereur.

Sous le même Romain Lecapène, les Moscovites, pour s'emparer de Constantinople, mirent sur la mer Noire une flotte de dix mille barques légères. L'empereur envoya contre eux le patrice Théophane, avec toutes les galères et les frégates qui étaient alors dans le port de Constantinople. Théophane alla les attendre à l'embouchure du Pont- Euxin, et les attaqua aussitôt qu'ils furent à portée ; il poussa sur eux son vaisseau, et les mit d'abord en désordre; il brûla ensuite une grande

quantité de leurs petits bâtiments et mit le reste en fuite. Thëophane s^en retourna glorieux à Constantinople, où Jl fut honorablement accueilli : on célébra sa victoire par des monuments qu''on érigea en son honneur.

Après la mort de Constantin Porphyrogénète, Romain le jeune, son fils, succéda à Tempire. Ce nouvel empereur, touché des maux que les Sarrasins de Vue de Candie avaient causés dans ses Etats, résolut de leur faire la guerre. Il équipa une flotte de plus de deux mille vaisseaux, chargés de feu grégeois et de toutes sortes de machines de guerre. Nicéphore Phocas eut le commandement de cette formidable armée. Cet habile général couvrit si bien son dessein, qu'il fit sa descente dans Tiie sans aucun obstacle. Les barbares étonnés de voir ce puissant ennemi si près d'eux, formèrent à la hâte un corps d'armée, pour s'opposer à ses entreprises; mais ils furent taillés en pièces.

Le victorieux Phocas alla recevoir à Constantinople les honneurs du triomphe , dans lequel on étala aux yeux du peuple les immenses richesses apportées de Candie. On y voyait beaucoup d'or et d'argent, des tapis de pourpre, des vêtements tissus d'or, des meubles rares et précieux d'un goût exquis, et un amas prodigieux de pierreries et d'armes riches et brillantes.

Nicéphore Phocas, devenu empereur, ne fut pas si heureux dans la Sicile. Pour enlever cette île aux Sarrasins, qui s'en étaient rendus maîtres, il y envoya une nombreuse flotte, avec des troupes choisies. Le patrice Nicétas commandait l'armée navale, et Manuel l'armée de terre.

Les vaisseaux, poussés par un bon vent, arrivèrent heureusement en Sicile, où Nicétas s'établit sans obstacle, et s'empara avec une extrême facilité des places les plus considérables. Les Sarrasins , eflrayés d'un succès si rapide, s'enfuirent dans les montagnes.

Voyant que leurs ennemis étaient peu sur leurs gardes, ils sortirent par les gorges et les défilés, tombèrent brusquement sur eux, et en firent un terrible carnage. Le général Manuel fut tué, et les soldats qui échappèrent à l'épée des barbares furent pris et chargés de fers. Les Sarrasins n'eurent pas plutôt taillé en pièces l'armée de terre, qu'ils coururent sur le rivage, où la flotte était à l'ancre: ils s'emparèrent d'un grand nombre de vaisseaux, et firent prisonnier l'amiral Nicétas , qu'ils envoyèrent

HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE. m

en Afrique. Les vaisseaux qui eurent le temps de prendre la fuite allèrent à Constantinople porter cette nouvelle, qui répandit partout la consternation.

Nicéphore Phocas répara cette disgrâce par les grandes victoires qu^il remporta dans la suite. Il mit une flotte considérable en mer, qui enleva aux Sarrasins Tîle de Chypre ; il ravagea toutes les villes maritimes qu'ils possédaient en Syrie, il leur prit plus de cent places; et, après de si belles expéditions, il s'en retourna à Constantinople, chargé des riches dépouilles de ces barbares.

L'empire des Grecs, désolé si longtemps par des guerres étrangères, le fut aussi par des guerres civiles sous les deux frères Basile et Constantin. Ils essuyèrent la révolte de Phocas. Ce rebelle, avec une armée de soldats qu'il avait formée en Asie, s'était emparé de beaucoup de ports et de places maritimes. Il avait en mer une flotte qui occupait les bouches de l'Hellespont, et qui, empêchant les navires marchands d'y entrer, aff'amait Constantinople. L'empereur Basile arma contre lui, le battit et le fit prisonnier.

Cet empereur, qui avait détruit l'empire des Bulgares, mourut au moment de s'embarquer pour aller en Sicile, faire la guerre aux Sarrasins. Son frère Constantin, trop adonné à ses plaisirs, ne tint pas longtemps seul les rênes de l'empire. Il mourut peu de temps après, et le patrice Bomain, surnommé Agryrus, lui succéda. Celui-ci, qui gouverna très-mal l'empire pendant cinq ans et demi , perdit presque toute la Syrie, et il n'eut d'affaires sur la mer qu'avec les Sarrasins d'Afrique. Ces barbares, avec mille vaisseaux bien armés, vinrent ravager les îles de l'Archipel et les côtes maritimes. Bomain les fit poursuivre, et leur enleva cinq cents prisonniers.

Michel Paphlagonien, que l'impératrice avait élevé au trône, après avoir empoisonné son époux, ne régna pas longtemps. Il eut quelques démêlés avec les Sarrasins : ceux d'Afrique et de Cicilie faisaient des courses dans les îles et sur les côtes, où ils causaient de grands ravages. La flotte de l'empereur les attaqua, coula plusieurs de leurs vaisseaux, et fit sur eux beaucoup de prisonniers.

Pour rétablir leur gloire et réparer leur perte, les Sarrasins d'Afrique reparurent en Sicile avec des forces plus considérables. Le patriarche Georges Maniacès se disposa à les bien recevoir. Il rangea son armée eu

bataille, et les attaqua avec tant de valeur et de vivacité, qu'il les tailla tons en pièces; leur chef échappa à Pépée du vainqueur et se sauva eh Afrique, sur une chaloupe.

Quand Maniacès apprit que le général sarrasin s'était dérobé à sa vigilance, par la faute d'Etienne, parent de l'empereur, il entra dans une extrême colère. Celui-ci, craignant une juste punition, calomnia son général ; Michel fit arrêter Maniacès, qui fut conduit pieds et mains liés à Constanlinople, et le commandement des vaisseaux et des troupes fut donné à Etienne. L'empereur ne fut pas longtemps à se repentir de sa trop grande crédulité. Instruits de la lâcheté d'Etienne et de son incapacité pour la guerre, les Sarrasins reprirent sur lui tout ce qu'ils avaient perdu sous Maniacès^ à l'exception de Syracuse , qui était défendue par un excellent capitaine.

L'empire d'Orient perdit, en ce temps-là, beaucoup de son éclat et de son ancienne splendeur. Constantin Monomaque, qui le gouverna pendant douze ans, ne fit rien qui fût digne de son rang. Son indolence et sa mollesse indisposèrent peu à peu les esprits ; ses sujets se révoltèrent, et ses ennemis profilèrent de cette conjoncture pour faire la conquête d'une grande partie de ses Etats.

Quelques négociants russes, qui se trouvaient à Constantinople, se prirent de querelle avec des habitants. Le prince des Russes, pour commencer une guerre qui semblait lui promettre des avantages, mil sur le Pont-Euxin une prodigieuse quantité de petits bâtiments; avec cette flottille il pénétra à Timproviste jusque dans la Propontide, et attaqua les Grecs, qui ne s'y attendaient pas. Surpris d'une rupture si subite et si imprévue, l'empereur envoya prier le prince russe de cesser ses hostilités, et lui fit promettre toutes les satisfactions qu'il pourrait exiger. Celui-ci reçut les envoyés avec hauteur et rejeta leurs propositions.

