Eum qui vulgo scribit
î. • Traiclë de la grammaire françoise, 15j7 (l'oliviçr dç Robert Estienne), » traduit en latin en l^ôH par Henri Estienne,
par suite, confusion des mots venus par voie populaire et de ceux formés par les lettrés. Nous verrons toutefois que Henri Estienne, en dépit de cette mauvaise méthode, a rencontré plus d^une fois juste, et sur des mots qui par leur forme paraissaient très éloignés de leur véritable origine. Ces rencontres heureuses, il ne faut les attribuer qu'en partie au hasard ou à une sorte de divination. Car l'analyse des sons, l'application des lois rigoureuses suivant lesquelles ils se transforment, n*est pas Tunique instrument de la science étymologique : Tétude du développement historique des significations, avec la connaissance des lois psychologiques qui s'y trouvent comprises, en est un autre aussi indispensable que le premier. Or, Henri Estienne a souvent démêlé, avec une rare sagacité l'extension ou la restriction du sens original dans les sens dérivés ; il a prêté la plus grande attention à la valeur métaphorique des mots et des locutions. Les rapprochements qu'il a faits entre le français de son temps et le vieux français ou le latin des différents âges l'ont amené plus d'une fois à retrouver les étapes successives d'un même mot. Le sens historique et critique a donc corrigé chez lui les erreurs de la méthode phonétique.
H. Estienne a noté aussi une foule de faits concernant la prononciation. Il attachait et avec raison une telle importance à l'enseignement de la bonne prononciation qu'il a consacré à cette matière la plus grande partie de ses Hypomneses, Ici surtout, il a été un témoin attentif. En nous indiquant la prononciation qu^il considère comme la meilleure, il nous dit aussi quelle est la mauvaise. Nous retiendrons un assez grand nombre de ses remarques, qui rentrent dans le cadre de notre étude ^ Elles sont aussi dans la partie vivante de son œuvre grammaticale.
Nous suivrons, dans notre exposition, le plan même que nous indiquait le plaidoyer de Henri Estienne. En considérant maintenant ses théories par leur côté purement philologique, nous essayerons d'en dégager les données positives sur lesquelles elles s'appuient. La comparaison du français avec le latin nous offrira une vue singulièrement compréhensive des origines et du caractère essentiel de notre langue. Mais d'ailleurs cette conformité naturelle n'empêchera pas Estienne de respecter le génie propre du français, en s'opposant à Tenvahissement des latinismes. La comparaison
1. Ce que nous avons laissé de C(M<^, on le retrouvera presque entièrement cala* lo^fTué dans l'ouvraji^e de Thurot.
SES RECHERCHES Et SA MÉTHODE 237
avec le grec nous renseignera sur Timportance des emprunts faits à cette langue par la formation savante. Estienne nous fera toucher du doigt les déformations curieuses de certains mots de cette provenance une fois qu'ils sont passés dans la langue populaire. N'admettant qu'avec une extrême réserve les mots nouveaux tirés des deux langues savantes^ il est tout à fait exclusif à Tégard des néologismes empruntés aux langues modernes et particulièrement à Titalien. 11 serait superflu de revenir sur la comparaison du français et de Titalien dont il a été assez parlé à propos de la thèse de la Précellence. Mais nous rechercherons sur les données mêmes que Henri Estienne nous fournit, quelle a été la part de l'influence italienne sur notre langue, du moins à l'époque où il nous amène.
Considérant le français dans son propre fonds, Estienne met au jour les facultés de la dérivation, et il énumère les sources vives du lexique : mots de l'ancien français dont il est encore permis de tirer parti, dialectes avec leurs éléments assimilables, proverbes curieux par les locutions métaphoriques, dont- les uns sont sans doute oubliés, mais dont les autres vivent encore sous une forme plus ou moins rajeunie, et sont, comme les mots dialectaux, un lien entre l'ancienne langue et la nouvelle. Viennent ensuite les termes techniques des arts et métiers et le trésor inestimable de la langue populaire,
EnGn, de peur de nous égarer au milieu de ces richesses de provenance si diverse, Estienne nous indique où se parle le bon et pur français, et par quel principe il faut régler l'usage quand il est incertain ou contradictoire. Ce « programme » de recherches ressort clairement de tout ce qu'Estienne a écrit. Il ne se borne pas à dresser le catalogue des richesses de la langue, il les évalue et il en règle l'emploi. Il conclut par une doctrine sur l'usage qui est formelle.
Si au point de vue où nous restons places avec Estienne, c'est le lexique dans ses grands aspects qui doit nous occuper plus que la syntaxe, et les théories plus que le détail des règles, notre plan ne nous interdit pas cependant de recueillir les faits de syntaxe dont nous aurons besoin, soit pour faire comprendre cette même doctrine sur l'usage de la langue, soit pour mesurer plus exactement l'étendue de l'une des influences qui agissaient alors sur le français, par exemple Titalianisme. Au reste nous apprécierons dans un dernier chapitre l'essai de grammaire pratique qui se trouve à la fois dans la Conformité et dans les Hypomneses. Il nous a paru qu'il y aurait intérêt à rapprocher des observa-
238 II. EST1RNNE r.RAMMAIRIRN FRANÇAIS
lions de notre auteur l'emploi qu*il a fait lui-même de la langue en écrivant. Peut-être surprendrons-nous entre sa doctrine et son propre style plus d'une contradiction. On sent toutefois qu'Estienne pesait ses mots. Dans V Apologie pour Hérodote^ alors qu'il est entraîné par son humeur et qu'il laisse « Tesprit s'égayer en la licence ^ », une parenthèse, une compression soulignée viennent nous avertir que le grammairien n'est pas loin.
A quelle date rapporterons-nous la partie proprement historique des recherches de Henri Estienne ? 11 est vrai qu'il prend lui-même ses points de comparaison dans des périodes assez éloignées : par exemple, il cite Marot et Desportes. Mais ne perdons pas de vue que les exemples antérieurs qu'il allègue, il les oppose précisément « au désordre et à l'abus qui est aujourd'hui en l'usage de la langue françoise ' » . Les nouveautés de langage qu 'il repousse sont comprises entre 1565 et 1579'^. Sa critique de la Pléiade nousfaitméme remonter plus haut, jusqu'au règne de Henri II ; et d'autre part Ronsard qui a été tout autant le poète de Charles IX, achève son œuvre sous Henri III. Il serait donc vain de vouloir nous enfermer dans une période par trop courte que dépasserait révolution naturellement lente des faits. Disons que le centre de cette étude sur la langue, d'après Estienne, c'est la seconde moitié du xvi*^ siècle, et, plus particulièrement pour les néologismes, les règnes de Charles IX et de Henri III.
1. Comme le dira Régnier à propos du libre choix des mots. Sat., IX.