‹ Henri Estienne et son œuvre françaiseChapitre 370 sur 533 · Conformât · texte numérisé non relu

Conformât

9. DiaLy II, 77; mêmes formules dans Belleforest, EpUires^ préface.

10. Conform.s 42. « Portare alcuno vale prote^r^çerlo ; favorirlo. « (Crusca.) 8u/iporler au sens de favoriser a d'ailleurs été français, depuis Communes jusqu'à Molière i V. Lit),

11. DiaL, I, 186. Captiver est un mot du xvi* siècle qui a pu être attiré par Imitai. caitivare. Même expression dans Alberti, mais sans exemple.

356 II. KSTIK>MC GHAMMAIUIKN FHA>gAIS

Si tous ces mots sont français et relativement anciens^ il semble quils aient servi k traduire ici encore des formules essentiellement italiennes. '

Cette catégorie des mots abstraits comprend approximativement chez notre auteur 113 moti«, dont 5( sont restés français; à ceux que nous avons cités, ajoutons : accoster [llyp.y 87) ; à F improviste iDistL^ If, 273, et Conform,^ 2'2) ; leste (Dial,, 1, 116); forfant et forfanterie (I, 108) \ poltron (I, \m. Cf. ApoL, 1, 366, et Vol. Je Lyon, 352); superchérie (Dial., 1, 101. Apol,, I, 359\ et parmi les termes influencés : manquement pour défaut (Conform., 2*2, et Z>i<t/., I, 127^; il importe [Hyp.,l\{).

Résumé de la doctrine de H. Estienne sur l'emploi des mots nouveaux et particulièrement des italianismes. — Les proscriptions qu'il édicté étaient faites pour gùncr la liberté des écrivains et empêcher le renouvellement nécessaire de la langue. — Les concessions qu'il a cependant faites sont plus imi)ortantes qu'il ne le croyait. — La dérivation française appliquée aux mots italiens; nouveaux suffixes fournis parTitalien. — Action parallèle mais moins importante encore au xvi® siècle de l'espagnol. — Quel a été le résultat de la satire des Dialogues.

En regard de cette histoire, plaçons maintenant la doctrine de notre grammairien. Cinq ou six mots de guerre, une dizaine de péjoratifs, voilà tout ce qu*Estienne concède à Titalianisme. Les autres mots , et spécialement les termes abstraits , comme « risque, réussir », il les proscrit rigoureusement : « Je ne vous accorderois jamais qu*ils soyent nécessaires*. » Et cependant risque et réussir étaient déjà « naturalisés » au temps d'Estienne Pasquicr : qui donc aujourd'hui, en dehors des philologues, y soupçonnerait Torigine étrangère? Quel écrivain ne regretterait pas la perte d*un mot comme caprice et de son dérivé capricieux"! Les équivalents qu*Estienne met à leur place, nous consoleraient d'autant moins que précisément ce sont de faux équivalents : chacun d'eux exprime une idée nette, mais différente.

Mais notre intention n'est pas d'accabler Henri Estienne, au nom des trois siècles d'histoire qui nous séparent de lui. Aussi bien

1. DiaL, l, 176. Déjà dans sa préface de la Conformité, il déclarait ces mois) « empruntés sans aucune nécessité Âdes voisins plus povres que nous, seulement pour conlcnler nostre esprit convoilcux de nouveauté. »» {Conform., 31.)

CONCLUSION SUK l'lNFLUENCE ITALIKNNK 337

rintéréi véritable de cette question des uéologismes n'est pas dans une constatation faite après coup. « Je ne trouve pas souventes fois les mots français si bastans pour exprimer mes concets ^ », dit Philausone dans son jargon. Mais si nous mettons à part la niaiserie des gens dont la seule inquiétude est de suivre la mode, remarquons cependant que c'est là que git le débat entre ceux qui accueillent les néologismes et ceux qui les repoussent.

