Henri-Frédéric Amiel
En janvier 1870, l'auteur de cette notice venait de passer quelques années à Vienne ; elle en rapportait un cahier de poésies écrites pendant les loisirs de ce séjour, et que ses amis d'Autriche.avaient trouvées excellentes. Quoiqu'on n'en appelle pas volontiers du jugement de ceux qui nous louent et qu'on ne doute guère de leur goût ni de leur esprit, elle pensa que des étrangers, si familiers qu'ils tussent avec notre langue, n'étaient peut-être pas des arbitres infaillibles en matière de vers français, et avant de risquer la publication des siens, désira les soumettre à l'appréciation de quelque critique plus compétent et moins prévenu. M. Petit-Senn était le doyen des poètes genevois, elle s'adi-essa à lui; mais malade et bien près de sa tin, il ne lisait plus rien et il conseilla à l'écolière en rimes de re-
courir au professeur Amiel. C'est ce qu'elle fit; elle envoya son manuscrit avec une lettre, et dès le lendemain elle recevait une gracieuse épître commençant ainsi :
Au tort que l'on partage aisément l'on pardonne, Je vais, je crois, répondre en vers.
Mademoiselle, à ce travers.
Tenté par vous, je m'abandonne :
Une corde en repos près d'une autre résonne ;
A minuit, quand on sort du théâtre, on fredonne.
Et je sors à l'instant de vos jeunes concerts.
Suivait une critique très judicieuse des poésies envoyées, avec quelques éloges et un conseil à l'auteur de travailler beaucoup et sérieusement, avant d'affronter l'aventure de la publicité.
Une entrevue eut lieu bientôt après. Peu d'hommes savaient être aussi aimables que M. Amiel quand il le voulait, et il le voulait toujours ; celle qui écrit ces lignes fut complètement sous le charme de la grâce de ses manières, du mélange d'enjouement et de sérieux de sa conversation et de cette courtoisie qui n'était que la forme visible •Tune parfaite bonté.
Il offrit des livres et des conseils; les uns et les autres furent acceptés avec gratitude : ce fut une occasion de se revoir.
L'éminent professeur n'était déjà plus jeune; celle qui s'était adressée h lui l'était encore et le paraissait davantage. Cette diftercnce d'âge fit que la relation qui s'établit entre eux fut tout naturellement celle d'un maître et d'une élève, d'un oncle et d'une nièce. M. Amiel engagea son écolière à prendre un pseudonyme pour publier ses essais ; il lui en choisit un, et depuis ce jour il l'appela filleule et elle le nomma parrain.
Cette liaison, de bienveillance d'un côté, de reconnaissance de l'autre, devint de plus en plus étroite. Le voisinage aidant, on se vit tous les jours. Le professeur prit l'habitude de passer ses après-midi chez son élève et la mère de celle-ci; il finit par devenir le pensionnaire de ces dames ; ce fut chez elles qu'il passa les deux dernières années de sa vie; ce furent elles qui lui fermèrent les yeux.
A ses souvenirs personnels, l'auteur de cette esquisse a ajouté de nombreux renseignements i-ecueiUis auprès des amis d'enfance et de jeunesse du poète penseur, et c'est, encouragée par eux et
pour obéir à uu vœu de celui qui u'est plus, qu'elle s'est décidée à prendre la plume.
Puisse, en attendant la biographie étendue et complète que préparent sans doute les dépositaires des papiers de Frédéric Amiel, cet humble travail donner quelque idée d'un homme peu connu pendant sa vie, et que la tombe a tout à coup rendu célèbre, comme pour donner une confirmation sérieuse à ce mot piquant d'un spirituel poète :
Tu n'as qu'un seul moyen d'avoir raison, sois mort.
A notre époque surtout scientilique où l'on pose toujours la question d'origine, oti l'on cherche dans les racines de la plante la raison d'être du fruit ou de la fleur, ce qu'on demandera tout d'abord, c'est quelle était la famille de Henri-Frédéric Amiel.
Sans remontei- plus haut, nous trouvons au XVII""" siècle les Amiel établis h Castres (en Languedoc) et faisant le commerce de la bonneterie. Ils suivaient la religion réformée.
La révocation de l'édit de Nantes les chasse de leur patrie; ils se réfugient en Suisse, s'établissent d'abord à Neuchâtel, puis dans le pays de Vaud et
oiitiii à Genève dont Sanuiel Amiel, grand-père de celui qui nous occupe, obtient la bourgeoisie en
Quand on avait le goût du travail, il fallait avoir bien du malheur pour ue pas arriver au moins à l'aisance dans la Genève d'alors, où la vie n'était guère coûteuse, oîi la plus grande simplicité régnait dans les habitudes, où l'on n'était jamais entraîné à la pvodigaMté ^oiiY faire comm^les autres, })uisque les autres, y compris les très riches, donnaient l'exemple de la plus stricte économie. Toutes ces familles de commerçants ressemblaient à des clans de fourmis, travaillant sans relâche pour emplir leurs greniers; mais c'étaient des fourmis compatissantes, toujours prêtes à venir en aide aux malheureux, même à ceux qui l'étaient par leur faute, même aux cigales qui avaient trop chanté. Si l'épargne était un des luxes de Genève, la charité eu était un autre et non le moins grand. Quant à la grâce, à l'élégance de la vie, on n'y donnait rien ; on n'avait pas le temps, on n'y tenait pas, et peut-être même cela eût-il paru à ces austères protestants comme une sorte de retour aux corniptions de la Renaissance. Mais plutôt on n'y songeait point, absorbé qu'on était par la besogne quotidienne. Ce labeur persévérant, sans relâche et sans trêve, allait enrichir toute cette bourgeoisie et per-
mettre aux tils de ces marchands de cultiver à loisir les sciences, les lettres, les arts, et d'être à leur choix des peintres, des savants, des philosophes ou des poètes.
Samuel Amiel était un homme de tête, énergique et laborieux, qui devint octogénaire et conserva jusqu'à la fin de sa vie toute son activité. Il avait fondé une maison d'horlogeiie, tandis que sa femme, une dauphinoise' qui ne le lui cédait guère eu courage et en savoir-faire, ouvrait de son côté un magasin d'épicerie et de droguerie. Les deux maisons marchèrent à souhait ; la seconde tinit même par avoir une telle importance que Samuel en prit la direction et y associa ses fils aînés Henri et Frédéric, tandis que Jacques, le troisième, continuait seul le commerce des montres.
Le digne couple avait commencé presque avec rien ; en 1821, à la mort de Samuel, les héritiers se trouvèrent à la tète d'une centaine de mille francs amassés en moins de trente années.
Les tils continuèrent les deux maisons.
Henri, l'aîné, de beaucoup le plus capable, avec autant d'activité que son père, portait plus loin le génie du commerce. Il avait le coup d'oeil sûr, la
' Marie Foriel, fille d'un marchand de drap de lîomans.
décision prompte, et l'hésitation lui était inconnue. Sévèrement économe, mais bon et serviable, il savait être généreux à l'occasion. Cordial et sincère, un peu de violence était la rançon de ses qualités ; mais s'il était prompt à l'emportement il l'était aussi au repentir; il savait reconnaître ses torts, s'accuser, demander pardon, en sorte que ses colères ne gâtaient pas grand'chose et qu'on ne l'en aimait peut-être que davantage.
De santé parfaite et d'humeur joviale, si l'on était triste ou malade autour de lui, il s'en étonnait, s'en affligeait, disait, suivant le cas, de bonnes paroles ou faisait venir le médecin, mais il entendait que par reconnaissance ou fût guéri à l'heure même, et s'il n'en était pas ainsi, pour un peu il s'imaginait que les gens y mettaient delà méchanceté. Attendre lui était insupportable; il voulait tout de suite. « C'était une nature napoléonienne, » disait son fils.
Chose singulière, cet homme emporté poussait l'amour du détail jusqu'à la minutie. Il inscrivait tout ce qui concernait son ménage, jusqu'à la dentelle d'un bonnet de baptême et à la bonne-main donnée à une nourrice. Il écrivait son journal, journal de faits, non de pensées ; il notait la figure matérielle des choses dont plus tard son fils noterait l'âme. Au fond c'était la même faculté à laquelle
la différence de culture a donné des applications diverses.
La femme qu'il avait épousée, Caroline Brandt, fille d'un horloger neuchâtelois, mécanicien et inventeur, avait par sa mère, une Zimmermann, du sang bernois dans les veines. Nature intelligente et tine, cultivée, jolie, gracieuse et d'une douceur qui charmait, c'était bien la compagne qu'il fallait à l'impétueux Henri. En 1819, dans un voyage d'affaires à Neuchâtel, il n'avait fait que l'entrevoir et s'en était épris ; la retrouvant l'année suivante orpheline et ruinée, il n'avait pas hésité à lui offrir son nom.
De cette union, aussi rapidement conclue qu'un mariage de comédie, il y eut six enfants '. L'aîné, un garçon, vint au monde le 27 septembre 1821 à dix heures du matin. Il fut baptisé le 13 octobre suivant. On le nomma Henri comme son père et Frédéric comme le plus âgé de ses oncles.
Frédéric Amiel, ou plutôt Fritz, comme on l'appela pour le distinguer de son oncle, était — les notes de son père nous l'apprennent — un gros bébé qui ne fit aucune façon pour se nourrir, qui eut ses dents de bonne heure, parla vite, marcha
* Trois moururent en bas âge, il en reste encore deux : Mesdames Fanny*** et Laure S***.
vite, et fut bien portant pendant les trois premières années de sa vie. Il eut le croup à quatre ans et fut, sur vingt-neuf enfants atteints à la fois de ce mal, le seul qui réchappa.
Le docteur Gosse (le philhellène) qui le soignait, le jugeant perdu essaya d'un vrai remède de Peaux- Rouges : il le fit envelopper de couvertures solidement maintenues et dirigea des jets de vapeur sur le petit corps. Les efforts de l'enfant pour échapper à ce supplice firent rompre les membranes qui l'étouffaient. Il fut sauvé.
Le professeur Amiel se rappelait parfaitement ce jour terrible, le 27 septembre 1825, précisément son jour de naissance, où l'on pouvait bien dire qu'il avait reçu la vie une seconde fois ; il se souvenait aussi que sa mère, tant qu'elle vécut, lui faisait ajouter à ses prières une prière pour le docteur Gosse.
Cette même année, il fut mis à l'école lancastérienne oii il apprit à lire et à écrire au sable. Quand il eut six ans, on l'envoya chez un maître qui prétendait enseigner la calligraphie en quelques semaines au moyen d'une méthode de son invention. Cette méthode réussit peu avec le petit Fritz, et son père, toujours impatient, le fit entrer au collège avant qu'il sût écrire assez pour faire ses devoirs. Sa mère lui vint en aide dans le commence-
ment, mais bientôt, comme il avait beaucoup (l'application et de bonne volonté, il put s'en tirer tout seul.
Il était heureux auprès de cette bonne et charmante maman qui avait un faible pour son premierné et l'enveloppait d'une tendresse caressante pour le dédommager des brusqueries de son père ; mais il ne devait pas la conserver longtemps : cette aimable femme avait la poitrine atteinte ; elle mourut en 1832, quand sou fils avait à peine onze ans.
Le désespoir du mari fut violent, mais de courte durée, comme il arrive chez les êtres impétueux. D'ailleurs n'est pas inconsolable qui veut; la douleur demande à être cultivée, entretenue; il y faut du temps, c'est un luxe qui n'est pas à la portée de chacun. Pris dansl 'engrenage des affaires on n'a guère le loisir de pleurer. Le veuf avait à continuer son négoce, à organiser son ménage. D'abord il essaya d'une gouvernante, mais cela ne put aller, et il mit ses deux petites filles, Fanny et Laure, en pension à Neuchâtel, chez une cousine de leur mère, ne gardant que Fritz à cause du collège. Le désir de revoir tous ses enfants autour de lui, do reconstituer son foyer le faisait songer à un second mariage, quand la mort l'emporta brusquement, le 29 octobre 1834, vingt-deux mois après sa femme.
La perte de ses parents n'assombrit poiut Frit^
outre mesure. Il fut vivement touché, mais se consola vite. Toute sa vie il eut la facilité de l'oubli. Cette grande mobilité d'impression, cette extrême élasticité d'esprit qui lui permettait de souffler sur les choses pénibles, don précieux qui compensait une sensibilité très vive, devait, on le comprend, sécher sans trop de peine les larmes d'un enfant si jeune. Mais toujours il conserva un souvenir tendre et religieux de sa mère. « Je crois, disait-il deux ans avant sa mort, que si mon père avait vécu, j'aurais eu beaucoup à souffrir de lui, mais Dieu aurait dû me laisser ma mère. Combien ma vie eût été différente! »
Frédéric Amiel fut nommé tuteur des enfants de son frère; c'était un digne et excellent homme, et les intérêts des orphelins ne pouvaient être en de meilleures mains ; il avait eu une sorte de culte pour sa belle-sœur et ressentait une grande tendresse pour les trois enfants qu'elle avait laissés. Jusquelà célibataire, il épousa pour leur donner une mère, l'amie dévouée de Caroline Amiel, M""° veuve Custot, celle-là même à qui son frère avait déjà songé pour lui donner la place de la chère défunte. C'était une femme de sens et de cœur, vive, gaie et qui chérissait, à l'égal des siens, les enfants de sa pauvre amie. Elle avait de son premier mariage deux aimables petites filles qui étaient enchantées
que leur ami Fritz fût devenu leur frère, et qui ne lui marchandaient pas les caresses. Il était seul à être gâté par elles, car diverses raisons avaient fait envoyer ses deux sœurs au pensionnat morave de Montrai rail (canton de Neuchâtel).
De sa treizième à sa vingtième année il habita donc chez son oncle, très aimé de celui-ci, très heureux entre sa tante et ses cousines. Il trouvait encore un frère et une sœur dans les deux enfants de son oncle Jacques, natures aimantes s'il en fut; d'autres cousines très intelligentes, les demoiselles Cavagnari ' , complétaient le cercle de famille que venait agrandir les jeunes amis des uns et des autres. Il ne manqua donc h l'orphelin ni l'intimité du foyer, ni les amitiés de son âge; la légende d'une enfance malheui-euse tombe tout de suite à l'examen des faits. Peu d'enfants, au contraire, même parmi ceux qui conservent leurs parents, sont aussi aimés, aussi entourés; son malheur fut bien plutôt de n'avoir pas été un peu contrarié, de n'avoir guère connu la discipline ni la règle, d'avoir à peine su ce que c'est qu'obéir, bref d'avoir été son maître trop tôt. Élevé de la sorte, la condition exceptionnelle où il
' L'une d'elle, Aniénaïde, fut pendant dix-sept ans la directi'ice de l'Arsakion (école supérieure d'Athènes).
se trouvait lui pamt l'état normal, et il regarda la liberté absolue, sans contrôle, comme le premier des biens. Il fut fâcheux aussi qu'il ne se trouvât pas dans ses alentours une intelligence capable de le dominer. Ses excellents parents, tous gens de négoce, pouvaient bien aimer, mais non comprendre cet enfant déjà attiré par l'idée; il eût fallu à ce jeune Télémaque un Mentor exceptionnel: Minerve elle-même n'eût pas été trop sage. Ce qui rend si difficile l'éducation des enfants trop richement doués, des enfants de génie, c'est qu'il faudi-ait d'autres génies pour les élever.
Mais personne alors ne se doutait que le petit Fritz fût un enfant de génie ; il continuait son collège, travaillant bien, obtenant par-ci par-là quelques prix, toutefois sans grand éclat. Il y avait dans sa volée, pour employer un joli mot genevois qui mériterait de devenir français, plusieurs élèves qui annonçaient autant et même plus que lui ; mais il y en avait peu dont l'extérieur fût plus agréable. Il avait le teint délicat, les cheveux bouclés, de grands yeux bruns, caressants et doux à l'ordinaire, souvent pleins de pensée et quelquefois pétillants de malice. Mince et gracieux dans sa petite taille avec des mains fines et de petits pieds, vif dans ses mouvements, il était renommé pour son agilité et son adi-esse. Point biniyant, point tapa-
geur, élève docile, geutil camarade, il était plus réservé que les autres, se donnant moins vite et moins complètement. Gai et sérieux tour h tour, un peu inégal comme les natures nerveuses, tantôt il recherchait ses petits compagnons, tantôt il s'en isolait; mais dans ses jours de sociabiUté et de badinage il prenait toujours garde de ne pas compromettre son esprit, et ne disait jamais aucune de ces bonnes grosses absurdités qui font rire les écoliers de si grand cœur. Il avait horreur de tout ce qui est bas ou grossier, ou seulement vulgaire, et déjà recherché dans son langage il avait des expressions qui étonnaient parfois.
Un jour un élève de la campagne arriva au collège avec un gilet très voyant :
— Comme tu es fjrandiose\ lui dit Fritz.
— C'est bien plutôt toi qui es un grand dlosef répondit le campagnard prenant le mot pour une injure.
Un autre que Fritz aurait dit tout simplement : « Comme tu es beau! » et l'on ne se fut point fâché.
Cette petite aventure, qui après cinquante ans faisait rire le professeur, est typique. Toute sa vie et sous des formes très diverses, elle se renouvela. Que de fois dans sa conduite ou dans ses écrits, pour n'avoir pas employé le mot simple ou agi sim-
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plement, il fut incompris ou, ce qui est pire, mal compris î
Ce qu'il préférait beaucoup aux ébats de la cour du collège, c'était la lecture et la promenade. Lire un livre intéressant en face d'un beau paysage, au bruit du vent, au bruit des vagues, au chant des oiseaux, lui était une félicité. Bien souvent les promeneurs du dimanche et du jeudi rencontraient sur les bords du Rhône ou de l'Arve — aux endroits où un siècle auparavant J.-J. Rousseau allait oublier ses infortunes, où Tôpffer a placé la scène de sa ravissante Peur — un enfant qui ressemblait à un de ces charmants petits lords peints par La'OTence et tellement absorbé dans sa lecture qu'il ne voyait rien ni personne. « Unrévassier! disaient, en haussant les épaules, les robustes garçons qui allaient dénicher les oiseaux au petit bois de la Bâtie, ou pêcher à la Jonction, voyez s'il viendrait avec nous ! »
Non vraiment, il n'y allait pas : les oiseaux, les poissons, les insectes lui étaient sacrés parce qu'ils vivaient et pouvaient souffrir; leur faire du mal lui eût paru une impiété ; de très bonne heure et d'instinct il avait eu le respect de la vie même dans ses plus infimes manifestations : « Par là, disait-il, j'étais un hindou plus qu'un européen. »
Un jour, vers l'âge de quinze ans, se promenant
dans un ])ois où l'on chassait, il trouva un petit linot tombé sous le plomb et qui palpitait encore. Il le prit dans sa main; l'agonie de la pauvre petite victime l'impressionna tellement qu'il se promit de ne chasser jamais, et il se tint parole. Il y eut même (lu mérite, car il serait devenu aisément bon tireur et sa vanité de jeuue homme aurait trouvé là une satisfaction. Il se rabattit sur les exercices de gymnastique et les tours d'adresse où il était prodigieux. Il fit un jour dans une partie de volant 1865 coups de suite, le millésime de l'année.
L'enfant sensible laissait donc les autres s'amuser à leur guise et demeurait plongé dans ses chères lectures. Remarquons en passant qu'il ne s'identifiait jamais à un personnage préféré comme font d'ordinaire les enfants ; il restait toujours extérieur à ce qu'il lisait, mais il n'en était pas moins intéressé et amusé.
Le premier livre qui lui fit impression fut le Rohinson suisse; Walter Scott vint ensuite et le plongea dans un ravissement inexprimable. Il dévora toute l'œuvre pendant les vacances de 1835. Plus tard, impatienté qu'il était par les longueurs, il ne pouvait guère relire ces chères histoires, mais il se souvenait toujours avec reconnaissance et bonheur de cet été de 1835 et du monde enchanté que lui avait ouvert le romancier écossais.
\Y;ilter Scott est ,si bien l'auteur de la quinzième année, cet âge charmant où l'on est si bon, si pur, si ennemi du mal, si enthousiaste du beau, où l'âme pareille à un séraphin s'élance au ciel sur les ailes d'or de l'imagination et les ailes bleues du sentiment et se sent capable de tous les dévouements, de tous les héroïsmes ! Ce n'est que parmi les créations de Walter Scott qu'on peut trouver alors des frères et des sœurs. Qui ne se souvient d'avoir été sous le charme de ces merveilleux récits ! Quelle jeune fille ne s'est éprise de ces Ivanhoë, de ces Kenneth, ces héros si braves et si doux, ces chevaliers sans peur et sans reproche! Quel jeune homme n'a idolâtré ces Rowena, ces Rebecca, ces Edith, toutes ces fleurs de beauté, si tendres et si vertueuses, si anges et si femmes tout à la fois ! Si toutes les natures, et même les moins poétiques, sont prises par la magie de l'Homère écossais, on devine l'effet de ces enchantements sur l'âme délicate de Frédéric Amiel, et on se demande si ces charmantes héroïnes n'ont pas laissé dans cette âme une première esquisse, légère et vague, de l'idéal féminin qui toute sa vie hanta ses rêves et le rendit si dédaigneux pour la réalité? Toujours est-il qu'à ce moment de ces lectures adorées — il le disait à une amie l'année d'avant sa mort — il prit en dégoût ses jeunes cousines parce
qu'il les voyait boire et manger. Petites tilles, il leur avait toléré ces vulgarités, mais rayonnantes des grâces de leurs seize ans, il aurait voulu les voir échapper à toutes les lois physiques et se nourrir uniquement de poésie et de parfums.
A ce moment aussi il devint avec les femmes, les belles femmes surtout, d'une timidité extrême et qui dura longtemps; la beauté l'attirait mais le troublait comme une puissance mystérieuse. Il devenait incapable de dire un mot à une jolie personne; au bal il ne dansait qu'avec les laides, les délaissées; un peu par bonté de cœur, beaucoup à cause de cette gênante timidité, et parce qu'avec ces pauvres disgraciées, la beauté n'étant pas en tiers dans la conversation, il retrouvait tout son esprit.
Dans les éghses protestantes l'instruction religieuse se fait de quinze à seize ans pour les jeunes filles, de seize à dix-sept pour les jeunes gens. Frédéric Amiel commença la sienne en 1837; il était naturellement incliné à la piété, et il apporta à ses leçons une attention sérieuse. Frappé de certaines difficultés du catéchisme, il s'adressa à son pasteur pour les résoudre; mais celui-ci, peu accoutumé à ce que ses catéchumènes lui soumissent des objections, l'appela esprit tortn. Ce mot dur jeté en réponse à ses questions candides lui fit une peine profonde et toujours il se le rappela avec mélan-
colie. Si le pasteur eût été uu de ces hommes qui unissent le génie à Tardeur religieuse, quelle occasion de prendre cette jeune âme qui s'offrait d'elle-même, qui croyait et ne demandait qu'à croire encore davantage! C'était le moment d'y imprimer la foi en traits ineffaçables, et d'en faire un de ces chrétiens qui peuvent s'abreuver à toutes les sources sans être gagnés par aucune ivresse. Peut-être sentait-il que c'avait été là un moment décisif, et le soupir qui lui échappait, en lui rappelant ce mot esprit tortu, était peut-être le regret de n'avoir pas été alors plus solidement attaché au christianisme. Non qu'il l'ait jamais abandonné; loin de là, il resta pieux toute sa vie et même longtemps orthodoxe ; quand, à la suite de ses études philosophiques, il en vint à examiner ses croyances, ce fut avec respect, et s'il se défit de quelques-unes, il crut toujours à Dieu et à l'âme. Mais s'il avait reçu une empreinte plus forte au moment oii il franchissait le seuil de la jeunesse, bien des doutes, bien des tourments d'esprit et de conscience lui auraient été épargnés, et plus tranquille, mieux établi dans sa foi, il eût été certainement plus heureux.
A mesure qu'il avançait dans les études, il montrait davantage tout ce qui était en lui. Il avait terminé brillamment son collège ; au gymnase il avait remporté le prix unique (composition française) ; il
était maintenant à l'Académie, suivant tous les cours et travaillant avec une ardeur extraordinaire. Tout l'attirait alors, tout l'intéressait presque au même degré ; ses facultés se faisaient parfaitement équilibre, c'était un riche clavier dont toutes les touches résonnaient avec une égale justesse. Si par moment on le croyait plus particulièrement doué pour la littérature, on s'apercevait aussitôt qu'il l'était tout aussi bien pour les sciences et pour toutes les sciences. Il l'aurait été également pour les arts : il avait l'œil juste, le sens de la ligne et de la couleur, l'oreille d'une délicatesse extrême, la voix charmante et un profond sentiment musical. Par malheur ces dispositions qui auraient pu devenir des talents et lui donner bien des jouissances, ne furent pas -cultivées dans sa première jeunesse, et quand plus tard il le regretta, il n'avait plus guère le temps et n'eut pas le courage de s'en occuper.
Parmi les professeurs dont il suivait les leçons, celui qui lui fit le plus d'impression et eut sur lui une véritable influence fut M. Adolphe Pictet. Le cours d'esthétique de l'illustre maître ' enthou-
' Adolphe Pictet, né en 1709, mort en 1877. Professeur d'esthétique et de linguistique à l'académie de Genève en 1838. Ses ouvrages sont : Du beau dans la nature, Vart et
siasraa le jeune disciple et laissa des traces profondes dans son esprit. Même en ses dernières années il revenait souvent sur ce souvenir. Il conservait une tendre vénération pour celui qui avait été son introducteur dans le monde du beau.
