‹ Henri-Frédéric AmielChapitre 3 sur 8 · ITP · texte numérisé non relu

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soixante-six jours à Amsterdam, sans accessoire quelconque de tiacres, théâtre, etc.... Combien d'articles à la Bibliothèque Universelle ne faudrait-il pas pour exister dans ce milieu dévorant où le Nabab seul se meut à l'aise?

« Autre contrariété. Usé par la chaleur pendant le voyage, je trouve la pluie à cette heui-e où le soleil serait si bleu eu place. J'avais même assez froid ce matin. Cette "nouvelle température, plus les vents coulis systématiques des maisons hollandaises m'ont rengrégé mon petit rhume genevois. Bref, je suis peu satisfait et peu rassuré. )> Le temps fut très mauvais à Scheveuingen ; la saison était déjà un peu trop tardive; les tempêtes étaient fréquentes, il y en eut une plus furieuse que les autres qui nous valut ce sonnet :

La tempête rugit dans une nuit sans lune. Brassé par l'ouragan, fouetté par les éclairs, L'âpre Océan du Nord de ses crocs mord la dune, Comme un lion broyant de palpitantes chairs.

La foudre sur mou toit plus tremblant que la hune, Dans des lueurs de souffre et de mauve, en traits clairs, Vingt fois a buriné son éclatante rune ; De l'abîme et des cieux les gouffres sont ouverts.

Comme l'ange du doigt tournait l'Apocalypse, Océan, vas-tu donc, en cette affreuse éclipse, Sous tes flots, écrouler ces rivages perdus ?

Et toi, forge de flamme, ô nue, à coups de foudre

Vas-tu pulvériser ces bords et les dissoudre ?

Faites, je suis à Dieu; frappez je ne crains plus '.

Leyden, 6 septembre 1873.

« Me voici prisouDier. A deux pas du chemin de « fer qui doit m'emmeuer à Haarlem est uu restau- « rant. Il pleut; j'ai une heure libre, et lejardin- « café, riche en fleurs et en poissons rouges, oii je « suis venu échouer pour ma famine et ma surprise, « ne m'ayant rien mis sous la dent, je tire mon en- « crier de poche comme arme défensive et distrac- « tive. La journée du reste a été pleine d'imprévu « (presque tout de l'espèce désagréable), mais je « tiens à cette heure un dédommagement et j'en (( use.

« Bonne petite filleule, ma cure marine a fini en « pointe. A mon dix-huitième bain je me suis re- « froidi et le médecin m'a renvoyé. Je tousse pas « mal, et comme la pluie quotidienne me poursuit, « je ne suis pas satisfait de l'état de votre parrain. « Pourtant je ne veux pas quitter la Hollande sans « l'avoir vue et je suis mon petit programme.

« J'ai vu Delft et Rotterdam, la Haye et Leyde. « Ce soir je couche à Haarlem et je m'arrange à

* Jour à Jour, page 113.

« n'arriver dimanche que dans l'après-midi à xVms- « terdam, pour ne pas déranger le pasteur Gagne- « bin qui compte me piloter un peu dans la grande « cité.

« Je pense consacrer un jour et demi à Amster- " dam et voir Utrecht mercredi. Si le temps reste « à la pluie il me faudra peut-être renoncer à la <( Belgique par laquelle je comptais revenir en « Suisse. Ce serait bien contrariant, car on aime à « utiliser un voyage et à rapporter au moins quel- « ques connaissances, surtout si le but hygiénique « est manqué.

« Tous les jours du reste nous avons des éclair- « cies et des coups de soleil, hier au soir un clair « de lune superbe, et j'ai vu ainsi les paysages et « les marines hollandaises sous tous leurs aspects « possibles.

'» Vous parlerai-je maintenant de Delft la silen- '< cieuse, de la Haye la diplomatique et l'élégante, « de Rotterdam la commerciale et la boueuse, de '< Leyden la recueillie et la savante, ou de la sa- '( blonneuse Scheveningen? On n'en finirait pas et ('. la nuit vient.

« Vous raconterai-je les musées, les tableaux, « les camées, les antiquités, les raretés biblio- « graphiques, les collections ethnographiques, zoo- « logiques, minéralogiques, etc.? Ce serait plus « long encore.

« Et les canaux, les pâturages, les barques, les « canards, le bétail, les moulins à vent. En ai-je « vu, grands dieux! Et les nuages de toute forme, « et les ondées et les giboulées, quelle collection ! « Mais tout cela, ce chaos, ce brouhaha, cette « mêlée d'images et d'impressions se prête mal à « la correspondance; il faudrait une myriade de « photographies. Cet entassement de fariboles ne « m'aura pas été inutile pour comprendre l'art, '< l'histoire, la littérature et les mœurs de ce peu- « pie aquatique. J'ai étudié un peu sa langue pour « compléter l'incursion dans sa vie et son génie....

'( Eu somme il me semble que je n'ai pas tout à « fait perdu mon temps, bien que mes espérances « aient été déçues. »

Si la lettre de la Haye, oii le professeur exprime quelque regret des énormes dépenses auxquelles il se voit condamné, faisait supposer qu'il était avare, ce serait une erreur; personne au contraire n'avait le cœur plus généreux et la main plus ouverte. Il donnait aussi libéralement son argent que ses conseils. Il avait de l'aisance sans être riche, et il faisait plus de bien que beaucoup de millionnaires. Il ne repoussait aucune requête, il n'éconduisait nul solliciteur, bien plus, vis-à-vis des timides il allait au-devant de la demande, et avec quelle délicatesse, quelle grâce, quelle discrétion ! Il sui-

vait bien vraiment le précepte de l'Évangile et sa main gauche ignorait les bienfaits de la droite. Mais en même temps il était, comme son père, sévèrement économe. Il vivait simplement, ne faisait guère de dépense pour lui-même, sinon celle des livres. Ses comptes de librairie variaient de six à huit cents francs par année ; avec des photographies de tableaux qu'il achetait de temps en temps, c'était tout. Mais combien il dépensait davantage en aumônes et en cadeaux!

« Je soigne bien ce que j'ai, disait-il, parce que « si je venais à perdre ma petite fortune je ne sau- (( rais la refaire. »

Nous trouvons sur un vieux livre de comptes ces lignes qu'il y écrivait en date du 4 juillet 1850 :

(( Conduire ses affaires, c'est jouer une partie « d'échecs, l'enjeu c'est tout ce qu'on possède ou « gagne; le but, c'est tirer de ces données tout (( le parti possible, en calculant juste et en pré- « voyant.

« En prenant le calcul budgétaire de ce côté (( mathématique, comme un problème à résoudre (( il m'intéressera et me piquera. »

Il y réussit, et pourtant que de mauvaises créances! que d'argent prêté jamais revu! cinq mille francs ici, dix mille francs là, sans parler des plus petites sommes. Son économie eut raison de toutes

ces pertes : son bieu patriinouial avait été de soixante mille francs, vers la fin de sa vie il en possédait près de deux cent mille, et il n'avait fait cependant que de très minimes héritages.

L'année 1874 marqua tout particulièrejnent dans la vie de Frédéric Aiuiel.

Depuis longtemps il avait à la joue droite un petit bouton suppurant qui, insuffisamment cautérisé, s'était étendu et avait pris une apparence granuleuse et rougeâtre qui le faisait ressembler à la cicatrice d'une blessure. Les gens qui ne connaissaient point particulièrement le philosophe, sachant qu'il avait étudié à Heidelberg, prenaient cela pour la trace d'un coup de rapière. C'était à peine laid, mais voyant cette marque s'étendre toujours quoique très insensiblement, le professeur s'inquiétait et cette préoccupation jointe h celle que lui donnait sa gorge l'attrista beaucoup pendant l'hiver de 1873 à 1874; heureusement qu'il avait toujours une double ressource : son journal et la poésie.

Depuis la publication de la Fart du Rêve il avait fait beaucoup de vers ; ses tiroirs en étaient remplis. Quelques amis, de ceux qui savaient l'apprécier, le pressaient de leur donner encore un volume

poétique. Il y pensait, et de temps en teini)S mettait à part les pièces qui lui paraissaient le plus intéressantes. Il en lut un jour quelques-unes dans une séance de l'Institut. Un très fin littérateur, M. Charles Ritter (maître de latin au collège de Morges pendant plusieurs années), qui avait été de 1856 à 1858 au nombre des auditeurs du professeur Amiel, et qui goûtait infiniment la Fart du Rêve et le Penseroso, lui exprima à IMssue de la séance une admiration qui lui alla d'autant plus au cœur qu'il était plus triste à ce moment. De ce jour les rapports entre le poète et celui qui se disait modestement son disciple, rapports toujours affectueux, devinrent plus suivis et furent assez étroits pendant quelques mois. Tout le portefeuille poétique fut confié à M. Charles Ritter, et ses encouragements, comme aussi ceux de son frère', furent pour beaucoup dans la décision que prit alors Frédéric Amiel de i)ublier un volume nouveau. Après avoir essayé un grand nombre de titres, il se décida à peu près pour celui de Méandres, qui lui semblait exprimer assez bien la marche de la muse à travers le labyrinthe de la sensation, du sentiment et de la pensée.

' M. Eugène Putter, professeur à la Faculté des lettres de l'Université.

Au mois de juillet il se rendit à Bex où il consulta de nouveau le docteur Cossy, qui, après un examen attentif, lui dit qu'il avait un tempérament d'homme de lettres, vulnérable et délicat, mais capable de longévité avec une hygiène bien entendue. Quant à l'affection de la joue, il reconnut un épithélioma, pour lequel tout traitement interne était inutile, et il inclinait pour l'ablation, tout en disant qu'elle ne pouvait être décidée que sur l'avis d'un chirurgien de premier ordre. Ce verdict joint à la pluie persistante n'était pas pour égayer le pauvre malade :

Bex, 30 juillet 1874 (midi).

« Il pleut depuis trente heures. Je suis prison-

« nier du brouillard qui traîne très bas sur la vallée

(( et noie les montagnes de la cime à la base. Ma

« chambre qui occupe le fronton de la succursale

« du Grand Hôtel est un observatoire des plus com-

« modes, et a une superbe vue quand il y a vue. A

« ses pieds se déploie tout l'ensemble des construc-

« tiens de l'établissement, et plus loin les coteaux fo-

'< restiers de Duiu et de Chiètres, encadrés à gauche

(( par la croupe énorme d'un contrefort de la Dent

« de Mordes et à droite par la Dent du Midi qui

« s'élève dans toute l'audace de sa pyramidale

« beauté. Tout est vert, jardins, vergers, coteaux,

« montagne. C'est un velours pour les yeux

»( J'ai eu quelques bouts (reutretieu avec le i docteur ; c'est je peii.se ce soir qu'il me donnera (( sou opinion raisonnée et écrite et je ne fermerai « ma lettre que lorsque j'aurai arrêté quelque chose (( sur l'emploi ultérieur démon mois d'août.