L'empereur, qui se vit dans la nécessité de se défendre, fit au plutôt assembler les galères et les bâtiments de transport qui se trouvaient dans les rades voisines, les chargea de feu grégeois, et les envoya contre les Russes. Le combat devait se donner à la vue de Constantinople ; Tempereur, qui voulait en être spectateur, se plaça dans un endroit du port d'où il pouvait tout voir. Il ordonna à Théodorocanus de s'avancer avec trois galères, pour attirer les Russes au combat ; mais, au lieu d'une escarmouche, ce général engagea sérieu-

mSTOmE GENERALE DE LÀ MARINE. 2S5

sèment la bataille. Il brûla plusieurs navires avec son feu volant, en coula d'autres, entra lui-même dans un vaisseau, Tépée à la main, et s^en empara, après avoir tué tous ceux qui osèrent s'opposer à sa valeur.

Ce combat fut conduit avec beaucoup de sagesse; mais les suites ne répondirent point à ces premiers succès. Vingt-quatre galères grecques, conduites avec hardiesse et trop peu de ménagement, poursuivirent les Russes qui fuyaient, et s'engagèrent trop au large ; mais ceux-ci avaient relâché dans un port où ils étaient à couvert. Ils n'eurent pas plutôt aperçu les Grecs, que rassurés par leur petit nombre, ils se glissèrent, à la faveur de leurs rames, le long de deux promontoires , et allèrent surprendre leurs ennemis. Au lieu des fuyards qu'ils cherchaient, ils trouvèrent des combattants, qui les mirent en fuite à leur tour. Les Russes restèrent à l'embouchure du golfe d'où ils étaient sortis ; le patrice Constantin poussa sa galère avec dix autres sur les Russes, qui le reçurent avec beaucoup de valeur. Dès le premier choc le patrice fut tué, et sa galère prise avec quatre autres.

Alexis Comnène joua un grand rôle sur le trône d'Orient. Il trouva l'empire fort délabré, par la conduite de ses prédécesseurs. Point de discipline dans les troupes , les finances épuisées , les guerres civiles avaient occasionné partout un désordre extrême. L'empereur se vit cependant tout d'un coup sur les bras deux redoutables ennemis : les Turcs et les Normands. Les uns ravageaient tout du côté de rOrient, pendant que les autres l'inquiétaient du côté de l'Occident. Les Turcs, avec quelques petits vaisseaux, surprirent l'île de Chio et s'en emparèrent. Ils y construisirent une flotte, avec laquelle ils se rendirent maîtres de Lesbos, de Samos, de Rhodes et de plusieurs autres îles.

Alexis, pour arrêter la rapidité de leurs conquêtes, envoya contre eux une flotte, qui fut assez heureuse pour reprendre toutes les îles dont ils s'étaient emparés. Les Turcs, cependant, continuaient toujours leurs ravages sur mer, et venaient insulter l'empereur jusque dans le Bosphore. Ce prince, ne se sentant pas assez puissant pour les éloigner à force ouverte, employa la négociation et fit un traité avec Soliman.

Il ne se tira pas si bien d'aff'aire avec les Normands. Ils avaient à leur tête Robert Guischart, due de Fouille et de Calabre, un des plus

grands capitaines de son temps, qui s'était déjà rendu fameux par les victoires qu'il avait remportées sur les Grecs en Italie

Robert équipa sa flotte à Brindes. Il fît construire sur ses grands vaisseaux des espèces de tours, qu'il fit envelopper de cuirs de bœuf, et plaça sur ses navires des soldats, des chevaux, des machines de guerre, et tout ce qui était nécessaire pour le siège d'une ville. Cette flotte, brillante et bien armée, mit à la voile par un bon vent, et alla aborder à la Valone, dont il s'empara. Après cette première conquête, Robert fit marcher son armée de terre, commandée par son filsBoémond, vers Duras, pour en faire le siège. Il suivit la côte avec sa flotte, qui essuya d'abord une furieuse tempête; une partie de ses vaisseaux s'engloutit dans la mer, d'autres allèrent se briser contre le rivage.

Les peaux de bœuf qui enveloppaient les tours ayant été ramollies par la pluie , qui tombait en abondance, se relâchèrent et formèrent des espèces de voiles, qui, étant mal disposées, forçaient les bâtiments de pirouetter et de s'enfoncer dans la mer. Le vaisseau amiral sur lequel était Robert put se sauver , avec quelques transports. Les rivages voisins furent en peu de temps couverts de cadavres et de débris de navires.

Robert ne fut pas découragé parle désastre de sa flotte. Il en recueillit les restes, fil venir des troupes et des vaisseaux de tous les endroits qui étaient sous sa domination, et alla assiéger Duras, par mer et par terre. La place était défendue par George Paléologue, oflicier d'une grande réputation.

L'empereur Alexis, ne se sentant pas assez fort lui seul pour faire échouer les desseins de Robert, travailla à s'afl'ermir par des confédérations. Il s'allia avec les Turcs et les Vénitiens ; ceux-ci envoyèrent une flotte considérable contre Robert. Les deux armées navales étant en présence, les Vénitiens mirent sur une même ligne leurs plus forts vaisseaux, qu'ils lièrent les uns aux autres avec de gros câbles, pour les rendre immobiles, afin de combattre dessus avec autant de fermeté que s'ils eussent été sur terre. Ils avaient quantité de chaloupes pleines de soldats, qui lançaient, avec des machines, des dards d'une coudée de longueur, épais, pesants, et tout hérissés de pointes. Un de ces dards, d'une pesanteur énorme, fut lancé avec tant de force sur le vaisseau que montait Boémond, fils de Robert, que le bâtiment fut enlr'ou-

vert, el prit eau avec tant d^abondance, que ce jeune prince fut obligé de se sauver sur un autre. Plusieurs vaisseaux de cette même flotte eurent un sort pareil, ce qui obligea les restants à prendre la fuite.

Les Vénitiens, au lieu de poursuivre les fuyards, firent une descente pour attaquer Robert, qui assiégeait la place par terre. En même temps Paléologue dirigea une sortie. Robert, pressé de toutes parts, fut obligé de s'écarter, après avoir perdu beaucoup de monde. Les Vénitiens, glorieux d'avoir battu les deux armées d'un ennemi si redoutable, se rembarquèrent pour retourner à Venise.

Robert, n'étant pas le plus fort sur mer, retira sa flotte et la mit en sûreté ; mais des peuples de FEpire, qui lui payaient le tribut, ayant appris qu'il n'avait plus de vaisseaux en mer, secouèrent le joug qu'il leur avait imposé. 11 sentit par là que sa réputation et ses intérêts demandaient qu'il remontât sa marine. C'est ce qui l'obligea à remettre en état des bâtiments qu'il avait fait entrer dans le canal de Glycis, qui était plutôt un torrent qu'une rivière. Le canal se trouva presque à sec, el les vaisseaux hors d'état de flotter. Robert établit au milieu de ce canal deux palissades, capables de retenir l'eau. Par cet ouvrage, il resserra le canal, ou pour mieux dire il en fit un nouveau; il y conduisit, par des rigoles, toute l'eau qu'il put recueillir de côté et d'autre, et ses vaisseaux se trouvèrent à flot. Par ce moyen il les mit en mer.

Afin de pousser ses conquêtes du côté de Gonstantinople, Robert fit prendre les devants à ses enfants. Alexis, alarmé des approches d'un si fâcheux ennemi, demanda du secours aux Vénitiens, qui lui donnèrent une flotte. Il en fit aussi armer une de son côté, qui partit presque en même temps. La flotte vénitienne alla trouver celle de Robert, qui était au port de Janina, et lui livra bataille. Robert eut encore le dessous; mais il ne se crut pas vaincu.

Ses malheurs ne faisaient qu'animer son courage ; il attaque la flotte vénitienne. Surpris et intimidés d'un coup si brusque, les Vénitiens avancent leurs plus gros vaisseaux amarrés ensemble, mettent les moindres au milieu, et, dans cet ordre, attendent l'ennemi. Robert, emporté par son ardeur, tombe sur eux en homme qui veut relever sa gloire et réparer ses infortunes. Les vaisseaux vénitiens, d'abord fort chargés de munitions de bouche et de guerre, n'avaient plus assez de lest par l'effet de la consommation des vivres et ne faisaient que rouler.

m HISTOIRE GENERALE DE LA MARINE.

