IG.J
jamais longtemps. Deux jours après cette première lettre nous en recevions une autre, respirant l'entrain et la gaieté :
(( D'abord j'ai bien dormi, puis j'ai trié dans la a cohue des baigneurs une société agréable et u variée, avec laquelle on peut causer, se prome- « ner, jouer aux boules, aux échecs, aux dames, et « faire même des jeux de société. Deux ou trois « personnes font de la musique ; on me prête des « journaux. Ainsi les délassements ne manquent « pas »
En somme les bains d'Heustrich lui firent peu de bien. Sa cure finie, il alla s'en reposer sous les ombrages de Charnex. C'est là que sonna son cinquantième anniversaire ; il l'a célébré dans ce sonnet :
Sous l'arceau des noyers glisse un flot d'or joyeux,
La dernière vapeur se fond dans l'azur pâle ;
Un vaste paysage apparaît à mes yeux :
Pics ardus, moûts boisés, coteaux verts, lac d'opale.
C'est l'automne, et c'est l'heure oîi descendant les cieux, L'astre du jour revêt la pourpre occidentale; La nature pourtant a l'air mystérieux Que le gladiateur craignait chez la vestale.
Vallons, hameaux, bois sourds et vergers rougissants, Ilocs que baise l'aurore et que la brume enclave, Rivages qui toujours me fûtes bienfaisants,
Ififi
Vuire aspect est divin, la journée e^t snave, Septembre resplendit, mais je demeure grave... C'est qu'aujourd'hui j'ai fait le compte de mes ans '.
Cette date ne pouvait manquer en effet de lui inspirer quelque mélancolie ; il se sentait vieillir, il se sentait malade; l'incertitude surtout le tourmentait; il eût voulu savoir à quoi s'en tenii*. Il écrivit au docteur Cossy de Bex. Après lui avoir expliqué en détail l'état de sa santé, il ajoutait :
« Répondez-moi comme à un autre médecin ; je « ne veux me faire aucune illusion, et je désire « seulement jouer correctement les cartes qui me « restent en main d'après le calcul des probabilités. « Je ne veux ni faire le valétudinaire avant l'âge, « ni faire le téméraire sans nécessité. Être correct, « voilà tout.
« Puis-je espérer encore une dizaine d'années « de santé moyenne et de travail utile? J'ai cin- « quante ans et je suis délicat. »
« Avec une hygiène bien entendue, lui répondit « le docteur, je n'en doute pas. »
Malgré cette réponse rassurante, il n'en prit pas moins de graves mesures. Il fit son testament et choisit le lieu de sa sépulture, le charmant cime-
' Jour à Jour^ pfige 133.
IfiT
tière de Clarens, où il aimait à promener ses pensées et qu'il appelait l'Oasis :
Calme Éden, parvis discret Qui fleurit toute l'année, D'une terre fortunée 0 toi, l'amour et l'attrait ;
Nid de verdure et de roses, Près d'un lac, au pied des monts.
Où l'essaim des papillons Vibre sur les tombes closes ;
Temple, où les saules pleureurs, A flots dénouant leurs tresses.
Enveloppent de caresses Le deuil aux longues pâleurs ;
Champ du repos, frais asile.
Doux vestibule des cieux.
D'un sommeil religieux Berçant la mort plus tranquille ;
Sûr abri des cœurs souffrants, A nous qu'excède la vie, Combien ta paix fait envie Cimetière de Clarens ' !
« Oui, écrivait-il en 1874, l'oasis rte Clarens est
' Jour à Jour, page 247.
îfiS
« bien reiidroit où je voudrais dormir. Ici mes sou- « venirs m'entourent, ici la mort ressenible au « sommeil, et le sommeil à l'espérance '. »
Rentré en ville il céda aux sollicitations de ses amis qui redoutaient de le voir passer encore un hiver seul dans sa bibliothèque de la rue Étienne- Dumont, et il se mit en pension dans une famille du voisinage, rue Beauregard iv 1. Il avait là une vaste chambre bien ensoleillée, d'oii il voyait l'Athénée, la terrasse Eynard, les arbres des Bastions et les deux Salèves.
Grâce à ces précautions l'hiver ne se passa point trop mal; il fournit son année académique sans trop de fatigue et il y trouva plus de satisfaction que depuis bien longtemps. Ses étudiants avaient regretté son absence ; ils eui-ent de la joie à le voir remonter dans sa chaire et ils le lui prouvèrent.
Ce n'était plus dans l'ancien local de la Grand'rue que les professeurs donnaient leurs leçons. L'Académie devenue Université avait maintenant, tout près du Jardin botanique et des beaux ombrages des Bastions, un local ^ digne d'elle dont elle
' Journalintime, vol. II, p. 175.