« En attendant je lis les journaux et les revues, « et je flâne consciencieusement. Causé avec deux « Parisiens, un NorvégieL et un Bernois, et joué « hier pendant la pluie, quatre parties d'échecs « avec un baron prussien. Votre parrain n'en perce dit aucune, à sa grande surprise, car l'adversaire « avait l'attaque serrée, ses pions faisaient cui- « rasse et coin. J'ai dû une fois faire faire à son « roi tout le tour de l'échiquier, et ne l'ai abattu « que sur la place même du mien. Comme élève « vous auriez eu de l'intérêt à suivre cette combi- « naison...

« 7 heures du soir. Pouah ! Je m'assoupis d'ennui, « de tristesse et de bâillement. Tête lourde, cœur « pesant, vue et ouïe fatiguées par ce temps norvé- « gien, cette pluie qui n'en finit pas, ce brouillard

« terne qui m'enveloppe de ses plis J'allume

M ma bougie pour continuer, mais la vaste chauve- « souris du spleen bat des ailes sous mon plafond. « Je ne sais ce que j'ai

« Le 31, 7 heures et demie du matin. La « pluie est arrêtée mais le ciel cendi'é et soucieux

f( ])0iiiTait fort bien se remettre à pleuvoir. N'im-

'( porte, c'est déjà un soulagement Le glaçon

'( protecteur qui entoure chacun dans ce qu'on « appelle la bonne compagnie rend les grands « hôtels assommants. La morgue anglaise est de- « venue le ton habituel, et on regrette toujours « d'être sorti de sa réserve car on y gagne une mor- (( tification. Aussi l'ennui britannique devient-il le « dieu du logis. Cela et la pluie perpétuelle, et la «. toux et d'autres préoccupations mélancoliques « ne m'amusent guère. Bah !

Le médecin attendu conseilla l'ablation ; l'arrêt fut confirmé par quatre autres chirurgiens ', et il fut décidé que le professeur irait à Paris en octobre se confier aux soins du célèbre docteur Verneuil. Il alla attendre à Charnex le moment de son départ.

Charnex, 7 septembre 1874.

K Que n'êtes-vous ici, coloriste à l'œil ouvert, « vous vous pâmeriez devant nos couchants et nos « aurores, car les montagnes sont d'améthyste, le « lac de saphir, les pelouses d'émeraude, et la joail- K lerie des nuages est plus riche encore. Cette na- « ture est paradisiaque, ce temps édénique. J'ai

' MM. Carrard et Joël, le prof. Hardy, de Paris, et le prof. Lebert, de Berlin.

'( ])ciiie à vous sentir dans votre pénombre de la

« Grand'rue, sous les ombrages roussis de la

« Treille ou des Bastions quand septembre se fait

« suave et magnifique. Il est vrai que vous avez

« les illuminations de la fantaisie et de la verve,

« et les satisfactions de la conscience qui valent les

'( féeries des tristes épicuriens. C'est égal, j'aime-

« rais bien partager avec vous »

13 septembre.

'( Je passe mon temps à la fenêtre ou à la pro- '< menade quand il fait beau. Quand le ciel est '( sombre je feuillette les neuf cents brimborions '< rimes qui rôdent dans un coin de ma malle et '( j'essaie de m'y intéresser pour faire plaisir à ma <( filleule et à mon discipulus Charles Ritter

'( De santé je suis assez joliment et, en tirant un « voile sur l'avenir prochain, je réussis à m'amuser « et à me distraire comme au bon temps. Je vou- « drais seulement que ma filleule pût aussi délec- '( ter ses yeux, reposer ses nerfs et faire aller ses « pieds dans cette splendide nature. Ce serait juste, « et je ne vois pas pourquoi mon privilège n'est « pas aussi le sien. Il est vrai que sa santé n'est « pas, grâce au ciel, dans l'état de la mienne. Mais « comme le dit le proverbe allemand :

Auf jeilcm Ilauslein StL'lit fin Kreuzloiii.

<i C'est la tradition humaine »

Dimanche, 10 heures du matin.

« Bel après-midi. Promenade ravissante dans la « forêt du Cubly. Prodigieux coucher de soleil. a Après souper on m'a fait lire du Béranger et « du Sainte-Beuve. Pour la première fois depuis « six semaines j'étais en voix. Volupté devenue rare. « J'en use comme un sourd qui retrouve l'ouïe un « beau soir. Une force retrouvée est une surprise « émouvante quand on sait que ce n'est qu'un « prêt temporaire et fugitif »

(( Vous me demandez à quoi se passent ici les <( jours ? A promener, rêver, causer et ne rien faire.

« Après le déjeuner (8 heures du matin) je prends « mes jumelles et mon parasol, et je vais m'éten- « dre une heure ou deux sous quelque arbre de la (( montagne, pour contempler l'immense paysage « du Bouveret à Éviau et de Montreux à Nyon. « L'œil et l'oreille ont assez à faire dans cette re- (( vue contemplative. Et cette heure dure souvent « trois ou quatre fois soixante minutes.

« Après le dîner (1 heure du soir) causerie sur la « teiTasse, parties d'échecs, lecture des journaux.

« Je ne suis guère dans ma cliambre que de « onze heures et demie à une heure le matin et de « quatre à cinq et demie du soir, soit trois heures « tout au plus.

« Après souper, société. Musique. Conversation. « Arrivée du facteur. D'ordinaire on me fait faire « une lecture. J'ai essayé du Béranger, du Lafon- (( taine, du Sainte-Beuve, on m'a demandé quelce ques poésies de la Part du Rêve

« Lu pour ma part Sully Prudhomme et M"' Acker- « manu ; effleuré un volume ou deux de philosophie. <( Et voilà tout à Charnex.

« Maintenant ajoutez les visites qu'on reçoit, les « promenades en société, les quelques lettres d'af- « faii'es qui n'attendent pas, les acrostiches qu'on « me réclame, une excursion à Bex, etc., vous « comprendrez où s'envolent les heures et que onze « jours ne paraissent rien,

« La seule vue que j'ai de mes fenêtres est déjà « un poème. Je me laisse donc vivre, oubliant les « anxiétés de Clarens et de Bex, écartant les sou- « cis de l'avenir et les tristesses du passé, bercé « par le présent, humant les rayons et les brises « d'automne et m'abandonnant à l'insouciance en- « fantine avec le sentiment ému de ce qu'elle « vaut. »

Cette insouciance, quand on songe à ce qui allait

suivre, ii'a-t-oUo pas quelque chose tout à la fois d'héroïque et de charmant ?

Au moment de partir pour Paris diverses circonstances le décidèrent à subir l'opération à Lausanne.

Lausanne,? octobre (pension Mansfeld).

(( Chère filleule, on va m'ôter ce matin le vilain « bobo de la joue droite que la douceur n'a pu ex- « puiser ni la patience. On dit l'opération sûre et (( j'aurai deux médecins', dont l'un est un ami, « pour y présider. De plus on me chloroformera.

« Soyez assurée, chère Berthe, que je n'ai né- « gligé aucune des précautions de la prudence ; le « reste est à la Providence qui se réserve les résul- « tats par droit de souveraineté. »

Le lendemain, 8 octobre, nous recevions ce petit billet, écrit au crayon :

« C'est fait, tout va bien, mais je ne puis ni par- « 1er, ni écrire, ni me lever. Je suis bien soigné, ne « vous inquiétez pas. »

Pendant quelques jours nous n'eûmes que des nouvelles indirectes. Enfin le 19 octobre, le cher malade nous écrivit une lettre assez longue :

(( Le massacre du 7 se refait peu à peu. Des

' M. le docteur Rouge et M. le docteur Joël.

« coiiiplicatious ont traversé la couvalescence, mais « je prends le dessus graduellement. A cette heure « je puis lire, écrire, parler avec modération, et je « me lève pour douze heures. Ma photographie ce- « pendant vous effrayerait encore. Vous auriez sur « ma joue un beau spécimen d'autoplastie, c'est-à- « dire de broderie chirurgicale. Le chirurgien pré- « tend que je ne serai pas défiguré. Pour le mo- « ment, en dépit de douze jours de progrès j'ai

« encore un masque de bois »

Le 30 octobre il nous donnait les détails suivants : « Ma sœur G***, qui est venue me trouver le 26, « m'a fortement conseillé de prendre quelques « mois de repos après cette violente étrillée. Mes « deux docteurs sont du même sentiment. Il serait « pour moi pénible et mal séant de me produire « dans l'état où est mon visage, balafré, grima- « çant, mal cicatrisé, sans parler de l'inconvénient « du travail immédiat pour mon œil droit et pour « mon cerveau encore débile. Bref, on me persuade « d'aller me refaire doucettement quelque part « tout en extirpant si possible mon irritation bron- « chique que cet épisode fâcheux a laissée telle « quelle. La santé passant avant tout, il a bien « fallu me rendre. Demain je vais donc adresser en « lieu officiel une demande de congé sur l'ordre de « la faculté »

Plus tard, le 4 novembre, il nous écrivait : (( Les Méandres sont prêts, sauf la dédicace. Je « crois avoir trouvé moyen de leur donner d^ « l'ordre et de l'unité. Ce n'était pas aisé avec ces « ^-ois cents brimborions égrenés. Quel dommage « que je n'aie pas pu vous avoir une semaine à Cla- « rens, nous aurions bien vite arrangé cela, et bien « des scrupules de détail qui me restent auraient « pu être enlevés. Mais fait-on jamais ce qu'on

« désii'B?

« Comme vous le dites, la santé revient, je suis .'( souvent gai ; mais pour la « beauté » bernique ! « et j'appelle la beauté, être seulement présen- « table, et ne pas faire aboyer les cbiens ou fuir « les gens :

« Je me cache comme une autruche Tant le scalpel m'a rendu beau, Comme un canari je m'épluche....

Je suis oiseau, je suis oiseau !

Oiseau dont a coupé l'aile.

Oiseau dont tarie est la voix, Oiseau sans la voûte éternelle.

Et sans la source et sans les bois.

« Jadis j'ai connu l'essor libre, Et le grand vol et les chansons; Hélas ! en moi plus rien ne vibre Qu'un cœur triste et plein de frissons !

Je suis l'oiseau pris par la patte Captif en un cachot d'osier, Et que je m'agite ou débatte Le destin me laisse crier.

« Parfois ma détresse est profonde, J'erre en ma cage comme un fou ; Il est dur quand on eut un monde, Dur, de se musser dans un trou.

Mais non, mais non, c'est un blasphème De ne penser qu'aux biens ravis ; Je puis songer à ceux que j'aime, C'est vivre encore, et je survis. »

On voit de quel secours la poésie était au cher malade, et quelle distraction elle lui apportait. Le nombre des pièces composées en ce temps d'épreuve est considérable; à rimer ses appréhensions illes oubliait, et sûrement alors il donnait raison au proverbe allemand :

Ein Tropfen Kunst ist besser als ein Meer von Wissen.

Mais il craignait à tort de rester défiguré ; lorsqu'il revint à Genève au milieu de novembre, la cicatrice n'avait plus rien de désagréable à voir, et au printemps suivant elle était presque entièrement eifacée.