En arrivant à l'Académie, la plupart des étudiants tenaient à devenir membres d'une société fondée à Zofinguc en 1819 ^ et portant le nom de cette petite
la poésie (1856); Les origines indo-européennes (1859 et 1863).
' Nous trouvons dans les Souvenirs de M. Louis Vullie- MiN, l'historien, une page intéressante sur la fondation de cette société :
« Tout ne répondait pas à nos vœux dans cette patrie i^ne nous aimions. Dans nos jeunes années nous avions vu le sol de la Suisse envahi par les Français, puis les alliés le fouler à leur tour en 1815. Dès lors bien des plaies étaient demeurées saignantes, bien des préjugés, bien des haines maintenaient les cantons désunis. Aucune relation n'existait entre les jeunes hommes des divers cantons. Nous — M. Vuillemin et ses amis intimes MM. Dapples, Curchod, Fabre, Pilet et Raymond — cherchions comment y remédier. Un jour qu'un jeune bernois, Stsehli, en séjour sur nos rivages, passait la soirée avec nous, la conversation se porta sur ce sujet, et la pensée se présenta à nous d'une réunion d'étudiants des académies suisses ilans un lieu central. Le but serait de se voir, d'apprendre à se connaître, et libres des préjugés dans lesquels nous étions entretenus, do s'unir dans l'amour de la patrie commune.
ville d'Argovie. Elle avait pris pour devise : Amitié, Science, Patrie; sou but était d'établir des rap-
Ce que les hommes engagés dans les liens de la politique pourraient difficilement, il appartenait aux jeunes générations de le tenter ; à elles de s'entendre pour préparer à la confédération un meilleur avenir.
« De retour à Berne, Stsehli fit part de ses vues à ses concitoj'ens. Elles furent accueillies, et, l'année suivante (1819), sur une proposition de Berne, soixante Bernois et Zurichois se rencontrèrent dans la ville de Zofingue au milieu des chants, des propos sérieux et des entretiens de l'amitié. La voie ouverte, il ne restait que de savoir si elle le serait à tous les étudiants suisses. Staehli, Bitzius, la plupart des Bernois le voulaient ; Zurich après quelque opposition se rendit à leurs instances. C'est ainsi qu'a été fondée une société qui, prenant le nom de la ville dans laquelle ses membres se réunissent, a étendu ses bienfaisants rameaux du Rhône au Rhin, sur la plus grande partie du sol helvétique.
'< Dès l'année suivante, cent vingt étudiants venus de Zurich, de Lucerne, de Berne et de Lausanne prirent part à la fête. L'on n'eut pas même la pensée de se demander ce que voulait la Société; à quoi bon chercher à préciser ce qui s'épanchait de tous les cœurs ? Tous voulaient une même chose : la Suisse une, et forte de l'amour de ses fils. La patrie était donc le but, l'étude et l'amitié les moyens Salués par quelques-uns comme Burgondes et comme appartenant à la race germanique, les Yaudois déclinèrent un honneur auquel ils n'aspiraient pas : « C'était comme Suisses, non comme Burgondes qu'ils étaient venus ; ils
ports affectueux entre tous les étudiants suisse^, d'entretenir leur patriotisme et de développer leurs
tendaient la main à leurs frères, non comme fils d'une même race, mais d'une même patrie ; à l'amour de la patrie suisse de montrer s'il était plus fort que la différence des langues et des races ; l'existence de la Société comme celle de la Confédération était à ce prix. »
« Stselili tint le même langage : « Nous nous représentions, dit-il, les mœurs des Vaudois celles de la France ; après un long séjour au milieu d'eux, je déclare qu'ils sont moins français que nous ne sommes germanisés. A nous donc les premiers de renoncer à des relations qui divisent la Suisse. Nous ne sommes pas une succursale des Burschenschaften de l'Allemagne, nous sommes une association suisse et pas autre chose. Nous ne voulons pas plus d'affiliations allemandes que nos frères de Vaud n'en ont avec la France ; si c'est la pensée des Zofingiens qu'ils le proclament hautement. »
« Un oui presque unanime répondit à la voix de Staehli. Seuls quelques étudiants enrôlés dans les Burschenschaften et qui en portaient les insignes, n'accédèrent pas à cette résolution et quittèrent la salle en jetant à l'assemblée un geste de colère et de dédain. Dès ce moment on ne pouvait plus mettre en doute ce que voulaient les Zofingiens; ils l'avaient clairement exprimé. Blass de Zurich qui pi'ésidait l'assemblée, recommanda dans un discours éloquent à la jeune génération de se garder des erreurs du passé, de l'étroitesse de l'esprit cantonal et de l'imitation de l'étranger ; de s'attacher à la droiture et à la simplicité qui avaient caractérisé la vieille Suisse, et de se montrer
facultés iutellectuelles, eu les astreiguaiit à préseuter à tour de rôle des travaux, soit scieutitiques,
franche, cordiale, le cœur ouvert, comme il apjjartenait aux fils de la Confédération. Tous applaudirent et la Société se constitua. Tout étudiant des académies suisses était admis dès qu'il avait atteint dix-sept ans. A chaque section son administration propre, à un comité central l'administraiion générale. Leurs études achevées, les Zotiugiens demeuraient membres de la société, mais sans droit de suffrage.
« Nous avons pris part à ces commencements de la société de Zotingue. Près d'un-demi siècle s'est écoulé depuis lors et nous sommes arrivés à l'âge oii, la vie traversée, on croit la contempler affranchie des illusions qui bercèrent les jours de la jeunesse. Eh bien! nous n'avons pas cessé de ranger^ces premiers jours de Zofingue au nombre des plus beaux de notre vie. On l'a dit et l'on a dit vrai : La Société de Zofingue a fait plus de bien que ne l'ont pensé ses fondateurs eux-mêmes et beaucoup plus qu'on ne le croit généralement. Tout chez nous est confédéré : les miliciens, les pasteurs, les naturalistes, les artistes, les historiens ont leur confédération dans la Confédération commune ; nous avons donné à l'Europe l'exemple de ces alliances qui poursuivent dans un même esprit les buts divers vers lesquels tend la société et qui contribuent, chacune à leur manière, à resserrer notre lien fédéral; la plupart ont été reproduites à l'étranger ; mais la Suisse seule possède une Société de Zofingue. Bien plus, elle n'est possible que chez nous. Elle suppose nos existences cantonales, nos académies, l'union de la vie des études
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soit littéraires qui devaient être lus et critiqués dans les réunions. Frédéric Amiel entra à Zofingue en décembre 1838 et y paya sa bienvenue par ces vers sur la chute d'un antique ormeau qui avait vu pendant plus de deux siècles les gloires et les malheurs de Genève :
avec celle du foyer domestique, l'apprentissage des luttes sociales fait sous les yeux de la famille, l'accord des mœurs et des institutions, le fait des contrastes et de leur rapprochement dans l'amour d'une commune patrie. Elle suppose une Suisse unie et non pas unitaire, trouvant un accord dans ses divergences mêmes, en un mot ce qui donne à la confédération le caractère qui lui est propre, ce qui fait sa gloire et sa force...
* « ... On sait les accroissements que ne tarda pas à pren- « dre la Société de Zofingue. Des sections se formèrent à « Bâle, à Genève, à Soleure, et plus tard à Saint-Gall, à « Neuchâtel... Quand le premier enthousiasme eut perdu « de sa chaleur, le but positif ne parut plus assez positif et « précis. Plusieurs cherchèrent à le déterminer, et à im- « primer à la Société, chacun selon son penchant, un mou- '< vement plus littéraire ou plus politique, à la faire con- « verger vers la religion, la science ou le plaisir. Quel- « ques-uns pressèrent vivement la fusion de l'association « avec celle des gymnastes. Toujours cependant, l'esprit « élevé qui avait été celui des premières réunions l'emporta « sur CCS tendances particulières et garda les Zofingiens « de s'égarer loin du but par lequel leur Société est ce '< qu'elle est. »
Il est tonihô, l'arbre au vaste feuillage, Il est tombé le vieux roi du coteau ! 0 mes amis ! qu'un regret, qu'un hommage, Suive du moins, suive l'antique ormeau!
Pleurez, il vit nos gloires, nos misères. Nos jours brillants et nos jours assombris; Pleurez, hélas! il ombragea nos pères.
Et n'aura pas d'ombrage pour nos fils.
Il était là, quand dans une nuit sombre, Frêle couvée, on nous allait saisir ; Il entendit le ravisseur dans l'ombre Rugir de joie en nous voyant dormir.
Mais Dieu veillait dans ces jours populaires Et Dieu sauva les Genevois trahis...
Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères. Et n'aura pas d'ombrage pour nos fils.
Il était là, dans ces jours de tempête Où notre étoile, en un noir tourbillon, S'évanouit, alors que la conquête D'un trait de sang raya notre vieux nom. Il vit, hélas! des choses bien amères, Genève morte et ses drapeaux flétris...
Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères, Et n'aura pas d'ombrage pour nos lils.
Il fut témoin de la grande journée
Où dans nos murs revint la liberté.
Des chants d'amour, comme pour l'hyménée,
Retentissaient dans l'heureuse cité.
Bronzes tonnants, clochers aux voix austères, Joignaient leur bynine à l'hymne du pays... Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères. Et n'aura pas d'ombrage pour nos fils.
Il était là, dans ce jour séculaire, Ce jour sacré que nul ne voit deux fois, A l'heure sainte où Genève en prière Portait au ciel sa plus pieuse voix.
Il les vit tous, ces beaux anniversaires. Ces Jubilés aux fronts épanouis...
Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères. Et n'aura pas d'ombrage pour nos fils.
Pourtant, malgré tes ans et ton long âge, Non, tu n'as point, vieil arbre, assez vécu ! Tu ne vis pas Octobre et son courage, Ni l'étranger, dans sa fierté vaincu.
Ni ces enfants, au grondement des guerres Par bataillons, se levant, réunis...
Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères. Et n'aura pas d'ombrage pour nos fils '.
Il est bien difficile d'être original à dix-sept ans; cette pièce est évidemment imitée de Béranger, alors dans tout l'éclat de sa popularité, mais l'imitation est belle et les strophes ont de l'aile. D'ailleurs si la draperie est d'emprunt, le souffle patrio-
' Grains de j«î7, p. 27.
tique qui la fait tlotter s'échai)pp bien véritablement de la poitrine du jeune poète.
Frédéric Aniiel rencontra à Zotin^ue des jeunes ^ens de sympathique abord et d'esprit distingué; il était surtout attiré par ceux qui avaient un peu plus d'âge que lui; ainsi M. Ernest Naville, ainsi MM. Élie Lecoultre et Charles Heim dont M. Edmond Scherer cite les noms dans l'étude qu'il a consacrée à l'auteur du Journal intime.
Dans ses rapports avec ses condisciples l'étudiant restait ce qu'avait été le collégien, point froid mais réservé, bienveillant plutôt que cordial, attirant la confiance des autres, accordant jjcu la sienne; discret comme un oriental sur sa famille et ses relations; irréprochable dans sa tenue, dans ses manières ; susceptible et ménageant avec soin les susceptibilités; ne souffrant pas d'être raillé et ne raillant jamais ; se respectant lui-même et resjiectant les autres ; en somme moins aimé peut-être qu'estimé.
Il avait toujours le goût des promenades solitaires et ne se joignait que rarement aux excui-sions que faisaient les étudiants dans les montagnes avoisiiiant Genève. Quand il en était il y apportait de l'entrain, de la gaieté, et y introduisait toujours la gymnastique de l'esprit. Déjà renommé pour Tabondance de ses idées, la force de sa dialectique,
il avait une veine de subtilité byzantine qui le faisait redouter des esprits moins ingénieux.
Un jour dans une course sur les bords du lac, il posa à ses compagnons cette question : « Lequel doit l'emporter, des fers du cheval ou du mors? » Et pendant trois heures il les força de discuter sur ce thème, les arrêtant par quelque objection subtile chaque fois qu'il les voyait près de conclure.
Cette escrime l'amusait, et, pour la rendre plus piquante, il soutenait volontiers la thèse opposée à son sentiment. En fin de compte, après ces passes d'armes, les autres s'apercevaient que leur intelligence avait travaillé, qu'ils avaient fait le tour des choses, vu toutes les faces d'un sujet, nombre toutes ses divisions et subdivisions, qu'ils étaient plus au clair avec leur propre pensée, mais que leur habile adversaire ne leur avait pas livré la sienne. Ils se rappelaient qu'enfants, dans les jeux, ils n'avaient jamais pu le saisir, tant son agilité était grande, tant sa souplesse était merveilleuse; on croyait le tenir et il vous ghssait des mains comme une onde; il vous échappait comme une vapeur. Bien plus insaisissable encore était son esprit.
Dans sa maturité il disait de la discussion qu'il qu'il n'avait pas cessé d'aimer : « Elle m'instruit « rarement sur les choses mais toujours sur les « gens; elle me donne aussi conscience de moi-
« même et de ma force, car je sens à l'iustaut le « défaut de la cuirasse, l'iusuffisance de mou adver- '( saire. »
Il disait aussi s'être rarement senti dominé dans la sphère de la pensée, mais il avouait que daus la connaissance du monde, auprès du talent essentiellement créateur il se sentait embarrassé, inférieur, et il en concluait qu'il avait peu de talent et peu d'esprit daiLS le sens ordinaire du mot.
L'imprudent dit ce qu'il veut faire, Le sage dit ce qu'il a fait,
a-t-il écrit; il était déjà bien sage à dix-huit ans, car il ne parlait jamais de ses projets d'avenir, ni de la carrière qu'il voulait embrasser. Il est vrai que la diversité de ses aptitudes jetait dans son esprit une grande indécision. Il pensa tour à toui- à la théologie, à la médecine, aux sciences historiques, à la littérature. Le théâtre l'aurait attiré peut-être plus que tout le reste, mais il ne se sentait pas le talent dramatique.
Sa santé, qui déjà alors lui donnait des inquiétudes, arrêtait aussi l'essor de ses projets. Il avait la poitrine déhcate, s'enrhumait facilement et ses rhumes étaient opiniâtres. Les veilles studieuses lui avaient fatigué les yeux ; un moment il craignit
de perdre la vue. Par bonheur il n'eu fut rien ; soignés à temps les yeux se guérirent vite et furent excellents jusqu'à la fin. Mais toutes ces préoccupations, la nécessité de s'astreindre à un régime particulier, d'avoir mille précautions, l'obligèrent à se tenir un peu à l'écart de ses robustas condisciples capables de toutes les fatigues, et à rester de plus en plus au foyer de famille où l'on soignait à la fois son coi-ps et son esprit. L'un n'en avait pas moins besoin que l'autre, car le jeune homme avait une tendance pessimiste ; très vite il voyait en noir et concluait d'un malaise passager à une jeunesse valétudinaire, à une vie perdue. Il est vrai que le plus léger symptôme de mieux-être lui rendait l'espérance et la joie; mais aux heures sombres la tendresse de sa bonne tante et celle de ses cousines lui étaient bien précieuses.
Il était parfait dans ses relations de famille : plein de respect et d'égards pour les parents âgés, d'amitié enjouée pour les autres, il avait pour tous des attentions aimables et quasi féminines qu'ont rarement les jeunes gens même les meilleurs. Ils n'y pensent pas, lui toujours y pensait ; il n'oubliait aucune fête, aucun anniversaire, aucune date importante de la vie de ceux qu'il aimait ; à toutes ces occasions il oiïrait des vers et des fleui'S, il excellait
à donner aux événements de famille, mêmes les moindres, une sorte de solennité '.
Ses sœurs étaient toujours en pension, mais elles grandissaient et il entretenait avec elles une correspondance suivie. Il avait pris au sérieux son rôle d'aîné; il leur écrivait comme un jeune père h la fois très tendre et très sérieux, s 'intéressant à tout ce qui les concernait, à leur santé, à leur esprit, à leurs progrès, mais surtout à leur cœur, à leur âme ; il les conseillait, les encourageait, les reprenait avec une gravité tempérée d'enjouement : il les aurait voulues parfaites. Cette correspondance mériterait d'être publiée. Ces Lettres (V im frère à ses sœurs, formeraient un délicieux volume où les jeunes filles trouveraient sous une forme aimable d'excellentes leçons de morale, et d'autant plus utiles que venant d'un si jeune maître on les accepterait plus volontiers que de tout autre. La sagesse jeune a tant de charme!
S'il prenait peu de part au plaisir des étudiants, en revanche il suivait très assidûment les séances de Zofingue. Tour à tour secrétaire de la section, vice-président et rapporteur il remplit ces diverses fonctions avec beaucoup d'exactitude, de sérieux,
' Il fut toujours ainsi pour tous ses amis, comme pour ses parents. Il dépensait beaucoup de temps à tout cela, car il n'oubliait rien ni personne.
(le couscieiice. Il excellait à encourager les débutants, et sa bienveillance à écouter les lectures, le plaisir qu'il avait à louer ce qui était bon, sa critique toujours motivée, jamais railleuse, cherchant les moyens de remédier aux défauts de l'œuvre donnaient aux plus timides le courage d'oser. Mais tous les Zofiugiens ne lui ressemblaient point. Quelques-uns personnifiaient beaucoup trop l'esprit genevois — d'alors (car il s'est adouci depuis) — esprit mordant, sarcastique, à l' emporte-pièce, se souciant peu de faire de la peine pourvu qu'il se montrât, et croyant se montrer d'autant mieux qu'il faisait des blessures plus profondes. Parmi ces jeunes gens, un surtout, plus tard avocat distingué, employait tout son talent, toute sa verve à railler les novices, à les ridiculiser, à les décourager de se produire. Il y réussit tellement qu'aux réunions personne n'osait plus rien lire ni rien dire, à l'exception de ceux dont le talent reconnu était audessus de la raillerie. Frédéric Amiel était vivement peiné d'un pareil état de choses, et, en 1841, dans le rapport annuel dont il avait été chargé, il attaqua très vigoureusement cette ironie qui faisait tant de mal. Nous ne résistons pas à citer quelques passages de ce discours \Taiment remarquable pour un homme de vingt ans.
L'auteur examine l'esprit de la section sous les trois points de vue : Amitié, Science, Patrie.
Il demande d'abord « si l'abandon, la confiance ont régné dans les réunions; si c'est sans hypocrisie qu'on s'appelle frères ; si tous ces jeunes gens différents d'âge, d'aptitudes, de position se donnent tous la main autour de l'œuvre commune, s'aidant, s'éclairant, se levant comme la légion thébaine tous ensemble pour la vie et la mort. »
« Qu'est-ce, dit-il, que cette terreur que nous éprouvons pour la plupart à nous hasarder les uns devant les autres, à exprimer quelque sentiment généreux, à nous laisser entraîner par notre cœur, si ce n'est le résultat du manque de sympathie, de cette manière sardonique de nous observer à distance, prêts à frapper la moindre gaucherie d'un trait piquant ou même cruel?... Qu'est-ce que cette difficulté insurmontable que nous avons d'obtenir des travaux de ceux qui ne sont pas encore sûrs de leurs forces? que cette appréhension du début qui a déjà saisi trop d'entre nous?... Qu'est-ce que ces blessures trop vives dont ont souffert plusieurs ? ces amertumes qu'il leur a fallu digérer en secret? C'étaient des coups portés en riant mais qui n'en perçaient que mieux... Ces peines-là vont souvent plus profond que des chagrins plus graves... Pourquoi faut-il que jiotre rire ait trop souvent coûté des
« pleurs? Les grelots de la folie doivent-ils être
« armés de pointes comme un knout? Serions-
« nous condamnés, comme l'auteur des lamhes, à
a déplorer la perte du bon vieux rire :
Ce rire d'autrefois, ce rire des aïeux
Qui jaillissait du cœur comme un flot de vin vieux?
« Non, s'il doit se conserver quelque part, c'est « dans la jeunesse, c'est dans l'amitié. Mort au « sarcasme qui déchire un frère ! Que nos plumes « de talent ramènent le bon rire, la joie franche, « et se refusent toujours à se tremper dans l'ironie, a cette liqueur de fiel qui ronge et flétrit les plus « saintes chosas, et qui, si elle persistait, tuerait « bientôt aussi la Société de Zotingue, car l'ironie « est la mort de l'enthousiasme et sans l'enthou- « siasme l'amitié aussi bien que l'art, aussi bien « que le patriotisme sont impossibles... »
Passant ensuite à la science, il se plaint de la frivolité de la plupart des sujets traités pendant l'année :
« Il est tellement vrai qu'en tout nous avons fui « le sérieux que jusqu'au procès-verbal a affecté « d'être agréable et qu'il a même renchéri quel- « quefois sur la frivolité des auditeurs... Le besoin « effréné de rire est un grand malheur. Il fait per- « dre à une société le sentiment de sa propre va-
« leur ; elle se vulgarise à ses propres yeux et arrive « à douter de la gravité de sa tâche. Une société « où l'on rit haut, que peut-elle avoir de comimui « avec l'idée de changer un pays? Et pour l'indi- « vidu lui-même, prenez garde que cette tendance « n'ait une influence plus funeste que vous ne le (( pensez sur l'intelligence. Pour moi, je crois « qu'elle l'émousse et l'abâtardit. Si vous en douce tez, nommez-moi de grands rieurs qui aient « jamais fait de grandes choses. »
Il trouve que le patriotisme n'est pas moins en souffrance que la science et l'amitié :
« L'idée mère de la Société de Zofingue c'est « l'idée de la patrie... C'est en son nom que la « science et l'amitié zofingieinies sont pour nous « des devoirs... Qui n'a des amis personnels? qui « n'aime la science pour son compte? Mais recher- (( cher comme un devoir l'amitié de toute une sec- (( tion, de toute une société; mais cultiver la « science en vue de l'utilité de ses camarades au- « tant que de la sienne propre, voilà ce qui est « plus difficile. Eh bien ! c'est parce que c'est dif- « ficile, c'est parce que c'est grand, que nos fonda- « teurs ont cherché une grande idée pour appui, « pour soutien, l'idée de la patrie. Amitié de tous « les Zofingiens quelque divers que soient leurs « caractères et leurs goûts, amour du vrai, du « bien, du beau, culture et ennoblissement de
« notre être intérieur, intérêt aux choses de la « Suisse, à son bonheur, à son amélioration, tout a cela c'est notre tâche en même temps que notre « idéal, et nous devons l'entreprendre et l'accom- « plir en vue de la patrie... Eh bien, cette idée, « qu'en avons-nous fait? Un être mort, le dieu des « hégéliens, sorte de machine de théâtre qu'on ne « fait apparaître que dans les grandes occasions « pour faire bon effet... »
Il trouve que ce qui a produit tout le mal c'est l'abus de l'esprit :
« L'homme c'est son cœur, et malheur à l'esprit « s'il tue le cœur!,.. La première et inévitable « conséquence du règne de l'esprit c'est la crainte « du ridicule; or la crainte du ridicule transpor- « tez-là dans l'amitié, dans la science, dans le pa- « triotisme et vous verrez les ravages qu'elle y « portera,, . L'esprit est un grand mal quand il « domine le reste, car son effet est de dissoudre « et notre but est d'unir,.. Oh! le cœur, l'âme, la « franchise, l'enthousiasme, la générosité, toutes « ces choses divines qui sont étouffées par la crainte « du ridicule, ne valent-elles donc rien? Oh! pouce voir se montrer tel qu'on est! exprimer ses sente timents sans arrière-pensée ! s'échauffer mu- « tuellement à la flamme de l'enthousiasme! ne « sentir autour de soi que des frères et non des « censeurs!... »
Il termine en suppliant les moqueui"S de tenir en bride cet esprit d'ironie qui a tait tant de mal, et il ajoute :
« S'ils résistaient rien ne serait encore perdu; la « majorité est bonne, qu'elle soit courageuse. Que « tous les membres zélés se liguent, qu'ils sachent « aussi faire entendre leurs murmures... S'il res- « tait de mauvais plaisants, qu'on les réduise à « n'être qu'une coterie, comme ils ne sont déjà « qu'une minorité. Que l'union prépare la vic- « toire... »
La section accueillit ce rapport avec une faveur unanime ; le chef des railleurs trouva plus facile de se retirer que de s'amender. A la fin de la séance, prétextant des occupations nombreuses, il donna sa démission qui fut acceptée sans grand regret.
En terminant la lecture de son rapport, Frédéric Amiel avait fait ses adieux à ses jeunes condisciples ; ses études académiques étaient finies ; il se disposait à voyager, car il pensait alors ce qu'il a dit plus tard :
Il faut savoir partir et rompre, quand vient l'heure. Le doux enchantement du foyer, du berceau. S'il ne voulait quitter sa première demeure Et briser l'œuf natal que deviendrait l'oiseau ' ?
^ Penseroso, p. 96.
Nous avons dit quelle impression profonde il avait reçue des leçons d'esthétique de M. Adolphe Pictet. « Il y a seize ans — écrivait-il en 1856, à propos d'une publication' de son ancien maître — que dans la plus grande salle de l'Académie de Genève, la même où avaient professé Sismondi et Pyramus de Candolle, un auditoire nombreux où les têtes blanches et les hommes mûrs se mêlaient à la jeunesse, faisait à la parole brillante d'un orientaliste aux connaissances encyclopédiques, un cercle de curiosité, de respect et d'espérance. L'attente ne fut point trompée et le cours (inesthétique, premier enseignement, sauf erreur, de cette science à Genève, retint et enchaîna jusqu'au bout l'auditoire émerveillé. Celui qui écrit ces lignes était assis au banc des plus jeunes ; depuis, vingt expériences de même ordre se sont succédé dans son existence intellectuelle, et cependant aucune n'a eiïacé de sa
' Du beau dans la nature, l'art et la poésie.