Robert profita du malheur de ses ennemis : il battit les Vénitiens, et remporta sur eux une victoire complète. Mais il se déshonora par sa cruauté, en faisant mutiler la plupart de ses prisonniers. Il ne jouit pas longtemps de ce nouveau triomphe ; car les Vénitiens, dont la flotte avait été refaite et renforcée, allèrent le chercher et le battirent à Butrinte.

L'année suivante, Robert fut attaqué d'une fièvre brûlante, qui l'emporta en peu de temps.

Alexis perdit dans Robert un ennemi dont la valeur relevait, à la vérité, la gloire de ses triomphes, mais qui faisait aussi continuellement chanceler sa fortune. Il en eut d'autres qui ne lui causèrent pas de moindres embarras : les Scythes Tinquiétèrent , et Tempire se trouva très-afl"aibli par une multitude d'ennemis.

Plus distingué par ses crimes que par sa naissance , le Turc Tzachas voulut profiler de la déplorable situation de l'empire. Il fit construire à Smyrne plusieurs vaisseaux semblables à ceux dont se servaient les corsaires, il y joignit quarante barques couvertes. Avec cette flotte, il alla s'emparer de Chio. Alexis envoya une escadre contre Tzachas, sous la conduite de Nicétas, qui ne fit pas honneur au choix de l'empereur, car il fut battu sans se défendre.

Alexis confia ensuite le commandement de sa flotte à Dalassène, son parent. Ce général , qui joignait un grand courage à beaucoup de prudence, alla faire le siège de la forteresse de Chio, que les Turcs défendirent avec fermeté. Tzachas accourut au secours de la place, et marcha vers le camp des Grecs, avec une armée de huit mille hommes, qu'il fit observer le long du rivage, par des navires qui n'avaient point de troupes à bord. Informé de ce qui se passait parmi les Turcs, Dalassène envoya des vaisseaux bien armés, sous la conduite d'Opus, pour se saisir de ces bâtiments dégarnis. Tzachas, qui s'en douta, se rembarqua promptement avec tout son monde; mais désespérant de vaincre Dalassène dont il connaissait la valeur, il lui fit des propositions de paix. Celui-ci refusa tout accommodement. Tzachas se sauva à la faveur de la nuit. Il s'en retourna à Smyrne, dans le dessein de revenir au plutôt avec des forces suflisantes. Dalassène profita de son départ pour s'emparer de l'île de Chio.

Dès que Tzachas fut à Smyrne, il fit construire des barques.

des galères de différentes espèces et des brigantins, propres à pirater plutôt qii^à se battre en guerre. Il entreprit avec cet armement le siège d'Avido. L'empereur envoya contre lui Dalassène avec une puissante flotte. Ce général, qui se portait avec ardeur partout où il y avait delà gloire à acquérir, alla au secours de la ville assiégée. Le sultan tourna aussi ses forces de ce côté-là, pour abattre Tzachas son gendre. Comme il connaissait toute Tétenduede son ambition, il craignit qu^il ne portât ses vues jusque sur son trône. Tzachas, qui ne se sentait pas en état de résister à de si redoutables ennemis, prit le parti d''aller trouver le sultan , dans Pespérance de le détacher de Pempereur. Pour toute réponse, le sultan lui passa son épée au travers du corps.

Jean Comnène, fils d'Alexis, désigna empereur son fils Manuel. Dès qu'il fut sur le trône, ce jeune prince se livra aux plaisirs sans aucune retenue ; et, pour que rien ne pût Ven distraire, il confia Padministralion de son empire à Jean Puzenus. Celui-ci était un homme dur, inflexible, d'une politique raffinée pour tirer de l'argent des peuples; mais peu intelligent pour la conduite d'un Etat. Il détruisit la marine, à cause des grandes dépenses qu'exigeait son entretien, et il grossit les revenus du prince de l'argent ordinairement employé pour équiper les vaisseaux. Alors les pirates, qui ravagèrent sans obstacle les Etats maritimes de Manuel, lui firent ouvrir les veux sur la nécessité qu'il y avait de pouvoir disposer d'une bonne marine.

Roger, roi de Sicile, courait les mers et ravageait les côtes. Il était parti de Brindes avec une flotte, et était venu aborder à Corfou, qu'il avait prise sans résistance. Les habitants s'étaient livrés d'eux-mêmes, pour se débarrasser du poids des impôts et des charges publiques. Le général de sa flotte, en continuant sa course, avait doublé heureusement le cap de Malée, si redoutable à cause des tempêtes qui y régnent ordinairement. En passant, il avait pillé l'Acarnanie et l'Etolie. Entré ensuite dans le golfe de Corinthe, il avait abordé au port de Crissée: Corinthe et Thèbes n'avaient point été épargnées ; partout il avait fait un butin considérable. Après en avoir chargé ses vaisseaux, il avait enfin opéré son retour.

Cet événement réveilla l'empereur Manuel. Pour se soutenir contre les attaques d'un nouvel ennemi, il se vit obligé d'armer par terre et par mer. Il répara toutes ses vieilles galères, et en construisit de

neuves. Il assembla une flotte d'environ mille vaisseaux, et fit mettre sur plusieurs du feu grégeois, dpntrusage avait été négligé depuis quelque temps. Pour se fortifier davantage, il se ligua avec les Véniiiens, qui lui donnèrent des vaisseaux.

L'empereur confia le commandement de cette armée navale à Contostephane, qu'il nomma grand-duc, c'est-à-dire commandant des troupes de mer. Ayant mis à la voile par une brise favorable, ce général arriva heureusement dans la rade de Corfou, où il jeta Tancre. Il sépara ensuite les vaisseaux vénitiens de ceux des Grecs, pour prévenir les démêlés qui pourraient naître entre ces deux nations, si différentes dMnclinations et de mœurs. L'empereur suivit de près sa flotte.

Parvenu à Pendroit où elle avait mouillé, il fit dire aux habitants de Corfou qu'il n'entrerait point dans leur ville comme leur ennemi, s'ils voulaient l'y recevoir comme leur souverain. Les insulaires, affermis dans leur révolte, ne lui répondirent qu'en se mettant sur la défensive, ce qui détermina l'empereur à assiéger la place. Elle était située sur un promontoire dont le pied avançait dans la mer, et la cime en était extrêmement élevée. Il la fit environner par toute sa flotte. Les troupes qui étaient répandues sur les vaisseaux commencèrent l'attaque ; mais les soldats qui liraient semblaient combattre contre le ciel, ou lancer leurs traits contre des oiseaux perchés au sommet d'un grand arbre ; leurs machines ne jetaient des pierres qu'avec d'extrêmes difficultés contre des tours fort élevées.

Les assiégés, au contraire, faisaient aisément tomber sur eux une grêle de traits et de pierres. Dès le commencement du siège, le grandduc mourut d'une blessure occasionnée par l'éclat d'une pierre. L'oflicier qui commandait les troupes de terre prit sa place à l'instant, et l'attaque fut poussée avec plus de vigueur. Un accident retarda la prise de la ville : les Vénitiens et les Grecs se brouillèrent. Leur différend fut décidé par les armes. Les premiers furent battus; ils rentrèrent dans leurs bâtiments, et passèrent dans une île située entre Ithaque et Céphalonie, où ils trouvèrent des vaisseaux de l'empereur, qu'ils brûlèrent.

Manuel sentit bien qu'il était à propos de dfssimuler son ressentiment, et de remettre sa vengeance à un temps plus convenable; il ne s'appliqua qu'à rétablir la pais entre les deux partis, et il redoubla en-

mSTOIRE GENERALE DE LA MARINE. 291

suite ses efforts contre la ville j il la prit enfin par famine, n'ayant pu le faire par force.