Il s'était décidé pour la station d'Hyères; le froid

comiûeiiçait à se faire sentir ; il fallait se hâter de gagner le midi. Le temps manquait pour la publication des Méandres ; elle fut remise à plus tard.

Hyères, 8 décembre 1874 (Hôtel des Étrangers).

« Il est deux heures et demie du soir. Depuis ce « matin mes deux larges croisées sont ouvertes « embarquant le soleil et regardant la mer. Et « cependant le vent du nord souffle; même il « rugissait cette nuit. Un grand ciel bleu, des « avenues de palmiers, un horizon de coUines « montueuses faisant à la ville un cadre de verdure « oii l'olivier et le chêne-liège dominent, la vie en « plein air, le bien-être, la lumière, la gaieté : tels « sont les revenants bons de la Provence d'où votre (( parrain a le plaisir de vous écrire. Parti de Ge- « nève avec l'hiver et la neige, il a retrouvé ici le « paysage feuillu, les haies de roses fleuries, les « cousins et les mouches, c'est-à-dire le printemps. « Le pabuier y mûrit ses régimes roux, l'orangei- « ses fruits d'or et l'arbousier sa fraise pourpre. « Cela réjouit les yeux septentrionaux. Mon hôtel, <( à la hsière méridionale de la ville, fait face à la ri- « che plaine coupée de cultures et frisée d'oliviers, « qui va expirer une heue plus loin, aux bords des

( ilôts bleus du golfe qu'eiifeniieiit des pronioil- :( toires à droite et à gauche, et que limitent au :( large les îles d'Or. Yiugt-ciiiq vaisseaux, à deux ( ou trois mâts, emplissent ce matin la nappe azurée qui est un peu trop loin cependant ponr l'effet

pittoresque

« J'ai pour voisins de chambre un de vos collègues de la Bihliotlièque universelle, M. Rodolphe Rey ' Ce valétudinaire, déjà trois fois condamné à mort, se soutient et se maintient avec un succès tel, qu'il a chance de rendre à d'autres qu'à mon pauvre ami Heim (dont j'ai été visiter la tombe tout à l'heure) les honneurs funèbres. Il tient à un til, mais ce fil est d'acier à cinq bouts et portera son homme longtemps... (( Mon hôtel ne tient qu'une vingtaine de pensionnaires, la plupart français, mais rien qui mérite d'être noté... Je trouve les conversations vides, les têtes molles, les langues bruyantes, les jambes paresseuses et les ressources minces. J'ai parcouru un peu la ville et ses prochains environs, étudié son histoire et la description de la vallée, joué aux dames et aux échecs (avec des mazettes malheureusement) et pris la mesure de mes commensaux... »

' Mort en 1882.

27 décembre

« Que je vous raconte un peu les fredaines

« (le la maison. M. Rodolplie Rey prétend qu'on a « plus ri, dansé et tapage ces quatre derniers jours, « que dans ses quatorze séjours réunis à Hyères. « La cause est dans la gaieté entreprenante de « deux personnes : un sexagénaire de Caen, joueur, « galant, facétieux et gaillard, et une dame juive (( de Lyon qui est l'entrain personnifié. Depuis « quelques jours le Champagne, les sauteries et les « folies se succèdent. La veille de Noël, sapin (( allumé; j'ai poui* ma part rapporté une trom- (( pette, un bébé de porcelaine et un bonnet pbry- « gien. La main chaude, colin-maillard et les petits « jeux sont même entrés en ligne... Votre vénéra- <c ble parrain ne s'est pas refusé à rire avec les fous, « mais hier il n'est resté qu'une heure dans le « tourbillon. La toux l'a ramené dans sa chambre « oii le vacarme l'a privé de sommeil. Il batifole- « rait comme un autre, mais la gorge et les yeux (( le rappellent à l'ordre...

(( Aujourd'hui, dimanche, la grande place de la (( rade était couverte de monde : carrousel à l'an- '( glc, musique municipale au centre, Hyérois et (( Hyéroises en foule, bon nombre d'étrangers « peuplaient ce corso provençal. Rencontré une

a frimousse de vieux corsaire et un sosie de (( M. Thiers. Promenade avec M. Cahen, notre « virtuose israélite, un Lyonnais de vingt-quatre « ans ' qui repose ici ses nerfs. Tous les jours il « nous donne du Mozart, Beethoven, Mendelssolin ; « il compose maintenant une chanson sur des pa- « rôles de moi. Sujet : la Gentillesse. (Hesse est le « nom de cette maman juive qui met tout en tource billon ici.) Voici ce badinage :

La Gentillesse est un trésor,

C'est la grâce française

Sa bonne humeur et son cœur d'or

Qui met chacun à l'aise.

Ses j-eux bleu clair, ses rires francs,

A cette enchanteresse

Ont valu les quatre pieds blancs.

Vive la gentillesse !

La sagesse est à priser haut.

On vante la finesse.

Qu'on vous exalte, s'il le faut.

Jeunesse et vous tendresse !

Mais un charme plus attrayant Est mieux à notre adresse :

Vive l'esprit émoustillant !

Vive la gentillesse!

' Ce jeune pianiste et compositeur de talent est mort en

Bon Dieu ! que le grammairien, Sot que tout rend perplexe, Est peu fait pour décider bien Les questions de sexe !

Disons donc à cet aigrefin Qui se trompe sans cesse, Que gentilhomme, au féminin.

Doit faire gentillesse '.

'La Gentillesse ne fut pas la seule chansonnette que le professeur Amiel fit pour l'aimable juive. Son jour de naissance (elle était née le 29 février) lui en inspira une autre fort originale que M. Cahen mit aussi en musique :

Je naquis avant le printemps.

Sans avoir été demandée.

Que voulez-vous, dans tous les temps Je n'ai suivi que mon idée.

Ayant de sept frères et sœurs.

Dont je devins la coqueluche.

Fait des sujets, des défenseurs, Je fus la reine de la ruche.

L'homme, ce roi facétieux,

Sans la femme n'est qu'un sauvage :

Il ne doit voir que par nos yeux ;

Mais dorons lui son esclavage.

Ce roi n'est fait que pour servir ;

Je le sus tôt car j'étais fine,

Et jouai partout à ravir

Le rôle attrayant de dauphinc.

Mais le sceptre rend généreux ; Au fond j'étais bonne princesse :

J'ai voulu faire des heureux, Et j'ai fait des heureux sans cesse.

Père, époux, fils, amis, parents En conviendront, oui, je le gage; Et même des indifférents J'invoque ici le témoignage.

5 janvier 1875 (2 heures après midi).

« Le croiriez-vous ? il fait si beau et si chaud au- « jourd'hui et à cette heure, qu'on se croirait en (( ftii mai sur les bords du Léman. Il va sans dire « que mes fenêtres sont ouvertes aux rayons de ce « soleil de fête, et volontiers ou se mettrait en bras (( de chemise pour écrire. Tout notre monde est en « promenade, et les parasols sont de la partie. La « vue est lumineuse et tranquille. Une lieue de '( vergers nous sépare des flots bleus de la Médi- « terrauée. La vaste rade qu'enferment deux caps « et trois îles, est veuve de tous ses vaisseaux ancrés « pendant le mauvais temps; je n'aper^-ois plus « que quelques bricks et l'énorme vaisseau de

Et si vous demandez pourquoi Je n'ai jamais fait qu'à ma tête.

Je puis vous l'avouer, ma foi, Car aujourd'hui c'est jour de fête.

Aux enfants, pardonner beaucoup Est convenable et nécessaire :

Messieurs, je n'en suis après tout Qu'à mon neuvième anniversaire.

Une morale pour finir :

D'abord tâchez de naître fille.

Et puis ensuite de venir La huitième de la famille. Enfin, surtout, pour défier Le temps ce visiteur hostile, Naissez au bout de Février En choisissant l'an bissextile.

« guerre V Alexcmdre, qui sert d'école aux jeunes (( marins. Les agrès découpent l'horizon maritime « entre les îles de Porquerolles et de Porteros, et (( ses sabords blancs reluisent au soleil. Entre lui et « moi, à une portée de fusil est le couvent des « sœurs de l'Espérance, flanqué d'un eucalyptus, « sorte de peuplier australien qui fournit les plus « grands végétaux de ce pays.

(( Sur ma table est un verre d'eau de goudron, « sur ma cheminée repose le baume de tolu et le (( sirop de bourgeons de sapin. C'est vous dire que « malgré la beauté de la cage, l'oiseau est incom- « mode. Il a un rhume si violent qu'il en perd le « sommeil, et a déjà vu quatre fois le médecin. La « verveine, la bourrache, le lierre terrestre, l'eu- « calyptus y ont perdu leur latin; la guimauve, la « gomme, les pastilles n'ont pas été plus heureuses ; « c'est dépitant et attristant. L'enrouement et « l'oppression ont résisté à la douceur et à la vio- « lence; nous essayons maintenant les révulsifs « cutanés... Une quinte âpre vient de m'inter- (( rompre et de me secouer comme hier, comme « cette nuit. Je n'ai pas de chance. Arrivé ici un « peu amaigri mais en bon état, je me détériore « chaque jour... Cela contrarie mes intentions de « travail, mes projets de voyage et mes espérances (( de santé

« Je n'écris pas mais je lis. Ce qui m'a le plus « intéressé cette aunée, c'est le poème proveuçal « de Mireille. Le lire eu Provence c'est mettre le « portrait dans sou cadre. L'auteur se nomme « comme la bise du midi : Mistral. L'œuvre est « belle... »

8 janvier « Cela va mieux. Les âpres quintes de la toux ont cédé aux bourgeons de sapin et à la patience. Cette nuit a même été bonne, et je puis espérer redevenir maître de moi-même. La joui*née a été splendide. Il faisait même trop chaud (20° ce matin dans les chambres ouvertes). A un éblouissant soleil a succédé un grand clair de lune, et le vent du nord assainit cette température étonnante. Aussi l'entrain semble revenir au gîte, et l'abattement musculaire de ces dernières semaines s'en aller avec le malaise. Toutefois je ne veux pas confondre le mieux-être avec la guérison, et me garderai d'imprudence, car je serais honteux de revenir à Genève sans avoir rien vu ni voyagé, et il faut que je me rende possible la vie de toui-iste pendant deux mois. Donc, je me soigne et me dorlote. L'exemple de mon voisin Rodolphe Rey m'est salutaire et instructif,

« et c'est suivre en même temps vos amicales in- « structions....

« Le nouveau roman de Victor Cherbuliez (miss « Rovel) en est à sa cinquième partie; je n'ai lu « que la quatrième oii il y a crânement de verve, « d'esprit et d'audace...

« Onze heures sonnent. Bonne nuit. Les pau- « pières me cuisent. A demain. »

Le 19 (10 heures du matin).