« mémoire l'impression profonde que tirent sur lui <( ces leçons. Venues à l'heure favorable, répon- « (lant H beaucoup de questions positives et d'as- « pirations confuses de son adolescence, elles furent '( pour sa pensée un de ces moments précieux qui « qui comptent dans cette initiation continue que « nous appelons la vie ; elles lui ouvrirent des « perspectives nouvelles, elles lui firent entrevoir « des horizons rêvés. »
Au sortir de telles leçons et tout palpitant de l'enthousiasme du beau, le jeune disciple crut ne pouvoir mieux faire que de visiter l'Italie.
Déjà pendant les vacances de 1840 il avait parcouru toute la Suisse. C'étaient cent soixantedouze lieues dont il avait fait soixante-seize en voiture, vingt-deux en bateau et le reste à pied, le sac au dos comme un véritable étudiant : joyeux, chantant de l'aube au soir, tantôt les airs qu'il savait, tantôt des mélodies sans paroles qu'il inil)rovisait tout en marchant. C'était surtout en gravissant les montagnes qu'il gazouillait ainsi ; il retrouvait toujours dans l'air purifié des hauteurs l'entrain qui parfois l'abandonnait dans la plaine.
Sur les hauts monts A pleins poumons
Je l)oiî5 la joie et la vaillance,
Et dans l'azur,
Ivre d'air pur Comme l'oiseau mon cœur s'élance.
a-t-il (lit dans une pièce où il célèbre le Jura. Toute sa vie il garda cet attrait pour les cimes. Était-il triste? il courait à la montagne, sûr d'y retrouver sa gaieté qui peut-être avait pris les devants pour l'obliger à fuir la ville, et qui l'attendait assise sur un tapis d'euphraise, cette petite fleur fine et modeste qu'il aimait entre toutes. La montagne! que de fois il l'a chantée avec bonheur ! Dans une belle pièce de vers qui est en Suisse dans toutes les mémoires, il la recommande comme une consolatrice :
Venez, vous qu'une ombre accompagne, Dont la peine et le deuil ont fait pâlir les fronts.
Venez, amis, sur la montagne, Car la force et la paix descendent des grands monts '.
Ce qu'il allait voir maintenant, c'était la majesté de la mer et la sérénité des ciels d'Italie.
En novembre 1842, il quitta Genève, alla d'abord à Lyon, descendit le Rhône, parcourut le midi de la France, et s'embarqua à Marseille. Gustave Planche se trouvait sur le même paquebot, et notre
' Part du Rêve, p. 22.
voyageur, trop timide i)Oiu" aborder l'oracle de la Eciue des Deux Mondes^ se coateuta d'admirer de loiu sa grande taille, ses épaules carrées et ce robuste appétit qui engloutissait avec une facilité merveilleuse une infinité de beefteaks et de côtelettes. On longea les côtes italiennes, et on arriva à Naples après une traversée faite par un temps délicieux, qui avait permis à nos passagers de contempler dans toute leur beauté la Méditerranée et ses doux rivages. Frédéric Amiel descendit à l'Hôtel Suisse tenu par un ménage mi-genevois, mi-fi'ançais, M, et M"^ Monnier-Ritscbel : lui spirituel et enjoué, elle surtout bonne, d'une bonté toute maternelle. Ils avaient deux enfants : un garçon de douze ans et une fille de huit, celle-ci très blanche, avec de jolis cheveux châtains et l'air posé d'une petite dame, celui-là mince et frêle, un peu embarrassé de ses mouvements, ce qui tenait peut-être à la faiblesse de ses yeux, l'apparence (Vune flûte deporcekiine suivant l'expression originale de Frédéric Amiel. Cet enfant, qui devait être Marc Mounier et qui annonçait déjà de rares aptitudes littéraires, intéressa vivement le jeune esthéticien qui lui enseigna les règles de la versification et le jeu d'échecs, deux escrimes où l'élève devait bientôt égaler et sui-passer sou maître. A peine arrivé à Naples, le voyageur souffrit
d'un genou, et ce mal, léger en apparence, l'obligea à garder la chambre deux mois entiers. Les enfants Monnier lui furent une agi'éable compagnie pendant cette réclusion ; il les aima et ils l'aimèrent ; le temps passé à s'occuper d'eux, à jouer avec eux, lui fut doux et lui parut court. Douze ans plus tard il en consacrait le souvenir dans ces jolis vers qu'il écrivait sur l'album de M"* Eugénie Monnier :
C'était un frais matin. Découpé dans l'azur Eu regard de Sorrente, au bord du golfe pur
Se balançait un laurier rose ; Et sous la brandie en fleurs un nid caché rêvait, Où deux petits oiseaux jouant sur le duvet
Gazouillaient mainte douce chose.
Pourquoi ce souvenir, mon cœur? Oh! qu'ils sont loin Ces temps où je foulais, jeune et libre de soins,
La terre où Virgile a sa tombe!
Autour de moi, dans moi, tout change! 11 est midi; Et dans le nid changé les oiseaux ont grandi :
L'un est aigle, l'autre est colombe.
Sur les brises du sud, jeune couple accouru. En vous des anciens jours tout a-t-il disparu?
Non : le cœur est resté le même.
Soyez heureux ! Nature, ô toi dont la bonté. Donna la force au frère, à la sœur la beauté.
D'amour fais-leur un diadème.
Guéri eutiu, il alla à Rome pour y passer les fêtes de Pâques.
« Voir Rome, c'est perdre la foi, » disait-ou au Yvpue siècle; le jeuue voyageur vit Rome et perdit quelques illusions.
Jusque-là, quoique pi-otestaiit, il avait eu pour le catholicisme une sympathie pleine de respect. L'homme qui se condamne à la solitude du cœur poui- pouvoir se donner à tous, sans être jamais retenu dans son dévouement et sa charité par l'égoïsme des liens de famille, lui semblait le plus pur idéal du prêtre et celui de tous les disciples de Jésus qui se rapprochait le plus du divin maître ; le moine qui laisse le monde et s'enferme dans une solitude austère pour y contempler Dieu, lui paraissait le digne continuateur des philosophes antiques, ayant de plus qu'eux la foi pour couronnement de la philosophie ; la religieuse surtout, cette femme qui ensevelit sa beauté sous un voile, qui renonce à tous les amours les plus légitimes et les plus purs pour un amour plus pur encore et plus grand, la charité, était pour lui l'objet d'un culte, et il s'attendait à ce que tous ces êtres, qui lui semblaient pareils à des anges, eussent l'auréole au front et le ciel dans les yeux.
Le désenchantement qui menace toujours les imaginations exigeantes — et que M. Octave Feuil-
let a si bien peiut daus ce passage de sou roman de Si/hille, où l'enfant enthousiaste ne trouve plus que le bon curé qui l'a baptisée ressemble à l'idéal qu'elle s'est fait d'un curé, — le triste désenchantement attendait à Koxne notre poète. Déjà dans le voyage il avait rencontré quelques Sœurs de Saint- Vincent- de-Paul, dont les traits étaient moins beaux, la voix moins douce qu'il ne l'aurait voulu ; il voyait maintenant des séminaristes au regard faux, à la figure iugrate, des moines charges d'embonpoint, des ecclésiastiques de tout rang parmi lesquels c'était à peine si de temps en temps il rencontrait un visage sympathique, un front noble, un air grave, quelque chose qui témoignât que l'existence matérielle ou mondaine n'était pas tout, et que la vie morale, la pensée avait sa place. Son sentiment esthétique était froissé, son sentiment religieux l'était plus encore ; le pittoresque des costumes amusa son dépit sans le consoler, et le souvenir de cette désillusion fut si profond que trente ans après il en parlait encore avec amertume, et, comparant l'impression que les hommes lui avaient faite et celle qu'il avait reçue des grandes basiliques et des catacombes, il disait : « Le « catholicisme est touchant quand il est muet, « choquant par l'ignorance ou la mauvaise foi dès « qu'il se met à parler. »
Cette première déception ne fut .sans doute pas étrangère à la sévérité peut-être excessive avec laquelle plus tard il jugeait l'Église romaine. Eu tout ce qui de près ou de loin touchait au catholicisme, il avait quelque peine à être tout à fait juste.
Il ne le fut pas non plus tout à fait pour les Italiens. Trop vivement frappé de certains défauts antipathiques à sa nature sincère et profonde, il ne tint pas assez compte des qualités nobles et charmantes qui les compensaient ; il ne devina pas surtout l'héroïsme qui circulait lentement dans ces veines endormies , le patriotisme qui sous une apparence d'apathie ou de légèreté attendait son heure et devait, moins de vingt ans après, donner l'indépendance à la péninsule.
Après cinq semaines passées à voir la Rome des Césars et la Rome de Léon X, il fit en vingt-trois jours le périple de la Sicile. Le prince Guillaume de Prusse avec ses deux fils Adalbert et Waldémar et une suite nombreuse faisaient le même voyage sur le même navire.
A Messine il assista à une prise de voile. La jeune fille belle et gracieuse, vêtue de blanc et couronnée de fleurs comme une victime antique lui causa une émotion extrême, et quand la chevelure soyeuse se déroula sur les épaules et couvrit toute
Ja blauclie statue d'un manteau sombre à reflets (l'or, pour tomber l'instant d'après sous les ciseaux sacrés, un frisson parcourut les veines du voyageur et les larmes montèrent à ses yeux.
La novice était calme et sereine, elle ne paraissait pas regretter le monde qu'elle abandonnait; c'était vocation sans doute et non contrainte si elle allait vivre sous les grilles. Mais ce qui choquait notre poète, c'était de voir le frère de la jeune religieuse élégant, frisé, ganté de frais, rose à la boutonnière, l'air agréable, parcourir l'église en sautillant, distribuant les saluts et les sourii'es, placer les gens : « Monsieur, vous verrez mieux d'ici. — Madame, vous serez mieux là, » bref, faire les honneurs de sa sœur. Le frère tendre qu'était Frédéric Amiel était révolté de cette indiâérence d'un frère en une pareille occasion, et ce fut à la fois ému et indigné que, la cérémonie achevée, il quitta l'église et regagna le navire. En rentrant dans sa c.ibine, il s'aperçut qu'on avait profité de son absence pour lui voler sa montre qu'il y avait laissée. Elle n'était heureusement que d'une mince valeur.
De retour à Naples vers la tin de mai, il visita Pompéi et tit l'ascension du Vésuve. Il n'oublia pas de voir le couvent des Camaldules, cette admirable retraite si propice à la rêverie et à la médi-
tatiou, à la poésie et à la prière, ui la Grotte bleue dont le souvenir lui resta comme une féerie. Il dit enfin adieu aux nombreux amis que sa grâce aimable et sérieuse en même temps lui avaient faits dans la colonie suisse de Naples, et prit la mer pour se rendre à Florence.
La cité des fleurs, la magicienne, exerça sur lui ce prestige auquel nul ne résiste. La beauté du ciel, la douceur du langage, les monuments, les galeries, les souvenirs de Dante, de Michel-Ange, de Savonarole, tout se réunissait pour le charmer et le retenir". Il n'accorda cependant que trois semaines à l'enchanteresse; mais cette courte étape devait compter dans son voyage et même dans sa vie plus que les séjours de Naples et de Rome.
Parmi les richesses artistiques que Florence présentait à son admiration, rien ne le frappa à l'égal de l'œuvre de Michel-Ange, et mainte fois les voûtes de Saint-Laurent le virent au tombeau des Médicis, arrêté devant la statue du Penseroso. Lui aussi, immobile, et le doigt sur les lèvres il songeait, inspiré par ce marbre divin, et il se disait que celui qui pourrait surprendi-e tout ce qui germe sous l'ombre pensive de ce casque, ferait ub beau livre de politique aussi ingénieux peut-être mais plus noble que celui de Machiavel. Et quelquefois, s'imagiuant voir au lieu du Florentin qui
déplore les maux de sa patrie, uu homme qui s'af- Hige des soufifraiices de l'iiumanité, au lieu du prince cherchant le moyeu de dompter les factions qui déchirent sa ville, un sage s'efforçant de maîtriser les passions qui se disputent l'âme, au lieu du souverain qui veut résoudre le problème du gouvernement d'un État et sonde la destinée des empires, un philosophe qui cherche à régir son propre cœur et voudrait trouver le mot de la vie et de la mort — ces deux énigmes éternellement posées à l'esprit humain, — notre jeune rêveur voyait, au heu du manuel de politique, un bréviaire de morale, intéressant pour beaucoup et peut-être utile à quelques-uns.
Ce livre, il l'écrivit seize ans plus tard ; l'espèce de \ision qui l'avait hanté près du tombeau de Laurent le Magnifique ne fut jamais oubliée ; c'est en souvenir de sa rêverie devant l'œuvi'e du sculpteur tiorentin, qu'il se plut à plier mainte fois sa pensée à la forme rythmique. Quand il réunit ses gnomiques eu uu petit volume, selon nous le meilleur de ses ouvrages, il lui donna le titre de Penseroso, et dans le sonnet suivant, modestement placé à la fin du recueil, il le met, tout en s'excusant du rapprochement, sous le double patronage du Penseur de Michel-Ange et de VAllcc/ro and il Penseroso de Milton :
0 songeur florentin que sculpta Michel-Ange, Marbre méditatif du dernier Médicis, Qui sur ta tombe assis, et plein d'un rêve étrange Couves tant de pensées entre tes fiers sourcils!
Et toi, chez qui déjà le cliantre de l'Archange, Milton, d'un double monde essaj-ait les récits. D'ombres et de rayons mystérieux mélange, Charmante allégorie au visage indécis !
Vous que l'art a sacrés par deux de ses grands prêtres, Statue au front pensif, poème aux vers si doux, De mon Penseroso, formidables ancêtres !
Voudrez-vous renier, bien qu'indigne de vous, L'arrière-petit-fils qui vient en vous, des maîtres Respectueux disciple, embrasser les genoux?
Plus tard nous reviendrons sur ce recueil de poésies-maximes qui est très peu connu et mériterait de Têtre beaucoup; nous n'avons voulu que noter le moment précis où la première idée de ce recueil traversa l'esprit de l'auceur et rendre à Florence et à Michel-Ange ce qui leur était dû.
En quittant la Toscane, il parcourut la Lombardie et la Vénétie ; puis rentra en Suisse, visita les principales sommités des hautes Alpes et se retrouva à Genève, le 2 août 1842, après une absence de près de neuf mois.
Lfcs amis de jeunesse de Frédéric Amiel s^accordeiit à dire que le temps qu'il passa dans sa ville natale entre son voyage d'Italie et son séjour en Allemagne, fut peut-être le moment le plus brillant de son existence. Ses sœurs étaient revenues de pension ; il retrouvait dans l'une la raison et la douceur de leur mère, dans l'autre l'entrain, la vivacité, le cœur généreux de leur père ; il les aimait toutes deux avec tendresse, et elles avaient pour lui une admiration que leurs jeunes amies partageaient sans oser l'exprimer aussi vivement. Il était beau, il avait la grâce et le charme qu'il tenait de sa mère, et déjà bien des cœ^urs battaient sous son regard doux et profond, magnétique disent plusieurs. Sa distinction naturelle, l'élégance de sa personne et de ses manières, sa politesse exquise, son empressement respectueux pour les femmes âgées, sa réserve avec les jeunes, son amabilité avec toutes, l'enjouement de sa conversation, son talent de lecteur déjà remarquable, son habileté à rompre ces silences généraux qui s'établissent parfois dans les réunions comme si quelque maligne fée avait enchaîné la langue de chacun, son ingéniosité à imaginer ces petits jeux qui remplissent les vides de la conversation, tant d'agréments joints à tant de qualités sérieuses, lui ouvrirent tous les salons. Partout il fut accueilli et
fêté; c'était à qui aurait l'aimable pèlerin, à (|ui pourrait l'entendre parler de cette belle Italie qu'il avait si bien vue et qu'alors tout le monde n'allait pas voir comme aujourd'hui.
Il faut remarquer que ce fut de ce moment que la faveur des femmes commen(;a pour lui et en même temps la jalousie de quelques hommes.
Plusieurs des jeunes gens de cette époque faisaient une assez pauvre figure dans le monde; ils s'y tenaient raides, silencieux, guindés; ils n'y étaient point à leur aise et ne cherchaient point à s'y mettre; ils ne faisaient aucun frais d'amabilité; ils dédaignaient de plaire, mais ils trouvaient mauvais que d'autres en prissent la peine; plus mauvais qu'ils en eussent la récompense et qu'étant plus aimables ils fussent plus aimés. Il est assez naturel qu'ils se trouvassent importunés des succès du voyageur, agacés par son aisance qui faisait leur gaucherie plus gauche, par sa politesse gracieuse qui rendait plus raide leur raideur, et qu'ils lui en voulussent de ce qu'il leur ressemblait si peu. Toutefois cette petite hostilité ne faisait que poindre, celui qui en était l'objet ne s'en doutait pas; il ne se croyait que des amis.
Il en avait beaucoup en effet, non point de tout à fait intimes, si ce n'est Charles Heim, âme tendre et poétique en accord avec la sienne, mais beau-
coup avec qui il aimait ti se rencontrer, à qui il était prêt à rendre tous les services et qu'il avait plaisir à convier à la joute des idées.
Il était rentré à Zoftngue; la Société devenait de plus en plus littéraire, on parlait de fonder une revue; un comité de rédaction composé de six membres fut nommé. Il n'est pas besoin de dire que le voyageur fut du nombre : les autres étaient MM. Le Fort, Simon, Braillard, Basset et Raymond. S'il faut en croire un badinagc rimé, conservé dans les archives de la Société, le nom à donner à la feuille préoccupa longuement les parrains et ce fut l'ingénieux Amiel qui trouva ce qui convenait :
Chrysalide ! dit-il, c'est un nom d'espérance, La chrysalide un jour devient un papillon.
La Chrysalide était fondée et nommée; elle eut de l'éclat (tout en restant manuscrite, bien entendu). On y trouve de tout : de l'histoire, de la science, du cb-oit, de la philosophie, de la critique ; il y a des romans, même des romans historiques, il y a des drames, des comédies, des parodies, et surtout nombre de pièces lyriques parmi lesquelles il en est bien quelques-unes qui ont du mérite; on y trouve aussi tous les tons ; jamais le précepte de Boileau ne fut mieux obéi ; on y passe du grave au
doux, du plaisant au sévère, du sentimental au burlesque, du pathétique au facétieux, avec une facilité admirable et peu de souci de la transition. Mais il faut remarquer que cette gaieté d'étudiants est toujours convenable : dans ce recueil fait pour eux seuls, et où ils avaient en conséquence toute liberté, il n'y a pas une pensée, pas une image, pas un mot qui puisse alarmer, nous ne dirons pas la morale, mais la délicatesse la plus sensitive ; tous ces jeunes gens de caractère et d'esprit si divers, ont un point commun : le respect des choses respectables. C'est l'honneur d'un pays qu'une telle jeunesse.
Nous avons trouvé dans cette intéressante Chrysalide, à la date du l^'^ janvier 1843, une petite pièce très délicate intitulée la Goutte de rosée et signée Frédéric Amiel :
Petite perle cristalline.
Tremblante fille du matin.
Au bout de la feuille de thym.
Que fais-tu là sur la colline ?
demande le poète. La gouttelette répond :
Ce que je fais sur la colline?
Je m'y prépare avec amour A m'offrir, quand viendra le jour, Pure à la pureté divine.
Le soleil se lève ; la « petite perle cristalline » se colore de toutes les richesses du prisme, et le poète étonné s'écrie :
— Pour que tant de magnificence En ton sein vierge ait éclaté, Dis-moi d'où te vient ta puissance?
— Ami, c'est de ma pureté.
Se conserver r âme pure alin qu'elle puisse refléter l'intini, cette idée profonde domina et dirigea toute la vie de Frédéric Araiel.
Ce n'était pas seulement des poésies qu'il lisait dans les réunions de Zofingue, c'étaient des travaux plus sérieux, qui donnaient à ses jeunes amis une haute idée de ce qu'il était déjà, et faisaient présager en lui pour l'avenir un brillant écrivain. Ainsi, ils eurent la primeur d'une séjt'ie d'articles sur la peinture chrétienne en Italie, écrits à propos de l'ouvrage de M. Rio (Le naturalisme et Vidéalisme dans Vart), qui furent publiés dans la Bibliothèque universelle^ et où l'on reconnaît un vrai disciple en matière d'esthétique, de M. Adolphe Pictet. Ce travail à la fois ingénieux et profond,
' Voir les derniers numéros de l'année 1842 et les premiers de l'année 1843.
d'une grande justesse de vues, d'une grande finesse d'ajjpréciation, délicatement nuancé, semé de traits brillants et d'images heui'euses, était un beau dé- Init littéraire, à qui il n'a peut-être manqué qu'un style moins timide et une langue plus transparente pour être un de ces coups de maître, après lesquels sont ouvertes toutes grandes les portes du succès. Tel qu'il était et sans franchir les limites de la Suisse romande, il fut vivement goûté, et le jeune auteur ne manqua ni de félicitations ni d ' encouragements .
Son retour à Greiiève u'était point définitif; le désir de voir, d'étudier, de connaître, lui fit au printemps de 1843 reprendre le bâton du voyageur. Il alla d'abord à Paris où il passa six semaines. Quoiqu'il eût des lettres de recommandations pour plusieurs des célébrités parisiennes, sa timidité l'empêcha de se présenter nulle part ; il ne fit cette fois connaissance qu'avec les monuments. Il entendit aussi quelques leçons à la Sorbonne et il lui parut qu'en général l'enseignement français manquait un peu de profondeur et faisait trop de sacrifices à l'éloquence. « Les cours parisiens, a-t- « il écrit plus tard, à propos de l'université de « Berlin, effleurent la matière, donnent des con- (( toui-s et des aperçus; ici on serre le sujet de tout « près, on l'épuisé. Le professeur français excite « l'appétit, le professeur berlinois vous rassasie; « l'un vous fait superficiel, l'autre vous rend grilml- « Uch. Avec le premier on doit étudier, avec le
« second on sait. » On l'a di'jà pu voir, la profondeur est la qualité qu'il estime le plus.
Il quitta Paris au milieu de l'été, parcourut à pied la Normandie et la Bretagne, s'arrêta à Trouville pour y prendre les bains de mer, visita ensuite les départements du nord, entra en Belgique dont il visita toutes les principales villes, consacra dixneuf jours à voir le Rhin et le 10 octobre arrivait à Heidelberg, cette ville charmante dont Victor Hugo a dit : « Qu'il n'y faut point passer, qu'il y faut séjourner, qu'il faudrait y vivre, » et à qui Scheffel a consacré ces vers qui sont dans la mémoire de tous les étudiants :
Aimable diadème Du Neckar et du Rhin, Vieille Heidelberg, que j'aime Te voir en ton écrin !
La science profonde Chez toi rit au vin vieux, Le frais cristal de l'onde Reflète des yeux bleus.
Quand mai, de sou haleine Rend aux monts leurs couleurs.
Il tisse pour toi, reine, Un long voile de fleurs.
Comme iiu nom de promise, Ton nom au cœur est cher ; Ton château rivalise Avec ceux de l'étlier '
Frédéric Amiel y passa dix mois, étudiant à fond la langue allemande et suivant quelques cours à l'université, entre autres ceux du professeur Gervinus avec qui il fut intimement lié. Il recevait l'hospitalité d'une autre famille professorale, les Weber, où il trouvait un très haut développement intellectuel uni à la cordialité, à la simplicité, à la bonhomie. La vie de l'esprit et la vie du cœui-, l'affection et la pensée réunies et encadrées dans cette délicieuse vallée duNeckar, avec des ruines magnifiques à l'horizon, étaient bien faites pour lui plaire ; cependant ce n'était pas encore tout à tait son idéal. Les Allemands lui semblaient avoir quelque lenteur dans l'esprit, quelque lourdeur dans les manières ; il eût voulu les femmes plus élégantes, plus fines, plus distinguées ; aussi bonnes ménagères sans doute, mais plus capables de tenir leur salon. Peut-être trouvait-il aussi les jeunes filles un peu promptes à la tendresse, se fiançant trop à l'étour-
' Traduction de Fréd. Amiel. Étrangères, p. 117.
fil
die et s'exposaiit ainsi à l'être plusieurs fois avant la bouue. Les cours universitaires, si intéressants, si riches d'idées ne le satisfaisaient pas complètement ; s"il lui avait paru qu'en France on accordait trop à la forme, ici elle lui semblait par trop sacriliée ; la cordialité qui régnait entre les professeurs et les élèves et qui le charmait, lui laissait aussi quelque chose à désirer: il la trouvait un peu trop familière et sans façon ; quant à la vie d'étudiant avec ses allures tapageuses, les pipes, les chopes, les coups de rapière sans motif, elle lui déplaisait, et sa qualité d'étranger lui permettant de s'en tenir à l'écart, il partageait le loisir que lui laissaient les études, entre ses promenades, ses rêveries, la société de ses excellents hôtes et la lecture des poètes allemands dont il venait de faire connaissance, et qui le ravissaient par leur sens profond de la nature et de l'âme. Les poètes moralistes, Rûckert en tête, étaient ses favoris.
Il quitta sou petit paradis d'Heidelberg à la fin de l'été de 1844, visita l'Allemagne centrale, et le 15 octobre il arrivait à Berlin où il devait passer quatre ans.
Le grand attrait du Berlin de cette époque était son université alors dans sa phase la plus brillante. « L'université, écrivait le voyageur en 1848 ', est
' Bibliothèque universelle, mars 1848.