'^ La première pierre en avait été posée en 1868. Le prof. Amiel, toujours en réquisition, avait composé pour
Kl!)
occupait le ceutrc, tandis que les deux ailes donnaient asile à la Bibliothèque et aux collections d'histoire naturelle et d'antiquités. Le programme des cours avait été remanié ; plusieurs, jusque-là obligatoires (dans la faculté des lettres), étaient devenus facultatifs : celui de philosophie était du nombre. Ce fut l'avantage du professeur; il eut un peu moins d'auditeurs peut-être, mais tous ceux qu'il eut s'intéressaient à un enseignement qu'ils venaient écouter de leur plein gré, et le maître, voyant cet heureux changement, trouva à ses leçons un plaisir qu'il n'avait pas encore éprouvé.
cette occasion le choeur suivant, chanté par les étudiants :
Jadis notre Genève, à la manière antique, Hardiment, devant Dieu se créant république, Sur le roc du savoir fonda sa liberté. Aujourd'hui, poursuivant l'œuvre de ces grands maîtres. Nous faisons du rempart qui couvrit nos ancêtres Un temple respecté.
Ce temple gardera, pour la cité future. Les trésors de l'histoire et ceux de la nature ; L'esprit veut tout connaître et doit tout réunir. Désormais la pensée est la reine du monde ; Tout par elle déjà se détruit et se fonde : Préparons l'avenir !
Trois siècles ont passé sur notre Académie Depuis que l'état libre avec l'église amie. Parrains de son baptême, ont béni son berceau ; De ces temps glorieux la patrie a mémoire, Et la jeune Genève à cette vieille gloire Voudra mettre le sceau.
Aux vacances de Pâques il alla, comme il faisait souvent, passer quelques jours àMornex. Le temps malheureusement ne fut pas toujours beau et la société n'avait rien d'attrayant :
« La persévérance à Mornex est du côté du mau- « vais temps. Monté par la merveilleuse jouiliée « de mercredi, je n'ai plus vu dès lors que du gris, « et j'ai vécu dans les images. Froidure terne, « sentiers boueux, société nulle : deux dames (ne « parlant que de leur épagneul blanc, natif de Mar- « seillej font toute la table d'hôte et mêlent l'ente nui à tous les plats. Voilà toutes mes félicités,
« J'ai aussi broyé des pensées mélancoliques, et « ce matin j'eusse été hors d'état de vous écrire, « tant j'étais bourré, encapuchonné et pétri de « tristesse. Pourquoi? me direz- vous. Hé! qui ne (( traîne après soi des regrets, des chagrins, des « désirs trompés, des espoirs déçus, et surtout, la « honte d'être si peu digne de sa tâche, si inférieur « à sou idéal, si disproportionné à son rôle, si né- « gligent dans sou devoir?
a C'est toujours contre le dégoût de moi-même « que j'ai à lutter. Et la conscience me tourmente « plus que l'imagination.
« Mais une bonne pensée m'est venue. Je me « suis (lit qu'une lettre vous ferait plaisir et me « voilà vous écrivant, ce qui fait d'une pierre deux « coups, car cela me réjouit et m'apaise. »
Ce fut aux bains d'Allevard que les médecius envoyèrent le professeur cette année-là. Comme il arrivait presque toujours, il fut mécontent au début :
« Soignez-vous, amusez-vous, ne vous fatiguez « pas, telles sont les ordonnances de ma filleule. « Me soigner ! je ne fais que cela ici et avec conscience. Ces opérations variées (douches de gorge, inhalation, bains, breuvages, gargarismes) qui font la navette entre la source et les thermes» dévorent bêtement cinq ou six heures par jour ; avec deux forts repas d'une heure au moins et deux heures de digestion, cela fait tout le jour, car on se couche avant neuf heures du soir. « M'amuser ! cela est difficile et la marée de l'ennui va montant, je vous l'avoue; d'abord à cause du désœuvrement forcé, ensuite faute de société à mon goût et de conversation attrayante ; puis le temps s'est mis à la pluie depuis deux ou trois jours; mais la vraie cause c'est encore le souci. Arrivé dans un état de santé agréable, je me fais du mal ici.... Les médecins me démolissent et je me sens pris dans un engrenage ridicule. Par conscience je me livre à leurs soins, et leurs soins ( inintelligents convertissent un bobo local en un état de débilité et de vulnérabilité universelle. Cette intuition m'attriste. Je déteste les maux
« non nécessaires, surtout les avaries irréparables
« et gratuites. Et j'y suis condamué donc je
a ne puis me distraire, ui penser, ni ra'arauser.
