Corneille, Nicoraède, IV
272 U. ESTIENNE GRAMMAIRIBN FRANÇAIS
(comme il dit), le latin vulgaire (comme nous disons) a développé des sens inconnus du latin classique, en ayant recours à la métaphore ; ces sens, une fois passés en français (ou d'abord en roman) ont perdu plus ou moine vite leur valeur métaphorique ; ils ne se sont maintenus dans la langue moderne, qu'en dépouillant leur forme concrète et sensible, en devenant, sans le secours de Timage, le signe pur et simple d'une idée abstraite ^
C'est même parce qu'il a trop méconnu pour quelques-uns de ces sens abstraits leur formation latine quand il la reconnaissait pour d'autres, que Henri Estienne, si près de la vérité dans son traité de la Latinité suspecte ^ arrive dans sa Précellence à d'étranges conclusions; mais n'est-ce pas surtout que le souci d'abaisser l'italien et de le rendre tributaire du français lui fait perdre la vue claire des faits ?
« Qui est celuy, auquel oyant dire Ella v attende in casa «oa, il ne vienne incontinent en mémoire que attendere est un verbe latin ? et toutesfois, quand il considérera combien est différente la signification du latin attenderCy pour estre attentifs et de l'italien attendere^ pour exspectare^ ne faudra-t-il pas qu'il confesse que la langue italienne a suivi Valtendre des François et non V attendere des Latins?...^ » — C'est encore ici un sens propre au latin vulgaire, et qui a passé simultanément dans les deux langues romanes ! La transition du sens de être attentif (attendere aninium) à s'attendre à une chose, ou attendre a ne chose ou une per^ sonne est toute naturelle. Le sens premier du latin : tendre son esprit^ a été maintenu seul dans les dérivés ^ attention , attentif et dans la locution : attendu que. Quant à Titalien, il a retenu, comme le remarque aussi Estienne, et il garde encore l'emploi latin de attendere pour stare attento* : « E perd nonattese mia dimanda^ ».
Par le même paralogisme, Estienne tire l'italien fallire du français /ki/- /îr, sous prétexte que le sens de fallere est tout autre, et que les Italiens « disent aussi fallo pour exprimer ce que nous disons faute^ ». Ici encore, le mot a passé, par une transition insensible, du sens de tromper à celui de manquer, u Ja por morir ne vos en faldrat uns ''. »
i. Cf. ad'capiare : acheter; peMare, penêer; in-viare, envoyer; etc. et voyez plus loin la famille métaphorique de testa et de caput.