Manuel forma ensuite le dessein d'attaquer la Sicile même. Il y enjvoya une flotte, sous la conduite d'Alexis Comnène, fils de Bryenne. Celte flotte rencontra celle de Roger ; elle la battit et la dispersa ; mais ^ Roger ayant rallié ses vaisseaux, et en ayant ajouté de nouveaux, il revint à la charge contre ce général, qui fut enfin battu et fait prisonnier.

Roger ne fut pas le seul ennemi qui embarrassa Manuel. Il eut encore à soutenir les efforts de différents peuples répandus en deçà et au delà du Danube, avec lesquels il fut longtemps en guerre; mais au milieu de ces occupations si sérieuses , il eut la curiosité de faire le voyage d'Egypte pour y voir par lui-même les merveilles qu'on lui avait racontées de la fertilité de ce pays. Il équipa, pour ce voyage, une jQolte de plus de deux cents vaisseaux, dont il nomma général Aodronique Contosiephane. Il s'était associé pour celte expédititon avec Amauri , roi de Jérusalem , et lui envoya annoncer son départ par soixante galères.

Contosiephane partit avec le reste de la flotte. En faisant voile pour l'Ile de Ciiypre, il rencontra six brigantins que le Soudan d'Egypte avait envoyés à la découverte. Il les poursuivit et en prit deux, les quatre autre se sauvèrent. Contosiephane ayant pris terre en Chypre, envoya prier Amauri de le venir joindre. Ce prince, qui s'était repenti de s'être engagé dans celte entreprise, amusa longtemps le général de l'empereur sous différents prétextes ; cependant ils partirent ensenKble, et leur flotte arriva à l'embouchure du Nil, près de Damieile, dont ils firent le siège.

Celte place fut vivement pressée, et aurait été réduite en peu de temps, sans les obstacles qu'y mit Amauri. Quand il la vit sur le point d'être forcée, il la sauva, en faisant un traité bien plus avantageux aux Egyptiens qu'aux Grecs. Les troupes de l'empereur se rembarquèrent j mais la saison n'étant pas propre pour la navigation, la flotte fut presque entièrement détruite. A peine se trouva-t -il six navires pour ramener Contosiephane à Constanlinople.

La décadence de l'empire des Grecs fut plus marquée que jamais après la mort de Manuel : les incursions des barbares, la mollesse, la

cruauté, les fourberies de ceux qui gouvernèrent, Farabition et la( révolte des grands, l'avarice des ministres, en furent la cause.

L'empereur Isaac, qui avait été élevé au pouvoir après la mort de Manuel, fut détrôné par son frère Alexis, qui prit le nom de Comnène : le caractère violent de ce nouvel empereur le rendit odieux à tout le monde. Il eut la cruauté de faire crever les yeux à son frère. Croyant n'en avoir plus rien à craindre, il le laissa jouir d'une pleine liberté dans un palais situé sur le port. Isaac, qui n'avait pas perdu l'espérance de redevenir le maître, négocia sourdement avec les Latins, qui lui ménagèrent des correspondances en Allemagne et en Italie. Ensuite, il engagea le capitaine d'un navire marchand de la ville de Pise, qui devait faire voile pour l'Italie, à y conduire son fils Alexis.

Ce n'est pas sans adresse que Ton cacha la fuite de ce jeune prince. Le navire sortit du port, alla mouiller à l'embonchure de l'Hellespont; la chaloupe, qui était restée sous prétexte de charger du sable pour lester le vaisseau, prit le jeune Alexis, et le mena à bord du bâtiment qui l'attendait. L'empereur n'eut pas plutôt appris son évasion, qu'il fil courir après lui. Ceux qui étaient chargés de l'exécution des ordres de ce monarque firent des recherches très-minutieuses à bord du navire même où était le jeune fugitif; mais il était si bien déguisé, qu'on ne put le reconnaître.

Le bâtiment alla relâcher en Sicile. Le prince se rendit à Venise, où ses vues furent parfaitement remplies. Il y trouva plusieurs seigneurs qui s'étaient croisés, et qui étaient prêts à partir pour la terre sainte ; les plus considérables étaient Boniface, marquis de Moniferrat; Baudouin, comte de Flandre; Henri, comte de Saint-Paul; Louis, comte de Blois, et plusieurs autres. Ces guerriers célèbres résolurent, par compassion ou par intérêt pour le jeune prince, de faire la guerre à l'usurpateur du trône d'Alexis. Ils engagèrent aisément dans ce projet les Vénitiens, qui avaient été si fort maltraités par l'empereur. La ligue étant conclue , les Vénitiens fournirent cent dix bâtiments légers, soixante-dix vaisseaux ronds, soixante longs; parmi ces navires il y en avait un d'une si prodigieuse grandeur, qu'on le nommait le Monde,

La flotte partit et prit Zara, où Alexis le jeune aborda heureusement. Il y fut reçu avec magnificence et distinction. On lui donna des galères

et des vaisseaux autant quMl en fallut pour son service et pour lui faire honneur. La flotte appareilla et alla jeter Tancre à Duras. Les habitants reçurent Alexis corame leur souverain , et lui présentèrent les clefs de leur ville. On partit ensuite pour Corfou, qui était le rendez-vous général de tous les vaisseaux. Le prince y fut reçu comme à Duras, de même que les croisés. On continua la route, et, après avoir côtoyé la Morée et TAchaïe, on aborda à Tîle de Nègrepont, oùParméese divisa en deux escadres.

La première, dans laquelle était le prince Alexis, passa dans Hle d^Andros, où il reçut les soumissions des habitants; la seconde alla droit à rriellespont, et prit terre à Abyde, où le reste de Tarmée se rendit en huit jours. Elle entra dans le canal, qui se trouva couvert alors, et en vue de TEurope et de TAsie, de la plus belle flotte qui eut jamais paru dans ces mers.

Elle alla prendre terre au port de Tabbaye de Saint-Etienne, sur le rivage de la Propontide, du côté de la Thrace, à six milles du fameux château desSepl-Tours. Delà elle fut jetée par le vent et les courants du côté de Chalcédoine, et poussée jusque dans le port de celte place. Toute Tarmée y descendit le jour de la Saint-Jean-Baptiste. Ou fît voile ensuite pour Scutari.

C'était un beau spectacle pour Constantinople, qu'une flotte de trois cents vaisseaux qui s'approchait en bel ordre, et qui était richement ornée. Les girouettes étaient diversifiées, les flammes flottantes, les pavillons coupés de diff'érenles façons, et voltigeant au gré de la brise; les navires pavoises des écus des chevaliers, peints de leurs armoiries et de leurs devises, et les ofiiciers en grand costume tout brillants d'or et d'argent.

L'empereur, qui jusqu'alors avait mené une vie assez molle et même dissolue, s'anima aux approches de cette flotte. Il prit des mesures afin de lui fermer l'entrée de son port , et ne put pourtant que faire armer vingt galères, pour garder la grosse chaîne qu'il fit tendre à l'entrée. Son arsenal se trouva absolument dégarni par sa négligence, et par l'avarice de son beau-frère, général de la mer. Cet indigne amiral avait tout vendu, jusqu'aux voiles, cordages, ancres, et clous des vaisseaux.

Les Latins débarquèrent à Scutari. C'est là qu'ils formèrent leur

armée. Ils s'y reposèrent quelque temps et s'y rafraîchirent. L'empereur campa sur le rivage du Bosphore, à Topposite des ennemis; il avait dix fois plus de monde qu'eux. Cela n'empêcha pas les Latins de tenter le passage du bras de mer qui les séparait des Grecs. Voici dans quel ordre s'opéra leur mouvement :

Ils rangent deux cents vaisseaux sur deux grandes lignes qu'ils divisent en six escadres ; les chevaliers et les gens d'armes sont dans la première, sur les vaisseaux plats ; ils ont avec eux leurs chevaux caparaçonnés de grandes housses de tafîelas, ornées des armes de leurs maîtres. A côté d'eux, à droite et à gauche, il y a des barques pleines d'archers et d'arbalétriers, qui doivent tirer pour les défendre. La seconde ligne est composée de galères, qui remorquent chacune un grand navire.