« Nuit médiocre ; rechute ; passablement toussé. « Il ne faut pas me glorifier trop vite et croire mes « ailes bien collées

« Temps magnifique. Vaste azui-, inondation de « soleil. La mer reluit comme un bouclier. Bien « entendu que je m'abrite deiTière les murs ; ces « flèches d'Apollon me congestionnent...

« J'ai retranché Athènes ' de mon programme, « mais non pas encore une excursion en Italie. « Cependant celle-ci n'est qu'une espérance, et « subordonnée à la question de santé, cela va sans « dire...

« Je viens de lire d^iix romans de Miss Braddon

' Il avait eu quelque intention d'aller voir sa cousine M"^ Aménaïde Cavagnari, directrice de l'Arsakion, qui réclamait sa visite depuis longtemps.

« {lady Lisle, Bapert-Godwm) ; ces deux écbaiitil- « Ions sont rebutants. Quel genre déplorable! Le « crime et la surprise, grossières licelles. Fi!... »

23 février.

« C'est encore moi, et c'est encore d'Hyères que « je vous écris après un long, bien long silence dont « voici les raisons. Je comptais toujours sur un bien- « être suffisant pour me permettre le départ et le « voyage. J'ai attendu, puis les contrariétés sont « venues à la traverse : refroidissements, recrudes- « cence de rhume, retours de l'hiver ; de là une cer- « taine langueur physique et mwale, et l'habitude « de vivre à l'étourdie pour oublier mes ennuis et « échapper à moi-même. Honteux de mon immobi- « lité, j'ai laissé fuir les jours sans les compter; et « pour ne pas manquer votre réponse en écrivant « sans ma nouvelle adresse, j'ai sottement manqué « vos lettres. Il faut que cette situation biscornue « finisse. Je coupe court avec les explications; j'ai « hâte de passer à des choses plus intéressantes. (( Ne me grondez i)as trop d'ailleurs, car j'ai « écouté votre conseil en ne hasardant pas une « fugue avant de me sentir plus solide...

« Est-ce que depuis un mois la muse vous a vi- « sitée,ou plutôt lui avez-vous assigné rendez-vous

« et demandé collaboration? Je sais que vous avez « beaucoup d'occupations pressantes, mais plus on « est occupé plus on peut travailler ; les oisifs seuls « n'ont le temps de rien

« Malgré sa tranquillité relative, Hyères a (( aussi fêté le carnaval par une foule de soirées « dansantes. Notre hôtel a été l'un des plus ani- « mes et des plus gais, et le Champagne y a coulé (( à flots bien des fois. J'ai fourni ma petite coti- « sation par deux ou trois chansonnettes de cirrt constance, en enseignant quelques jeux et en « me montrant à quelques réunions. Pourtant mon « irritation bronchique m'oblige à beaucoup de « circonspection, et me fait remonter chaque jour « de bonne heure, car la lumière du gaz me donne « au bout de peu de temps des quintes de toux.

« Pendant que nous parlons de santé, ma joue a est convenable, mais cette sensibilité funeste de « la gorge n'a pas beaucoup diminué. Ce climat « très sec ne me semble pas être le meilleur pour « elle....

« J'ai fait dans les environs quelques jolies pro- « menades. Chez moi, j'ai lu quelques volumes, « deux de Voltaire, un de Spencer, relu pour la se- « conde fois Consuelo, pour la quatrième Mireille; « relu les deux tiers du Nouveau Testament. Les (( journaux sont encore notre lecture la plus assi-

« duc; ensuite deux périodiques, i;i Revue des

« Deux' Mondes et la Bihliotheque universelle.

« La conversation est une autre ressource très

« employée. On feuillette ainsi les caractères, et on

« apprend incidemment mille choses

« N'oublions pas les échecs et les dames, les

« mots carrés, les anagrammes et surtout la mu-

<( si que. Avec notre jeune virtuose nous repassons

« les vraies œuvres : ouvertures, sonates, sympho-

« nies de Haydn, Mozart, Beethoven, souvent des

'( opéras entiers. Aujourd'hui par exemple, la pro-

« digieuse symphonie en ut mineur de Beethoven,

« deux ou trois morceaux de Bach, et la grande

« marche aux flambeaux deMeyerbeer »

14 mars.

« Jour de pluie. C'est rare ici, la cinquième fois « en quatorze semaines, tant ce climat est sec. Il « fait gris, il fait triste et tous nos gens s'entr^en- « nuient à qui mieux mieux. Je les ai plantés au « salon pour éviter la contagion de l'exemple, et (( j'ai tiré mon calepin de correspondance....

« Hier, pour la première et unique fois, été au « petit théâtre d'Hyères. Agar, de passage, don- « nait pour notre carême Polyencte. Elle a du ta- « lent, mais elle ne produit pas grand effet sur qui

(( a vu Racliel. Celle-ci était d'une dignité, d'une

« élégance, d'une fierté de pose, de geste, de

« figure et de costume qui ne laissait rien à dé-

« sirer. Cependant elle avait parfois des intona-

« tiens un peu dures, notamment dans l'Emilie de

« Cinna. Son amour avait un peu l'air vampire.

« Toute la société de notre hôtel était à la repré-

(( sentation. Que de pensées fait naître cette poé-

« sie, ce christianisme, ces mœurs, ce système

(( théâtral, ce mode de déclamation, ce sujet par-

« ticuher, cet âge de la langue! Dommage que

(( vous ne soyez pas ici; quelle interminable cau-

« série aurait suivi cette représentation !

(( J'ai lu ce temps trois gros volumes de philo- (( Sophie dans les heures disponibles. Mais en « somme la vie est très gaspillée dans les hôtels, « avec le va-et-vient des visites, les repas qui du- « rcnt des heures, le tapage du piano, sans parler « de la poste qui est à vingt-cinq minutes de dis- « tance, des obligations sociales, des journaux à « lire, des causeries à ))âtons rompus, des prome- « nades, du long sommeil. La correspondance « (puisqu'on est un contre huit ou dix) est égalece ment un item important du voyageur.

« Aussi quand je me demande ce que j'ai fait de

« ces trois mois, il me semble que je ne retrouve

« que des miettes. J'ai fait connaissance d'un

« pays nouveau, d'uiu^ poésie nouvelle, observé

« des caractères variés, des types nationaux divers,

« pénétré dans une construction philosophique qui

« m'était encore étrangère (Herbert Spencer). A

« côté de cela feuilleté les mœurs françaises et

« beaucoup causé. En outre on m'a exercé aux

« échecs, aux dames, aux mots carrés, aux énigmes,

« aux acrostiches, aux anagrammes, aux chanson-

« nettes, et à pied comme à cheval j'ai eu l'avan-

« tage dans ces diverses rescousses.... »

16 avril.

« C'est demain matin que je me mets en route « pour Genève. Je pense revenir à petites journées

« par Cannes, Nice, Gênes, Tuiin

« Ceci n'est pas une lettre, c'est un bonjour ami- « cal et un avis de déplacement; c'est aussi une « espérance de prochain revoir. »

Quand le voyageur arriva à Genève vers la tin d'avril il était assez souffrant et assez soucieux. Il ne pouvait rentrer à son ancienne pension oii toutes les chambres se trouvaient prises ; il ne pouvait songer à s'installer dans sa bibliothèque; ses sœurs, malgré leur désir, ne pouvaient ni l'une ni l'autre lui donner l'hospitalité. La maison où il devait passer les deux dernières années de sa vie lui

fut alors offerte, mais ]a crainte d'inquiéter quelques amitiés ombrageuses, la lui fit refuser; heureusement qu'il trouva bientôt une pension agréable au n" 9 de la rue Yerdaine chez M"^ Th.... Il n'en eut pas moins quelques jours de véritable découragement. Ces lignes écrites sur une feuille volante retrouvée en 1881, lors du rangement de sa bibliothèque, en sont une preuve :

Genève, 28 avril 1875 (dans ma bibliothèque).

« Agitation, inflexibilité de l'esprit, évauouisse- « ment de la mémoire; trouble, incertitude, in- « quiétude, désordre. Je ne subordonne plus Fac- « cessoire, tout m'apparaît sur le même plan, dans « la même pénombre. Je ne vois ni mon chemin, « ni l'ensemble de ma vie, ni seulement de ma se- « maine. Confusion, trépidation, étourdissement, '( anxiété. Décousu. Besoin d'échapper à l'action. « Épouvante. Honte.

« Il me semble que je ne suis plus rien, que je « ne peux plus rien, et que tout le bénéfice de mon « demi-siècle est perdu. Incapacité, annulation.

« La faculté de résoudre et d'agir m'est deve- « nue étrangère. Je ne connais plus le vouloir*.

« Rentrer dans le combat de la vie et des devoirs « me semble comme impossible. Je suis comme un

« moine dont on ferme le couvent, conmie un er- « mite qu'on rejette dans la cité humaine, c'est-à- « dire ahuri, dépaysé, tourmenté.

« Curieuse et douloureuse expérience. Défiance « absolue de moi-même. Si tu ne sors de ce tour- « billon tu es perdu. C'est l'impuissance, et plus « tard la folie.

« Comment te délivrer de ce trouble ? Comment « reprendre le gouvernement de toi-même? Com- « ment retrouver la clarté, la concentration, l'or- « dre? Comment redevenir homme? Comment te « régénérer, renaître ou plutôt ressusciter ? Com- « ment le bois mort retleurira-t-il?

« Notre capacité vient de Dieu, dit l'apôtre « (2 Cor. III, 5). Demander à la source de tout « bien la vue nette de son devoir, l'amour de son « devoir, et la force de le remplir. »

La prière, on le voit, était son recours en tout temps. Ce n'est pas un Dieu sourd que celui à qui il s'adressait; il ne tardait pas^à être exaucé; la force lui était rendue et la gaieté donnée pardessus. Peu de jours après avoir tracé la page douloureuse que nous avons lue, il écrivait ces gracieuses stances qu'il a intitulées Reverdie :

Dans les profondeurs de mon être, Labyrinthe aux mille détours, 0 surprise ! je sens renaître Comme un soupir des anciens jours.

Aspirations oubliées, Vagues désirs, jeunes espoirs, Pudeurs par l'effroi repliées Comme un lis au souffle des soirs;

Elans confus et magnanimes Vers les nobles fins d'ici-bas, Besoin d'escalader les cimes D'un monde qu'on ne connaît pas ;

Songes perdus, formes légères Qui jadis faisiez mon trésor.

Ombres qui m'êtes éti-angères.

Me revisitez-vous encor ?

Après un long, bien long voyage.

Du fond des pays de l'exil.

Attiré par quelque mirage Mon ancien cœur reviendrait-il V

Comme une harpe éolienne

En moi résonne son accent

Oh! qu'il revienne, qu'il revienne Ce voyageur longtemps absent !

Et qu'à ses chansons je renaisse Pour une heure comme autrefois ; Oui, rapportez-moi la jeunesse Chimères aux tremblantes voix ' !

• Jour à Jour, page 129.

. Ce fut bien une véritable reverdie; il reprit de l'entrain, de Tardeur au travail, et le regaiu de l'autoinne fut peut-être plus riche que ne l'avait été la tioraison du i)rin temps.