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« une petite ville où deux mille néophytes vien-
« nent recueillir les enseignements de la science
« de la bouche décent soixante-dix professeurs
« Les représentants de chaque discipline en sont
« les maîtres. Pour la géologie, de Buch ; pour la
« chimie, MitscherlicJi et les deux Rose; pour les
« sciences naturelles, L^nk et Lichtenstein ; pour
« l'infiniment grand, Enclie; pour l'infiniment pe-
« tit, Ehreuherg ; pour la physiologie comparée,
« Jean MiiUer ; ])0\\v les mathématiques, Jacobi;
« pour la physique, Dove; pour l'univers, Alexan-
« dre de Humholdt. Pas un qui n'ait fait faire à la
« science cosmologique un pas décisif. Et si nous
« passons à la seconde classe, Boeckh, Lachmann
« et Bekker, les grands philologues ; Bopp et Ja-
« coh Grimm, les fondateurs de la grammaire com-
« parée ; les historiens Rcmke et de Rawner ;
« l'orientaliste Schott; le bénédictin Pertzl; de
« Savigny, le jurisconsulte; Néander, l'historien
« de l'Église; Cari Ritter, le père de la vraie
« géographie; Lepsius, l'égyptologue pénétrant;
« Sclielling, l'homme de génie créateur...
« L'université compte encore parmi les célébri-
« tés : dans la faculté de théologie, Ttresten (école
« de Schleiermacher mitigée), et Vatke (école de
« Hegel). Dans celle de droit, Stahl (philosophie
« du droit), Keller de Zurich (droit romain),
« Heffter (droit des gens) et Oneist (droit civil).
fis
Dans la faculté de médecine, Schônlein (médecin du roi), i2om /jer*? (pathologie), Jiiur/ken (chimrgie), le célèbre opérateur Diefenhach, C.-H. Scliultz (observateur original et fondateur d'un système entier de botanique, de physiologie et de pathologie) , Mêler (psychiatrie) . Dans la faculté de philosophie, Gabier, Micheht, Hotho (hégéliens), Trendelenhnrg et Grnppe (indépendants), Waageti et Tœlken (histoire de
l'art), etc »
A Berlin comme à Heidelberg le jeune observateur put remarquer chez les professeurs une extrême négligence de la forme, nul soin pour la prononciation, la netteté, l'élégance du débit, et chez plusieurs et des plus célèbres des tics ridicules. Tout était sacrifié à la solidité {GrumlUchkeit) ; il en résultait parfois de l'encombrement et de la disproportion; beaucoup, embourbés dans leur érudition, n'arrivaient pas à la pensée, et peu savaient tailler un cours à la longueur du temps qui leur est accordé.
Presque tous dictaient au lieu d'improviser, en sorte que les étudiants étaient moins des auditeurs que des secrétaires, et que c'était un spectacle particulier que toutes ces têtes couchées sur le pupitre et toutes ces plumes courant sur le papier devant ce professeur lisant, a Le rapport est im-
« personnel, continue le jeune écrivain, la pensée « parle à la pensée, mais les acteurs ne se voient « pas. On pourrait les croire les uns et les autres « passifs. Ce serait une erreur. L'attention est sou- 0 vent à sa plus haute concentration pendant l'opé- « ration mécanique que chacun poursuit. Vous « imaginez voir un homme qui dicte et ses sténoce graphes qui écrivent. Point, ce sont deux ma- « nières de se recueillir. »
Les étudiants de Berlin n'étaient pas « maîtres et seigneurs » comme dans les autres universités ; ils ne faisaient pas société organisée, avaient peu d'esprit de coi-ps, et n'étaient pas en commerce habituel avec les professeurs. Les sérénades, le bal de l'université entretenaient pourtant des relations, et la plupart des professeurs eu renom, pour répondi'e à l'empressement de leurs étudiants, avaient un soir de réception où la causerie s'établissait autour de la table à thé. Malheureusement la gêne, qui passait quelquefois à la ronde avec « l'infusion chinoise, » gâtait un peu ces réunions.
Il se donnait cent vingt leçons par jour à l'université de Berhn : « Celui qui les eutendi'ait toutes « deviendrait certainement fou de rii*e ou de déses- « poir. L'un construit, l'autre démolit ; l'un dit, l'au- « tre dédit; on vous a prouvé une thèse ici, dans « la chaire voisine on la réfute ; vous avez entendu
« un orthodoxe, voici un rationaliste auquel succède « un spéculatif... Vous ne savez plus à quoi vous « en tenir, mais ayez patience et vous recourt naîtrez que vous avez dans une université une « équation à mille termes, image en petit de la « grande équation de la vie. Les facteurs se croisent, « se repoussent, se combinent, s'entre-détiiiisent, (( mais la tin de tout cela n'est pas le néant, c'est « la simplification de la formule, le rapprochement « graduel de la vérité. »
Frédéric Amiel, heureusement pour lui, ne pouvait eutemlre ces cent vingt leçons par jour, mais il en entendait beaucoup. « Il ne se faisait faute « de rien, nous écrit un de ses amis qui étudiait à « Berlin à la même époque, il suivait des cours « dans les quatre facultés. Ce n'était pas à pro- « prement parler un étudiant, c'était un homme « qui étudiait. Il n'y avait pas chez lui le laisser « aller qui était habituel chez les autres, il savait « aménager sa vie et discipliner son travail et ses « loisirs, » Il le fallait bien pour suffire à ce qu'il s'était proposé de faire. Il passait de longues heures à l'université ; il abordait les lectures les plus variées ; il avait pris à son premier voyage l'habitude d'écrire son journal intime, et il était fidèle à y noter ses pensées et ses expériences de chaque jour ; il avait une vaste correspondance : de temps
GG
en temps il envoyait à la Bibliothèque universelle quelques articles dont l'un, sur Jean de Muller et ses continuateurs, à propos du volume de M. L. VuUiemin dans l'histoire de la Confédération suisse, fut très remarqué ; il se promenait beaucoup, allait un peu dans le monde et trouvait encore des instants pour la poésie; on est émerveillé d'une activité aussi prodigieuse, surtout si l'on songe que sa santé toujours délicate l'obligeait à bien des ménagements.
« Ce séjour en Allemagne, dit M. Ed. Scherer (( dans la belle étude qui a servi de passeport au '( Journal intime, était le souvenir brillant, radieux « dans la pensée d'Amiel, celui qu'il enrichissait « de toutes les couleurs dont il dépouillait son pays « natal... Les quatre années passées à Berlin « avaient été ce qu'il appelait sa phase intellec- (( tuelle et, comme il était bien près d'ajouter, la '( plus belle période de sa vie. Il resta longtemps « sous le charme. »
Longtemps, mais pas toujours, et l'éminent critique ajoute un peu plus loin que le penseur eut à se « défaire de certaines étrangetés de style » qu'il avait gagnées « dans un trop long commerce avec l'esprit germanique, » et même à réagir « contre certaines habitudes de pensée. » Frédéric Amiel nous a répété bien souvent le mot que cite M. Sche-
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rer, « qu'il s'était émancipé un peu tard de l'Alleluagiie et qu'il avait regret d'y avoir séjourné trop longtemps. »
Il avait retrouvé à Berlin })lusieurs compatriotes et était en excellentes relations avec tous. Les jeunes gens qu'il voyait le plus volontiers étaient MM. Edouard Humbert", Charles FourneP, Emmanuel Frey ^ et Félix Bovet'. Les deux derniers étaient aussi avant dans sa confiance que son caractère réservé rendait possible de l'être. C'était chez M. Félix Bovet qu'on se réunissait à l'ordinaire. Les sujets les plus variés alimentaient la causerie. Frédéric Amiel suivait avec un vif attrait les cours de Scbelling et des hégéliens, mais il paraissait néanmoins à ses amis plus littérateur que philosophe ; les études historiques l'attiraient aussi et ses connaissances dans les sciences physiques
' Actuellement professeur de littérature à l'université de Genève.
^ Poète français qui enseignait sa langue aux jeunes princes de Prusse. Il est mort en 1870. Son principal recueil poétique : La Légende dorée, est d'une grâce et d'une naïveté charmantes.
^ Jeune philosophe zurichois qui donnait les plus belles espérances. Mort en 1850.
* Auteur d'un Voyage en Palestine qui eut un grand succès et d'une très remarquable biographie du comte de Zinzendorf.
émerveillaient son entourage. Il parlait si souvent et si bien de médecine que la bonne dame chez qui logeait M. Bovet, ayant eu une attaque d'apoplexie, pria qu'on allât lui chercher le docteur Amiel. Ou eut l)ien de la peine à lui persuader qu'il n'était pas médecin. '< Bien d'autres s'y seraient trompés, » ajoute l'ami qui nous fournit ces renseignements.
Si Frédéric Amiel aimait l'université de Berhn, les Berlinois en revanche lui plaisaient peu : « Les Berlinois, écrivait-il, ne sont pas aimés en Allemagne, et malheureusement ils ne sont pas complètement aimables; ce qu'on appelle la naïveté, la cordialité, la candeur allemande leur fait défaut ; ils manquent de naturel et en conséquence d'élan, de spontanéité, de sympathie, d'enthousiasme; ils ont l'importance exagérée des formes, le raffinement, l'affectation, le ton blasé. L'intelligence l'emporte chez eux sur le sentiment, la réceptivité sur la production, la perception du général sur celle de l'individuel. La direction et la force de ce peuple est le criticisme, dont l'inconvénient est la sécheresse. Le sable du sol est dans une certaine corrélation avec le caractère de ses habitants.
« Il y a peu de villes où l'originalité soit moins acceptée qu'ici. La régularité qui a été dans
l'éducation de ce peuple a laissé sou analogue dans son esprit ; la règle courbe tout ; le génie lui-même doit être discipliné pour être reconnu.
'( La pensée l'emporte ici sur la vie. Berlin est surtout la cité théorique, la ville de l'érudition, de la critique, de la science, une pensée à l'abri d'un manteau militaire, une académie au milieu d'un camp,
a Les Berlinoises sont bien douées, supérieures à plusieurs égards aux autres Allemandes; les jolies têtes se rencontrent ici plus souvent que dans le sud ; les jeunes filles de bonnes familles sont très instruites, parlent couramment plusieurs langues, lisent beaucoup de littérature étrangère, dessinent, peignent, sont musiciennes et déploient parfois un talent critique qui ne s'effraye de rien. Ce qui leur manque au milieu de leurs qualités, c'est un peu de tendresse, un peu de sens féminin, cette fleur délicate qu'on n'ose analyser de peur de la ternir. La situation des femmes serait plus haute ici que dans la moyenne de l'Allemagne, mais toujours beaucoup moins que dans les mœurs françaises. »
Qu'on nous pardonne ces nombreuses citations, il nous a paru intéressant de voir quelque chose du Berlin de cette époque par les yeux de cet ol)serva-
teur et de ce penseur qui avait commencé ses articles sur la Prusse par cette remarque aussi profonde qu'elle était nouvelle alors « qu'il y a une « organogénie des villes, et que le plan de chacune « est une section anatomique qui fait pénétrer (( dans les secrets de sa vie, » et qui les terminait ainsi :
« Œuvre de l'habileté et non de la nature, la « Prusse devait avoir la science pour palladium. « La réflexion et non l'instinct, la persévérance « plus que la force l'ont faite ce qu'elle est. La « pensée, son principe créateur, devait demeurer « son perpétuel soutien. La Prusse, monarchie <( absolue, a fait de la science sa raison d'État. Son « absolutisme est donc libéral. Là est sa grandeur, « là sera la nécessité de sa métamorphose. <( La gloire de cette monarchie est d'avoir créé '( une grande puissance protestante, consolidé un <( royaume né d'hier, d'avoir par des soins soutenus « purifié, agrandi, élevé toujours plus haut dans '< la vie de l'intelligence et du bien, les millions « d'hommes dont elle avait conquis la direction : « en un mot d'avoir été une noble institutrice des '( peuples. Mais l'éducation a pour fin de devenir « tous les jours moins nécessaire; quelle que soit « la supériorité d'un père, ou plutôt en raison de « cette supériorité, ses enfants tendent à devenir
dignes de lui en cessant d'être ses enfants. Or l'absolutisme libéral est encore trop absolutisme pour être libéral. L'État a couvé sous ses ailes
( la science, la religion, les intérêts généraux, c'était sou droit ; mais sa couvée a grandi, les ailes sont venues, elle ne peut plus tenir dans le
< nid, c'est la destinée. Le pupille, grâce à cette habile tutelle, a pris de la raison, il devient majeur et demande un peu plus de liberté. Impatience de la tutelle trop continuée, telle est la situation de la Prusse actuelle.
« Ajoutons que Berlin n'a pas seulement la prétention de guider la Prusse, déjà dans tous les rangs de la population a pénétré l'instinct et la conscience d'un rôle plus considérable. La thèse que la Prusse doit prendre en main la direction de l'Allemagne est devenue un axiome. Berlin aspire à l'hégémonie des pays germaniques, mais pour y réussir, il lui faut deux choses : corriger ses défauts du nord par les qualités du sud de l'Allemagne; concilier les sentiments et les besoins en corrigeant sa tendance théorique par la tendance morale et pratique, sa discipline par l'affranchissement individuel, son absolutisme par l'élargissement des libertés et la fondation d'une vie publique véritable. »
Si l'on songe que ceci était écrit en 1848 avant
la révolution, ou conviendra facilement que ce jeune homme voyait loin.
Pendant ces quatre années il consacra chaque automne à un voyage. En 1845 il vit le Danemark, la péninsule Scandinave, et fit quelque séjour à la petite île de Norderney, oti il rencontra une de ses ])liis belles inspirations poétiques :
Sur le sombre Océan tombait la nuit tranquille ; Les étoiles perlaient au ciel silencieux ; Le flot montait sans bruit sur le sable de l'île... 0 nuit, quel souffle alors me vint mouiller les yeux !
Le froid saisit mon cœur, quand, muet, immobile, Étendu sur la grève, et le front vers les cieux, Je sentis, comme on sent que sur la vague il file, La Terre fuir, sous moi, navire audacieux !
Du pont de ce vaisseau qui m'emportait, sublime, Je contemplai, nageant sur l'éternel abîme. Les flottes des soleils au voyage béni;
Et, d'extase éperdu, sous les voûtes profondes
J'entendis, ô Seigneur, dans l'étber infini,
La musique du temps et l'bosanna des mondes.
En 1846 il vit le Hanovre, la Hollande, et il revit la Belgique; en 1847 il fit une petite navigation sur la Baltique, et prit les l)ains de mer à
Hériugsdorf, où se trouvaient quantité de jolies personnes dont quelques-unes de haut rang. Il n'y avait presque pas d'hommes : cinq ou six messieurs pour trente dames. Il avait consei-vé le plus agréable souvenir de ce séjour oîi la muse lui avait chanté cette gracieuse mélodie qu'il a intitulée Printemps (In nord :
Journée
Illuminée, Riant soleil d'avril,
En quel songe
Se plonge Mon cœur, et que veut-il ?
Sur la haie.
Où s'égaie Le folâtre printemps,
La rosée
Irisée, Sème ses diamants.
Sur la branche
Qui penche.
Vif, l'écureuil bondit ;
La fauvette
Coquette Se lustre dans son nid.
L'eau sans ride
Et limpide Ouvre de ses palais,
Où tout brille
Et frétille, Les réduits les plus frais.
La grue
En l'étendue A glissé, trait d'argent ;
Dans l'anse
Se balance Le cygne négligent.
La follette
Alouette, Gai chantre des beaux jours.
Dans l'azur libre
Vibre, Appelant ses amours.
Dans l'onde
Vagabonde, Aux prés, sur les buissons.
Sous la ramée
Aimée, Aux airs, dans les sillons.
Tout tressaille Et travaille,
Germe, respire et vit,
Tout palpite
Et s'agite, Tout chante, aime et bénit.
Journée
Illuminée Eiant soleil d'avril.
En quel songe
Se plonge Mon cœur, et que veut-il?
En 1848 il dit adieu à Berlin et parcourut la Bohême, l'Autriche, la Bavière, le Wurtemberg, toute l'Allemagne du sud. Il s'arrêta plusieurs semaines h Tubingue et avait l'intention d'y prendre sou grade de docteur en philosophie, lorsque des lettres pressantes le rappelèrent à Genève=
La petite patrie genevoise avait été profondément troul)lée deux ans auparavant, La révolution radicale de 1846 avait entraîné la démission de plusieui's professeurs de l'Académie ' ; il y avait
' A la suite de la révolution de 184G une loi déclara vacantes toutes les chaires de l'Académie. On renomma les professeurs dont l'enseignement était purement scientifique ou qui étaient agréables au nouveau gouvernement, mais on laissa destitués ceux dont l'enseignement pouvait toucher de près ou de loin aux questions sociales
des chaires à repourvoir ; celle cresthétique et de littérature semblait convenir à Frédéric Amiel. Ses parents, ses anriis étaient impatients de le revoir, tous lui écrivirent pour le presser de venir la postuler.
Il se livra alors en lui un pénible combat. Sou séjour prolongé dans des milieux sympathiques à son cœur, comme Heidelberg; à son esprit comme Berlin, lui faisait envisager son retour à Genève avec une sorte d'effroi. On se rappelle combien tout jeune il était choqué de l'esprit genevois âpre et moqueur; la faveur qui l'avait entouré à son retour d'Italie ne lui avait point fait prendre le change; il avait trop vu que, sauf chez quelques familles héritières d'une ancienne url)anité, la bienveillance n'était pas à l'ordre du jour dans la ville de Calvin, et s'il avait été flatté d'être l'objet d'une aimable exception , il avait souffert pour ceux qui n'avaient point le même privilège. Nous l'avons vu à Zofinguc prendre bravement parti pour les victimes de la moquerie; mais le monde n'est pas une réunion d'étudiants où de bonnes paroles suffisent pour faire rentrer les railleurs en euxmêmes ou les obliger à quitter la place ; le monde
on roligionscs. La faculté des lettres fut presque entièrement Italayée.
ne se laisse point faire la leron et, en dépit de la morale et des moralistes, reste ce qu'il est, ou du moins ne se transforme que fort lentement. Le jeune pliiiosoplie le savait et sentait qu'il aurait à souffrir au milieu de cette société frondeuse, si rarement disposée à l'iudulgeûce.
Le tempérament batailleur de ses compatriotes ne lui plaisait pas davantage que leur esprit de raillerie, tout en sachant que le passé de Genève explique cette humeiu- agressive et l'excuse, qu'un peuple, composé en grande partie de réfugiés chassés de leur pays par les persécutions religieuses, ne saurait avoir la grâce des Athéniens de Périclès, la politesse parisienne ou florentine et la bonhomie allemande, il sentait qu'il aurait de la peine à se plaire, lui épris d'accord et de paix , dans une ville où le baromètre moral est encore plus souvent à la querelle que l'autre à la bise'.
' La pièce suivante, que nous trouvons dans ses poésies inédites, à la date de 1877, prouve que tout en rendant justice aux qualités des Genevois, il ne put jamais s'accoutumer à leurs défauts :
Toi qu'on voit porter V Aigle et la Clé sur ion sceau, 0 cité de Calvin, ô ville de Rousseau!
Il ne se décidait jamais à la légère ; en face de toute perspective iiuuv(;lle, il donnait beaucoup à la réflexion et suivant une habitude qu'il avait prise de bonne heure, il délibérait toujours la plume à la main, inscrivant dans une colonne les avantageas de la chose eu question, dans une autre les inconvénients : l'actif et le passif. En vrai fils
Riiche (le mécontents, tes tils ont l'énergie,
La droiture, l'honneur et la science, mais
L'amour-propre est chez eux l'éternelle vigie;
Le Moi (les Genevois ne sommeille jamais.
Tjeur paix est batailleuse et rarement désarme;
Ils s'emportent toujours, et pour rien et pour tout;
Leur mérite est réel mais il manque de charme.
Et même leurs vertus ne plaisent pas beaucoup.
Le paysage à part, ici tout est farouche ;
On n'y voit que des gens qui se mangent entre eux.
Le poing levé sans cesse, et l'injure à la houche,
0 frères ennemis, cependant généreux,
Quel guignon à tout coup vous fait prendre la mouclu
Et vous défend l'accord qui vous rendrait heureux ?
Quel guignon? le passé, nos périls de naguère. Au dehors, au dedans, et partout et toujours, Pendant quatre cents ans nous avons eu la guerre, Et grâce à notre sang que nous n'épargnions guère Nous vous avons enfin conquis de meilleurs jours. Mais le pli des combats est pris. Notre Genève, l'ar raison de santé, bataille encore sans trêve Et n'est pas disposée à couvrir de velours Son bon vieux gantelet dont les coups sont si lourds. Rassurez-vous pourtant, car nous faisons en somme Plus de bruit que de mal. On pai-aît tout casser. On crie, on vocifère, il semble qu'on s'assomme... Attendez un instant et l'on va s'embrasser.
de marchand il faisait sa balance et ne prenait un parti qu'à bon escient.
En cette occasion il lui paraissait que les inconvénients l'emportaient, et de beaucoup, sur les avantages, mais il pensa à ceux qu'il aimait. Si sa sœur aînée qui venait d'épouser le pasteur G*** voyait sa destinée fixée, il n'en était pas de même pour la cadette qui, bien jeune encore, risquait d'avoir pendant plusieurs années besoin de la protection de son frère ; d'ailleurs les oncles se faisaient vieux ; le jeune homme se trouverait peutêtre bientôt le chef de la famille et serait appelé à rendre aux enfants de ceux qui avaient pris soin de ses jeunes années ce qu'on avait fait pour lui et pour ses sœurs. Il sentait qu'il était à un moment décisif de sa destinée ; que c'était là son Rubicon. Partir ou rester? que ferait-il? Rester?... il en était bien tenté. Partir?... il le fallait peut-être. Le bonheur était d'un côté, le devoir de l'autre. Ce fut le devoir qui l'emporta.
Content de lui et pourtant triste au fond du cœ.ur, il reprit le chemin de Genève. Lorsqu'il était parti six ans auparavant, « les beaux cerisiers, « parés de leur robe verte du printemps, chargés « de leui's bouquets de noce, souriaient à son départ « le long des campagnes vaudoises, et les lilas de « la Bourgogne lui jetaient au visage des bouffées
« de leurs parfums'. ^> Quaud il rentra dans sa ville natale, le jour de Noël 1848, pour la première fois de l'hiver il neigeait. Cette neige était comme un présage de la froideur dont il allait avoir à souffrir.
' Journal intime, vol. I, page 5.
Cependant l'impression de découragement mélancolique qui avait accompagné le voyageur dans sa route de Tubingue à Genève ne tarda point à se dissiper. Long à réfléchir, une fois décidé il portait gaiement sa décision et s'efforçait de ne plus voir que le bon côté du parti qu'il avait pris. « Pessimiste avant, optimiste après, » disait-il, et il suivait bravement son chemin sans plus regarder en arrière, surtout lorsqu'il pensait, comme c'était le cas ici, que la Providence avait choisi pour lui. Et puis il faut le dire, si ses voyages l'avaient un peu déraciné du sol natal, il n'avait point pris racine ailleurs ; si beaucoup de choses le choquaient à Genève, les autres pays tout en lui plaisant davantage ne lui plaisaient cependant pas assez complètement pour lui inspirer le désir absolu d'une transplantation. D'ailleurs, nous l'avons dit, la grande voix du devoir parlait chez lui plus haut que toutes les autres, et si la satisfaction d'avoir fait ce qui était bien lui laissait encore quelques regrets, ils s'éva-
nouirent dans la joie de se retrouver en famille après une si longue absence. Ce sentiment de bonheur lui faisait écrire dans son journal ces lignes charmantes :
« Des douceurs de hi vie domestique, ce qui « charme le plus, c'est presque leur petite monnaie, « ces mille riens, ces attentions, ces égards et ces (( regards, bagatelles parfois imperceptibles de près « et isolément, mais qui réunies font une atmos- « phère de bien-être, et vues dans le souvenir, une « auréole modestement lumineuse dont l'attrait « grandit avec l'âge au lieu de se dissiper. Le con- « traste ici comme ailleurs fait apercevoir l'objet, « et ressortir de l'ombre le bonheur qui s'y effaçait. « Voyagez pour ai)précier le repos ; goûtez de l'hos- « pitalité des hôtelleries pour connaître celle de la « famille. Juif errant, dis-nous, que penserais-tu « d'une cabane, même la plus humble, abritant « quelques êtres qui t'aiment, au bord du lac de « Génésareth où sous un mûrier du Jourdain ' ? »
Ce ne fut donc point un être attristé et enveloppé de résignation que revirent ses parents et ses amis, mais un jeune homme souriant, heui-eux et semblant croire à sa destinée.
« J'ai très présente à l'esprit, nous dit M, Ed. p. Scherer, ma première rencontre avec Amiel.
' Grains de mil, page 121.
'( C'f'tait en 184'J, au retour île sa longue absence. " Il avait jviiigt-huit aus, arrivait d'AUeinague « chargé de science, mais portant le poids de'son « savoir légèrement et agréablement. Sa i)hysioiio- « mie était charmante, sa conversation animée; <( aucune affectation ne gâtait l'impression qu'il '( faisait. En somme quelque chose de tout à fait « brillant. Jeune et alerte, Amiel semblait entrer « en conquérant dans la vie. On eût dit que l'ave- " nir lui ouvrait ses portes à deux battants. Que « d'espérances ses amis ne fondaient-ils pas sur une « si vive intelligence mûiie par de beaux voyages '( et de longues études ' ! »
Tous les témoignages ne sout pourtant pas aussi favorables que celui-là ; plusieurs des relations de Frédéric Amiel affirment avoir remarqué en lui à ce retour d'Allemagne un changement fâcheux ; ils le trouvèrent moins 'aimable qu'après son voyage d'Italie ; il leur parut légèrement hautain et dédaigneux ; plus que jamais brillant causeur, mais supportant moins la contradiction ; cassant dans la discussion, ayant perdu pour la langue et le style. Ce dernier point, il en convenait lui-même; pour le reste, il est fort possible qu'il y ait eu erreur d'appréciation, et que l'élégance un peu recher^^
' Journal intime, vol. I, page xy,
chée peut-être de ses manières ait fait preudi'e le change, car il fut timide bien longtemps et resta modeste toute sa vie.