A des choses nouvelles il faut des mots nouveaux : Estienne Tadmettait lui-même ^, et sur ce point Tunanimité est à peu près complète. On peut seulement soutenir que pour désigner ces choses, par exemple les découvertes de la science, les inventions deTindustrie, les procédés de Tart, il n'est pas absolument nécessaire de s adresser à une langue étrangère. Pourquoi ne pas faire appel tout d*abord aux ressources mêmes de sa propre langue, aux procédés de dérivation dont elle dispose? Quelle nécessité d'emprunter à ritalie, comme nous l'avons fait, et surtout après le xvi* siècle, tous nos termes de musique ou d'architecture? à l'Angleterre le langage du commerce, de l'industrie et des u sports » ? Nous avions pris au latin et au grec notre vocabulaire scientifique. Ces deux langues ne pouvaient-elles du moins nous rendre des services encore plus larges et répondre à tous nos besoins ? Si elles ne lont pas fait et si nous les avons négligées, sauf pour la technologie de certaines sciences abstraites et de quelques autres comme la médecine, c'est que leur tort était précisément d'être « savantes » ou pour tout dire d'être mortes. Mais l'avantage que les langues vivantes possédaient sur le grec et sur le latin, le franc^ais l'avait également : il est permis de regretter avec Henri Estienne qu'il n'ait pas su développer avec plus de décision ses facultés naturelles. Alors surtout qu'il s'agissait d'exprimer les sensations, les émotions el les idées qui sont le fonds de la vie morale, était-il opportun de recourir à un vocabulaire étranger qui trop souvent restait étrange ? Et ne valait-il pas mieux, s'adressant à tous, parler la langue de

1. Dinl.y I, 50. « S'il est licite d'iisor de ce mol après vous », dit à sou tour Celtophilp. Le Dici. gén. qui tronque la citation a donc eu tort de dire que II. Kstienne u cherché à franciser le mot italien, h Les pensers, les concepts et les desseins du pape •» (Belleforest, ÉpUreSj p. 13). Le français avait tii*é concept du latin scholastique .\v« dans le Dici. gén.). Le pluriel concelti n'apparatt qu'au xviii* s. (v. Litti*ë, avec le sens de pensées recherchées, pointes de bel esprit qu'avait pris aussi Titalien conr^lfo, surtout au pluriel.

}. Il n*csl pas nécessaire u de forger dos mots nouveaux, sinon que quelque nouvelle chose se présentas!. » ^Prêcell., 173.'

tous? Montaigne lui-même, cependant moins timide qu'Estienne, blâmait ces écrivains « assez hardis et dédaigneux pour ne suyvre pas la route commune », et il démêlait que « leur misérable affectation (Festrangeté » ne provenait que « faute d'invention et de discrétion » : « pourveu qu'ils se gorgiasent ' en la nouvelleté, il ne leur chaut de Tefficace ; pour saisir un mot nouveau, ils quittent l'ordinaire, souvent plus fort et plus nerveux*. »

Il est cependant permis de penser que la doctrine de Henri Estienne, telle qu'il l'a formulée à plusieurs reprises, n'accordait pas assez à la liberté de Técrivain, en même temps qu'elle s'opposait au renouvellement nécessaire de la langue. Car enfin, Henri Estienne nous parle sans cesse des richesses du français ; mais le signe le plus certain de la richesse, c'est la faculté qu'on a d'acquérir, et non pas seulement de vivre sur son revenu. Ce qu'Estienne n'a pas assez vu, c'est que les langues sont en un état de mouvement et de a devenir » continuel; disons plus, c'est le changement qui est leur vie. Qu'importe après tout qu'une langue s'incorpore des éléments étrangers, si elle réussit à les faire siens, et si elle en tire une vigueur nouvelle?

La doctrine d'Estienne sur les néologismes est tellement étroite qu'elle le gêne, lui, tout le premier, quand il écrit. Il se voit obligé d'user, à son tour, de mots nouveaux ; et s'il est loin d'italianiser autant qu'un Brantôme, il tombe cependant quelquefois dans le goût du jour, il donne dans les mots à la mode, voire dans les mots venus de l'Italie^. Il est vrai qu'il s'en aperçoit le plus souvent et ((u'il s'en excuse ! et aussitôt il essaye de corriger ce que son opposition a de systématique et d'exclusif. Dans V Apologie ^^ il avoue (|u'il a usé lui-même « d'aucuns mots nouveaux en ce li^Te, mais c'a (»sto où les vieils défailloyent, et puis ils sont tels qu'on voit bien (juo je les ay forgés à plaisir, pour parler ridiculement des choses ridicules. » Soit ! mais en tout cas il a recours à la dérivation grocc|uo ou latine : « je vous pardonnerois plus volontiers, dit-il, l'oscorchement de cent mots grecs que de cinq italiens, et là princi-

t, Ih ft>nl les tiers, ils se rengorgent ; on nommait gorgÎM une sorte de fraise ou tour do goiyc. V. Hnbelais , lexique de Moland).

Page 1