M. Eugène Secretaii de Lausanne avait eu la très heureuse idée de publier, sous le titre de Galerie suisse^ les biographies des hommes qui, à des titres divers, avaient illustré les vingt-deux cantons.

Il avait fait appel pour remplir son cadre aux principaux écrivains de la Suisse romande ' et les

' Cet enrôlement en niasse inspira à notre poète le badinage suivant, calqué sur la Chanson dps Aventuriers de la Mer de Victor Hugo .

Loin de Tunis et de Surate, Joyeux flibustiers sans firman, Nous étions, sur le bleu Léman, Les hommes d'un hardi pirate. Divers de barbes et d'humeurs, Mais soumis comme un clan gitane.

Sur la galère Secrètane Nous étions quarante rameurs.

Le chef corsaire, un dur à cuire, Nous racolant sur tous chemins.

Jeta la rame entre nos mains.

Et se chargea de nous conduire.

Il prenait tout : greffiers, rimeurs, Peintres, savants, frac et soutane.

Sur la galère Secrètane Nous étions quarante rameurs.

avait chargés cliacuii d'ime ou plusieurs notices. Le professeur Amiel devait fom-nir celles de M°^ de Staël, de M'"'= Necker de Saussure et du peintre Horuung. A son retour d'Hyères, se sentant fatigué, il demanda au directeur de l'entreprise do le décharger de ce travail ; mais ses qualités bien connues de fine analyse, de délicatesse de nuance, de condensation surtout, étaient trop précieuses dans une publication oii il s'agissait de faire entrer un grand nombre de faits et d'idées dans un très petit espace, pour qu'on renonçât à sa collaboration. On le déchargea de la notice de M™" Mecker de Saussure, mais on lui laissa M™^ de Staël et il fallut qu'il promît de la livrer au plus tard en septembre.

Et nous avons, sur les rivages,

Capturé partout l'abonné,

Et le Léman s'est étonné

De la grandeur de nos ravages.

Mais ce métier change les mœurs;

Ij'orgueil nous vient, la peau se tanne.

Sur la galère Secrètane

Nous étions quarante rameurs.

Le forban n'est pas exemplaire !

C'est trop peu d'être intelligents :

Redevenons honnêtes gens, Abandonnons notre galère.

Fuyons, fuyons les imprimeurs !

Allons planter choux à Catane !

Sur la (fallre Secrètane Nous étums quarante rameurs.

Quant à la biographie du peintre Hornung, il fut convenu qu'il la fournirait seulement pour le troisième volume.

Il se mit au travail aussitôt, et non seulement relut par deux fois et en l'annotant l'œuvre entière de M""^ de Staël, mais encore il prit connaissance de tout ce qui avait été écrit sur elle. L'été se passa tout entier dans ces lectures qui le passionnaient. On a dit que le chef de la philosophie française s'était enflammé pour la belle frondeuse dont il écrivait l'histoire, notre philosophe à son tour s'éprit de V ambassadrice, cette nature noble, généreuse et sincère « qui réunissait l'exaltation et le « bon sens, l'entraînement et l'empire de soi, la dé- « licatesse féminine et la mâle raison, et off"rait par « une combinaison bien rare, l'équilibre d'une sen- « sibilité excessive, d'une imagination audacieuse « et d'un esprit éblouissant ', » et il sentit le regret très vif de n'avoir pas vécu de son temps, dans ce cercle d'élite que réunissait le salon de Coppet, parmi tous ces esprits que Corinne éclairait de son rayonnement. Ce fut avec enthousiasme qu'il prit la plume, et personne, il nous semble, n'a jamais mieux parlé à la fois de la femme et de l'écrivain.

Le nombre de renseignements et d'idées qu'il a

' M™^ de Staël. Galerie suisse, tome II, page 418.

su enfermer dans les seize pages où on l'avait limité est véritablement prodigieux. Il esquisse d'abord en traits rapides la biographie de « cette « femme extraordiuaii'e, magnifiquement douée « par la nature, exceptionnellement servie par les « circonstances, née et mûrie au foyer même des « idées et des événements d'une grande époque, « cette favorite de la fortune qui eut tous les pri- « vilèges, moins celui de la beauté. » Sa plume, rivale du pinceau de Gérard, nous retrace vaillamment « cette physionomie ouverte et mobile, ce « front large entouré de boucles rebelles et coiffé (( du turban de Roxane, ce regard intrépide, suce perbe et franc, ce sourire cordial, cet air de « grande dame et de sybille oti percent les deux « attributs de sa nature, la force et la bonté, w Il nous indique sa quaUté foncière et primitive a une vitalité intense, à la fois dévorante et « radieuse, avide d'émotions et de sensations et « non moins portée à l'expansion immédiate. » Il définit la marque distinctive de son talent « la « simultanéité des vibrations de toutes les facultés « de l'être, synthèse joyeuse et ravissante qui la « mettant elle-même à chaque instant en possession « de tous ses moyens, donnait aux autres le senti- « ment de la plénitude la plus complète, et la fai- « sait comparer à la déesse de l'abondance. » Il

nous 'Ht que « son principal et perpétuel moyen <(. d'action fut la parole ; qu'elle se résigna à « écrire pour atteindre le public et la postérité, « mais que le livre ne fut jamais pour elle que le '( supplément de la conversation. Les contempo- « rains, ajoute-t-il, épuisent les superlatifs à pro- « pos de cette conversation. Clavier immense, (( variété inépuisable des motifs, fécondité des « ressources, instantanéité de la verve, présence « d'esprit, fulguration et finesse, on dit qu'elle « avait tout. Les genres et les sujets paraissaient « égaux à l'incomparable improvisatrice qu'un rien K mettait sur le trépied. On la trouvait aussi heu- (( reuse dans la repartie, la sentence, le récit, que « dans l'analyse, la discussion ou le dithyrambe. « On ajoute, qu'invincible à cette escrime de la (( pensée, elle n'était déconcertée que par la malce veillance : '< Je n'ai plus de talent avec les mé- (( chants, » avouait-elle, et ce mot fait plaisir. Il (( rappelle que l'étincelante épée du gladiateur « était pourtant dans la main d'une femme. »

Après avoir résumé en quelques lignes brillantes ce que la fille de Necker a été pour la France, pour l'Europe, pour la Suisse, il termine ainsi :

« M™* de Staël présente à la psychologie un « phénomène du plus haut intérêt. L'auteur de Co- « rinne, étant supérieur à Corinne elle-même parce

« qu'elle était plus complète, on peut étudier en '( elle un des deux types parallèles du génie, les deux (( seuls réels tant que l'androgyne de Platon ne « descendra pas de son nuage. M"* de Staël est le « génie fait femme, la prétresse de l'idéal, l'incar- « nation de l'enthousiasme. Mais cette étude laisse « mélancolique, car s'il y a d'indestructibles sou- « venirs, il y a d'irréparables pertes ; or quand une « telle organisation disparaît de la terre, c'est « comme un chef-d'œuvre écroulé, comme une « merveille évanouie; quelque chose d'unique s'en « va, et les descriptions les plus exactes des témoins « les plus tidèles ne sauraient nous rendi'e le tré- « sor perdu. »

Cette notice qui devait enchanter M. Secretan d'abord, et le public ensuite, ht au commencement beaucoup de chagrin à l'auteur. Son travail de préparation achevé, il l'avait écrite du 31 août au 8 septembre. « Hélas, disait-il, neuf jours pour « cela! » Quand il se relut, il trouva son ouvrage si mauvais, qu'il en fut presque désespéré. Son journal a gardé la trace de ce pénible moment :

« Quand j'écris pour l'impression chaque mot (( me coûte, et la plume bronche à chaque ligne, « vu le souci du mot propre et la multitude des « possibles qui s'ouvre à chaque phi-ase.

'( Composer demande une concentration, une dé-

(( cisioii et une fluidité que je n'ai plus. Je ne puis (( fondre ensemble mes matériaux et mes idées. Or « la domination impérieuse de la chose est indis- « pensable si ou veut lui donner une forme. Il faut « brutaliser son sujet et non trembler de lui faire u tort. Il faut le transmuer dans sa propre sub- « stance. Cette espèce d'effronterie confiante me (( manque. Toute ma nature tend à l'impersonnalité « qui respecte l'objet et se subordonne à lui ; par « amour de la vérité je redoute de conclure et de (( trancher. — Puis je reviens constamment sur (( mes pas; au lieu de courir je tourne en cercle; (( je crains d'avoir oublié un point, forcé une « nuance, mis un mot hors de sa place, tandis » qu'il faudrait viser à l'essentiel et tailler en « grand. Je ne sais pas faire de sacrifice ni aban- « donner quoi que ce soit. Timidité nuisible, conu science fâcheuse, minutie fatale.

<( Au fond je n'ai jamais réfiéchi sur l'art de « faire un article, une étude, un livre, ni suivi mé- « thodiquement l'apprentissage d'auteur : cela « m'eût été utile et j'avais honte de l'utile. J'ai « eu comnie du scrupule à surprendre le secret « des maîtres et à dépecer les chefs-d'œuvre. H Quand je pense que j'ai toujours ajourné l'étude « sérieuse de l'art d'écrire, par tremblement deu vaut lui et par amour secret de sa beauté, je suis

tt fiuieux de ma bêtise et de mou respect. L'aguei* « risseraent et la routine m'auraient douné l'ai- « sauce, l'assurance, la gaîté, sans lesquelles la « verve s'éteint. Tout au contraire j'ai pi-is deux haie bitudes d'esprit opposées : l'analyse scientifique H qui épuise la matière, et la notation immédiate « des impressions mobiles. L'art de la composition « était entre deux : il veut l'unité vivante de la « chose et la gestation soutenue de la pensée '. »

Il s'était effrayé à tort ; pour être un peu chargé le travail était bon; il n'y avait qu'embarras de richesses, un mal dont le remède est facile toujours. Avec quelques coupures, quelques allégements de phrases, quelques retouches ici et là, il devint excellent, et le 12 septembre il put être livré à l'impression.

Au printemps de cette même année l'Institut genevois avait ouvert un concours de traduction. Il s'agissait de quatre balhides allemandes' à rendre en vers français, aussi fidèlement que possible, Le professeur Amiel, qui était toujours président de la section de littérature, venait précisément

' Journal intime, tome II, page 193.

* Die Kraniche von Ibykiis (Schiller) ; Klein Roland (Uhland); Der getreue Eckart (Gœthe); Das Lied vom braven Mann (Biirger).

(l'acliever sa biographie de ^1""= de Staël, quaud un poète belge, qui avait sans doute entendu parler de ce concours sans en voir le programme, et qui pensait que le choix des pièces était laissé aux concurrents, envoya à l'Institut la traduction de la Lénoi-e. Bien qu'il y eut un certain talent dans cet essai, le traducteur de la Cloche pensa qu'on pouvait mieux réussir; tout en s'amusant il lit uue version rythmique de la fameuse ballade, et rendit avec un très rare bonheur, et le mouvement de l'original, et ces effets imitatifs dont Burger a souvent abusé, mais qui dans la Lênore ajoutent à l'impression de terreur de cette fantastique chevauchée.