Aussitôt son arrivée il se mit au rang des candidats à la chaire d'esthétique. Une thèse à présenter et à soutenir ; deux questions, l'une d'esthétique, l'autre delittérature française sur des sujets donnés, à traiter oralement après deux heures seulement de préparation, trois leçons publiques à faire sur des sujets indiqués trois jours à l'avance, telles étaient les épreuves imposées aux postulants.
Il les subit au printemps de 1841), du 29 mars au 30 avril et s'en tira brillamment. Sa thèse : Du mouvement littéraire dans la Suisse romande et de son avenir était un travail d'un vif intérêt et d'une haute portée ; les leçons publiques furent également fort remarquables, mais elles lui coûtèrent davantage. Il nous a raconté que, lorsqu'il s'était vu dans sa chaire en face de ses auditeurs, il avait été pris d'un indicible effroi, et qu'il lui avait fallu toute sa force de volonté pour résister à la tentation de s'enfuir. Ce n'était guère là, il faut en convenir, le fait d'un homme arrogant et infatué de lui-même. Après trente années de professorat, et quoique l'aisance gracieuse avec laquelle il montait à sa chaire ait pu faire illusion à ceux qui confondent la gaucherie avec la timidité, il fut toujours quelque peu mal à l'aise devant son auditoire.
Se trouver à vingt-huit ans professeur à cette Académie de Genève, oîi depuis Calvin tant d'hommes illustres avaient enseigné, était un succès que beaucoup envièrent. Cependant les circonstances dans lesquelles le jeune professeur obtenait sa chaire ne furent pas sans lui créer des difficultés. « P'ort étranger de tout temps à la poUtique, dit « M. Scherer, et surtout à la politique militante, « resté grâce à son absence prolongée en dehors « des luttes qui avaient déchiré Genève, il avait pu, « sans violer aucun devoir ni même je crois aucune « convenance, accepter du nouveau gouvernement « un poste où l'appelait évidemment son mérite. « Il n'en est pas moins vrai que bon gré mal gré il « eut l'ah- d'avoir pris parti ; il s'était classé, ou si 0 l'on aime mieux déclassé, et il eut cette décon- « venue de se voir traiter avec froideur par la soft ciété polie de la ville, en même temps qu'il se « sentait absolument dépaysé dans le milieu où ces « dédains semblaient le rejeter. Amiel en effet avait « encore moins d'affinité avec la démocratie triom- « phante qu'avec le tour d'esprit général de ses « compatriotes '. »
Il nous a parlé bien souvent de l'isolement où il se trouva tout à coup. Un homme fort distingué qui
• Journal intime, vol. I, page xvii.
avait comme tant d'autres à se plaindre des changements qui se faisaient à Genève, et qui se trouvait exercer une influence considérable, lui avait dit : « Nous ferons le vide autour de vous. » Le vide se lit en effet, et « la conspiration du silence, » c'était son expression, dura bien longtemps.
« Peut-être, a dit M. Ernest Renan dans les (( brillants articles qu'il a consacrés au penseur « genevois, Amiel n'observait-il pas h l'égard du « monde où il vivait un système de précaution assez « complet ; quand ou n'est pas comme les autres (( hommes il faut se garer d'eux. Chacun de nous « n'a le droit d'exiger de la société dont il fait « partie que d'être toléré. On y réussit presque " toujours par la tolérance et l'impartialité. Une 'I des naïvetés d'Amiel fut de se croire obligé à des « batailles de pygmées et de faire cause commune '< avec un parti qui, s'il eût été aux affaires, ne « l'eût pas mieux compris que le parti démocra- <( tique. L'homme qui a voué sa vie à la recherche <( du vrai, à la poursuite du bien ne doit s'attacher (( absolument à aucune des révolutions qui se suc- '( cèdent en ce monde; il ne doit connaître qu'un « seul intérêt, celui de l'âme humaine et de l'esprit a humain '. » Que l'illustre écrivain nous permette
^Journal des Débats, 30 septembre 1884.
(le lui (lire qu'il se trompe, (lue sans être arrivé à cette iuditférence qu'il eût voulu lui voir, et tout en restant patriote de cœur et remplissant avec sérieux ses devoirs de citoyen, Frédéric Amiel, comme l'affirme M. Sclierer, sut se tenir à l'écart de toute lutte de parti et garder la plus stricte neutralité. Si la tolérance et l'impartialité étaient d'aussi bons moyens de se faire accepter que M. Renan paraît le croire, nul n'y aurait mieux réussi que l'homme qui nous occupe, car nul ne fut plus impartial et plus tolérant, mais ce fut précisément de cela qu'on lui fit un tort.
Soyez donc modéré pour ne plaire à personne,
a dit un poète assez oublié aujourd'hui, mais qui n'en a pas moins exprimé dans ce vers une vérité toujours vraie ; si au point de vue de la dignité le jeune professeur eut cent fois raison, il eut tort au point de vue du succès.
Cependant il ne vit point d'abord l'horizon trop noir, et prit possession de sa chaire sans grand enthousiasme mais avec l'espoir, ayant le désir de bien faire, d'être apprécié de ses étudiants ; et, se sentant plein de bienveillance pour eux, il compta un peu sur la réciprocité.
Le cours d'esthétique fut intéressant ; l'heureuse influence de M. Adolphe Pictet s'y faisait sentir, et
plus d'un étudiant d'alors nous a dit lui devoir une infinité d'idées et en conserver le meilleur souvenir. Mais lorsqu'en 1850 le jeune esthéticien fut chargé de l'enseignement de la philosophie, dont trois ans après il devint professeur en titre, les difi&cultés commencèrent pour lui.
Cette chaire de philosophie * avait été occupée de 1844 à 1846 par M. Ernest Naville; le professeur qui l'avait eue ensuite y avait si peu marqué qu'il semblait qu'elle fût restée vide et que Frédéric Amiel succédait directement à M. Naville. Il y a des successions difficiles ; le souvenir de cette parole élégante, de cette phrase claire comme le cristal, oii la pensée se meut si à l'aise, de cette éloquence qui coule de source et semble si naturelle qu'on ne soup(jonne jamais le travail, n'était point pour faciliter la tâche du jeune philosophe. Si c'était un honneur que de parler oti avait parlé M. Naville, c'était aussi un péril et une malechance.
Toutefois ce n'étaient pas les préparations qui manquaient au nouveau professeur; nous avons vu
' Avant la révolution il y avait une chaire de philosophie occupée par M. Choisy et une chaire d'histoire de la philosophie dont M. Ernest Naville était le titulaire. En 1846 on réunit les deux chaires en une.
à quelles fortes études il s'était livré ; nul n'était plus qualifié pour cet enseignement, et le gouvernement radical qui avait patroné tant de médiocrités, on pourrait même dire tant d'incapacités, avait eu cette fois la main heureuse en choisissant un homme de cette valeur. Mais la science n'est que la moitié de ce qui est nécessaire à un professeur : posséder est bien, il faut encore savoir donner, et s'il est vrai, comme on l'a dit de la générosité et de la bienfaisance, que la façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne, cela est vrai aussi dans l'enseignement. Jusque-là uniquement occupé d'apprendre, Frédéric Amiel n'avait pas songé aux difficultés de faire apprendre, et jugeant trop toutes les iutelKgences d'après la sienne, il ne s'imaginait pas que d'autres pussent trouver difficile ce qui lui avait paru si aisé.
Il est toujours fâcheux, nous disait dernièrement un homme qui a une grande autorité dans toutes ces matières, de commencer par l'enseignement supérieur. Là, entre l'élève et le professeur, le rapport n'est presque pas plus direct que celui qui existe entre l'écrivain et son lecteur ; on écoute si l'on veut, on comprend si l'on peut, tandis que dans l'enseignement préparatoire le maître prend pour ainsi dire l'élève corps à coi'ps ; c'est une lutte oii il doit vaincre pour donner la victoire à
son vaincu, et c'est ainsi qu'on prend la mesure des jeunes esprits.
Le nouveau professeur ne l'avait pas et ne l'eut jamais ; il demanda toujours trop à ses étudiants, c'est pourquoi il ne fut point en aussi grande faveur auprès de la jeunesse que d'autres ayant un fonds bien moins riche que le sien, mais sachant en tirer un meilleur parti.
« Nous rendions justice sans doute, dit M. Al- « phonsc Rivier, à sa science aussi variée qu'éten- « due, à sa vaste lecture, au cosmopolitisme d'ex- « cellent aloi qu'il avait rapporté d'un long séijour (( h l'étranger ; nous lui savions gré de son amabi- « lité indulgente et spirituelle. Mais je me souviens « sans plaisir de ses leçons qui contrastaient à <f leur désavantage avec celles de mon premier « maître en philosophie, M. Ernest Naville. C'est « que les qualités subtiles de la pensée d'Amiel, (( comme dit fort justement M. Scherer, n'étaient « pas faites pour être appréciées par de jeunes « auditeurs. Nos cerveaux de dix-huit ans ne pos- « sédaient pas de quoi remplir ce cadre et je pense « que nos successeurs n'étaient guère plus riches « que nous '. »
Nous l'avons vu très choqué du manque de pro-
' Bévue de Belgique, 1883.
portion rlc la plupart {\vs cours alleinands; il sut à merveille éviter ce défaut, il calculait si juste et partageait si bien le cliamp h parcourir, que la dernière minute de la dernière le(^on tombait sur le dernier mot du cours. Mais le désir d'être complet, de ne rien omettre l'empêchait de donner les développements qui auraient intéressé ; il ne savait pas assez que les jeunes esprits s'attachent surtout aux détails, que ce sont les petites choses qui leur font aimer les grandes, et qu'il faut un esprit beaucoup plus mûr pour se plaire aux seuls linéaments des systèmes et pour deviner les beautés de l'éditice d'après la charpente si admirable qu'elle soit. En somme ses cours étaient moins des cours achevés que des programmes de cours.
« Il était clair et substantiel ; sa méthode était « scientifique et non oratoire ; il s'effaçait devant « la chose enseignée, il avait le sentiment délicat « des nuances. » Ce jugement d'une personne admiratrice, écrit en marge de notes que nous avons sous les yeux, est parfaitement juste, surtout si on l'applique aux dernières années d'enseignement où le professeur avait beaucoup amélioré sa manière ; mais l'éloge même contient une critique. « Plus scientifique qu'oratoire, » c'était justement de cela qu'on se plaignait. Le livre peut être surtout scientifique, quoique le style ne nuise jamais ;
un cours professé doit être oratoire avant tout; les qucilités hors de place devieimeiit des défauts.
Au reste le public ne cherche pas si loin ; si son attention n'est pas captivée il s'ennuie et n'approfondit pas les causes de cet ennui ; il donne les premières venues qui ne sont pas toujours les vraies. Les uns disaient des cours de M. Amiel : « c'est obscur; » les autres : o c'est superficiel ; » et bien que ces critiques s'annulent l'une par l'autre, elles n'en faisaient pas moins leur chemin.
Quant au sentiment des nuances, il ne l'avait que trop ; dans la crainte d'en laisser échapper une seule il employait une grande quantité d'adjectifs, et faisait défiler parfois tout un régiment de synonymes ; il chargeait son style parlé et son style écrit de retouches qui le gâtaient ; une trop grande quantité de coups de pinceau et d'un pinceau trop petit ôte l'effet à une toile ; la minutie du travail nuit à l'unité de l'ensemble. Ajoutez à cela bon nombre de définitions par trop ingénieuses, et quelques-unes même précieuses et rappelant l'hôtel Rambouillet, et l'on comprendra que, déjà mal disposé par les événements politiques pour le jeune et savant professeur, on l'ait épilogue sans pitié. Ou ne fit pas plus de grâce à l'écrivain ; les articles très remarquables qu'il continuait à donner à la BibJlotlièque unirerselle de Genève et à la Revue
suisse (le Neuchâtel étaient vertemeut et injustement critiqués, car on oubliait le fond pour s'attacher uniquement aux imperfections de la forme. On lui reprochait à la fois ses néologismes, ses termes scientifiques et certains mots qu'on jugeait vulgaires. Et lui , habitué aux libertés presque illimitées que l'allemand laisse aux écrivains, s'en prenait au français des fautes qu'on lui reprochait et l'accusait d'être insuffisant à rendre les idées.
« S'il eiit mieux connu la langue qu'il écrivait « habituellement, dit M. Renan, il eût vu qu'elle « peut suffire à l'expression de toute pensée, « même des pensées les plus étrangères à son « ancien génie, et que si dans la transfusion « elle laisse tomber quelques détails, ces détails « étaient justement des superfétations qui empê- « chent la pensée nouvelle de revêtir le caractère '( universel. Amiel n'était pas complètement maî- « tre de son instrument. N'en connaissant pas « toutes les notes il le jugeait inapte à rendre cer- « tains sons ; il le faussait alors avec impatience ; « il eût mieux fait de le bien étudier '. »
Cela était vrai , mais i)our étudier cet instrument difficile il ne suffisait pas de lire les auteurs, il aurait fallu vivre quelque temps h Paris ; or
' Jmirnul des Débats, 30 septembre 1884.
nous avons vu que la France attirait peu le jeune philosophe.
Cependant en 1852 il profita des vacances pour y aller voir les hommes et revoir les choses ; mais pas plus qu'à son premier voyage il ne fut charmé des Français. Il rendait justice à leur esprit vif et prompt, à leur sentiment esthétique, à leur politesse, à leur grâce, mais il les trouvait frivoles, supei-ficiels, ne songeant qu'à paraître, sacrifiant tout à l'effet. Les voyant très sociables, il décida un peu légèrement qu'ils n'avaient point de vie de famille, et leur facilité de badinage lui fit supposer qu'ils n'avaient ni sérieux, ni profondeur, ni conscience. Peut-être y avait-il un peu de leur faute dans cette impression qu'ils lui faisaient ; le mot de Louis XIV à propos de son neveu d'Orléans peut s'appliquer au peuple français : « un fanfaron de vices » il est souvent cela, et tandis que d'autres peuples mettent en avant des vertus qu'ils n'ont pas, lui, dérobe les siennes avec une pudeur jalouse. Ce sont deux hypocrisies, mais à tout prendre celle des Français est préférable, et s'il est plus avantageux de paraître meilleur qu'on ne l'est, il est assurément plus digne d'être meilleur qu'on ne le paraît.
Avec toute sa sagacité, Frédéric Amiel se prit trop à cette apparence, et ne sut pas découvrir tout
ce qu'il y avait de noble et d'excellent sous ce voile de frivolité.
Les femmes lui plurent moins encore. Accoutumé à la passivité, à l'etiacement des Allemandes en face des hommes, comme aussi à leur exaltation sentimentale, il fut presque scandalisé de l'activité des Françaises et choqué de lem- froideur en matière de sentiments. Il décida qu'elles manquaient de tendresse, qu'elles n'avaient pas de vie intérieure ; et les voyant tenir hôtel, boutique ou bureau, il en conclut, non pas à leui* courage qui ne veut point laisser tout le fardeau de la famille sur les épaules du mari, mais à leur esprit ambitieux, à leur goût de domination. Bref il fut injuste, et quoiqu'il retournât plusieurs fois à Paris, il n'y resta jamais assez longtemps pour reviser son premier et trop rapide jugement. Il y lit cinq ou six voyages, mais il n'y passa pas même cinq mois en tout ; était-ce assez pour bien voir et pour tout comprendre?
Les célébrités parisiennes ne l'enchantèrent point. Il trouva Lamennais ignorant du droit historique et du droit au sens philosophique du mot; peu sympathique, « sentant l'odeur d'église aigrie.» Victor Cousin lui parut plus ministre que philosophe, acoucihant les choses non les idées, mais « ayant pour l'Allemagne une antipathie clair-
9fi
« voyante. » Emile de Girardiii rintcres.sa davantage; il disait de lui que c'était uu homme d'actiou qui n'écrivait que par pis aller et il le caractérisait « le gamiu de Paris parvenu à la puissance de pu- « bliciste et gardant toutes ses qualités dans ce <i rôle si élevé. » Il goûta Sainte-Beuve, le causeur inépuisable « avec qui on eût pu s'entretenir douze « heures de suite allant de Heurs eu fleurs et de « talent en talent ; » les historiens Mignet et Thierry lui inspirèrent le respect qui s'attache à un noble caractère joint à un beau génie, et Béranger lui panit avec sa simplicité, sa franchise, sa finesse et sou haut bon sens « une merveilleuse personni- « lication du vieil esprit national ' . »
Cependant ces visites à des personnages célèbres, qui tous l'avaient accueiUi avec bienveillance, ne l'avaient point satisfait; il n'avait rien trouvé à admirer complètement et c'était là son amertume. « Je cherchais avec désolation, nous disait-il, « quelle grande âme, quel digne et honnête carac- « tère, quel génie vertueux je pouvais entourer de « ma vénération, prendre pour type et pour phare,
' Dans la visite que le jeune professeur faisait au vieux poète il fut question de Marc Monnier, qui était allé voir Béranger quelques semaines auparavant et « qui lui avait laissé l'impression d'un garçon qui ferait quelque chose. »
« je n'en trouvais point chez ces hommes puissants « dans la politique ou illustres dans les lettres ; « c'étaient les historiens Mignet et Thierry et « les protestants qui se rapprochaient le plus de « l'idéal que je m'étais fait du grand homme véri- « table. ')
M. de Pressensé était trop jeune alors pour que notre philosophe pût ressentir pour lui cette vénération dont il aurait voulu entourer quelque être d'éUte, mais il l'aimait infiniment et l'enviait un peu. « Je le trouvais singulièrement heureux, nous « a-t-il dit souvent, heureux par sa position, par « son mariage, par son caractère ; il joignait à un « esprit sérieux une imagination brillante ; il avait « l'ardeur et la profondeur morale, l'âme et le « talent réunis, l'intelligence des mouvements se- « crets de la société, et il voyait plus profond que « les Parisiens y compris Sainte-Beuve ; plus pro- « fond aussi que les autres protestants. »
En somme le résultat de ce voyage ne lui fut pas désavantageux ; il disait qu'après avoir vu les Parisiens il avait acquis le sentiment de sa force et de ses avantages. Avantages de sa position, de ses facultés, de ses voyages, même de sa résidence hors de France qui lui laisserait plus d'originalité et lui permettrait d'échapper à la dispersion de la conversation continuelle. Il réussirait peut-être
moins mais il pouvait davantage, il était plus libre (le pensée et d'horizon.
« Quel beau cadre que celui où vous écrivez tous, nous disait, il y a peu de temps, le moraliste aimable, le conteur ingénieux et délicat, spirituel et sensé qui porte le pseudonyme de Stabl, vous pourriez n'avoir que nos qualités et pas un de nos défauts. » Il est vrai, sur les bords du Léman, on échappe sans peine aux défauts français, mais non hélas! aux défauts genevois, Frédéric Amiel l'apprit à ses dépens.
Ce voyage à Paris l'avait done réconcilié avec Genève. Il faut bien dire qu'en dépit des blessures qu'une critique malveillante avait faites à son amour-propre, il n'était pas trop malheureux dans son pays. En attendant qu'il se créât un foyer, ce qui, semblait-il, ne pouvait inanquer d'arriver bientôt, il habitait chez sa sœur M-"" G*** dont l'aimable douceur et la tranquille raison avaient un grand charme pour lui ; deux petits neveux étaient venus donner de l'occupation à sa tendresse pour les enfants ; sa jeune sœur Laure l'intéressait par son esprit original et sa riche imagination. Son beau-frère le pasteur G***, pour avoir un caractère diamétralement opposé au sien, n'en était pa.s moins un homme de mérite avec qui on pouvait causer sinon s'entendre toujours. Il avait retrouvé
ses anciens amis ; ceux mêmes chez qui les événements auraient pu excuser un peu de mauvaise luuneur ne lui témoignaient que ])on vouloir et cordialité. Une société philosojjliique s'était formée; il en était, cela va sans dire, et il rencontrait chez M. Ed. Scherer, où se tenaient les réunions, M. Ernest Naville, M. ÉHc Lccoultre, MM. André et Victor Cherbuliez, toutes intelligences dignes' de la sienne, et avec lesquelles il pouvait se livrer ;\ ses joutes favorites. Il était là dans son élément, et il jouissait plus encore quand ces pacifiques combats se poursuivaient à ciel ouvert dans ces belles promenades du jeudi dont le souvenir a inspiré une page charmante à M. Scherer. Nous trouvons dans le premier volume du Journal iittime ' h la date du 10 février 1853 :
« J'ai fait cet après-midi une excursion au Sa- X lève avec mes meilleurs amis : Charles Heim, u Edmond Scherer, Élie Lecoultre, Ernest Naville. K La conversation a été des i)lus nourries et nous '( a empêchés de prendre garde à la boue profonde i( qni gâtait notre chemin. C'est surtout Scherer, (( Naville et moi qui l'avons alimentée. La liberté « en Dieu ; l'essence du christianisme ; les publi- (( cations de philosophie, tels ont été nos sujets de
' Page G8.
« conversation. Le principal résultat pour moi a « été un excellent exercice de dialectique avec de
« solides champions Ce qui m'a charmé le plus
« dans cette longue discussion, c'est le sentiment « de la liberté. Remuer les grandes choses sans en « être fatigué, être plus grand que le monde, jouer « avec sa force, c'est le bien-être de l'intelligence « et la fête olympique de la pensée. Habere, non « liaheri. Un bonheur égal, c'est le sentiment de « la confiance réciproque, de l'estime et de l'ami- « tié dans la lutte ; comme les athlètes, on s'em- « brasse avant et après le combat, et le combat « n'est que le déploiejuent des forces d'hommes « libres et égaux. »
Ou le voit, si beaucoup de gens s'étaient retirés de lui, les bonnes et fidèles amités lui restaient et son cœur autant que son esprit avait son aliment.
De nouvelles relations s'étaient ajoutées aux anciennes ; il voyait le poète humoristique Petit-Senn, toujours charmé qu'on louât ses vers, quoiqu'il semble qu'un long succès eût dû le blaser un peu sur les applaudissements, l'élégiaque Blanvalet qu'il avait connu à Xaples, revu à Francfort, qu'il retrouvait revenu définitivement dans sa ville natale, et qui était fort gai dans la vie s'il était fort triste dans ses vers, le peintre Hornung dont il admirait le talent et dont il aimait l'entrain et la
honhomie joviale, le fils aîné rie celui-ci, professeur de droit, lionime d'une vaste érudition, d'un psj)nt orijiinal et bienveillant, d'un C(eur atîectueux, et qui devint un de ses meilleurs ainis, bien d'autres encore y compris ]\Iarc Monnier, son petit élève de Naples, qu'il retrouvait étudiant à l'Académie.
Marc Monnier n'était plus du tout l'enfant chétif et jïauclie, \a.Jifite de porcelaine de 1842 ; c'était un jeune homme solide et bien pris dans sa petite taille, les traits réguliers, le profil élégant, le regard bleu et pétillant, une belle barbe d'un blond chaud qui le faisait paraître de quelques années plus âgé, toute l'apparence d'une santé robuste, beaucoup de bonne humeur et d'entrain ; déjà connu par ses très jolis vers et sa prodigieuse facilité d'improvisation, ayant des accointances dans le monde parisien, et une foi absolue en son étoile.
Le jeune maître et son ancien élève se revirent avec un très vif plaisir, et se lièrent autant que pouvait le permettre la différence de leurs âges, de leurs caractères et de leurs esprits. Frédéric Amiel admirait cette facilité brillante et cette confiance en soi-même; Marc Monnier avait un respect profond pour la belle intelUgence du jeune professeur et son vaste savoir, et il avait peine à comprendre qu'ainsi pourvu il n'eût pas plus de sûreté et d'aplomb. Il le blâmait fort de cette timi-
dite qui est le principal obstacle au succès. Yoici une lettre qu'il lui écrivait le 7 octobre 1850, et qui marque très bien la différence de ces deux hommes distingués. Le professeur Amiel venait de faire un travail de critique littéraire très étudié sur un roman psychologique ' qui l'avait vivement intéressé; il désirait présenter cet article à la Revue des Deux Mondes, il en avait parlé à Marc Monnier qui d'abord lui avait indiqué certains intermédiaires, et qui lui écrivait le lendemain :
« J'ai réfléchi à votre article et je me trouve stu- « pide de vous avoir conseillé des détours pour abor- « der la Revue des Deux Mondes. Cette rouerie « stratégique est bonne pour moi, pauvi'e débutant « qui faute d'imposer en impose. Mais armé comme « vous l'êtes on attaque de front. Présentez-vous « tout net à la rédaction en écrivant au rédacteur : « Monsieur, j'ai lu un bon livre, un livre sérieux, « profond, fouillant ferme au fond de l'âme ; ces « livres-là sont rares et quand on les trouve sur « son chemin on les recueille et on les montre. J'ai « recueilli celui-là, je veux le montrer, je vous
' Jeanne de Vaudreuil, publié sous l'anonyme. L'auteur était la fille de M. Lutteroth, fondateur du journal religieux Le Semeur. Elle était fort jeune quand elle écrivit ce livre remarquable. Un peu plus tard elle épousa M. Waddington et mourut bientôt, en 1852, croyons-nous.