Le 8 juillet 1203, toute l'armée s'embarque. Il n'y eut jamais spectacle plus magnifique. Le ciel est serein, la mer est calme ; un vent frais pousse doucement les vaisseaux; le soleil levant fait briller dans les deux armées les heaumes, les boucliers et les épées nues; Tair paraît en feu. Les Latins, qui prennent leur roule de l'orient à l'occident, ont à dos les rayons du soleil.

La mer est couverte de navires, tout le Bosphore retentit du bruit des trompettes et des rames; on aborde avec une hardiesse qui déconcerte tellement les Grecs, qu'ils prennent la fuite ; de sorte qu'on ne put les atteindre qu'avec des flèches. Après quelques petits combats, on se met en état de forcer l'entrée du port.

Pendant que les Français attaquent le château de Galata, les Vénitiens mettent leurs vaisseaux en bataille , dans le canal au-dessus de Scutari, les proues tournées vers le port. Une brise favorable les porte jusqu'à la chaîne; de leurs traits ils brisent l'estacade de vaisseaux qui la garde. Pendant qu'on lance des pierres avec des machines, un grand navire s'approche de la chaîne , qui est coupée par le milieu avec d'énormes ciseaux d'acier, qui s'ouvrent et se ferment facilement par le moyen d'une machine inventée à cet effet.

Toute la flotte vénitienne entre dans le port, et s'empare des navires grecs qui s'y trouvent. Le siège de la ville est formé du côté de la terre par les Français, et du côté de la mer par les Vénitiens. Le 47 juillet assaut général. Les Vénitiens rangent leurs grands vaisseaux le long

du bord, sur une ligne, avec des intervalles pour laisser passer les galères quand il faudra faire la descente. Toutes les machines sont disposées sur le pont, les hunes sont pleines d'archers et d'arbalétriers; à côté du grand mât, on a élevé avec des arbres, des tours sur lesquelles sont montés des soldats ; elles sont couvertes de peaux fraîches pour les garantir du feu grégeois. Au haut de ces tours, il y a un pont fait en bascule, de façon qu'il peut s'étendre jusque sur les murailles.

Le signal étant donné , toutes les machines font leur jeu , qui est épouvantable. Celui des assiégés ne l'est pas moins. Le doge Henri Dandolo, malgré son grand âge, fait conduire sa galère à quai ; il met pied à terre, et faisant porter devant lui l'étendard de saint Marc, il monte à l'assaut comme un lion. Toutes les galères le suivent; son exemple entraîne la multitude ; l'étendard est bientôt arboré sur une tour, ce qui ranime le courage de l'armée. Les Français, de leur côté, font des prodiges de valeur.

Les exploits des assiégés hâtent la reddition de cette place ; elle est absolument décidée par la fuite du lâche empereur Alexis. Il n'a pas plutôt quitté la ville, que les habitants font sortir Isaac du palais qui lui sert de prison, et le remettent sur le trône. Ils rappellent son fils Alexis, et ouvrent leurs portes aux Latins. Isaac associe son fils Alexis à l'empirC; et ces deux princes font, avec les Latins, un traité qui aurait tenu longtemps les deux nations unies, si les Grecs l'avaient religieusement observé.

Isaac mourut peu de temps après. Son fils Alexis prit seul les rênes de l'empire; mais bientôt Ducas Murzufle le détrôna et se mit à sa place. Il commença par insinuer à Alexis de la méfiance contre les Latins, lui fit croire que peut-être ils tourneraient leurs forces contre lui , et que le parti le plus sûr était de tâcher de les affaiblir, ce qui n'était pas difficile si l'on mettait le feu à leur flotte. L'empereur, déférant aux conseils d'un traître, fit disposer en brûlots dix-sept navires fort longs ; et, une nuit qu'un vent d'ouest soufflait violemment, il fil jeter du feu grégeois dans ces navires, que l'on conduisit tout brûlants sur les vaisseaux vénitiens. Ces fournaises flottantes qui jetaient des tourbillons de flammes s'approchèrent à pleines voiles de l'armée navale des Latins ; mais les Vénitiens, qui étaient consignés à la garde des vaisseaux, préservèrent leur flotte du malheur dont elle était menacée. Dès qu'ils virent approcher

ces effrayants brûlots, ils sautèrent dans leurs chaloupes, et allèrent audevant de ces machines infernales; ils les accrochèrent, et les conduisirent les unes après les autres au delà de leur flotte ; ils les abandonnèrent alors au gré des vents, qui les poussèrent dans la Proponlide, où elles allèrent se consumer.

Murzufle jouait dans cette tragédie un infâme personnage. Après avoir brouillé Alexis avec les Latins et avec les Grecs, il Timmola enfin à son ambition. Il essaya deux fois de Pempoisonner; mais peu satisfait à\m poison auquel le vigoureux tempérament de Tempereur avait résisté, il l'étrangla , et se plaça sur son trône. Les Latins firent la guerre à cet indigne usurpateur; ils attaquèrent Constantinople par mer, et la prirent par escalade le 12 avril 1204. Les Vénitiens et les Français s'étant ainsi rendus maîtres de Pempire, le partagèrent entre eux. Ils nommèrent douze électeurs pour le choix d'un empereur : ceux-ci élurent Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut, qui avait toutes les belles qualités qu''on peut désirer dans un souverain. C'est ainsi que Pempire de Constantinople, fondé par Constantin et occupé par des Grecs pendant plus de neuf cents ans, passa aux Français dans une seule campagne. Baudouin régna environ deux ans; il fut pris par les Bulgares, qui le firent mourir cruellement.

Les Grecs, après avoir perdu Constantinople, prirent de sages mesures pour ne pas perdre leur empire, et pour en soutenir la succession. Théodore Lascaris, qui avait épousé Anne , fille de Pempereur Alexis PAnge, se fit couronner à Nicée, métropole de Bilhynie. Il eut pour successeur Jean Ducas, dit Vatace, son gendre, prince habile, entreprenant, qui ne faisait rien sans conseil, et qui mettait tout en œuvre pour aller à ses fins. Il agrandit beaucoup son empire; il commença par mettre en mer une flotte considérable , avec laquelle il s'empara de Lesbos , de Chio, de Samos, dlcarie, de Cos et de Pîle de Rhodes. Il passa PHellespont, et fit une irruption dans la Chersonèse ; il s'empara des villes maritimes les plus voisines de Constantinople, et prépara ainsi les voies pour reprendre celte capitale de Pempire des Grecs. Mais la gloire en était réservée à Michel Paléologue , qui profita de la négligence des Français, peu attentifs à conserver leurs conquêtes. Il fil surprendre la ville par une petite armée qui trouva le moyen de s'en approcher sans être aperçue ; ses troupes escaladèrent les murs pendant la nuit , et al-

lèrent égorger la plupart des Français endormis. Baudouin II, déconcerlé par un événement aussi inopiné, pensa plutôt à fuir qu''à se défendre; il se jeta dans une barque, et se sauva en Italie. Michel, remonté sur le trône de ses ancêtres , travailla puissamment à s'y affermir. Il équipa une flotte , avec laquelle il se remit en possession de la plus grande partie de ce qu''on avait enlevé à sa couronne ; il reprit les îles de Naxos, de Paros, de Céos, de Caryste, d'Orée et la ville de Lacédémone.

Charles, roi de Sicile, prince aussi hardi à entreprendre qu'habile à exécuter, forma le dessein de faire remonter Baudouin sur le trône. Il équipa dans ce but une puissante flotte, avec laquelle il projeta de faire la conquête de Conslantinople, Michel, ne pouvant résister par la force à cet armement, le rendit inutile par la ruse : il mit le pape dans ses hitérêts, en lui promettant de le reconnaître et de lui soumettre rOrient.