Cet exercice l'avait intéressé; il employa le reste des vacances à traduire d'autres pièces avec la même fidélité de rythme. Après Burger il s'attaqua à Uhland : la Barque, le Bon Camarade, le DimanrJie du Berger, la. Fille de V Hôtesse, Roland V.irlet l'occupèrent tour à tour; puis il passa à GiPthe et nous donna le Pécheur, V Esprit des Eiux, Eekart, V Apprenti Sorcier, Mignon, le Roi de Thulé, d'autres encore. Schiller, Lessing, Heine, Lingg, Platen, Ruckert, Schefîel, Mœrike, Kœlderlin, presque tous les allemands eurent leur part. Vinrent ensuite les hongrois : Arany, Pétoefi; les anglais: Byron, Cowper ; le portugais Camoëns, l'espagnol Esquilache, l'italien Léo-

pardi ; puis des chants populaires grecs et serbes, et même uu fragment du Mnha-Bharata (le bel épisode de Damayanti), Notre poète prenait toute chose avec l'ardeur et la vivacité d'un enfant : septembre et octobre se passèrent d'une manière charmante à traduire ainsi chaque jour une ou deux pièces, suivant leur longueur. Au commencement de novembre il en avait de quoi faire un volume. Ce qui l'avait intéressé surtout, c'étaient les innovations rythmiques qu'il avait tentées. Trouvant l'alexandrin impuissant à rendre dans leur ampleur l'hexamètre antique, le vers héroïque des anciens poèmes allemands et le sloka hindou, il essaya une mesure de quatorze syllabes et une de seize dont il obtint véritablement de très beaux effets. Par exemple dans la belle pièce de Freiligrath, la Chevanchèe du Lion, qui commence ainsi :

Quand le lion,roi des déserts, pense tàrevoir son vaste empire, Vers la lagune, allant tout droit, dans les roseaux il se retire.

Et surtout dans cette symphonie sylvestre d'Hœlderlin :

Les chênes de la forêt à l'ombre épaisse et tranquille Aujourd'hui comme autrefois m'ont chanté leur grave idylle.

Le plus jeune vers l'orée essaie et gazouille un son ; Et le son devient murmure et le murmure chanson.

Et la chanson devient chœui;les rameaux de proche en proche S'ébranlent et leur rumeur a les ondes de la cloche.

Et, de la racine au faîte, on entend dans le grand bois S'entre-croiser cet orage et se chercher mille voix.

Si quelque chêne orgueilleux isole sa cantilène,

La forêt haussant la voix, ou le couvre ou le ramène.

Cet orchestre de feuillage a la grandeur de la mer; Il pleure et gronde en cadence à chaque frisson de l'air.

C'est du plus ancien des dieux la musique aérienne, Pan tire ainsi des accords de la flûte éolienne.

La flûte aux sept trous se cache au profond des taillis verts, La syrinx magique enferme en sept modes l'univers.

Et poètes et pinsons, vives âmes dégourdies. Dans l'ombre sont à l'affût et boivent ces mélodies.

M. Ed. Scherer avait dit récemment dans un article fort remarquable, que la traduction en vers était forcement condamnée à l'infidélité, et que la prose lui était préférable de beaucoup. Notre traducteur eut l'idée de lui dédier ses Étrangères, tel était le titre qu'il avait choisi pour son bouquet de traductions poétiques : « Ce recueil, lui écrivait-il le 15 no- « vembre 1875, a, je le crains, deux chances de dé- « plaire à votre goût si exigeant et si pur: d'abord « les pièces qu'il renferme sont des traductions en

'( vers; en outre, plusieurs d'entre elles préseuteiit <(. des rythmes inusités dans notre versification. « Mais voici mon excuse. Il m'a semblé qu'en dé- '( pit de toutes les bonnes raisons que l'on peut '( donner, et que vous avez fait valoir contre les « traductions en vers, le procès n'est pas encore « jugé sans appel

« Nous sommes bien d'accord sur la traduction '( parfaite. Ce serait celle qui rendrait^ non pas « seulement les sons et les idées de l'original, mais « sa couleur, son mouvement, son émotion, son « style distinctif, et cela dans le même rythme, « avec des vers de même forme et un même nom- '( bre de vers. Or il n'est pas douteux que cet idéal <i est inaccessible, au moins dans notre langue, car « si notre littérature est hospitalière, elle sous- « entend que ses hôtes prendront ses habitudes, son « costume, ses façons, et non pas qu'elle fera la « moitié des avances et du chemin. Mais en thèse '( générale quel autre idéal est donc plus accessible ? « Ne suffit-il pas, ici comme ailleurs, qu'on se rap- « proche quelque peu du type irréalisable pour «. avoir droit à l'existence et même à l'encourage- '( ment? »

Le volume avec sa dédicace et ses notes était prêt vers le milieu de novembre. Il n'était guère possible cependant de le publier pour les étren-

nés; les éditeurs le remirent à l'année suivante, et l'auteur se hâta de s'occuper d'autre chose. Sa santé était meilleure qu'elle ne l'avait été depuis bien des années, l'automne s'était passé sans qu'il toussât ; l'hiver avait beau s'annoncer rigoureux, le bien-être continuait pour le poète, et sa gaîté, son ardeur au travail ne l'abandonnait pas non plus. Le 11 décembre il offrait à ses amis, élégamment vêtue des couleurs de Genève, une ballade historique sur'V Escalade de 1602 '. Elle commence par ces deux vers :

Du chevalier félon le blason se ternit ;

Son crime cherche l'ombre et le jour le honnit.

Puis vient cet effet de nuit :

Muet est le brouillard, profondes les ténèbres; De l'hiver aux longs mois, c'est la plus longue nuit. Du Salève aux Voirons, tout est mort, rien ne luit; Un torrent sous un pont roule ses eaux funèbres. La solitude est vaste et triste, l'air glacé.

C'est l'heure des brigands et des spectres

Silence !

Loin, dans les profondeurs nocturnes, a passé Comme un bruit sourd, réglé, grossissant, qui s'avance.

' On appelle ainsi le coup de main tenté contre Genève par le duc de Savoie, Charles-Emmanuel.

Est-ce au veut de la nuit le branchage froissé

Des grands bois de Monthoux?Non, dans la plaine émue,

Sur la droite du fleuve au rivage encaissé,

Quelque chose d'immense et d'informe remue ;

D'hommes et de chevaux, c'est te souffle et le pas.

On dirait une armée en marche. Et n'est-ce pas

Un groupe d'éclaireurs qui du pont, arche sombre,

S'approche, et tient conseil à voix basse dans l'ombre V

Une torche s'allume, et, comme d'un caveau

Surgirait un fantôme, on voit, sur l'autre rive,

Paraître un cavalier. Aux lueurs du flambeau.

Le chevaucheur hautain franchit le pont. Qui vive?

Crie à cet inconnu celui qui semble un chef;

Marcheur de nuit, ton nom ? Ami ! dit d'un ton bref

Le cavalier, qui semble évoqué de la tombe.

— Quel est le mot de passe, étranger? — 'Haute- Combe, Répond l'homme, écartant d'un geste son manteau,

Et de sa longue épée il fait briller la garde, Croix d'or, dont un saphir couronne le pommeau.

— Monseigneur, approchez, votre camp vous regarde.

C'est le duc de Savoie en effet qui, dans son irapatience des nouvelles, s'est rapproché des bords de l'Arve. Nous ne le quittons plus; nous sommes témoins de ses inquiétudes, de ses espérances, et nous écoutons avec lui les récits de l'entreprise que lui font trois émissaires : un enseigne, un capitaine, un moine, envoyés à trois reprises par son général d'Albigny, et qui présentent les différentes phases de l'action. Le premier dit ; « Ville gagnée, » le

second : « Ville défendue, » le troisième : « Ville « perdue. »

Le duc fuit alors, désespéré de son échec

Il passe et longe le Salève.

Il regagne au galop, sinistre pèlerin, Annecy, Chambéry, les Alpes et Turin.

Du roi Philippe Deux d'Espagne, c'est le gendre, L'espoir du Vatican et de l'Escurial, C'est le fier candidat au trône impérial. Envieux d'Henri Quatre et jaloux d'Alexandre; C'est Charles-Emmanuel, c'est le bon duc. Il fuit. Pour cacher sa rougeur son front cherche la nuit...

Le sombre cavalier n'entend que ses pensées : Une pourpre en lambeaux, ses chances renversées.

Et tout au fond de sa douleur,

Douleur dernière et sans mesure, Le remords d'avoir pu, lui prince, en faux joueur. Violer sa parole et forfaire à l'honneur,

Irréparable flétrissure !

Cette composition très originale qui prouvait une fois de plus que, pour ne pas se mêler aux luttes de parti, le professeur Amiel n'en avait pas moins le cœur patriote, eut un très vif succès. L'auteur, par une de ces attentions aimables qui n'étaient qu'à lui, l'avait dédiée « à Louis Vulliemin, Pictet de Sergy, Albert Richard, Juste 01i^^er,

les bardes et les historiens de la patrie. " La presse suisse fut unanime à reconnaître le mérite de ce petit poème, et l'auteur reçut pour cette ballade composée en deux ou trois jours, plus de félicitations et de louanges que tous ses précédents ouvrages réunis ne lui en avaient valu; il semblait que l'espèce de guignon qui jusqu'ici l'avait accompagné s'était lassé, ou était vaincu enfin par quelque puissance bienfaisante. L'indifférence qu'on avait témoignée jusqu'alors pour ses publications lui avait fait douter de son talent; le succès de VEscalade lui rendit un peu de foi en lui. Il avait dit dans le Penseroso :

Le succès est utile et parfois nécessaire : On ne tient guère à soi quand nul autre n'y tient ; C'est i)ar les yeux d'autrui qu'une âme humble et sincère, Retrouvant sa valeur, à soi-même revient.

La Suisse se préparait à célébrer le quatrième anniversaire de la bataille de Morat, on pressa le poète de faire pour les guerres de Bourgogne ce qu'il avait fait pour l'Escalade. Il promit d'y penser.