«■ l'exhibe. Je vous ai fait un article étudié, écrit, « digne du roman (n'ayez pas peur, ça se dit) " j'attends de vous que vous l'inipriniiez. » Kemar- " quez cette dernière phrase : il faut que dans le- « style de votre épître il y ait un peu d'assurance, « la timidité ne vous siérait pas, elle me sied à moi, « peut-être parce que je n'en ai pas. Et signez en « toutes lettres Henri-Frédéric Amiel professeur à « l'Académie de Genève. Je vous réponds que vous « serez reçu à bras ouverts '. »
La Revue des Deux Momies aurait-elle été aussi hospitalière que le jeune Marc Monnier paraît le croire? nous n'en savons rien, car la démarche ne fut point faite, et l'article sur Jeanne de Vaudreuil fut tout bonnement publié dans la Revue suisse de Neuchâtel. Le jeune professeur continua de faire paraître, soit dans cette revue, soit d;ins la Bibliothèque universelle, quelques études littéraires, quelques poésies et, sous le titre collectif de Tablettes d'unxielerin, des pensées qu'il tirait de son journal.
* Dans cette même lettre, Marc Monnier parle de la Gabrielle cI'Acgier que son ami Amiel lui avait prêtée : « Une excellente comédie à laquelle je n'ai qu'une chose « à reprocher, c'est de ne m'avoir pas attendu pour naître. « Je donnerais bien quelque chose de bon pour l'avoir « faite. Enfin !
Écrire son journal et faire des vers, c'était, après l'énorme travail de préparation qu'il s'imposait pour ses cours, son plus agréable délassement.
Au 1" janvier de 1854 — l'année qui devait voir marier sa sœui' Laure avec le docteur S***, une des célébrités médicales de Genève — il offrait à ses amis un volume de deux cents pages modestement intitulé Grains de Mil, où il avait réuni quelques-unes de ces petites choses écrites aux heures de loisir : « Publication faite à la diable, nous écri- « vait-il eu 1870 en nous l'envoyant, et où je vou- « drais pouvoir retrancher bien des choses. » Ce qu'il faudrait retrancher ce sont les poésies qui, à l'exception de deux ou trois, ont peu de relief et d'originalité, et ne sont guère que des réminiscences des poètes alors célèbres, en particuher de Béranger ; mais si les vers sont insignifiants, on n'en saurait dii'e autant des cent pages de prose qui forment la seconde partie du recueil.
On a fait beaucoup de bruit autour des deux volumes posthumes, et dit très haut que c'était une révélation. Pour Paris, où le professeur Amiel n'était nullement connu, cela est vrai, mais non
pour Genève. Tous ceux qui avaient lu ces cent pages étaient parfaitement au clair avec l'auteur, et savaient ce qu'il valait ; les deux volumes du journal n'avaient rien à leur apprendre.
La prose des Grains de Mil, tirée aussi du Journal intime et oîi les éditeurs des œuvres posthumes ont repris plusieurs morceaux, ne le cédait en rien à ce qu'on nous a donné récemment. Peut-être même le ton eu était-il plus varié.
On y trouvait des pensées comme celles-ci :
« L'homme n'est que ce qu'il devient, vérité « profonde ; l'homme ne devient que ce qu'il est, « vérité plus profonde encore. »
« Une eiTeur est d'autant plus dangereuse « qu'elle contient plus de vérité. »
'( On ne peut se faire que peu d'amis, même en « y mettant beaucoup de soin, tandis qu'on peut « se faire infiniment d'ennemis sans presque y « prendre garde. »
« L'illusion peut avoir raison contre l'expérience, « car l'illusion est le pressentiment d'une grande (( vérité et l'expérience la possession d'une petite. »
'( La pensée sans infini et la vie sans infini, c'est « comme un paysage sans ciel : on y étouffe. »
Des remarques très fines et un peu mordantes, prouvaient que le doux penseur aurait su être un satirique s'il l'avait voulu :
<( Parlez-moi de l'ignorance pour délier la lan-
« gue et de la sottise pour faciliter le jugement ! « Ou n'est jamais plus affirmatif (pie lorsqu'on a « moins le droit de l'être; |et si les riches d'esprit « sont économes, les pauvres sont toujoui's pro- '( digues. »
La nature tenait d;ins ces pages une large et belle place. Voyez ces deux tableaux, l'un du commencement de l'automme, l'autre de la fin de l'hiver :
« Ravissante après-dînée ! Paysage d'automne « éblouissant et tendre, lac de cristal, lointains « purs, air doux, monts neigeux, feuillages jaunis, « ciel limpide, calme pénétrant, rêverie des der- « niers beaux jours. Je ne pouvais m'arracher de « cette terrasse. Deux cygnes jouaient sur l'onde « transparente et, plongeant l'un après l'autre, « s'euveloppaient d'anneaux onduleux et concen- « triques. Quelques bateaux au loin rayaient d'ar- « gent le miroir bruni des eaux. Tout respirait la « langueur caressante et l'éclat charmant de la « beauté qui s'éloigne et qui pour prolonger son sou- '( venir charge son dernier regard de tout le ma- « gnétisme de l'amour. »
« Aujourd'hui, V février, le temps a été admise rablement beau et, comme l'auteur du Voyar/e « autour de ma chambre, j'ai beaucoup voyagé de « ma fenêtre. Armé d'une longue-vue, mou œil « s'est promené dans toute l'étendue du vaste cir-
« que de montagnes qui entoure Genève. Plaines et « coteaux, gorges et cimes, villas endormies et « villages éveillés, terre et ciel, lac et rivages, j'ai (( tout exploré par toutes les issues, et discerné des « détails intinis et charmants. Les microscopiques (( tableaux enfermés dans le cercle de ma lunette, « brillants comme ces paysages qu'on peint sur « l'émail des bijoux, déliés et purs comme les ner- « vures qui s'entrelacent sur l'aile de gaze des « libellules, nets comme le travail du burin, « m'émerveillaient parleur grâce, et, sans pouvoir « m'en rassasier, je crois être involontairement « remonté trois fois dans la mansarde pour en « jouir. Le Mont-Blanc, drapé dans sa robe de « nacre, veinée de lapis et de rose, semblait assiste ter, roi paisible, à ce spectacle qu'il dominait de « sa sereine majesté. Miroir à peine oudé par une « légère brise du nord, le lac, d'une fraîcbeui" toute « printanière, i*e déroulait à petits plis coquets « entre la Suisse et la Savoie. Loin, bien loin, rê- « vait dans une brume bleuâtre je ne sais quel « village vaudois surmonté de son clocher. A tra- « vers les rideaux d'arbres sans feuillage, je dis- « tinguais des chaloupes légères gonflant le triana gle de leurs voiles latines, et des brigantines aux « mâts verts, à la noire carène, au blanc éperon, K sillonnant avec l'aide des rames, la vague froide 0 et claire. Les aiguilles étincelantes des Alpes,
" les roches pelées du Salève, les pentes neigeuses « et solitaires du Jura, dont les sombres sapins (( varient seuls la monotonie, formaient le cadre <( immobile de cette nature d'hiver. La lumière en '( faisait la beauté, les ombres lui donnaient du <( caractère, et la vibration atmosphérique autour « des masses frappées par le soleil, rochers ou édi- « fices, lui communiquait en quelque sorte la pal- '< pitation de la vie. — Un clair de lune à éteindre « presque toutes les étoiles est venu couronner « cette brillante journée par une riante nuit. Au « bout de ma lunette, la lune aussi qui approchait (( de son plein, prit un nouvel aspect. Quittant la « forme du disque pour celle de la sphère, eUe « m'apparut comme un aérostat glorieux, brillant « dans la nuit d'une lumière intérieure et voguant <( en silence, vers un but inconnu, dans les champs '( bleus de l'espace étoile. Ah ! pendant que nos « yeux voient, que notre cœur sent, que nous « sommes jeunes et que la maladie n'assombrit « pas pour nous le ciel, regardons, sentons, admi- K rons et n'amoindi'issons pas, par négligence, no- « tre part de bonheur ! »
Peu de paysages dans les deux volumes posthumes sont plus gracieux et plus sensibles que ceuxlà, et on n'y trouve rien qui ressemble à ces lignes charmantes :
« Une amie d'enfance ! chose fraîche et poéti-
« que ! amitié toujours un peu émue, protection « toujours un jteu tendre ; attacliemcnt qui unit « l'intérêt chaste de la fraternité à la grâce pi- « quante et idyllique d'une amourette; qui fond le « channe du souvenir avec l'attrait de la nouf( veauté ; qui permet de serrer la main quand on <i voudrait baiser la joue, et maintient les cœurs « sur la limite indécise et virginalement charmante « d'une affection demi-éclose et demi-contenue î « C'est le bouton de la rose et l'ébauche furtive « de l'amour. »
Les jugements littéraires y sont assez nombreux ; les éditeurs ont donné ce qui concerne Tocqueville, Schleiermacher et Vinet, mais ils ont négligé cette piqnante appréciation de Montesquieu :
'( Je ne puis bien rendre encore l'impression que « me fait ce style singuher, d'une gravité coquette, « d'un laisser aller si concis, d'une force si fine, si « malin dans sa froideur, si détaché en même temps « que si curieux ; haché, heurté comme des notes « jetées au hasard, et cependant?;o?(ZH.Il me semble f( voir une inteUigence sérieuse et austère par na- « ture s'habillant d'esprit par convention. L'auteur « désire piquer autant qu'instruire. Le penseur est « aussi un bel esprit, le jurisconsulte tient dupetit- « maître et un grain des parfums de Gnide a péné- « tré dans le tribunal de Minos. C'est l'austérité
« telle que l'entendait le XYIII""* siècle. Dans Mon- « tesquieu, la recherche, s'il y en a, n'est pas dans '( les mots, elle est dans les choses. La phrase court « sans gêne et sans façon mais la pensée s'écoute. >»
Cette page sur Schiller et Goethe est bien intéressante aussi :
« En achevant les correspondances de Schiller « avec Hnmholdt et de Gœthe avec Zelier, je suis « frappé de bien des clipses : de l'absence d'esprit a religieux chez les deux grands poètes allemands, '( du manque d'instruction de Schiller, de la sè- « cheresse de Gœthe, du déplacement et de l'élar- « gissement de l'horizon intellectuel d'aloi'S. On <( sent un autre âge et d'autres hommes, et le « monde a marché. L'absence de religion donne au « sérieux de ces deux grands hommes quelque chose « de superficiel. Le manque de faits, de réalité, de « base, rend parfois les idées de Schiller tranchantes « et fragiles comme l'abstraction. Gœthe reste '( étranger à l'histoire, et toutes les luttes de son « pays, tous ses malheurs, de 1800 à 1815, ne lui « arrachent ni un soupir ni une réflexion. L'égoïsme « a été l'étroitesse de cet esprit si large, et, par une « juste punition l'a rendu incomplet et petit par un « côté. Initié à la vie de la nature et à la vie de « de l'individu, Gœthe ne comprend pas la vie his- '( torique, l'évolution des peuples. Et quels pas de
« géant ont faits toutes les sciences de la nature et « de l'intelligence depuis le cénacle de Weimar ! « Comme le point de vue du siècle a changé ! comme (( notre univers physique et moral est plus complexe « et plus riche! Mais c'est encore Schiller qui nous « comprendrait le mieux. »
Il nous semble aussi qu'on aurait dû nous donner cette appréciation d'Horace :
« Horace m'apparaît coiume le poète littérateur, (( l'homme au goût délicat, ingénieux orfèvre de « langage, ayant bien l'esprit de son état avec « d'heureuses réminiscences républicaines qui sont « même senties, mais par goût et nature plutôt un c( épicurien malin et sceptique, et par position un « courtisan aimable et adroit. On sent trop chez (( lui la dextérité, l'art, l'habile homme. Toutyest (( exquis et étonnant, mais il n'y a pas de franche « inspiration, de sentiment chaud et vrai, de verve « ni d'enthousiasme. En d'autres termes, Horace « a de l'esprit non du génie, de la sagacité et non « du caractère. Il fourbit admirablement la seu- (( tence, il burine en perfection le détail et le vers, « mais il n'invente guère que la forme. Prodigieux « dans la miniature, d'un talent merveilleusement « preste et délié, sa poésie reste néanmoins une (( grâce et ne devient pas une puissance. Elle a (( quelque chose de factice ; on y sent la création
« d'emprunt, ]e fini des œuvres de seconde main. « J'aime mieux Béranger avec lequel il offre des '( rapports, mais qui a i)lus de ramr que lui. Voilà « bien le mot : Horace manque un peu de cœur. « Or la sensibilité est la première qualité du « poète. L'imagination, le style^ l'art ne viennent « qu'après.
« Avec toutes leurs beautés, les poètes anciens « ne peuvent décidément plus nous suffire. Il leur « manque un sens, le sens des modernes, le sens « spirituel, le sens de l'infini. Leurs horizons nous « étouffent, leur morale nous est trop mesquine ; « ils n'ont rien à dire à nos besoins les plus pres- « sants, les plus sérieux, les plus poétiques. Leur « homme Ji'est plus le nôtre. On reconnaît que le '( monde a changé, qu'un rideau a été tiré. Leur « homme n'est pas devenu faux, mais il est in- « complet, il n'est qu'une partie de l'homme de nos f< jours. Il se retrouve tout entier en nous, mais non « pas nous tout entiers en lui. En un mot l'homme « moderne et sa poésie renferment l'homme et la « poésie antique, et les débordent. D'eux à nous il « y a eu métamorphose ascendante. »
Quant à cette page sur les talents de Satan, qu'on nous permette de la transcrire encore, car l'auteur l'aimait tout particuhèrement, et lui, si rarement content de ce qu'il écrivait, la jugeait
excellente, et quand il lui arrivait de la relire, souriait avec satistactiou :
« Satan est poète : chaque tentation le prouve. '( De quelles fleurs enchantées ne pare-t-il pas le '( chemin de l'abîme? Quelle puissance merveil- « leuse de prestige, d'illusion, d'idéalisation ne « déploie-t-il pas pour dissimuler, masquer et trans- <( former le mal, et pour embellir de toutes les '( grâces du ciel les spectres grimaçants de l'enfer? « Comment s'expliquer autrement la prodigieuse « différence d'aspect d'un même acte avant et après « la faute ? Connaissance suprême des mystères de (( de l'art, conception profonde, disposition savante, « fécondité de ressources, verve inépuisable, magie n du coloris, finesse, malice, rien ne manque à son « incomparable talent. Reconnaissons-le, Satan est a un grand poète ; il serait même le plus grand de <( tous si l'amour n'existait pas. Déjà le second dans '( la poésie, pour l'éloquence Satan est le premier. '( Dans l'art d'endormir le soupçon et d'éveiller la n sympathie, de rassurer la timidité et de flatter « l'orgueil, d'éblouir l'imagination par l'éclat, a d'entraîner l'esprit par l'audace, d'enlacer le « cœur par l'ivresse, d'étourdir la conscience par '< la subtilité, Satan est sans rival. Changeant (( comme le caméléon, souple comme Protée, mo- " bile conmie Maïa, il sait revêtir toutes les formes,
« prendre tous les tons, jouer de tous les instrun ments et faire vibrer en chacun la corde secrète. « Renard et lion, sphinx et serpent, il rôde, furette, <( explore, sait découvrir tous les passages et, dé- « mon invisible, par la cheminée ou la fenêtre, par '( la porte ou la serrure, il s'insinue dans chaque rt citadelle. Sagacité et patience, hardiesse et ruse, « il a tout pour lui. Stratège consommé, enjô- «■ leur in-ésistible, charmeur maudit, magnétiseur (( damné, langue dorée, auge aux traits séduisants, « armé de tous les avantages et de toute la science <( de l'attaque, enfin connaissant le cœur del'homme K aussi bien et presque mieux que Dieu (dont les « yeux sont trop purs pour voir le mal), ce n'est '( pas à tort qu'il a été appelé de ce nom terrible, '( hommage rendu à sa puissance : le Tentateur ! Il « faut l'avouer, dans l'art de persuader, Satan tient « le sceptre, il est le roi des orateurs.
« Et penser que chaque cœur d'homme renferme « en soi cet artiste de perdition, poète diabolique '( et orateur infernal ! On ne comprend que trop les « terreurs des ascètes et les hallucinations du moyen « âge. »
Nous n'en finirions pas si nous voulions citer tout ce qu'il y a d'ingénieux et de profond, de sérieux et d'aimable dans ces belles et charmantes pages qui n'avaient d'autre tort que de suivre des
vers médiocres. Si l'auteur, comme le lui conseillait M. Scherer, avait donné un volume entier de ces fragments de journal, et non de cent pages mais de trois cents, étendue habituelle des volumes littéraires, il aurait obtenu sans nul doute le succès auquel il avait droit. Mais il eût fallu, bien entendu, que l'ouvrage fût présenté au public par un éditeur de la grande ville, car en outre de l'avantage d'être connu eu France, il eût été bien plus apprécié à Genève. Eu dépit de leur orgueil national, les habitants de la ville de Calvin ont la superstition de la ville de Voltaire plus que les Parisiens eux-mêmes ; un auteur genevois retour de Paris, c'est comme le bordeaux retour des Indes, il se voit tout aussitôt mettre à haut prix. Malheureusement le judicieux conseil de l'éminent critique ne fut pas suivi, et la célébrité fut ajournée pour Frédéric Amiel jusqu'au temps où, hélas ! elle ne pourrait plus réjouir son cœur.
L'aimable cadeau de Grains de Mil fut très froidement reçu ; mais tout profite aux belles âmes ; les déceptions de leur amour-propre tournent à l'avantage de leurs vertus: loin de s'aigrir, Frédéric Amiel se sentit encore plus bienveillant, plus disposé à rendre justice à tout mérite et à dire au public le bien qu'il pensait des œuvres de ses compatriotes ; il commença dès lors l'apprentissage de
l'abuégation ([u'il pratiqua toujours et de plus en plus, et qui au déclin de sou âge lui faisait écrire cette belle poésie, le Puits au désert :
Notre vie à vingt ans est la verte savane
Où tout est fraîcheur et concert; Mais vient l'aft'reux simoun qui tout brûle et tout fane : Le souffle des méchants et leur rire profane
L'oasis se change en désert.
Comme un sable mouvant, la vaste indifférence
Cerne, oppresse, étouffe le cœur ; Adieu candeur, amour, idéal, espérance ! Divine illusion convertie en souffrance,
Sèchez-vous, le monde est vainqueur.
Ou plutôt, filet d'eau, source presque tarie.
Qui te meurs dans un Sahara, Fais mieux, recueille-toi ; de ton onde amaigrie Ranime d'un palmier la racine flétrie.
Et ce palmier du moins vivra '.
En 1856 il saisit l'occasion d'une publication ^ de M. Adolphe Pictet pour rendre un éclatant hommage à son ancien maître :
« Nous ne connaissons pas toutes nos richesses,
' Jour à Jour, p. 2G.3.
^ L'ouvrage que nous avons déjà nommé : Du beau dans la nature, Fart et la x^oésie.
'. disait, il y a quelque mois, la Revue suisse. Que
« ce mot est vrai ! Il y a parmi nous ua homme dont
« le nom a depuis trente ans franchi les monts et
'< les mers, qui est cité de Calcutta à Edimbourg,
.( et regardé à Berlin, à Londres, à Paris comme
'. une autorité dans trois ou quatre des branches
« les plus inaccessibles de la science humaine ; un
« honmie d'une capacité singulière et d'abord peu
« définissable, qui réunit comme en se jouant
« les compétences les plus diverses, qui peut
« rendre des points à MM. de la Villemarqué et
'( O'Donovan pour le breton et le gaélique, à M. Guigniaut pour les mythologies et la syrabo-
" lique, à M. de Rougemont et à feu M. de Stuhr
" pour les antiquités de l'humanité primitive, à
« MM. de Rémusat et Barchou de Penhoën pour
« l'intelUgence des philosophies spéculatives de
« l'Allemagne, à M. Eichhoff pour la philologie
•< comparée, à M. Pott pour las étymologies de
« la famille indo-européenne, à M. Benfey pour le
« saiLscrit, à M. Philarète Chasle pour l'histoire
« générale des littératures Cet homme exeep-
« tionnel et même un peu étrange, d'un esprit
« si ferme et si varié, si fin et si vaste, est né h
« Genève ; il \it à Genève ; il est d'une famille dont
« le nom a été et est encore illustré par des hom-
« mes qui ont marqué dans la science genevoise et
« dans la science en général. Il paraît avoir tnut « pour lui. et pourtant je ne crois pas être hoi-s « du vrai en disant qu'il est infiniment moins connu « dans son pays qu'il u'aui'ait di'oit à l'être, et que « l'opinion publique distraite et préoccupée pour ne « pas dire insouciante n'a pas encore mis cette " réputation à son rang. Pourquoi ^I. Adolphe
■ Pictet qui n'est pas seulement savant mais in-
• ventif dans toutes les directions et dont les tra-
■ vaux, presque tous d'une haute visée, ont par ' un privilège assez rare touché le but et résolu
quelque difficile problème, pourquoi cette per- ' soiuialité éminente est-elle, je ne dis pas moins " vantée, consultée ou admirée, mais moins connue ' d'un bon nombre de nos concitoyens que vingt " renommées 1>ien moins solides et plus loin- ' taines?
Xe serait-ce pas un peu sa faute?
M. Pictet a deux torts. Le premier c'est d'être
" né chez nous. Chacun sait que la renommée est
' affaire de pei-spective, que Tœil, comme du-ait
< Joseph de Maistre, ne voit pas ce qu'il touche,
que le respect, selon Tacite, a besoin de distance, ' et que par conséquent il est naturel, depuis
* comme avant l'Évangile, que nul ne soit pro- <' phète en son pays. L'autre tort de M. Pictet, c'est
do dérouter le public à plaisir. Sa quasi univer-
« salité clésorieute. L'uuité de mesure semble « manquer. Ses paroles ont beau être claires ; lui- M môme paraît uu sphinx. Or le public qui n'est « point un Œdipe, s'éloigne quand il rencontre une « énigme. D'ailleurs il faut avouer que M. Pictet a « négligé toutes les petites habiletés de la glo- « riole, et même que, suivant la maUce rccom- « mandée par le subtil américain Edgar Poë dans « sa Lettre volée, il a, sur l'album de iios réputa- « tions courantes, écrit son nom en caractères trop « déliés et trop étendus pour que le lecteur à son <*■ point de vision ordinaire puisse le rassembler en « syllabes. Et c'est ainsi que la grandeur relative « des intelligences, la portée des hommes et la va- « leur des renommées se brouillent dans ^e présent, « et poui* la masse des spectateurs, lesquels com- « mencent toujours naturellement par croire la « lune plus grosse qu'une étoile et souvent meurent « dans cette conviction '. »
Peut-être, en écrivant ces lignes, notre auteur n'était-il pas sans faire un retour sur lui-même : « Nul n'est prophète en son pays » il en avait déjà l'expérience personnelle, et il sentait aussi quel'universalité est un piège, et que ce qui d'abord semble une force peut devenir une faiblesse. Littéi-ateur,
' Bibliothèque nnirerselle, 185G.
moraliste, psychologue, esthéticien, philosophe, même un peu théologien, il aurait pu tirer parti de ses richesses et faire une œuvre. Bien des sujets l'attiraient, bien des titres lui ont souri: l'art de la vie ; le génie de la France ; la société nouvelle ; les malentendus ; la cité de l'homme-dieu ; le génie des races ; la liberté de l'homme ; la philosophie de l'histoire ; la philosophie des religions. Il se demandait plus tard : « Pourquoi n'ai-je rien lait? » La question qu'il feignait de se poser, il en avait la réponse : l'obstacle était dans son universalité même. Quand tout intéresse également, par quoi commencer? quelle raison déterminante de faire ceci plutôt que cela? que devient l'âne de Buridan entre cette infinité de seaux d'eau et de bottes de foin ?
De tous les artistes de la Renaissance aucun ne l'intéressait autant que Léonard de Vinci, le le plus grand de tous à ses yeux, parce qu'il était le plus universel ; mais il oubliait que si cet homme merveilleux lit bon nombre de choses, et les fit bien, il fut cependant surtout peintre, et que c'est par là qu'il a vécu. On peut tout étudier, on peut s'exercer à tout, mais s'agit-il de produire il faut choisir entre ses facultés la faculté maîtresse, sous peine de n'être qu'un dilettante. Cette difficulté pour Frédéric Amiel de choisir parmi les
œuvres importantes qu'il pouvait entreprendre le rejetait toujoui-s dans la poésie.
La muse qu'il servait si fidèlement lui devait bien un succès, elle le lui donna enfin.
Au début de l'année 1857 un nuage s'éleva entre la Suisse et la Pnisse à propos des affaires de Neuchâtel. La Suisse placée sous le coup d'un ultimatum impérieux arma résolument pour sa défense. Ce mouvement national fut très beau d'unanimité ; notre poète, animé de l'enthousiasme général, composa ou plutôt improvisa un chant patriotique, musique et paroles, qu'il avait intitulé La guerre sacrée, mais qui est beaucoup plus connu sous le titre de Roulez tamhoura ! Qu'on nous permette de le donner ici :
Rugis, tocsin ! pour la guerre sacrée !
A l'étranger renvoyons ses défis;
Alix armes tous! Si ta perte est jurée,
Suisse, on compta sans l'amour de tes fils !
Debout ! vallon, plaine et montagne,
Schwitz, Appenzell, Hassli, Tessin !
L'ouragan noir vient d'Allemagne :
Rugis, tocsin!
Roulez, tambours! Pour couvrir la frontière, Au bord du Rhin, guidez-nous au combat! Battez gaîment une marche guerrière; Dans nos cantons chaque enfant naît soldat.