Ce prince, pendant le reste de son règne, eut toujours soin d'avoir une flotte en mer, tant pour tenir en respect quelques voisins remuants qui aurai(?nt pu l'inquiéter, que pour réprimer l'insolence des Génois : Ceux-ci abusaient souvent de l'autorité qu'il ne leur avait pas empêché de prendre dans le Pont- Euxin.

Michel Paléologue avait laissé en mourant une armée navale com-^ posée de quatre-vingts vaisseaux; cet armement était nécessaire pour le soutien de l'Etat et pour la conservation de la capitale, qui était environnée d'un grand nombre d'îles auxquelles il était impossible de commander sans vaisseaux. Il en fallait aussi pour s'opposer aux entreprises des Latins, qui épiaient continuellement l'occasion de rentrer dans Constantinople. Andronic, successeur de Michel, loin de sentir combien il lui était nécessaire d'avoir une bonne marine, suivit aveuglément les conseils de quelques flatteurs intéressés, qui, voulant s'enrichir aux dépens de l'empire, lui persuadèrent d'abandonner le soin de sa flotte, laquelle ne pouvait être entretenue qu'à grands frais.

L'empereur se laissa aller à ces pernicieux conseils : on négligea les arsenaux, on ne construisit plus de navires, et on laissa dépérir ceux qui étaient dans les ports. Ce fut là l'époque de la décadence des Grecs et de la ruine entière de leur empire. La plupart des gens de mer, qu'on avait congédiés, prirent parti dans les troupes des ennemis de l'Etat.

Constantinople, ainsi dépouillée de ce qui faisait sa principale défense, fut bientôt en proie aux incursions des pirates, et les îles continuellement exposées au pillage.

Les Grecs sentirent bientôt la faute qu''ils avaient faite. Les pirates, dont l'audace n'était point réprimée et qui ne trouvaient aucun obstacle à leur brigandage, désolèrent les côtes et les îles. Chacun chercha à se mettre à Tabri de la fureur de ces barbares. Ceux qui étaient voisins de la mer furent obligés de se retirer plus avant dans les terres ; les Alains quittèrent le service de Tempereur ; tous les jours ce prince faisait des pertes considérables et se voyait exposé à des outrages renaissants. Les Vénitiens se présentaient avec une flotte de soixante-dix vaisseaux et prétendaient avoir reçu des Génois quelques insultes. Ceux-ci, pour éviter Torage qui les menaçait, mirent leurs femmes, leurs enfants et leurs richesses dans la ville de Constantinople ; ils montèrent ensuite sur leurs galères et se retirèrent dans le Ponl-Euxin. Les Vénitiens entrèrent dans le port de Constantinople, qui était sans défense ; ils déchargèrent leur fureur sur tout ce qui appartenait aux Génois, et brûlèrent quantité de maisons de la ville.

L'année suivante, les Vénitiens reparurent à Constantinople avec dix-huit bâtiments bien armés, et demandèrent justice à l'empereur de l'insulte qu'on leur avait faite en donnant asile aux Génois, leurs ennemis ; ils réclamèrent en même temps la mainlevée de quelques biens qu'on leur avait saisis ; ils firent cette demande avec assez de fierté, comme des gens qui sentaient la supériorité que leur donnaient leurs forces navales sur un empereur qui, par sa négligence, n'en avait point. Les Vénitiens, ne recevant pas les dédommagements qu'ils exigeaient, ravagèrent tous les endroits de la ville qui étaient à leur portée, y mirent le feu et firent un grand butin.

Les Turcs ne furent pas longtemps à s'apercevoir que l'empire ne se soutenait plus, faute d'une flotte, ce qui leur fit naître le dessein d'élever leur marine sur les ruines de celle des Grecs. Ils construisirent des vaisseaux de guerre et des navires marchands, se mirent à courir les côtes de Thrace et delà Macédoine, s'emparèrent de plusieurs îles de l'Archipel. Ces pertes continuelles sapaient peu à peu les fondements de l'empire et le menaçaient d'une ruine prochaine. Devenus audacieux par leurs premiers succès sur mer, les Turcs passèrent dans

File de Chio, avec une escadre de trente vaisseaux ; ils ravagèrent le pays et passèrent une partie des habitants au fil de Tépée.

L^empire des Grecs se trouvait alors dans un état déplorable : les parties de TAsie les plus voisines étaient en proie à la fureur des Turcs, les pirates étaient maîtres de la mer, les habitants des îles et des côtés maritimes étaient obligés de chercher un asile dans la capitale, remplie par là d''élrangers qui y excitaient du trouble et des séditions. Le peuple révolté blâmait le gouvernement avec une licence effrénée ; chacun ressentait en son particulier le tort que Tempereur faisait à ses Etats, et principalement à la ville deConstantinople, de ne pas y rétablir la marine. Il le sentit lui-même d'une manière bien humiliante dans une émeute qui arriva sous ses yeux.

Des étrangers entrèrent de force chez quelques-uns des plus riches citoyens, les pillèrent, brûlèrent leurs maisons, et après avoir tué bien du monde, ils se retirèrent sur leurs vaisseaux. Andronic, qui n'était pas en état d'arrêter ni de punir ces désordres, eut recours aux Génois, qui réunirent tous leurs vaisseaux et allèrent fondre sur ceux des étrangers. Le combat fut rude et sanglant. Les Génois remportèrent la victoire et prirent tous les bâtiments ennemis, un seul excepté. Les Génois, en plein midi, conduisirent leur flotte victorieuse à la vue de Gonstantinople, le long du port, avec une pompe affectée, les pavillons flottants, les vaisseaux ornés des dépouilles des vaincus. Ceux qu'ils avaient pris dans le combat suivaient en désordre, sans enseignes et sans aucune marque d'honneur et de distinction. Cet étalage fastueux de la valeur des Génois était en même temps un titre honteux de la faiblesse de l'empereur, qui fut méprisé par les vainqueurs au point qu'ils ne voulurent lui donner aucune part des vaisseaux, des prisonniers, ni du butin.

Un événement imprévu fit encore sentir de quelle funeste conséquence était pour l'empire la destruction de la marine. Des pirates génois ayant pris une somme d'argent sur un bâtiment marchand qui appartenait à la république de Venise, les Vénitiens, avec quarante' vaisseaux bien armés, allèrent attaquer les Génois dans Galata, pour les obliger à restituer l'argent qu'ils s'étaient approprié. Cette flotte fut pendant quinze jours dans le port de Constantinople; elle s'empara de tous les vaisseaux qui se présentaient pour y entrer, et coupant les vivres à cette ville infortunée, elle la mit à deux doigts de sa perte.

Le vieil Andronic passa tristement le reste de ses jours dans le trouble et la division ; il devint aveugle, se fit moine en i330, et mourut deux ans après. Son petit-fils Andronic le jeune, devenu par celte mort seul possesseur de l'empire, se mit en devoir d'en rétablir les' affaires. Il se conduisit par les conseils de Jean Cantacuzène, homme d'un génie supérieur, qui était son ami ei grand domestique, c'est-àdire général des troupes de terre. Celui-ci lui conseilla d'abord de restaurer la marine : l'empereur y fît travailler promptemcnt, et il eut bientôt occasion de s'en servir avec succès.