Comme il ne s'était jamais arrêté qu'aux grandes lignes de l'histoire, il connaissait assez peu cette période compliquée de la fin du XV""^ siècle ; quelqu'un lui ayant parlé avec sympathie de Charles

le Téméraire, il s'en étonna, et, avec son amour de la vérité, il se hâta d'étudier ce qu'il ignorait. Jean de Millier lui fit voir la Suisse à cette époque ; Barante, Comines, Olivier de la Marche lui peignirent cette brillante cour de Bourgogne, et ce prince étrange qui aurait pu être un grand souverain et édifier un empire, sans l'obstination et la violence qui rendaient inutiles tant de nobles qualités. Il se prit de sympathie véritable pour ce guerrier malheureux, et songea à faire le Romancero des guerres de Bourgogne et à suivre Charles jusqu'à ses funérailles. Il traça tout le plan de ce poème chevaleresque qui devait avoir des actes nombreux; mais comme il était bien impossible d'achever un si long ouvrage avant le 22 juin, il se contenta d'en écrire quelques morceaux, ceux qui intéressaient directement la Suisse. Le premier, la déclaration de guerre, traduction littérale de la pièce officielle du 25 octobre 1474, a une bien fière allure :

A très noble et très haut Prince et Seigneur, à toi, Charles, duc de Bourgogne, à tes hommes de loi. Lieutenants, gouverneurs, représentants équestres Et quels que soient leurs noms, leurs titres, leur séjour. Cette lettre de guerre et de défi. — Ce jour Nous Ammans, Avoyers, Conseillers et Bourgmestres, Membres du Saint-Empire, et libres Communiers Des Ligues de la Haute Allemagne, nous Berne,

Et nous Zurich, Uri, Schwitz, Untcrwald, Lucerne,

Zug et Glaris, plus nous, féaux associés,

Fribourg, Soleure, à toi comme à tes officiers,

— Sur l'invitation gracieuse et formelle

En nos monts parvenue et remise en nos mains

Du Roi sérénissime Empereur des Romains,

Frédéric, notre sire ; et requis par fidèle

Et haut duc Sigismond, notre allié, — disons

Et déclarons rupture ouverte

A partir de ce jour et cette heure, emploierons Contre toi, tes parents et tes vassaux, toute arme Sans nulle exception, tout ce qui navre ou nuit : L'incendie et le gast, les surprises, l'alarme. Et l'attaque et l'assaut, de jour comme de nuit, Rapt, bataille ou rançon, sac, ruine ou carnage ; Le tout loyalement pour te faire dommage A mort.

Et cela dit, très haut Prince et Seigneur Pour couvrir notre épée ainsi que notre honneur, Nous te donnons de garde.

En diète à Lucerne, Délivré ce cartel sous le grand sceau de Berne Qui nous engage tous également. Écrit L'avant-veille de Jude et Simon, l'an du Christ Quatorze cent septante et quatre. Ainsi soit-il.

La bataille de Grandson est très pittoresquement racontée, ou plutôt chantée par un soldat des Ligues Suisses ; il y a de beaux vers dans cette ballade divisée en quatre parties, chacune d'un rythme

différent. La pièce intitulée les Agapes de Berne nous transporte dans la vieille ville impériale au moment où Morat assiégé par Charles le Téméraire est en danger de succomber, et où l'on se demande avec angoisse si les Confédérés arriveront encore à temps.

Au crépuscule

Berne en deuil, d'un seul flot au pied des saints autels S'est répandue. On touche aux instants solennels. Un sourd frémissement dans la foule circule ; Dans les cœurs inquiets la crainte s'accumule; On attend. Un péril de mort pèse sur tous.

Sur la massive Tour Saint-Christophe s'allument Dans la nuit qui déjà monte, les trois fanaux Aux campagnes jetant l'éclair de leurs signaux, Et du beffroi, parmi les résines qui fument, Sur les places, les cours, les toits de la cité. Lugubre, le tocsin fait tomber de son crible De minute en minute un glas lent et terrible. Dans le danger public sonne l'éternité.

Mais que se passe-t-il ? et quel soudain silence Interrompt brusquement la cloche du beffroi ? La vie est suspendue en tous : est-ce l'effroi Qui va grandir ? ou bien serait-ce l'espérance ? Au sommet de la tour qui veille dans la nuit Tout à coup de clairons éclate une fanfare . Secouant dans les airs l'allégresse

2ol

Ce sont eux Les bons Confédérés, les braves camarades, Les amis de là-bas, les sauveurs!

A peine ils ont pris quelque nourriture qu'ils volent au secours de la ville assiégée :

« Foi'mez les rangs ! partons ! à Morat ! à Morat ! » En vain le ciel est noir, en vain la pluie inonde, La phalange est en route : elle chante eu partant. Sous les torrents du ciel et dans la nuit profonde, Pour la rude bataille elle part en chantant.

Le morceau suivant est le récit du désastre de Morat, fait aux moines de l'abbaye de Saint-Maurice par un des Anglais de Charles de Bourgogne. L'hymne de victoire des Suisses, calqué aussi sur un chant de l'époque, termine le volume :

Au Maître tout-puissant du ciel Qui dans son décret éternel

Nous gardait la victoire, A Celui qui nous fit vainqueurs En soufflant la force à nos cœurs.

Rendons hommage et gloire !

Le grand nombre de publications qui furent faites, tant en allemand qu'en français à l'occasion

du centenaire, nuisit un peu au succès du Romancero; il ne fut pas populaire comme V Escalade, mais il plut aux historiens, aux antiquaires, aux artistes, à tous les esprits capables d'apprécier tout ce qu'il y avait de minutieuses recherches archéologiques et de véritable couleur locale dans ces peintures finement travaillées, et brillantes comme les tapisseries tissées d'or et de soie, qui drapaient la tente de Charles.

En octobre de cette même année 1876parurentZes Étrangères. L'auteur était dans une impatience bien naturelle de connaître l'appréciation de M. Ed. Scherer. Elle se fit attendre; ce fut en janvier 1877 que le célèbre critique fit paraître dans le Temps sou article « de la traduction en vere » où il parlait à la fois des Étrauf/eres de Frédéric Amiel et du. Faust de Marc-Monnier. Tout en rendant justice à l'habileté extrême des deux poètes, il reprenait sa thèse de l'inutilité de la traduction en vers, et après avoir cité V Esprit dfs Eaux, la Fille de l'Hôtesse, oîi le poète n'avait pas été victorieux des difficultés de son entreprise, il terminait eu disant: « Vos vers « sont drus comme des épis et travaillés comme « des bijoux: ils résonnent comme le métal, ils « étincellent comme des pierreries, mais ils ne sont '( pas délicieux. Or, la poésie veut être délicieuse. »

Le poète des Étrangères était trop sensitif pour

ne pas être vivement peiné. Non qu'il ne pût supporter la critique, il l'accueillait au contraire avec une grande modestie et une grâce parfaite. Feu M""^ la comtesse de Fontanes nous disait que Chateaubriand cédait volontiers et même trop à ses amis, et biffait des pages entières de ses ouvrages quand elles ne satisfaisaient pas leur goût ; le professeur Araiel était de même : lui signalait-on quelque passage défectueux dans telle ou telle de ses compositions, sur-le-cliamp il la remettait sur le métier et la retravaillait avec une patience, une bonne volonté vraiment touchantes. Mais il aurait voulu que la critique entretînt le public des qualités seules de l'œuvre et ne parlât des défauts qu'à l'auteur. Il ne contestait pas la justesse des remarques de M. Scherer, il ne défendait point les passages censurés par son illustre ami, mais il trouvait que celui-ci aurait peut-être pu ne pas s'arrêter uniquement à ce qui était mal réussi, et l'aire quelques autres citations un peu plus à l'avantage du traducteur. Cependant il se consola en voyant que ses Étrangères, malgré, ou plutôt à cause de l'article de M. Scherer, faisaient tout doucement leur petit chemin. Bien accueillies en Suisse, elles gagnèrent l'Allemagne où elles obtinrent de nombreux suffrages.

Charles Fournel, ce poète français que notre

professeur avait connu à Berlin, était rentré dans sa patrie en 1854 après une absence de dix-sept ans. Il était mort en 1869, simple professeur dans un collège de province (à Tournon). Une des erreurs de ce lyrique, — qui avait rendu la Oianson de Roland avec un mouvement, un éclat incomparable, de ce poète gracieux qui avait retracé la Lèf/ewle dorée d'un pinceau si fin, si pur, si délicat, — avait été de se croire auteur dramatique. Il avait laissé de nombreuses pièces de théâtre manuscrites, de tous genres, depuis la comédie de marionnettes où il avait été en quelque sorte l'initiateur de Marc- Monnier', jusqu'au di-ame romantique. Sans se faire illusion sur le mérite de ces œuvres, Frédéric Amiel voulut accomplir le dernier vœu du défunt en publiant de lui un volume dramatique.

' « Il vous souvient, mon cher maître, lui écrivait celui- « ci en lui dédiant sa comédie intitulée Sic ros non vohis, « de ces longues soirées que nous passions ensemble, « il y a six mois à peine. Suivez-moi. me disiez-vous. -< Les chemins sont ouverts. En travaillant pour les ma- « rionnettes, vous pouvez être sérieux et non pédant « absurde et point frivole... Cela dit, je rends à César ce « qui est à César, cette œuvre est à vous ; recevez-la

« comme un témoignage d'amitié et de gratitude Je

'■ regarde comme un devoir de vous remercier devant

mes amis et de leur nommer mon maître. >-

Août 1852.

La famille Fouriiel n'était i)as clans une bonne position (le fortune. L'Institut tit les frais, et l'auteur des Étrangères consacra bien des semaines, soit à, la revisiou de ces manuscrits, où rien n'était achevé, où il fallait abréger, élaguer, arranger, soit à la notice charmante qu'il a mise en tête du volume, et où il a retracé avec une grâce mélancolique la caiTière, d'abord brillante, puis bien humble et bien attristée de ce poète, qui, pour être resté presque inconnu, n'en est pas moins un vrai poète. Le volume préparé, l'éditeur partit en août pour les bains d'Ems. Nous eûmes bientôt de ses nouvelles.

Bains d'Ems, pension Schloss Langenau, 6 août 1877.

« Arrivé il y a vingt-quatre heures. Employé

« la journée à m'installer. Vu le docteur et com-

« mencé la cure avec la source dite le Kessel-

« brunnen. L'endroit est charmant, le temps ma-

« gnifique, l'eau chaude et d'un goût agréable. Je

« suis content de ma chambre et de ma pension. Le

« voyage m'a fatigué par deux mauvaises nuits à

« Bâle et à Mayence, beaucoup plus que par la

« route elle-même. Dans la vaste cohue d'Ems

« pas encore entrevu un compatriote. Le désert

« d'hommes est ennuyeux.... »

7 août.

« J'espère me refaire ici un peu. Il y a beau- « coup d'ombrages. J'ai une chambre qui regarde « les champs et les bois, dans une pension aussi « éloignée que possible du tapage de la gare et de « la foule. J'ai acheté deux rideaux bleus pour me « faire de la nuit.... Table médiocre, société trop « nombreuse (cent convives). Beau temps, jolie « vallée, rivière jaune (la Lahn). Je tousse beau- « coup,... Senti siffler dans mon voisinage l'aspic « de l'ennui ; mais nous aviserons à chasser cette « vilaine bête »

11 août.

