‹ Henri Estienne et son œuvre françaiseChapitre 12 sur 533 · V. notre appendice I sur le procès des Épigrammes · texte numérisé non relu

V. notre appendice I sur le procès des Épigrammes

.1. V. larliclc de M. Charles Borgeaud : Calvin^ fondateur de V Académie de Genève. Revue Intem. de rEnseigncmcntf 15 août 1896.)

4. A vrai dire, ce n*esl pas Calvin qui avait établi cette rc)clcmenlation, puisque i'édil du Conseil imposant aux libraires la demande de licence fut publié le 13 mai 15.19, alors que Calvin était banni de Genève. Le 16 janv. 1510, le Conseil exi^^eait le dép<*>t préalable de « la copie si^çnce. » Calvin rentra à Genève le 13 sept. 15 H, et nous le voyons soumettant lui-même ses livres à la censure. Mais son influence dans Texercice de cette police n'en fut pas moins prépondérante. Le 16 janv. 1559, on fait «bserver au Conseil que « les impressions qui sortent de cestc cité ont jfrande authorilé partout où y a des fidèles ». On exige de nouveau que les copies présentées soient signées et soumises â deux ou trois rapporteurs commis par les ministres, • a peyne de la vie, s'il plati à Messieurs qu'il s'en face ainsi » (Kxtraits des Registres du Conseil, dans (Cartier, ouvr. cité*.

Texercèrent avec une vigilance qui n'était pas toujours intelligente, et qui par ses tracasseries parfois puériles était faite pour exaspérer un esprit moins ombrageux que celui de Henri Estienne. Joseph Scaliger s'en plaindra, mais avec « un flegme plus philosophe » et une ironie plus contenue que ne le faisait Estienne L II faut cependant reconnaître que la première fois, en publiant VApolo(/ie^ Estienne donna largement prise à la censure : il s*agissait vraiment là « d'une matière de conséquence. » Ce livre était parfaitement sincère; d'aucuns pensèrent qu'il Tétait trop. Et d'abord la maladresse de la polémique était un premier tort : Tauteur s'inquiétant moins d'opposer à ceux qu'il attaquait des raisons historiques ou philosophiques qu'il ne cherchait à les accabler sous le ridicule et à les rendre odieux en les chargeant à outrance. Au seul point de vue moral, l'extrême licence du langage, le cynisme des peintures faisaient de V Apologie un livre repréhensible et dangereux. A Genève même, on criait au scandale, on dénonçait l'auteur de ce nouveau Pantagruel, on l'accusait d'être le prince des alhéistes '*. En raillant les catholiques, Estienne n'avait-il pas l'air de « brocarder » toute religion ; n'essajait-il pas de ruiner dans l'esprit de ses lecteurs la croyance même dans la vérité du christianisme? C'est qu'il maniait une arme tranchante, dont il aurait mieux valu s'abstenir dans un ouvrage de discussion religieuse : l'esprit. — De là les comptes que le Conseil lui réclama.

Estienne se défendit vivement, avec une indignation dont la sincérité n'est pas douteuse, d'être un second Rabelais. Nous constaterons que les intentions morales de son livre étaient manifestement à l'opposé de l'esprit de Rabelais. Il n'en est pas moins certain que la manière et que le style de V Apologie rappelaient trop l'allure du Gargantua et du Pantagruel, pour que le rapprochement entre les deux œuvres ne s'imposât pas à tout le monde : et au seul point de vue littéraire, nous serons obligés de le faire, tout en marquant les différences qui nous ont paru caractéristiques.

Or, à Genève, on détestait Rabelais. Calvin qui peut-être avait

1. Ces Mcssieiii'» s'éUienl avise*» d'ouvrir son « de Emendutionc temporum » et « ils pensoient avoir trouvé la febvc au ^asteau » (lettre française de J. Scaliger  Delechamp, du 29 oct. 158 S, reproduite par ïamisey de Larroque, p. 178. « Je leur rcspons et leur montre leur peu d'inlelli^i^ence en ccste matière... Ce qu'ils ont fait, c'est amice^ non maUvolenlia uUa. Aussi leur repon-je de mcsnies : qui eust jamais pensé que les hommes fussent les uns si envicus, les aultrcs si ignorans? «(Lettre française de J. Scaliger à Du Puy, 2 nov. 1581. Ibid., p. 174-176.)

2. Gela lui sera rappelé à propos de TafTaire des Épigramtnes (v. plus loin) et ensuite au procès des Dialogues. ; V. Dial.^ I, introd., p. xxvi.)

LE PROCÈS DE l' APOLOGIE 13

compté sur lui pour ruiner le crédit de TEglise catholique et soutenir les idées de la Réforme, constatant son indifférence à Tégard des luttes religieuses, ne vit plus en lui qu'un impie et qu'un athée. L'indépendance de ce génie Tirritait. Aussi Robert Estienne, partageant la haine de Calvin, reprochait-il à ces mêmes théologiens de Paris qui avaient préparé pour lui le bûcher, de n'avoir pas seulement songé à brûler le « blasphémateur et l'a théiste n Rabelais K Parmi les mauvais livres, celui de Rabelais était celui qu'on proscrivait au Collège de Genève et même chez les libraires de la ville avec le plus d'acharnement et cela sans doute pour la licence du langage, mais tout autant pour la liberté même de la pensée. Or, ressembler de près ou de loin à cet auteur damnable, c'était déjà pour H. Estienne, une note fâcheuse ; mais s'il ne prenait à Rabelais que son cynisme, en lui laissant son « impiété » n'était-ce pas encore trop? Les joyeusetés dont Y Apologie était remplie, devaient à elles seules la faire condamner.

L'autorité genevoise n'aimait ni les contes pour rire, ni les propos contre les personnes, ni la chronique scandaleuse : non plus que les médisances, elle n'admettait les œuvres d'imagination ou comme nous dirions aujourd'hui : les romans. Voilà qui fait penser au mot célèbre de Figaro : « Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de « l'autorité, ni du culte, ni de la morale, ni de l'Opéra, ni de per- « sonne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, « sous l'inspection de deux ou trois censeurs ^. »

Parlons-en mieux : cette réglementation étroite « de la librairie )) convenait logiquement à la cité qu'avait organisée Calvin, où tous les membres s'engageaient à vivre chrétiennement, sous une règle unique. N'était-ce pas le monastère idéal, tel qu'il avait été rêvé aux premiers temps du christianisme et que la Réforme s'effor(;ait enGn d'édifier? Elle aussi prétendait vaincre la chair, et toute la mauvaise nature que l'homme tenait du péché originel. Delà cette discipline austère, cette surveillance pleine de défiance et, quand la révolte se produisait, la répression énergique. Il suffît de parcourir les registres du Conseil, ceux du Consistoire, et les procès criminels, pour savoir que tous à Genève, écoliers et bourgeois, étaient soumis au même régime. A nous en tenir aux livres mauvais et « profanes », nous voyons le Consistoire condamner et faire saisir : \^ Légende dore'e ^ (12 nov. loîîG); trois

I. « Pracfaiîo ad novu* glosHiu ordinarur spécimen. » Rob. Esliennc, 1553.

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