« Ne pas me fatiguer! s'il s'agit de promenades, « excursions, rassurez- vous. Il n'y a pour ainsi dire « pas moyen. Sauf une tournée à la Grande Char- « treuse, faite avec des amis qui partaient d'Alle- « vard, je n'ai fait que pivoter et piétiner autour « de la nymphe inclémente, et je n'ai guère eu que « le jeu des boules pour dérouiller mes membres « engourdis. »
Cette lettre découragée était du V août; peu de temps après nous en recevions une d'un ton tout différent :
« Votre lettre m'a porté bonheur. Depuis lors « j'ai vu partir ennui, pesanteur et tristesse; et « le temps a eu beau devenir piteux, cela ne m'a « pas fait froncer le sourcil. Et pourtant le traite- '( ment est ennuyeux, et une table où les vides quou tidiens ressemblent à la mortalité accélérée des « époques de siège n'a rien de réjouissant...
« Le traitement absorbera maintenant six heu- « res par jour, vu le crescendo; cela va même « jusqu'il huit et neuf heures pour les beaux échan- « tillons de malades....
« La boule était l'un de nos délassements favo- « ris, il faut maintenant se rabattre sur les échecs.
« ce qui est bien moins hygiénique. Votre parrain « a battu ces jours-ci quelques gaulois décorés —
« Une bonne note eu faveur d'Allevard, c'est la « foule des abbés et curés qui s'y trouvent ; évi- « demmeut tout ce qui fatigue sa voix se donne « rendez-vous ici, et les patients n'étant ni des « millionnaires ni des gandins, les eaux doivent «( être efficaces. D'ailleurs j'ai vu quelques per- « souiies qui ont été étonnamment radoubées par « les complaisances de cette naïade assez revêi< che au premier abord. Aussi je ne désespère pas « de lui arracher quelques bonnes grâces. »
Cette espérance ne se réalisa point, la nymphe d'Allevard fut inflexible; le professeur ne toussa ni plus ni moins qu'avant sa cure. Aussi l'année suivante, un peu dégoûté des eaux, se fit-il ordonner les bains de mer qui dans sa jeunesse lui avaient toujours été très favorables. Le désir de revoir la Hollande lui lit choisir la mer du Nord. Laissons-le nous raconter lui-même ce nouvel essai :
La Haye, 11 août 1873.
(( Je suis depuis trente heures l'hôte du pasteur
i( wallon de la Haye, et par conséquent à une lieue
« de la plage de Scheveningen, où je pense cet
'( après-midi aller revoir l'Océan et prendre les ar-
raiiuoiiKMit.s nécessaires. L'Océan vons paraît '< hospitalier et le bain chose archifacile. Erreurs « des candides montagnards des bords du Léman. « Tout est rendu difficile pour l'homme. Ici on ne « peut avoir ni de l'air (les fenêtres ne s'ouvrent « que pour un mince filet), ni de l'eau douce (il « n'y a ni sources ni fontaines), ni de l'eau salée « (se baigner est chose très coûteuse et très em- « barrassante). Je ne sais même si je réussirai à « voir un poisson et à faire le triton sans fi*ais « trop énormes.
« Vous parlerai-je de la Hollande? Non, mes im- « pressions commencent à peine et ne peuvent en- « core ni se classer ni se définir. D'ailleurs il faut « avoir l'esprit libre, le cœur gai et le cori)s tran- « quille pour s'amuser aux descriptions. Or, je suis « encore en l'air et même en souci ; je suis encore '( fatigué de quatre mauvaises nuits, énervé des « épouvantables chaleurs éprouvées en wagon (fourif neaux chauffés tout le jour par le soleil et rem- « plis de la fumée suyeuse des locomotives) ; donc « l'imagination a peu d'entrain à déployer ses « ailes.
« Mon voyage a été sans charme (un jour ex- « cepté sur le Rhin en bateau). J'ai couché (je ne « dis pas doraii) à Baie, Mayence, Cologne et Ams- « terdam avant d'arriver à la Haye, et je n'ai
'( trouvé un chrétien de connaissance qu'avant-hier '( dans la personne d'un pasteur ncuchâtelois ' qui « m'a creusé un puits au désert et trouvé un « rocher dans la marée.
« L'argent fond comme la neige, j'ai eu beau- « coup de désagréments et je me demande si toute '( l'entreprise n'est pas une bévue médicale et pit- « toresque. Non, l'expérience est en cours et ne « doit pas être jugée avant son tenue. Tous les « déboires sont une avance de fonds et ne comp- « tent pas si le but final est atteint.
« La morale de ces six jours est celle-ci : il faut « la robuste santé de la jeunesse et le Pactole dans « sa poche pour voyager sans ennui. Depuis ma (( tourjiée d'Europe, les prix ont triplé et quadru- « plé, et mon sommeil demande des ménagements « que les hôtels n'oifrent plus. Un peu de silence « et d'obscurité entre onze heures du soir et six « heures du matin est une condition introuvable, « et je n'ai dormi suivant les endroits que quatre, « trois ou deux heures par nuit, et encore par mor- « ceaux. Cela m'exténue. De plus uu pauvre diable « de professeur ne peut subsister dans les hôtels « aux prix actuels.... Tout ce que la république « me donne dans une année, suffirait à peine pour
' M. Gagnebin.