LE LANGAGE SCIENTIFIQUE
Il faut avouer que les bévues des ignorants ou des demi-savants ont parfois imposé à la langue des expressions bizarres : Estienne accorde qu^un accès de fièvre peut se rendre en bon latin par accessus febris ; mais il reprend ceux qui disent ime fièvre exquise^ selon ces médecins qui traduisent par febrim exquisitam FàxpiôiJ xupeTov des Grecs. L^expression est aussi « inepte » en français qu'en latin ^ ; elle est dans Paré : « les fièvres tierces exquises cessent pour le plus au septième accès ^. » Voilà, si nous en croyons Estienne, un barbarisme amené par Tinfluence du grec, et qui est devenu français.
Les reproches qu^Estienne adresse « à plusieurs se disans méde* cins » ne l'empêchent pas de rendre justice aux grands progrès que la médecine a faits de son temps ; il reconnaît que les ténèbres des siècles précédents se sont « changées en belle clarté^ ». Et sans doute il accorde trop à Térudition, pas assez à Fobservation ; il croit sérieusement que la science médicale se trouve toute faite dans les Grecs, qu'il suffit aux médecins de l'aller puiser » à ces claires fontaines », et d'entendre sans truchement « ceux par lesquels ils doivent être enseignez », « les plus competans juges qui ayent jamais esté, à-sçavoir Hippocrat et Galien. » Ambroise Paré a mieux lait que de traduire les Grecs ! — Nous ne devons pas moins tenir compte à Henri Estienne de ses protestations contre l'ignorance de ceux « qui ne veulent sçavoir ni quell' est la fabrique et structure du corps, ni aussi quell' est la matière de laquelle sont composez les remèdes qu'ils ordonnent pour iceluy, mais laissent la charge de l'un à ceux qu'ils appellent anatomistes^ la charge de l'autre à ceux (px ils nomïïieuisimplicisiesoxx herboristes^.» « Desjà anciennement on trouvoit estrange de séparer la chirurgie de la médecine, (veu que le chirui^ien, proprement et selon Tétymologie du mot, n'est autre chose qu'un médecin qui besongne de la main^. » Estienne n'est point partisan de cette division des capacités. Quoi qu*il en soit, il présente sur les rapports étroits du langage et de la science des observations justes. Quand on ignore les mots, il est à craindre qu'on n'ignore aussi les choses qu'ils signifient. « Ceux qui sont barbares es termes de la médecine, l'exercent aussi barbarement ^. »
1. Lstt. sDsp., p. 97. « Il lui souvient aussi d'excès de fièvre. » (Dial., I, 199.)
2. « Fièvre dont les accès sont parfaitement ré^çuliers », ajoute Littrë.