NOUVEAU SÉJOUR A PARIS
deux mêmes années qui certainement ont été faites et surveillées par lui. Elles ne sont d'ailleurs qu'au nombre de quatre ^ ; autant dire que les presses d'Estienne ne marchaient plus! Cet arrêt était dû d'abord à la gêne pécuniaire où il se trouvait : la dette du Thésaurus grec, les amendes et les saisies d'exemplaires avaient épuisé ses ressources; ensuite aux absences de plus en plus fréquentes cjui étaient la conséquence de ces diflicultés et de ces embarras. Il voyageait pour quêter de l'argent auprès des riches et des puissants *.
Vers la fin de janvier 1384, il quitte sa demeure pour revenir à Paris et se montrer à Henri III qui l'avait peut-être oublié. Cette date est fixée par une autre lettre à Crato ^, écrite de Paris, au mois de septembre de cette année. Dans une lettre précédente, perdue pour nous, il lui avait longuement parlé « de l'état déplorable de nos affaires en France » *. Rappelons l'expédition désastreuse du duc d'Anjou aux Pays-Bas. La mort du prince (au mois de juin 1584), en ouvrant la question de succession au trône, allait réveiller les passions de la Ligue et l'ambition des Guises. Bien que le mouvement fût d'abord surtout politique, la paix religieuse n'en était pas moins menacée. Mais ces craintes n'empêchaient pas encore H. Estienne de trouvera Paris une liberté d'esprit suiRsante pour reprendre ses travaux scientifiques, et il s'en ouvrait à ses correspondants, à Crato, à Joseph Scaliger^. S'il ne publia rien dans cette année 15K4, il fit paraître au mois de mars de Tannée suivante ; les Xulis Atiiques d'Aulu-Gelle avec ses Nuits Parisiennes^
1. Dont le livre des Hypomneses; v. Rcnouard, Ann,, p. 1(9. Au reslc, nous avons nm^taté que les livres publiés par II. Kstienne à Paris portent sur le titre la mention ciKprc»ic P^trisut, mais non ercndehat Henricas Stephnnns, ou apud Henricum Slepfuknam^ indications qui dési)çnent les livres sortis des presses d'Kstienne, c'est-A-dirc publiés à Genève.
J. V. Pasêow, lettre XXVI (!•' sept. 1383 ; les libcralilcs que II. Estienne avait reloues de Iluldrich Kugper lui furent supprimées par ses héritiers iv. Ken., .Inn., p. 381 et 382. et les lettres à Crato, ftassim^.
3. Renouard n'avait jeté sur cette coiTespondance latine qu'un re^^ard distrait. Sa biofrraphie d'Estienne est pour cette période très confuse et incertaine. Nous sommes aiTivé à préciser les dates les plus importantes des deux séjours d'Kstienne A la cour de France. V. Pasêow, lettre XXV, 10 septembre 1Ô8S : « fieri tamen p*)tcst ut scripserîs qu«i* domuni nieam pervenerint sed nonantc mcuni discfssum, qui fuit anteseptcm menses. »
4. V, sa Ictti*e du !•' avril « à Paris » : /'tit.fotr, n" XVIII. I^ lettre peixluc pour nous avait pu Tètrc aussi pour (Zralo.
b. V. la lettre A Crato du mois de septembre ir>Bi citée plus haut et la lettre A Joseph Scali(çer où il le consulte sur une édition d'Aristote qu'il prépare : datée de }*^nst 38 juillet 1584 réimprimée par Fcu^ère, Essai, p. 3 il).
64 HISTOIRE DE l'œuvre FRANÇAISE
et rédilion de Macrobe avec les notes de Louis Carrion^ En tête de TAulu-Gelle paraissait la lettre de Henri Estienne à son fils Paul, lettre où il avait mis toute son âme et beaucoup de cœur. Nous y reviendrons plus loin.
Depuis un an, Estienne vivait donc à Paris, partageant son temps entre la cour et des occupations plus studieuses. Henri III, qui présidait encore son Académie, témoignait toujours de la bienveillance à Tauteur de la Précellence. Mais Torage allait éclatef : déjà Guise avait conclu avec Philippe II le traité de Joinville-. I^a succession des Valois était offerte au cardinal de Bourbon. Le 31 mars i 585, la Ligue publiait son manifeste et les Guises soulevaient les provinces^. Le traité de Nemours que Henri III se décida vite à leur accorder, proclamait Tinterdiction du culte réformé dans tout le royaume ^.
Henri Estienne n'avait plus qu'un seul parti à prendre, c'était de s'en retourner à Genève. Il tenta du moins de ne pas s'en aller les mains vides et de se faire payer une dette ancienne. Mais laissons la parole à l'Estoile qui, dans son journal, fixe la date de ce départ, et c'est aussi celle de la fameuse scène avec le trésorier, qu'Estienne a racontée dans sa Monitrix Musa : « En ce temps [fin juillet 1585], Henri Estienne estant venu de Genève à Paris, et le Roy lui aiant donné mil escus ^ pour le livre qu'il avait fait De la Préexcellence du langage français ^ il y eust ung trésorier qui, en voiant son brevet expédié, lui en voulust donner six cens escus tout comptant, lesquels il refusa, lui en offrant cinquante escus^. De quoi ledit trésorier se moquant, lui dit qu'il voiait bien qu'il ne sçavoit ce que c'estoit que finances, et le laissa là, après lui avoir dit qu'il reviendrait encores à l'offre qu'on lui avoit faite, mais
qu'il ne la retrouveroit pas : comme il advinst Après avoir bien
tracassé et offert plus de la moitié pour avoir l'autre, il perdit le tout et n'en eust rien, le bruit de la guerre contre ceux de la religion courant partout, et lui, estant forcé, à cause de Tédit, de reprendre le chemin de son pays '^. »
1. Sur les notes que Carrion avaient promises à Estienne pour TAulu-Gellc, et dont il ne lui remit qu'une partie, v. Renouard, Ann., p. 150. La lettre A d'Elbenc dont nous avons parle plus haut, est datée : XIII Cal. apr. ; la lettre à Paul Estienne : X (!Ial. apr. ; la dédicace du Macrobe À Jacques Danès : XI Cal. april.