Un Génois, nommé Dominique, partit de son pays avec onze galères armées à ses frais ; il augmenta ce nombre de six autres, dont l'une était de Sicile et cinq de Délos : avec cette petite flotte il alla surprendre l'île de Mitylène et s'en empara. L'empereur fit de sanglants reproches aux Génois de Galata sur cette usurpation. Mais voyant que ceux-ci n'y avaient pas beaucoup d'égards, il équipa une flotte de quatrevingt-quatre vaisseaux de différentes grandeurs, sans compter les bâtiments de charge. Il fit voile pour Mitylène; Dominique l'attendit de pied ferme ; mais le général délien , après lui avoir conseillé de ne point hasarder un combat contre l'empereur, se retira. Dominique tâcha de se mettre en sûreté dans un bois. L'empereur se saisit de ses vaisseaux, et celle victoire fut suivie de la conquête de plusieurs places. Après cette expédition,, Andronic s'étant remis en mer, apprit que seize galères parties de Gênes, jointes à six qui étaient à Mitylène, devaient l'attaquer. Il alla chercher les Génois ; mais ceux-ci se retirèrent. Jean Cantacuzène, par sa prudence, termina ainsi cette guerre. Les Génois demandèrent pardon à l'empereur ; Andronic soumit ensuite Mitylène à son obéissance, après quoi il retourna triomphant à Constanlinople.

Les Turcs, de leur côté, firent quelques mouvements qui donnèrent de l'inquiétude à l'empereur. Ils avaient embarqué une armée sur trente-six vaisseaux, dans le dessein de venir piller les environs de Constanlinople. Andronic alla au-devant d'eux avec deux galères, et envoya le grand domestique avec des troupes pour leur disputer la descente. Celui-ci les ayant atieinls, les tailla en pièces et s'empara de Irente-trois vaisseaux.

Après la mort de l'empereur, Jean Cantacuzène eut la tutelle de ses

enfants et la régence de l'empire; peu après, il monta lui-même sur le Irône.

La proclamation de Cantacuzène fut le signal de la guerre civile, qui devint furieuse. Apocaucus, homme ambitieux, avait pris le parti de Jean, pour usurper sa place. Il fut fait grand amiral. Comme toute Tautorité du jeune empereur était entre ses mains, il envoya une armée de terre contre Cantacuzène. Pour lui, il se mit en mer avec une flotte de s< i\ante-Jix navires; il fit voile pour Thessalonique, où il aborda. Il travailla alors à traverser les desseins de Cantacuzène, qui n^était pas encore bien assuré sur son trône.

Amir, fils d"'Aiiine, sultan d"'Ionie, ami intime de Cantacuzène, ayant appris sa situation, courut à son aide avec trois cent quatre-vingts vaisseaux, tant grands que petits, sur lesquels il avait embarqué vingtneuf mille hommes. Ce secours lui fut cependant inutile, car Amir, trompé par une fausse lettre de Cantacuzène, qui le priait de se retirer, se rembarqua et retourna chez lui.

Apocaucus, craignant qu'Amir ne revînt secourir Cantacuzène, fit fermer tous les passages par ses galères. Cantacuzène, pour tromper sa vigilance, fit construire une barque en secret, dans une maison particulière, et la fit porter pendant la nuit au bord de la mer, dans un endroit qui n^était pas gardé. Du de ses amis la monta et cingla vers Smyrne; il y aborda heureusement en peu de jours, et remit entre les mains d'Amir la lettre de Cantacuzène, qui le priait de l'assister dans son pressant besoin.

Aussitôt Amir fit équiper une flotte de près de deux cents vaisseaux, bien fournis d'argent, d'hommes et de vivres, avec laquelle il partit pour l'Eubée, où il fut arrêté par un vent contraire. Apocaucus, inquiet de cet armement des Turcs, fit tous ses efi'orts pour gagner Amir, qui demeura toujours attaché à son ami, et détermina par là Apocaucus à se retirer à Constantinople.

Cette guerre civile, qui dura cinq ans, aff'aiblit considérablement l'empire, et l'aurait ruiné infailliblement sans la mort d'Apocaucus. Cantacuzène, débarrassé d'un si terrible ennemi , trouva le moyen d'entrer dans Constantinople, où il fit la paix avec l'empereur Jean ; et, pour resserrer les nœuds de cette paix, il lui donna sa fille en mariage.

Après cette guerre, la marine de l'empire se trouva en fort mauvais

état. Les Latins, établis à Galata, profitèrent de cette faiblesse pour sVmparer de Phocée , de Mitylène, de Chio, et voyant Pempereiir paisible possesseur de Pautorité souveraine, ils demandèrent qu''on leur cédât un certain espace de terrain pour pouvoir, disaient-ils, agrandir un peu leur citadelle; mais leur vrai dessein était de la rendre imprenable. L'empereur leur refusa cçtte grâce, qui véritablement paraissait contraire à ses intérêts. Dans ce même temps, il donna des ordres pour que Ton armât en guerre quelques vaisseaux.

Indignés de ce qu*'on ne leur accordait pas leur demande, et de Parmement que Ton préparait, les Latins s'emparèrent du terrain, firent fortifier leur place; et pour se conserver l'empire de la mer dont ils jouissaient, ils armèrent leurs vaisseaux, leurs galères et leurs barques, brûlèrent toutes les maisons avancées de Constantinople, une partie des navires qui étaient sur le cbantier, et ravagèrent toute la côte. LVmpereur, qui était malade à Didymotèque, se fit porter à Constantinople pour s'opposer à ces violences. Il pressa la construction des vaisseaux que Ton bâtissait avec d'extrêmes difficultés, parce que les Latins étant maîtres de la mer, il fallait transporter par terre les bois nécessaires.

Les Latins crurent alors qu'il fallait prévenir l'empereur, et l'attaquer avant qu'il fût plus fort. Ils élablissent une énorme machine à lancer des pierres, sur un grand vaisseau, qu'ils remorquent avec des galères. Ils jettent dans la ville, avec celle machine, quantité de pierres, qui causent plus de peur que de dommage. Les vaisseaux de l'empereur étant prêts, font à leur tour du désordre sur les rivages de Galata, et coulent le grand vaisseau chargé de la machine. Quatre de ces navires , de différents rangs , attaquent un vaisseau génois richement chargé, qui est à l'ancre près de l'île du Prince. Ils jettent dessus des> feux d'artifice, montent à l'abordage, et tuent beaucoup de gens de l'équipage ; mais les Latins de Galata viennent à son secours, et tirent à terre ce vaisseau à demi brûlé.

La flotte de l'empereur part en bon ordre pour aller combattre les Latins ; elle a à sa suite un grand nombre de vaisseaux, de barques et de bateaux chargés de soldats ; mais un vent impétueux qui s'élève fait évanouir les projets de l'empereur. Trois de ses galères, chargées de tours, sont renversées dans la mer ; l'étage d'une autre étant tombé,

les soldats et les matelots qui étaient dessus sont précipités dans les flots. Les Latins tirent ces galères à terre et y mettent le feu.

Le lendemain, pour célébrer cet avantage, ils équipent leurs vaisseaux, les couronnent de fleurs; et, dans ce superbe appareil, ils passent plusieurs fois devant le palais de Pempereur, portant comme en triomphe les étendards des vaincus.

Pour se relever de cette disgrâce, Cantacuzène fait armer une nouvelle flotte. Les Latins, étonnés de ces derniers préparatifs, craignant de gâter leurs aff'aires par une imprudente opiniâtreté, demandent la paix , qui leur est accordée.

Les empereurs grecs, n'*ayant point de marine entretenue, étaient souvent le jouet des Vénitiens et des Génois. Comme ceux-ci avaient de puissantes flottes sur la mer dlonie, sur la mer Egée et dans le Pont-Euxin, ils s^y rendaient redoutables, et refusaient hardiment les droits établis par les empereurs de Constantinople, ce qui força ces empereurs à faire avec eux des traités peu honorables. Cela arriva plusieurs fois à Cantacuzène, qui se trouva si faible contre ces étrangers qui s'étaient établis dans le sein de ses Etats, que dans Timpuissance de se venger, il fut souvent obligé de dissimuler.