Faites liondir le cœur des braves, Kappelez-nous les anciens jours ; Nos monts jamais n'ont vu d'esclaves :
Roulez, tambours !
Sonnez, clairons ! Le grand fleuve, en son ombre, De nos bivouacs a réfléchi les feux.
Chez nous, là-bas, sans doute, en la nuit sombre, Au ciel, pour nous, ont monté bien des vœux.
Oui, nous veillons sur toi, patrie !
Remparts vivants, nous te couvrons !
Dieu voit qui veille, entend qui prie : Sonnez, clairons !
Flottez, drapeaux, étendards héroïques.
Où nos aïeux ont inscrit maint beau nom, Astre de gloire, au ciel des républiques : Serapach, Xaefels et Saint-Jacque et Grandson !
Sous vos couleurs, saintes bannières.
Ont combattu tous nos héros;
Les fils seront dignes des pères !
Flottez, drapeaux 1
Tonnez, canons ! Voici la rouge aurore !
Au champ d'iionneur les moissons vont s'ouvrir !
Jusqu'à la nuit, fauchez, fauchez encore !
0 noirs faucheurs, s'arrêter c'est mourir ! Ilourrali ! poussons le cri de guerre.
Et puis chargeons et foudroyons !
Pour voix la foudre a le tonnerre!
Tonnez, canons !
Aigles du ciel, témoin de notre gloire, A nos cités portez-en les signaux !
Aux quatre vents, de nos cris de victoire. Prompts messagers, dispersez les échos !
Saint, grands monts, terre aiFranchie,
D'un peuple lier sublime autel !
Pour Dieu seul notre genou plie, Aigles du ciel !
Cloches du soir ! sonnez dans les vallées. Au bord des lacs, sur le penchant des monts ; Comme un encens, aux voûtes étoilées.
Faites monter vos tintements profonds !
Pour qui tomba, cloches aimées.
Plein de vaillance et plein d'espoir, Implorez le Dieu des armées.
Cloches du soir !
Les vers sont beaux, mais la musique est plus belle : très simple, et par cela facile à retenir, elle est (Fun mouvement, cFun élan, d'un brio admirables. C'est une marche qui vous emporte bon gré mal gré ; les petites incorrections mêmes que peut y relever un musicien de profession ajoutent encore à son originalité.
C'était le 13 janvier que notre poète l'avait écrite ; le lendemain on apprenait que le danger était conjuré. Mais Roulez taniboura, pour n'avoir pas guidé les Suisses au bord du Rhin, n'en de-
vint pas moins le chant national, la Marseillaise helvétique. Il est dans toutes les mémoires et il n'y a si petit enfant commentant à parler qui n'ait du plaisir à répéter cet air simple et vibrant.
Après cette excursion dans le domaine de la poésie patriotique, Frédéric Amiel retourna à ses habitudes de pensée, et eu 185S il fit paraître le petit livre dont nous avons parlé à propos de Florence, IlFenscroso\ poésies-maximes.
En voici la dédicace :
Cœurs pensifs, âmes inquiètes, Vous tous qui dans la vie à pas mal affermis Allez, errez, bronchez, je suis ce que vous êtes,
Je vous connais : salut, amis !
Vous qui recherchant en vous-mêmes Le mot de tout secret, la clé de toute loi. Du devoir, du bonheur, agitez les problèmes,
Je viens à vous, accueillez-moi.
Frères d'épreuve et d'espérance S'aider à vivre est bon, être compris est doux : Je traverse avec vous la joie et la souffrance,
Je vous aime, m'aimerez-vous ?
' Cette forme, se rencontrant aussi, quoique moins exacte et moins usitée que celle de Fensieroso, l'auteur l'adopta, comme plus coulante, pour le titre de son livre.
Quand M. Schorcr nous dit que Frédéric Aniiel n'a rien produit pendant sa vie qui ait une véritable valeur, ne fait-il pas un peu tort à un recueil où l'on trouve des pensées comme celles-ci ?
On n'est que ce qu'on croit. A chacun dans ce monde Comme dans l'Évangile, est fait selon sa foi. L'audace qui s'aftirme est prudence profonde, Car nul n'a confiance en qui doute de soi.
L'homme trop circonspect manque sa destinée : Il dissipe sa vie en rêves indolents, Il laisse fuir l'instant, le jour, le mois, l'année ; Puis l'enfant se réveille avec des cheveux blancs.
Dans chaque vie en fleur un ver caché sommeille : Chagrin, souci, regret ou remords, ver rongeur. Ouvrez le fruit : hélas ! sous sa rondeur vermeille Vous retrouvez encore le ver, hôte rongeur.
Un atome dans l'œil, et l'être est misérable! Un seul point noir au cœur, et l'homme est tourmenté; Plus un sens est exquis plus il est vulnérable, Car la perfection fait la fragilité.
Chaque homme devait être un exemplaire unique ; Un type original marqua son métal mou; Mais le monde use tout de son doigt tyrannique : Dieu te frappa médaille et tu deviens gros sou.
La patrie est aux lieux où. l'existence est pleine, Où l'on est plus aimé, plus aimant et plus fort ; Où l'on s'élève mieux à la grandeur humaine, Où pouvant le mieux vivre on craint le moins la mort.
Ah ! ne sonde jamais, qu'elle soit humble ou fière Une âme en lui disant : Belle âme, quelle es-tu V Le centre du soleil n'est pas de la lumière, Le fond de nos vertus n'est pas de la vertu.
Fou ! qui veut le triomphe et ne veut pas la peine ; Fou! qui voudrait aimer et ne veut i)as souffrir; Fou! qui croit être libre en rompant toute chaîne; Triple fou, qui veut vivre et ne veut pas mourir !
Rien, pas même un atome en l'immense nature Ne se perd. L'homme seul est plus prodigue, hélas ! Des jours que nous perdons par négligence pure On ferait une vie, et nous n'y pensons pas.
Chacun trouve son maître et même le génie. Dieu l'a voulu; le mieux est de s'y résigner. Ne cherche point ton rang sur l'échelle infinie : Qui fait tout ce qu'il doit n'est jamais le dernier.
Le calcul est permis mais doit avoir un terme. Résoudre c'est risquer, on ne peut tout prévoir. Réfléchis, mais décide et fais d'une main ferme Sa part à la fortune et son droit à l'espoir.
Cliaque âme a sa mesure et pour toute commence Le bonheur quand s'emplit la coupe de leurs vœux : Un casque, étroite coupe, et la mer, coupe immense, Quand l'eau monte à leurs bords sont rem plis tous les deux •
Il nous semble que voilà de très beaux vers où la perfection de la forme ajoute encore à la valeur de la pensée ; la plupart de ces deux cent trente-trois maximes ont ce même bonheur d'expression ; c'est à peine si dans ce nombre on en trouverait mie dizaine légèrement entachées de prosaïsme.
Eh bien, le croirait-on? le Penseroso réussit moins encore que les Grains de Mil ; les Genevois qui se piquent de tout savoir, surtout les langues étrangères, feignirent tout à coup d'ignorer l'italien et de ne pas comprendre ce titre. Quelqu'un le prononça innœ-roseau et beaucoup de gens trouvèrent cette ineptie charmante. Le La Reine hait d'un mauvais plaisant et le Couci-couci d'un autre avaient fait tomber jadis \?i Marianne etV Adélaïde de Voltaire ; ce méchant calembour de pince-roseau devint un mot méchant qui fit son chemin et nuisit au succès du livre. Il était plus facile de dire que M. Amiel avait fabriqué un pince-roseau que de prendre le volume et de le lire avec attention. Les bons esprits le goûtèrent et surent gré à l'auteur du présent qu'il leur avait fait, mais nulle part, on le sait, les bons esprits ne sont la majorité.
L'échec du pauvre petit livre fut très sensible à l'auteur, et l'idée qu'un autre pays serait plus favorable à son talent, qu'ailleurs il serait mieux apprécié, revint îe hanter. Nous trouvons dans son journal, à la date du 18 juillet de cette année 1858 :
« Aujourd'hui j'ai été remué jusqu'au fond par « la nostalgie du bonheur et par les appels du sou- « venir. Mon ancien moi, mes rêves d'Allemagne, (( les élans du cœur, les aspirations de l'âme se « sont réveillés avec une force inattendue... La « crainte d'avoir manqué ma destinée, étouffé ma « vraie nature, de m 'être enseveli vivant a passé « aussi comme un frisson
« Et qu'est-ce qui a soulevé cette tempête? une « simple lecture : le premier numéro de la Revue « germanique. Les articles de Dollfus, Renan, Lit- « tré, Montégut, Taillandier, en me ramenant « dans quelques vieux sujets favoris, m'ont fait « oubher dix années perdues et rappelé ma vie « universitaire. J'ai été tenté de jeter là ma défro- « que genevoise, et de partir, bâton en main, « poui* un pays quelconque, dépouillé mais vi- « vant, jeune, enthousiaste, plein d'ardeur et de « foi ' . . . »
' Journal inthne, tome I. ji. 126.
Il resta cependant. Ne venait-il pas d'écrire dans le Fenseroso :
Ne déracine pas facilement ta vie ; Où le chêne a germé, le chêne aime à grandir. On se refait un toit mais guère une patrie; Transplanter parfois tue et toujours fait languir.
En dépit de tant de déceptions, l'activité littéraire (lu jirofesseur Amiel ne se ralentissait pas ; cette même année 1858 un article sur Les libres chercheurs à propos de Daniel Stern le mit en rapport avec la femme célèbre qui avait pris ce pseudonyme ; en 1859 le jubilé triséculaire de l'Académie de Genève lui fut l'occasion d'écrire une très belle étude historique sur cette Académie, e:j il fit pour le centenaire de Schiller sa traduction rythmique de la Cloche, traduction fort estimée des Allemands et qui est même, à ce que nous croyons, adoptée à Berlin comme version classique et imprimée en regard de l'original, dans les éditions destinées aux élèves des lycées.
En janvier 1863 ses amis reçurent encore des étrennes poétiques : La Part du Rèce (nouvelles poésies), dédiée à M. Félix Bovet, cet ami dont nous avons déjà parlé ; il y a de fort beaux vers, ce sonnet entre autres, intitulé Le Zénith de la vie :
Providence, merci ! merci, ma destinée ! L'astre de mou printemps se lève radieux ; Triomphante, et de fleurs la poupe couronnée Vogue, ô nef de mes jours, sur les flots radieux ;
Car tout sourit : le ciel à la mer fortunée, Mes yeux au ciel d'azur et la vie à mes yeux ; En moi chante une lyre et mon âme étonnée Kêve génie, amour, et sent venir les dieux.
Ainsi disais-je hier, et déjà dans ma voile Le vent baisse et faiblit, et déjà mon étoile Semble pâlir au ciel comme en mon cœur l'amour.
Entre un soleil et l'autre, oh ! quelle différence ! Est-ce là ta promesse, espérance, espérance? Solstice de nos ans ne dures-tu qu'un jour ?
Mais il était écrit que les volumes poétiques de Frédéric Amiel ne réussiraient pas, que toujours un malin génie y glisserait quelque chose oîi les moqueurs trouveraient leur compte. Au nombre de beaucoup de très belles et très sérieuses pièces il y en avait une à son petit neveu, en vers de deux syllabes :
Henri
Chéri,
Jeune
Être
Ardent. . . . elc
Ce fut là-dessus qu'on tomba ; on ne voulut rien voir de tout le reste et on déclara que M. Amiel était un faiseur de tours de force. Tarte à la crêmel répétait le marquis de la Critique de l'École des femmes ; — He^iri cJiéri ! redisaient les ricaneurs de Genève. Et ce gracieux volume de la Part du Rêve n'eut pas plus de succès que les volumes précédents.
Quant à son enseignement, le professeur Amiel le continuait avec cette conscience que nous lui connaissons ; il s'efforçait de le varier, il y mettait toute sa science et tout son zèle, et s'il n'y avait pas un succès d'enthousiasme, au moins y étaitil très sérieusement estimé.
A côté de ses lerous académiques il en avait d'autres qui lui donnaient moins de peine et plus de satisfaction. Sa cousine, M"^ Andrienne Custot, dirigeait un pensionnat déjeunes demoiselles, pour la plupart étrangères; il avait consenti à donner chez elle un cours de littérature et de composition. Là toutes ses qualités fines trouvèrent leur emploi ; il comprenait les esprits féminins et savait se mettre à leur portée ; son enseignement à la fois ingénieux et élevé, fut si attrayant que toutes les maisons d'éducation auraient bien voulu accaparer l'aimable maître. Cependant quelque charme qu'il trouvât à l'attention souriante avec laquelle toutes
ces jeunes têtes écoutaient ses paroles, il ne voulut pas devenir un professeur de demoiselles, et se refusa aux sollicitations que de tous côtés on lui adressait. Il fit pourtant exception pour le pensionnat des dames M et l'externat de M°" P Il
y fut aussi goûté que chez M"^ Custot ; toutes les écolières étaient dans l'enchantement de sa parole aimable et de sou esprit bienveillant. Il en est qui ne l'ont jamais oublié, et parmi les dernières fleurs qui réjouirent ses yeux, certaines roses avaient passé la mer pour lui apporter en ses jours de souffrance le souvenir fidèle et reconnaissant d'une de ses anciennes élèves.
En mai 1865 un journal qui s'intitulait Le Radical ouvrit ses colonnes à des ennemis personnels de Frédéric Amiel, et on y vit paraître une série d'articles d'un style déplorable, demandant une réforme de l'Académie et attaquant très particulièrement et très directement le professeur de philosophie. « M. Amiel, disait-on d'abord, aime les mots « pour les mots et en visant l'originalité n'atteint « qu'à l'obscurité. » Ce n'était pas bien méchant, mais ce pianissimo, comme dans l'air de la Calomnie, arriva par un crescendo rapide au fortissimo, « et se fit un devoir de « signaler à M. le conseiller d'État chargé du « département de l'instruction publique les lacu-
« nés qui se manifestaient dans l'enseignement « supérieur '. »
Le résultat de ces méchancetés fut des plus heureux pour le professeur; on lut dans le Journal de Genève du vendredi 19 mai 1865 :
« Avant-hier, M. le professeur Amiel en entrant dans la salle de l'Académio où il fait son cours, a reçu le plus sympathique et le plus chaleureux accueil. A ses auditeurs ordinaires s'étaient joints nombre d'étudiants des autres facultés qui pressés dans la salle trop étroitp ont salué par des applaudissements prolongés l'entrée du professeur, et lui ont exprimé l'état qu'ils faisaient de sa pwsonne et de son enseignement en termes pleins de déférence et de gratitude.
« Cette démonstration toute spontanée et inattendue était évidemment une réponse à un article de fond publié l'avant- veille par le Radical, article hargneux où M. Amiel était attaqué fort aigrement. C'était la troisième fois que ce journal revenait à la charge avec une obstination vraiment inexpliquable. Les deux premières fois, le 22 et le 29 mars, il s'était contenté de relever quelques boutades échappées ou attribuées au professeur, et de l'en railler sans motif apparent.
' Le Eadical du 22 et 28 mars et du 14 mai 1865.
« On ne s'inquiéta pas de ce badinage. Mais dans
« sa troisième attaque l'assaillant a démasqué ses
« batteries. Après avoir recommencé son petit sys-
« tème de citations (donnez-moi n'importe quelle
« phrase du premier venu je me charge de le faire
« pendre), il conclut résolument: <( Nous nous fai-
'( sons un devoir de signaler aux mesures énergi-
« ques de M. le conseiller d'État, etc. »
« Nous ne rechercherons pas en quoi consistent « les mesures énerguines conseillées par le vigou- '( reux censeur ; comme il devient de plus en plus « explicite, il nous le dira, nous n'en doutons pas, <( dans un quatrième réquisitoire. Nous saurons « alors quels remaniements il s'agit d'opérer dans « le personnel de la faculté des lettres et quelles « prétentions seront satisfaites par ces remanie- '( ments. Car nous ne pouvons croire que la perte sistance et la virulence croissante des attaques '( dirigées contre M. Amiel soient inspirées par une <( hostilité purement littéraire et philosophique. '( Ce professeur savant et dévoué ne méritait pas M un pareil acharnement. Élève distingué de notre " ancienne Académie, il a complété ses études par « sept années de voyage ; il a suivi à Berlin durant K quatre années les cours de Schelling et des hé- « géliens; et si ce sont là des fatigues dont d'au- K très se sont exemptés, peut-être fort sagement.
« ce ne sont jiourtant pas des motifs sérieux de K destitution, sui'tout (juand il s'agit d'une chaire <( de philosophie.
« M. Aniiel professe depuis seize ans à l'Acadé- « mie de Genève, oîi, ne gardant ses auditeurs que <( deux années, il ne serait astreint qu'à deux « cours; or, il en a fait onze différents, sur des suce jets de philosophie et d'esthétique, tous faciles à « critiquer si Ton n'y veut chercher que les pecca- « dilles de forme, mais faits avec science et con- « science, pleins de renseignements et d'enseigne- « ments. Il n'a rien demandé à la politique; il <( s'est tenu à l'écart, loin des luttes quotidien- « nés, pour consacrer tout son temps à l'étude et « au travail, et certes, il ne s'est pas épargné « dans les corvées qui s'imposent à Genève aux « gens de lettres : examens, concours, comrais- « siens, comités, rapports, et l'Institut national, (( et les fêtes patriotiques, et les jubilés universi- « taires, et les chants d'occasion. Services obs- « curs, ingrats, dont nul ne vous tient compte, '( dont on vous raille même agréablement, et qui (( absorbent pourtant une part de la vie d'un « homme. Tel est celui qu'on dénonce au pou- « voir et contre lequel on invoque « des mesures « énergiques. » Voilà cette individualité iiiamo- « vible dans sa chaire et dans son écjoïsme en
« dépit des murmures et des réclamations unaiii- « )nes de toute une f/énérationff
« Mais par bonheur certaines attaques appel- « lent des réparations éclatantes, et les étudiants « de Genève ont montré avant-hier à l'Académie « que, s'ils étaient unanimes, ce n'était pas dans « leurs murmures et leurs réclamations contre « M. Amiel. »
Nous avons cité tout au long cet article, parce qu'il caractérise fort bien notre professeur, si consciencieux dans son enseignement, et toujours prêt, malgré tout le travail qu'il devait faire pour y suffire, à se charger de toutes les besognes ennuyeuses dont les autres ne voulaient pas, et dont on ne prenait guère la peine de le remercier: " Il est céhbataire, disait-on, il a le temps. >»
Les années passaient, il est vrai, et le professeur Amiel, à l'étonnement de tous, ne se mariait pas.
Certes il aurait pu choisir; il était toujours beau, toujours charmant, toujours aimable; et la faveur féminine l'entourait plus que jamais. Dans ces quinze années il avait fait rêver bien des cœurs; les jeunes filles le voyaient d'un œil très doux; les mères étaient de l'avis de leurs tilles, et il était peu de familles qui n'eussent été flattées de sa recherche ; ses sœui-s, ses cousines auraient désiré le
voir se luarier; ses amis l'y exhortaient tout haut, son cœur le lui conseillait aussi tout has ; le temps fuyait cependant et les jeunes espérances qui avaient ouvert leurs ailes autour de lui commençaient à les replier tristement.
Pourquoi ne se mariait-il pas? Il a répondu en maint endroit de son journal :
« Époux, j'aurais mille laçons de souffrir parce « qu'il y a mille conditions à mon bonheur. J'ai (( l'épiderme du cœur trop mince, l'imagination « inquiète, le désespoir facile, les sensations à « contre-coups prolongées. Ce qui pourrait être
« me gâte ce qui est L'idéal m'empoisonne
« toute possession imparfaite ' . »
a J'attends toujours la femme et l'œuvre capable (( de s'emparer de mon âme et de devenir mon « but.... Je n'ai pas donné mon cœur: de là mon « inquiétude d'esprit. Je ne veux pas le laisser « prendre à ce qui ne peut le remplir: de là mon « détachement impitoyable de tout ce qui m'ente chante sans me lier définitivement. Ma mobihté, « en apparence inconstante, n'est donc au fond « qu'une recherche, une espérance, un désir et « un souci, c'est la maladie de l'idéaP. »
' Journal intime, vol. I, page 18.
' Journal intime, vol. I, page 104.
L'idéal, c'était bien cola ; il aurait voulu rencontrer une beauté parfaite, et toutes les grâces, toutes les élégances de l'esprit, tous les dons et tous les talents, toutes les vertus et pas un défaut. « Il n'y « en a point de petit, disait-il, le moindre suffit à « gâter la vie commune, je ne me sens d'humeur '( à en supporter aucun. » Il eût fallu encore que cette épouse idéale trouvât le moyen de lui paraître toujours nouvelle, car il ne pouvait souiîrir la monotonie dans la perfection. Quelqu'un lui demandait un jour quelle était sa fleur de prédilection : « Je préférerais, répondit-il, la tleur qui pourrait « être à la fois toutes les fleurs', coinme je préfé- « rerais la femme qui pourrait être à la fois toutes « les femmes, ou, pour parler philosophiquement, '( j'aimerais la fleur type et la femme type. » Toujours les inconvénients de l'universalité.
« Je serais bien étonné, dit M. Scherer, qu'il eût « jamais été complètement séduit, » Si, il le fut par moment, mais jamais d'une manière prolongée; sa haute raison tenait en bride sa tendresse de cœur et se hâtait d'interposer son veto.
Ainsi placé entre deux courants contraires, attiré par les douceurs de la vie de famille, retenu par la
' Il avait cependant une fleur préférée, nous l'avons déjà dit, c'était l'eufraise.
crainte d'un mauvais choix, par la terreur des regrets, il é])auclia bien des romans qui n'eurent point de dénouement. Toute femme nouvelle lui était un sujet d'étude qu'il abordait le cœur ému : « Sera-ce celle-là? » Vérification faite, ce n'était pas encore celle-là, ce ne l'était jamais.
Une fois cependant, bientôt après son retour d'Allemagne, il rencontra dans une famille amie une jeune fille qui l'émut profondément. Elle avait la beauté, l'enthousiasme, l'esprit artiste et le cœur chrétien; vingt ans après il ne pouvait la revoir avec indifférence. Pourtant ce ne fut point celle-là; à ses talents brillants, à ses hautes vertus elle ne lui paraissait pas réunir les qualités d'une ménagère; il se liait peu à l'éducation de la vie ou du moins il y comptait peu.
« Mes deux sœurs, dit-il, sont d'excellentes épou- « ses et d'admirables maîtresses de maison, mais H qui pouvait le prévoir avec certitude quand elles '< avaient vingt ans? Leurs maris ont l'ait crédit « à l'avenir et s'en sont bien trouvés, mais le con- (( traire aurait pu arriver aussi bien. J'admire tou- '< jours cette confiance d'un homme qui se marie.»
Cette confiance il ne sut point l'avoir, même en présence de celle que dans son enthousiasme il appelait Corinne et Béatrix. Elle se maria bientôt, et dans ce très beau sonnet notre poète exprime le regret du bonheur manqué:
Tout m'attirait vers toi : j'aimais, vierge sereine, Ta voix grave fie muse et ton beau front pieux, Ta pudeur de vestale et ta fierté de reine, Et le feu qu'allumait l'idéal en tes yeux.
Du charme intérieur la grâce souveraine Rayonnait sur tes jours, nimbe mystérieux. . Que n'eût pas fait alors ta tendresse, ô sirène, De tout ce qui dormait dans mon cœur soucieux?
Ton amour m'eût donné tout, même le génie ! Quand il venait à moi, pourquoi l'ai-je évité? Hélas ! c'est un secret de tristesse infinie.
L'effroi de ce que j'aime est ma fatalité : Je n'ai compris que tard cette loi d'ironie. . . Le bonheur doit m'avoir tout jeune épouvanté '.
Ici nous sommes obligé d'aborder un point délicat sur lequel le professeur Amiel avait à cœur d'être justifié après lui, puisque sa générosité chevaleresque l'avait toujours empêché de le faire. On l'accusa de troubler les cœui"s à plaisir, de se jouer des sentiments qu'il inspirait, de donner des espérances et de les tromper sans sci-upule: rien n'est plus injuste et plus faux.
Il est certain qu'il était incliné vers la société fé-
' Part (lu Rêve, page 4G.
miiiiiie; sa première jeunesse passée au milieu de ses jeunes parentes lui avait donné l'habitude et le besoin de ces intimités. Il voyait dans chaque femme une sœur à qui il était heureux de consacrer une partie du trésor de tendi-esse qu'il avait dans le cœur; ne pouvant le donner en bloc, puisque l'idéal était introuvable, il aimait à le dépenser en petite monnaie. A leur tour les femmes, et en général les meilleures et les plus distinguées étaient attirées vers lui par ce charme qui tenait à la pureté de son âme plus encore qu'à ses agréments extérieurs. Mais souvent l'affection qu'il donnait sans arrière-pensée inspira des espérances qu'il ne voulait point réahser. Sitôt qu'il venait à s'en apercevoir il faisait pour les détruire tout ce que permettait la délicatesse et la courtoisie, mais il n'y réussissait pas toujours. Il arriva que la question lui fut posée directement: « L'ami tendre, le « frère dévoué deviendrait-il le compagnon sur qui « l'on put s'appuyer pour suivre le sentier de la (( vie ?» Sa réponse alors était nette et précise autant qu'elle pouvait l'être sans brutalité et cependant parfois on s'obstinait à l'illusion. Ce furent précisément les âmes les plus sincères et les plus éprises qui se trompèrent ainsi, et qui perdirent leur vie dans une vaine attente, si l'on peut dire qu'une vie consacrée à un no])le amour mémo malheureux
soit une vie perdue. On se sent le cœur ému à la pensée de ces affections nobles vraies, et pourtant déçues, mais il ne se joint à cette émotion nulle colère contre celui qui causa ces tristesses, car il ne le voulait pas, il en souffrait lui-même et faisait tout pour les guérir.