Cependant, vivement piqué contre les habitants de Galata, il assiégea cette ville par mer et par terre. Sa flotte, commandée par ïarcaniote Protostator, était jointe à celle des Vénitiens que commandait Nicolas Pisani. Elles formaient ensemble trente-deux galères ; mais tous ces préparatifs furent inutiles, Pisani ayant eu avis qu''une flotte génoise de soixante-dix galères était partie, sous les ordres de Papan Doria, pour le combattre, se relira. Il le rencontra cependant, mais il s'enfuit avec une telle vitesse, qu'il échappa à son ennemi, et se retira dans l'île d'Eubée. Cantacuzène, abandonné des Vénitiens, rentra dans Constantinople.

Pagan, après avoir inutilement poursuivi le général des galères vénitiennes, fit voile pour Constantinople; mais le vent l'ayant jeté au port d'Héraclée, il y reçut quelques insultes des habitants de cette ville. Il vengea la nation outragée en faisant le siège de celte place, dont il s'empara. Après l'avoir pillée, il prit la route de Galata.

L'empereur, averti de son approche, fit mettre ses vaisseaux en état; mais il n'aurait pu résister aux forces génoises, s'il n'avait été

secouru par les Vénitiens. Nicolas Pisani, qui s'était rendu à Venise, en était parti avec une flotte de soixante-dix vaisseaux, parmi lesquels il y en avait vingt-six catalans; mais au lieu de joindre au plus tôt les ennemis, pour ne leur pas donner le temps de se reconnaître, il ne fit que voltiger autour des îles, et perdit par celte lenteur l'occasion de battre les Génois. Eufin, pressé par les sollicitations réitérées de Tempereur et par les instances du général catalan, il vint mouiller à Tîle du Prince. Trois jours après il se joignit aux vaisseaux de Terapereur.

Pagan, avec ses soixante-dix galères, était en Chalcédoine, vis-à-vis de Constantinople, où il exerçait tous les jours ses gens au combat, sans le vouloir donner. Comme il était excellent marin, il prévit qu'une grande tempête allait s''élever, et demeura tranquille à Tancre, se flattant que les ennemis, qui avaient pris la route de Constantinople, seraient surpris par le gros temps, et qu'il pourrait profiter de leur désordre. En effet, il s'éleva un vent du midi si violent, que la flotte vénitienne fut sur le point d'être jetée sur les écueils qui se trouvent du côté de Constantinople, et qui en défendent les approches.

Traconiote, qui commandait les vaisseaux de l'empereur, connaissant mieux le danger que les autres, s'écarte de la rade et va se jeter avec furie sur les Génois, qui ne sont pas en garde contre un coup si hardi. Les Espagnols le suivent, et Pisani, entraîné par un si bel exemple de courage, est obligé de les imiter. Les Génois, ne pouvant soutenir en même temps l'effort du vent et l'attaque de leurs ennemis, se retirent vers Galata ; mais se voyant vivement poursuivis, ils mouillent dans un endroit nommé Bracophage.

Les Vénitiens et les Grecs, qui savent combien cet endroit est dangereux, s'en approchent avec beaucoup de précaution. Ils attaquent ks Génois et remportent d'abord quelque avantage sur eux. Les Espagnols, qui ne savent point qu'il y a des rochers à craindre dans cet ©Hdroit, poussent inconsidérément leurs galères sur ces écueils, où elles se brisent. Ils combattent cependant avec beaucoup de valeur ; mais la nuit sépare les deux partis, et sauve les Génois.

Le jour éclaira la défaite des deux armées. La perte fut grande de part et d'autre : les Génois y laissèrent dix-huit galères, les Vénitiens et les Espagnols seize; il n'en coûta rien à l'empereur. Il

Celte victoire fut assez considérable; mais Pisani en perdit tout le

fruit par son indolence. Au lieu de fondre sur les vaincus, qui s'étaient retirés à Galata, il se réfugia dans une rade étroite, comme s'il eût été vaincu.

Les Génois ne voyant point paraître leurs ennemis, qui, selon toutes les règles de la guerre, devaient être les agresseurs, se persuadèrent qu'ils en étaient craints. La lâcheté des Vénitiens fît renaître le courage dans leur cœur : ils crurent qu'ils devaient attaquer des gens qui avaient peur. Le général espagnol voyant sa gloire flétrie par l'inaction de son collègue, en mourut de chagrin. Il eut pmir successeur un officier d'une rare prudence et d'une valeur éprouvée.

L'empereur voulut l'engager à se joindre à lui pour livrer bataille aux Génois, se flattant que par là ils entraîneraient Pisani, qui aurait honte de ne rien faire pendant qu'ils seraient en action. Le nouveau général, qui ne devait rien entreprendre que par les ordres de celui de Venise, se voyant dans la triste nécessité d'être vaincu ou désobéissant, ne voulut point suivre l'avis de l'empereur. Dans ce mêm-e temps on vit arriver trois galères espagnoles, bien équipées et bien armées. On crut que ce nouveau secours ébranlerait Pisani. Il changea de poste, et alla mouiller dans un endroit plus éloigné des ennemis, mais plus dangereux, parce qu'il était fort exposé à la violence des flots. L'empereur, qui le vit en danger d'êlre jeté sur des masses de pierre, par des vents d'orient, qui soufflent assez ordinairement dans cet endroit, lui fit dire de chercher un mouillage plus sûr ; mais il ne voulut point se déplacer. La nuit suivante, ses galères et celles des Espagnols qui l'avaient suivi furent battues par une tempête qui en fil périr sept ; les autres eurent bien de la peine à se sauver. Enfin après avoir laissé échapper la victoire, qu'il avait entre les mains, et perdu des vaisseaux par son imprudence, Pisani- ' s'en retourna à Venise. L'empereur, se voyant abandonné par ses alliés, s'accorda avec ses ennemis, et fit la paix avec les Génois. . Pagari, .qui s'était parfaitement bien acquitté des devoirs d'un (excellent général, fut déposé ; Pisani, dont la conduite avait paru indigne d'un grand capitaine, fut conservé. L'empereur Cantacuzène, quia écrit tous ces événements, dans lesquels il a eu tant de part, n'en marque point les raisons. Antoine Grimaldi, qui avait remplacé Pagan, partit de Gênés avec sa flotte qu'il avait considérablement augmentée, et vint à la rencontre des Vénitiens. Pisani ajouta aussi quelques galères à celles

quMl avait déjà, et partit de Venise pour chercher les Génois. Ils se rencontrèrent près de la Sardaigne, et en vinrent aux mains: Grimaldi perdit la bataille et trente-deux galères.

La vanité des Génois fut un peu humiliée de cet échec ; mais elle reprit une nouvelle vigueur par les secours qu^ils tirèrent du duc de Milan, à qui ils sMtaient soumis; ils armèrent une nouvelle flotte, qu''ils firent partir sous la conduite de Pagan. Les Vénitiens expédièrent aussi une armée navale commandée par Pisani. Enflés de la victoire qu'ils avaient remportée , ils refusèrent le secours des Espagnols, pour ne pas partager avec eux la gloire quMls comptaient acquérir dans l'expédition projetée; mais le succès ne répondit pas à leur espérance. Les deux armées s'étant rencontrées près de Modon, se livrèrent un combat dans lequel les Vénitiens lurent entièrement défaits, et perdirent presque tous leurs vaisseaux. Les vaincus, fatigués d'une guerre qui les avait épuisés, demandèrent la paix aux vainqueurs, qui la leur accordèrent avec d'autant plus de plaisir, qu'ils la souhaitaient eux-mêaies.

La vie de l'empereur Cantacuzène fut si agitée dans la suite, qu'il renonça à Tempire et au monde : il se fit moine. Après sa retraite, l'empire fut gouverné par Jean son gendre, Manuel, Jean et Constantin. J^a marine n'eut point de part au gouvernement de ces derniers empereurs. Ils eurent à soutenir les attaques des Turcs, qui sapaient peu à peu les fondements de leur empire, lequel fut entièrement détruit par Mahomet II, sous Constantin, comme on le verra dans la marine dés Turcs.

Page 1