Et cependant, malgré ces douloureuses expériences, il se laissait toujours reprendre au piège des amitiés féminines qu'il trouvait douces et qu'il croyait possibles. Son tort, s'il en eut un, fut de ne pas comprendre assez que ce qui peut rester amitié entre des cœurs loyaux dont la destinée est fixée, risque de changer de nature quand on est libre des deux parts. Peut-être aussi n'était-il pas tout à fait exempt d'un peu de coquetterie et ne résistait-il pas assez au désir d'être aimable. Quelqu'un lui dit un jour qu'il était le pendant masculin de M""* Récamier; la comparaison ne lui déplut pas. Il souriait aussi quand, par badinage, on l'appelait un don Juan vertueux. En effet sa séduction quasi involontaire était d'autant plus grande qu'elle était toute morale, et qu'on pouvait s'y abandonner sans crainte et sans remords.
La nuance de ce qui peut lui être reproché nous semble parfaitement indiquée dans cette pièce de Milnes qu'il traduisit ou plutôt qu'il imita au temps d'une de ces liaisons qui eurent d'un côté tant de trouble et de l'autre tant de regret:
Les mots que je crus voir errer sur votre lèvre
N'en tombèrent point, je le sais ; Les pleurs ont, dans ces j-eux qui me versaient la fièvre,
Su fondre avant d'être versés.
Les regards bienveillants qu'obtenait mon approche Xe m'ont guère souri plus qu'à d'autres, hélas ! Mais avez-vous été tout à fait sans reproche, Tout à fait droit et vrai pour moi ? Je ne crois pas.
Vous saviez — ou du moins vous auriez dû comprendre —
Que la moindre faveur de vous, Une main effleurée, un regard un peu tendre,
Un signe de tête, un air doux.
Chacun de ces regards qui m'émeut et m'enivre. Les mots qui par hasard vibraient dans vos accents Quand d'un auteur aimé vous ouvriez le livre. Étaient pour moi beaucoup, beaucoup trop, je le sens.
Vous auriez bien pu voir — vous avez vu peut-être —
Combien, jour par jour s'aggravant, L'ardente passion dont un cœur n'est pas maître
En mon cœur entrait plus avant !
Comme, après chaque eifort, comme, après chaque lutte. Plus aveugle en sa foi, plus âpre en son espoir, Bravant le précipice où l'attendait la chute, Mon amour, sur les rocs, plus haut allait s'asseoir.
Peut-être sans songer aux futures tristesses.
Heureux d'être aimable un moment.
Tandis que de mon cœur débordaient les tendresses,
Pensiez-vous plaire seulement ?
Mais lorsqu'à votre appel s'élançant de la plaine, Mon âme dans les deux sur vos traces errait, Oh ! ne deviez-vous pas — je l'ose dire à peine — Voir de quelle hauteur mon rêve tomlierait ?
Aussi, quand détrompée, accusant l'espérance.
D'une autre j'ai vu le bonheur, Peut-être injustement, j'ai cru, dans ma souffrance.
Votre cœur tendre un léger cœur.
Mais, même en cet instant où l'âme calme et haute, Je fais comme les morts mes comptes d'ici-bas, Puis-je vous reconnaître absolument sans faute, Tout à fait droit et vrai pour moi ? Je ne crois pas.
Pendant tous ces romans très purs toujours mais tristes aussi, le temps passait ; Frédéric Amiel touchait à l'automne de sa vie; de plus en plus le besoin d'un foyer à lui se faisait sentir; cette fois la raison elle-même gourmaadait ses indécisions et lui disait que :
Lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime Il faut aimer ce que l'on a,
OU ce qu'on peut avoir. En 1868, cédant enfin aux sollicitations de sa famille, aux conseils de ses amis, il négocia un mariage où bien des couvenances se trouvaient réunies à un attrait suffisant. Au dernier moment la chose se rompit, mais quoi qu'on ait pu
dire alors dans ie pul)lic, il n'y eut des deux parts rien que de très honorable dans cette rupture.
Deux ans plus tard un autre projet d'union fut un instant caressé, mais le professeur, sentant qu'il n'aurait pas l'entière approbation de sa familU^ renonça à ce mariage sans grand regret, à ce que nous croyons. Depuis cette époque, et bien que le zèle de quelques amis effrayés de la solitude qui le menaçait dans l'avenir, le ramenassent parfois à l'idée de fixer sa vie, il n'y eut plus de projets arrêtés, et au fond du cœur plus de désir. Nous l'avons entendu s'applaudir bien souvent d'avoir échappé à cette mer orageuse du mariage oii il avait vu sombrer tant d'esquifs, partis sous des astres favorables et avec le bon vent dans leurs voiles.
Frédéric Amiol était depuis dix-huit ans le pensionnaire de sa sœur, quand il dut, pour des raisons de santé, chercher un appartement plus ensoleillé que celui occupé par la famille G...., rue des Chanoines, tout près de la maison de Calvin, et, en janvier 1870, nous le trouvons installé au N" 16 de la rue des Belles-Filles, autrefois rue Saint-Christophe, et actuellement rue Étienne-Dumont'. Cette maison qui a vu îa première imprimerie établie à Genève et qui s'adosse à la chapelle méthodiste de l'Oratoire, ressemble un peu à un couvent ; le petit logement du premier que la bibliothèque du professeur remplissait eu entier, et qui s'ouvre sur un jardin enclos de murs où, dans la
' En 1871 un arrêté du Conseil d'État décida de donner aux rues nouvelles les noms des hommes célèbres de Genève ; quelques anciennes rues furent alors aussi débaptisées, et le nom d'Etienne Dumont, le collaborateur de Mirabeau, remplaça celui de Belles-Filles.
belle saison, les oiseaux chantent dans les lilas, oii les bruits de la rue n'arrivent point, et où le dimanche, les sons de l'orgue et les cantiques viennent caresser l'oreille et l'âme, était une véritable retraite d'anachorète et de savant, de poète et de penseur. Elle n'avait qu'un défaut, c'était d'être trop étroite pour loger une personne de service. Le professeur qui ne voulait pas se donner les embarras d'une tenue de ménage et qui prenait ses repas dans une pension de la Grand'rue, à deux pas de l'Académie, ne remarqua point tout d'abord cet l'inconvénient, mais tant que sa vie fut arran!j;ée de cette manière ses amis furent grandement inquiets de le sentir seul.
Il ne faudrait pas s'imaginer que pour habiter une thébaïde, il eut lion pris d'austère, d'ascétique : il restait toujours le même, toujours aimable, toujours homme du monde. Il touchait à la cinquantaine, mais en dépit des fils d'argent qui déjà nuançaient sa chevelure, il paraissait jeune. Sa démarche était encore gracieuse, son pas vif; il portait haut la tête, non point avec arrogance, mais de l'air de quelqu'un qui soutient légèrement le poids des années et qui regarde la destinée en face. « N'avoir point l'air piteux, )> fut toujours son grand souci.
Il ne l'avait point, et cependant sa santé devenait bien délicate. Ses rhumes en se prolongeant
avaient dégénéré en bronchite chronique. L'humidité, les brusques variations de température lui étaient fort nuisibles ; par moment il toussait beaucoup, et sa voix, sans pourtant cesser d'être agréable, avait pris ce timbre couvert qui est généralement l'indice des affections du larynx. De plus en plus obligé à de nombreuses précautions, il allait peu dans ce qu'on appelle le monde, mais il voyait toujours ses amis *, et fréquentait quelques maisons où il rencontrait des hommes distingués et des femmes qui ne l'étaient guère moins.
Marc Monnier, qui en 1860 avait épousé une genevoise, M"^ Hélène D***, et qui s'était établi à Genève en 1864, avait fondé des réunions du vendredi, dont sa charmante femme faisait les honneurs avec beaucoup de grâce ; on y causait littérature, on y jouait des scènes et parfois des pièces entières de Molière. Le professeur Araiel allait s'y égayer bien souvent et discuter art et poésie avec le jeune et brillant écrivain.
Quant à ses relations de famille, elles étaient toujours excellentes, mais peut-être un peu moins intimes qu'autrefois: ses deux oncles étaient morts ;
^ Il avait perdu le plus intime, Charles Heim, qui après une modeste carrière dans l'enseignement, la poilrine atteinte, avait été en 1868 mourir à Hyères où il avait espéré recouvrer la santé.
ses sœurs, absorbées de plus eu i)lu.s dans leurs devoirs de maîtresses de maisou, avaient moins de temps à lui donner; ses neuveux avaient grandi, étaient des hommes ; l'un se vouait au conunerce, l'autre étudiait la médecine à Paris ; d'ailleurs depuis longtemps, dans la crainte que leur père ne prît quelque ombrage de son influence, il avait renoncé à s'occuper d'eux. Nous avons dit qu'il avait peu de rapports de caractère avec le pasteur G..., il ne s'était guère lié davantage avec son nouveau beau-frère le docteur S. . . . « Ils s'appréciaient et s'es- « timaient, nous écrit M^^Laure S. . . , mais il ne faut « pas oublier que l'un était un rêveur, chercheui- « d'idéal, l'autre le médecin oubliant tout pour ses « malades, l'homme dur à lui-même, toujours à son « poste, prenant un peu en pitié tous ceux qui flé- « chissent, hésitent, et n'ont pas un but clair et « détiui vers lequel ils s'élancent tout droit. De là « des façons différentes de juger les choses ; mais « mon frère admirait le grand savoir, la droiture « sévère du docteur; celui-ci rendait pleine justice « à l'esprit cultivé, à la distinction de notre cher « poète, et je pense que s'ils avaient pu se mieux « connaître ils se seraient aimés davantage. »
Des relations de malade à médecin n'existaient pas non plus entre les deux beaux-frères. Le professeur, toujours jaloux de sa liberté, avait pour
piiiicipe qu'il ne faut pas choisir sou Esculape dans sa pareuté. Aussi, bien que le docteur S.... ait été pendant trente ans le plus célèbre des médecins de Genève, ne le consulta-t-il jamais.
Du reste il n'avait point de médecin en titre. Chaque année aux vacances il en voyait un nouveau (celui que lui recommandait quelque ami j ; il suivait docilement le traitement qu'on lui indiquait, allait aux eaux où on l'envoyait, sans toutefois obtenir une grande amélioration au mal dont il soufti-ait.
Avec tout cela, il continuait à se dépenser généreusement au profit des autres, et cette vie, que certains trouvaient indolente, était la plus active du monde. li faisait partie de la Société du progrès des études, il était président de la Société de chant du Conservatoire; il s'occupait avec un vif intérêt de l'Institut genevois dont il avait été l'un des membres fondateurs. Secrétaire, puis président de la section de littérature, il apportait dans les séances sa grâce et sa bonne grâce, sa bienveillance et son enjouement : on peut dire qu'il en était l'âme. Il s'efforçait d'y attirer tous les talents, toutes les réputations et de maintenir entre les membres des relations cordiales et courtoises. Dans sa thèse sur \e Mouvement littéraire dans la Suisse romande, il avait défini très ingénieusement ce mouvement: un
(■oyjj^ qui chtfclte ime âme, les etiort.s de toute sa vie tendirent à lui donner cette âme, à susciter une littérature romande. Sous son influence l'Institut ouvrit un grand nombre de concours, et des plus variés: poésie lyrique, fable, comédie, roman, histoire, critique littéraire, tour à tour la lice fut ouverte à tous les genres et sans exclusion de nationalité. L'Institut a, depuis 1848, couronné bien des œuvres intéressantes et encouragé bien des talents : parmi les écrivains actuellement connus eu Suisse il eu est peu qui ne doivent quelque chose à l'Institut, et il n'en est aucun, nous ne croyons p^is nous tromper, qui n'ait reçu de Frédéric Amiel encouragements ou félicitations. Lui que le succès avait si peu gâté, il était toujours prêt à se réjouir du succès des autres, et cela franchement, cordialement, sans l'ombre d'amère-pensée.
Comme il n'y avait personne de plus abordable, il était bien souvent importuné par des débutants des deux sexes qui venaient lui demander des conseils pour recevoir des éloges. Il n'avait rien de la brusque franchise d'Alceste et savait habiller sa critique de louange, comme on enveloppe de confiture une drogue amère; mais l'araour-propre a le palais tin, il devine l'amertume à travers tous les sucres :
Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire V
Que de fois les vanités bondissantes lui ont fait cette question ! Eh bien, il ne se décourageait point pour cela, et à chaque occasion il donnait son opinion franchement, judicieusement, la motivant toujours, signalant le défaut, mais indiquant en même temps le moyen de l'effacer. Il se disait que parmi tous ces Orontes, il ne serait pas impossible qu'il y eût un vrai poète à encourager, un talent modeste capable d'accepter une critique utile. Personne n'avait le sens littéraire plus fin. Marc Monnier, qui s'y connaissait, lui soumettait chacune de ses œuvres et faisait sans balancer les retouches qui lui étaient indiquées. « Quel dommage, disait-il « souvent, que cet homme d'un goût si juste, si « délicat, n'ait pas été à Paris pour y faire de la « critique littéraire! » Il estimait aussi que Frédéric Amiel aurait pu devancer M. Fouillée pour les exposés philosophiques dans les grandes Revues, et qu'il était à jamais regrettable qu'il n'eût pas donné à la France un livre sur l'Allemagne qu'il connaissait si bien.
Mais où aurait-il trouvé le temps d'écrire ce livre? Ses cours continuaient à l'occuper plus que jamais; il n'était pas de ces professeurs qui restent stationnaires : comme il se tenait au courant de tout ce qui se publiait en allemand et en français dans les différentes branches de la philosophie, il
avait sans cesse à remanier. Il avait un peu do nuîpris pour les intelligences qui se cristallisent sous telle ou telle fonne géométrique ; il les comparait aux coléoptères enveloppés de leur cuirasse, et il regardait sa nature d'esprit comme un privilège. Il savait bien que ce privilège avait sa rançon, que la limitation est une force, que la carapace qui empêche certaines intelligences de s'étendre, les protège, mais il éprouvait une satisfaction véritable à sentir qu'il était plutôt esprit, dans le sens infini du mot, qu'un esprit particulier et déterminé, et plutôt l'homme qu'un homme. Rien d'étonnant qu'un être ainsi fait eût surtout besoin de liberté, et que tout ce qui ressemblait à une servitude lui fût antipathique; il pouvait bien l'accepter par devoir, et nous avons vu avec quelle conscience il donnait ses leçons, mais sitôt que le devoir cessait, il avait hâte de retourner à l'espace, à l'indépendance. Un de ses amis disait de lui qu'il possédait la clé de la science, la clé des champs, la clé des cœurs ; sitôt les cours finis, les vacances arrivées, il jetait aux orties le bagage professoral, faisait table rase de son enseignement, mettait au clou la clé de la science et prenait la clé des champs, sans oubHer la clé des cœurs. Oh! celle-là, elle ne le quittait en aucun temps.
Nous avons dit qu'il employait ses vacances à
quelque cure de bains, mais il en passait une bonne partie dans un site de montagne : le Salève, les Voirons, le Jura, les Alpes, surtout les Alpes vaudoiscs avaient sa visite. Clarens, Montreux, Glyon, Cliaruex le virent bien souvent. Ce dernier village au-dessus de Montreux lui était cher tout particulièrement, et il l'a plus d'une fois chanté:
Entre le clair miroir du lac aux vagues bleues Et le sombre manteau du Cubly bocager, Dévale, ondule et rit, à travers maint verger. Sous les noyers pleins d'ombre un gazon de deux lieues.
C'est ici, c'est Charnex, mon nid dans les halliers. L'asile aimable et doux où mou loisir s'arrête : Les Pléiades, le Caux, l'Arvel sont sur ma tête; Chilien, Vevey, Clarens, Montreux sont à mes pieds.
Au midi, les massifs dentelés de Savoie, Au couchant, du Jura le profil mince et dur, A l'est la pyramide aux sept tours, âpre mur, Font un encadrement sévère à cette joie.
Ce qui ajoutait pour lui au charme du paysage, c'est qu'il retrouvait à Charnex la plupart de ses amis de Genève et que l'élément féminin y dominait. Il était l'âme de ce petit groupe où il se sentait compris, aimé, admiré ; il pouvait y déployer toutes les grâces de son esprit, prodiguer les at-
teiiti<;»n.s aimables, organiser des jeux, arranger (les promenades, des excui-sions, lire surtout, quand il était en voix. C'était un charme de l'entendre, et nous avons quelquefois peasé que chez lui le lecteur avait un peu nui au poète ; il devait toujours trouver ses vers admirables, car il les rendait tels par de savantes inflexions, et sa voix leur donnait tour à tour la grâce, l'harmonie, le relief et l'éclat qu'ils ne possédaient point toujours. « Lisez donc sans prestige, » lui disait quelqu'un, lorsqu'il s'agissait de vers à corriger. Lire sans prestige ! cela lui était sinon impossible au moins bien difcile. Mais s'il lisait bien ses vers à lui, il lisait encore infiniment mieux ceux des autres ; nous ne croyons pas que l'on connaisse vraiment La Fontaine ou Molière si l'on a pas eu la chance de les entendre interpréter par ^L Legouvé ou par le professeur Aiuiel.
L'hiver de 1869 à 1870 lui apporta bien des tristesses. Il vit mourir à peu de distance l'un de l'autre le peintre Hornung et les poètes Petit-Senn et Blanvalet; lui-même, très soutïi-ant, fut obligé d'interrompre quelques jours ses leçons et de garder la chambre, ce qu'il ne faisait jamais que par force majeure, car bien que les précautions qu'il était obhgé de prendre l'aient fait passer pour douillet aux yeux de quelques-uns, personne n'avait
plus de courage et ne s'écoutait inoius. A peine rétabli il retourna à ses devoirs, mais pendant les derniers mois du semestre d'été il se sentit très fatigué et eut quelque peine à aller jusqu'au bout. Aussi les vacances venues, fut-il plus heureux que jamais de quitter la ville, et d'aller redemander la santé à sa chère montagne.
A diverses époques il avait passé quelque temps à Yillars-sur-Ollon, dans le canton de Vaud; cette fois il choisit pour sa villégiature une altitude plus élevée, Bellalp, dans le Valais :
Villars était un nid, mais Bellalp est une aire.
Ici plus de sapins, un gazon ras et court.
Des pics chauves et nus que frappe le tonnerre,
Et qu'effrite en tombant jour et nuit le bloc sourd;
D'immenses horizons dentelés par les neiges.
Un océan d'azur entre les monts versés,
Où chantent des torrents les éternels solfèges,
Où nage des vapeurs le troupeau dispersé ;
Sous mes pieds, le flot bleu des glaces boréales,
Torrents pétrifiés nourriciers de la mer...
Telles, — du pavillon où je hume l'éther
Comme un oiseau plongeant dans le vague de l'air,—
S'étalent à mes yeux vos splendeurs idéales.
Colosses du Valais, rois puissants de l'hiver.
Eu quittant la montagne oîi il avait appris la
déclaration de guerre, il alla revoir ses amis d'Heidelberg,et parcourut les bords du Rhin qui, selon toute apparence, devaient être une fois de plus le théâtre du combat de la race latine et de la race germanique.
Les énormes préparatifs de l'Allemagne et l'esprit de revanche qui animait toutes ces populations tant de fois vaincues par les Français, détruisirent les illusions qu'il pouvait avoir sur l'issue de la lutte et quand il rentra à Genève en septembre, il était agité de tristes pressentiments et soupirait à la pensée des dangers de cette France qui était pourtant la patrie de ses aïeux et aussi celle de son talent.
Le désir de se reposer quelques mois encore et beaucoup plus celui de rendre service à un professeur neuchâtelois qui avait sa carrière à tracer et désirait trouver une occasion de se faire connaître, lui fit demander un congé d'une année, et offrir comme son remplaçant M. Théophile D**** qui fut accepté. Libre alors, il eut quelque velléité d'aller passer son hiver à Florence ou à Rome ; cependant il ne quitta point Genève, la certitude d'y avoir des nouvelles plus sures et plus promptes de la terrible guerre furent une des raisons qui l'y retinrent.
La « lutte des géants, » comme il l'appelait, lui
fit écrire de nombreuses pages dans son journal et lui inspira aussi beaucoup de vers. Parmi les pièces inédites il en est une où, après avoir peint à grands traits énergiques l'effondrement de l'empire, il ajoutait :
Mais de ce grand bûcher renaîtra glorieux Un phénix inconnu qui sous de nouveaux cieux
Ouvrira de plus larges ailes.
La Gaule transformée en ce creuset divin, Jeune aigle de Pathmos n'entendra plus en vain
La voix des choses éternelles.
Genève était trop près du théâtre de la lutte pour s'occuper d'autre chose ; rester neutre était impossible, il fallait prendre parti. De là un antagonisme qui brouillait les amis et divisait même les familles. La vue de toutes ces querelles fit écrire à notre poète ces strophes que Marc Monnier se plaisait à citer :
0 Justice, déesse auguste !
Toi que blasphème notre erreur.
Qu'il est malaisé d'être juste Quand des guerres sévit l'horreur !
De te renier tous font gloire, îlt, sur tes autels renversés.
Hurlent un hymne à la victoire Seul dieu des peuples insensés.
Chacun, i»longeaut daus la géhenne Le frère qu'il nomme ennemi, Fait épouser au ciel sa haine, Haine que l'enfer a vomi.
Bien plus, ô misère suprême, Effet d'un mal contagieux, Enragé, le spectateur même Délire et mord à qui mieux mieux.
Ah ! du moins, puisqu'il nous faut vivre Captifs en la maison des fous, Restons sobres dans un monde ivre, Restons humains parmi les loups.
Eu cette existence qu'oppresse Le malheur de l'humanité, Il n'est de bon que la sagesse Et de sage que la bonté '.
' Jour à Jour, page 198.
Quelques jours passés à Clarens, à la fin de décembre, coupèrent cet hiver qui, tout rigoureux qu'il ait été, ne se passa pas trop mal pour Frédéric Amiel ; le printemps lui fut moins favorable, aussi n'étant pas retenu par ses devoirs professoraux, il partit pour son bien-aimé Charnex, dans la première semaine de mai. Il nous écrivait le lendemain de sou arrivée :
« Je suis depuis vingt-quatre heures établi dans « ce ravissant coin de terre, par le plus merveil- (( leux temps du monde, mais un peu honteux de « traîner l'aile quand tout palpite d'espérance et « de félicité.
« Le fait est qu'au milieu des pommiers en « fleurs, des orchestres ailés, des azurs du ciel et « des eaux, du bouillonnement joyeux des sèves et <(. des sources, et de ce paysage admirable, un prête fesseur enrhumé fait triste figure. Je fais positi- « vement tache dans cette nature épanouie et je « me cache pour tousser. Il est fort malaisé de
« s'habituer à un nouveau personnage. Jusqu'ici, « comme Antée, je n'avais qu'à frapper du pied la « nourrice des hommes, la terre vermeille, la mon- « tagne mère de la force, et je recouvrais la vigueur. « Maintenant Isis ne répond plus même à mes câ- « lineries filiales. Je dois me résigner à la faiblesse « endolorie. Cette promotion à rebours m'est pé- « nible et presque humiliante. Mais, comme l'es- « pérance est la dernière des lâchetés du cœur, je « doute encore que l'ordre du destin soit irrévo- « cable. Du moins je m'accorde l'année pour « interpréter l'oracle, et savoir si la santé est dé- « sormais un souvenir ou peut redevenir une réa- « lité. »
Le beau temps, la satisfaction de se retrouver au milieu de sites aimés et dans une société sympathique eut la meilleure influence sur l'esprit du malade ; chez lui, comme chez toutes les natures nerveuses, une fois l'esprit égayé, le corps allait bientôt mieux. Mai et juin s'écoulèrent agréablement, et ce fut à regret, qu'au commencement de juillet, il quitta ses chers ombrages pour revenir à Genève où le rappelait une affaire de famille. Il n'y passa que quelques jours et partit bientôt pour les bains d'Heustrich qu'on lui avait recommandés. Au début il s'y plut médiocrement.
a Magnifique est le temps, nous écrivait-il le
in4
« 18 juillet ; eu suis-je plus heureux pour cola V « Pas trop. Ces eaux rendent flasque et lourd. Je « me sens l'esprit alangui et l'âme ennuyée. Je re- « gretteles hautes montagnes, où l'on a des ailes, « et, en dépit de nos bocages au bord de la Kander, « et de deux cents baigneurs qui fourmillent au- « tour de moi, je lutte contre le vide et l'ennui ; « j'ai à me défendre d'une sourde impatience...
« Heustrich est droit au pied du Xiesen, côté « oriental, presque à égale distance de Friitigen « et de Thoune, Une haute et fertile colline lui « masque le lac dont il n'est qu'à une lieuo « (vol d'oiseau) et les eaux limoneuses de la « Kander creusent un fossé entre nos bains et « cette colline. La vue n'est donc qu'une vue do a couloir, avec un assez beau massif alpestre à « l'orient, celui de la Bliimlis-Alp.
« L'endroit n'est pas selon mes goûts dans cette « saison. Vous savez combien j'aime les hauteurs, « or, nous ne sommes pas en plaine, mais presque « au niveau de la plaine ; loin de dominer quoique « chose nous sommes dominés de partout. Lapyra- « mide verte du Niesen nous surplombe presque.
« Ajoutez que je suis encore presque isolé... »
Être isolé c'était toujours une grande contrariété pour cette nature aimante et sociable, mais avec la clé que nous savons, l'isolement ne durait