(( J'en suis au sixième jour de traitement, et

« je ne puis supporter que deux demi-verres de « cette eau par matinée, avec trois gargarismes de (( la dite eau. Jusqu'ici je n'éprouve qu'une acer- « bation de ma bronchite et je commence à douter « d'avoir rencontré ce qu'il me fallait :

La nymphe de l'endroit n'est pas l'enchanteresse Qui retrempant la fibre éveille l'allégresse; Elle rend morne et lourd, et triste et mécontent ; On perd à l'encenser et sa verve et ses ailes; C'est un long bâillement que donne à ses fidèles Son breuvage vanté dont ils espéraient tant.

0 fades hôteliers ! ô délabrante nymphe ! Laissez-nous notre sang et gardez votre lymphe. Tomber entre vos mains, quel ennui! quel guignon! Par vous l'homme gonflé, ramolli, flasque et vague, Ne sent s'il veille ou dort, s'il pense ou s'il divague. Mais il sait qu'il n'est plus bientôt qu'un champignon.

« Bah ! attendons ; mes voisins de table boivent « leurs trois à quatre verres, et ne se sentent ni « gonflés, ni débilités, ni appesantis. Je les envie « et me trouve bien femmelette à côté d'eux

« Le médecin à qui j'ai été recommandé m'a « l'air d'un praticien assez indifférent. La bouti- « que! on la retrouve partout...

(( Une description d'Enis vous amuserait. Mais « le temps me manque. Le Curbaus et le Cur- « saal, les concerts sur la terrasse, la procession « des buveurs, baigneurs, des élégants, des bos- « sus, la rivière jaune et les taillis verts, les mar- « chaudes de fleurs et de fruits, les cent soixante- « dix maisons garnies et hôtels, les cafés, restau- '< rants, guinguettes à tous les coins des environs, '( à tous les replis du terrain, à toutes les hauteurs '( de deux montagnettes qui longent la Lalin, les « bancs paternellement prodigués dans toute la « contrée, tout cela est réservé à la narration « orale du retour

« Quant aux étrangers, il n'y a cette année

« presque pas de Russes, d'Anglais ui de Français ; dans les sept mille présents je ne découvre pas un Suisse, aussi je ne converse guère et je ne

m'amuse pas fort Vous ne sauriez croire le

nombre de bossus qui affligent ici les regards. Cela donne beaucoup de prix aux épaules correctes. On voit aussi bien des femmes poussées dans des fauteuils à roulettes. Et que de moustaches grises ! et que de barbes blanches ! La

santé est le trésor que chacun poursuit Et

uos eflforts n'y peuvent guère. Nous sommes tous esclaves de l'inconnu, tous dépendants d'une infinité de circonstances. Je m'en aperçois toujoui-s davantage et dans ce sens l'Apôtre a raison qui dit : « Nous ue marchons que par la foi, » c'est-à-dire à l'aveuglette et de confiance. De là, la moralité de la prière qui donne le beau nom de Dieu à l'ensemble de cet inconnu qui nous enlace et nous domine, et lui dit chaque jour : Tu es le maître, je me soumets, qu'il soit fait selon l'ordi-e inviolable, selon ta volonté. » Nous ne pouvons mieux faire que d'accepter noblement et pieusement ce que nous ue pouvons empêcher '

30 août.

« J'ai l'intention de quitter Ems le 2 sep-

'( tembre. Des lettres que j'attends de Fraucfort « et de Wurzbouig décideront de mou itinéraire. « Je ne tarderai pas à repasser la frontière suisse. « Profiterai-je de l'occasion pour revoir quelques « amis à Heidelberg, Zurich ou Neuchâtel? la ^( question est encore ouverte. La santé et le temps « en décideront.

« Ici la saison est agréable ; un peu chan-

'< géante, orageuse ou voilée, mais pas lourde. Les « baigneurs se ressemblent, mais la diminution '( numérique est déjà fort marquée. Les représen- '< tations théâtrales au Casino ont pris fin hier. <(. Chaque jour ce sont de nouveaux départs du « Schloss Langenau, bouquets d'adieu, salutations (( et cartes échangées, etc.

On s'observe, on se goûte, on se quitte. C'est ainsi dans la vie; aux Bains trois fois phis vite.

'( A propos de rimes, les Naïades germaniques « ont cousu la bouche aux Muses françaises.

Pas le plus petit morceau De mouche ou de vermisseau,

« Que voulez-vous ? les mots carrés en allemand « et les calembours teutons ont expulsé les drôleu ries de la gaie science. A chaque mois sa tiorai-

« sou ; il fallait ici se laisser aller à un autre cou- « rant philologique. On feuillette des types variés « et l'on façonne son oreille à tous les accents. On

« vit par d'autres modes de son individu »

5 septembre.

« J'ai quitté Enis ' lundi matin selon mon pro- « gramme et je suis arrivé à Francfort le soir en

' Ce départ lui a inspiré une très jolie pièce qui fait un peu songer à la Bonne fortune de Musset.

c;;londe fille du Xord, au front plein de pensée, Sspiègle aux yeux d'azur, au musical accent, "Tjar hasard entrevue, avec regret laissée, •-dourrez-vous plus d'un jour, la vie est si pressée >-voir le souvenir de moi, pauvre passant?

Ainsi dans un album, sur une page rose,

J'avais écrit un soir ces vers pour de beaux yeux.

Les mots, vous le voyez, ne valaient pas grand'chose,

Mais la rime parfois sait donner à la prose

Un certain petit air coquet et gracieux.

Deux semaines après je quittais Ems. Finie Était, comme l'on dit, ma cure Et je partais. Plus malade qu'avant, l'espérance punie.

Faible, triste, du sort méditant l'ironie. Et, sans savoir bien quoi, pourtant je regrettais.

Tout départ dans le cœur rompt des fils invisibles ; Au sol, aux gens, aux murs à son insu l'on tient. Le sol, les gens, les murs sont pourtant peu sensibles. Mais les affectueux sont les incorrigibles, Et le passé défunt dans leur âme revient.

'( suivant uu itinéraire peu fréquenté mais qui m'a

« permis de visiter Limbourg, où un dôme du

« XIII™ siècle m'attirait, et Wetzlar où fut écrit

« WertJœr il y a cent cinq ans. Cette première

« journée a eu quelques maies chances dontj'espé-

Accoudé sur ma malle, au roulis de mon fiacre, Je regardais s'enfuir les maisons, les jardins Que de Caligula le nom cruel consacre.

L'air était froid, le jour voilé, le ciel de nacre. Et déjà vers les eaux couraient les citadins.

Et j'avançais toujours en songeant : « Pas une âme Parmi tous ces baigneurs, entre ces commençaux A qui l'on dit : Bonjour Monsieur — Bonsoir Madame, Qui, ma place étant vide, aujourd'hui me réclame! Pour eux je suis la feuille au courant des ruisseaux.

Comme le décorum rend froide l'existence !

L'isolement nous parque en son ennui doré.

Si la fraternité supprimait la distance,

Nous serions plus heureux, mais quelle inconvenance!.

Mon fiacre atteint la gare, et j'ai le cœur serré.

Et voici, devant moi, souriait attendrie

Une vierge aux yeux bleus qui me tendit la main.

Et pour le voyageur sa main s'était fleurie.

Le désert tout à coup devint une patrie.

Une fée en avait parfumé le chemin.

Beppa, la douce main (jui me cueillit ces roses. Je la baise, et de vous j'emporte un souvenir, Aussi pur que les fleurs de votre joue éclose. — Il était donc écrit dans le livre des causes Que, le cœur un peu gros, d'Ems je devais partir. {Jour à Jour^ page 201.)

<( rais me refaire au presbytère' où j'ai été aclmi- ■( rableraent accueilli, et où l'on me dorlotte depuis

trente heures Ma chambre domine la statue

' monumentale élevée à Gœthe par la ville où fut « sou berceau

« Plus de chant, il perdit la voix

'( Mon enrouement n'a fait qu'augmenter ; j'ai ■< toussé toute la nuit et je me sens la tête molle ■( et faible... Au total, on dirait que je rapporte « d'Ems une sensibilité accrue de l'organe malade. «. Mon intention est de faii-e une pointe sur Wurz- '( bourg où demeure un spécialiste de premier '( ordre pour les maux des bronches (professeur '( Rossbach), puis de venir me rabobiner à Clarens, « avec du lait chaud et des raisins, si l'homme de « l'art n'y voit pas d'inconvénient. La situation « est bien peu agréable, mais foin de la mélan-

<i colie!

« J'avais des visites projetées à Stuttgard, à « Heidelberg, les voilà compromises, d'autant « que le froid est venu (8° ce matin à 8 heures). « Un endommagé n'est plus un homme libre. Il '( ne fait plus sa volonté ni ses volontés. Il a beau ■( avoir la moustache grise, il est dépendant comme

' Chez M. le pasteur Girard.

H un bainbiu. Cela me surprend, m'indigne, m'af- « flige, mais je dois m'habituer à ce nouvel aspect '( des choses. C'est la soumission du lion à qui on « a coupé les quatre ressorts.

« A propos de lions, j'en ai vu un magnifique au <i Jardin zoologique de la ville ; il rugissait à faire « tomber les parois de sa prison. J'ai assisté au « repas des fauves. Cela fait rêver y

Quelques jours plus tard , après avoir vu le spécialiste qui lui donna de bonnes espérances, et serré la main à ses amis d'Heidelberg , il partit pour Clarens qu'à son arrivé il saluait par ces vers :

Rivages de Clarens, de Chillon, vous que j'aime. Je vous revois, et l'heure a la beauté suprême

D'un mystère entr'ouvrant ses plis.

L'étendue est sans tache et le flot est sans ride ; Du lac profond s'exhale une vapeur fluide,

Comme un parfum monte d'un lis.

La terre devient ciel, les azurs se confondent ; Les deux sérénités se cherchent, se répondent,

L'œil éprouve un ravissement; Une ineffable paix enveloppe les cimes.

Et l'âme, à ces aspects enchanteurs et sublimes,

Répète : Divin et charmant !

Ici, la poésie est presque de l'histoire ;

Ici l'on peut créer, car ici l'on peut croire ;

Ici, dans l'esprit il fait jour; Le cœur, l'âme et les sens ne sont plus qu'harmonie ; Sur ces bords fortunés, l'amour est du génie.

Et le génie est de l'amour.

. L'automne fut exceptionnellemeut beau cette année-là, et il en jouit de sou mieux. Cependant il n'était pas sans inquiétude pour son hiver, La pension oîi il venait de passer deux ans, et oîi il s'était plu, venait de quitter la rue Verdaine pour les quais. Nous savons que l'humidité lui était nuisible ; le voisinage du lac pour la mauvaise saison lui faisait peur ; il ne savait trop où il transporterait ses pénates, quand tout à coup, providentiellement pourrait-on dire, une dame Ch***, qui venait de perdre son mari, ouvrit une pension rue Verdaine, à la maison n^ 13 que depuis une douzaine d'années déjà habitait Marc-Mounier. Le professeur Amiel fut le premier pensionnaire de M""* Ch., il avait, au troisième étage de la maison, une bonne chambre à coucher, un très beau et très vaste cabinet de travail au soleil levant. Ses fenêtres donnaient sur un jardin plein de fleurs enclos de murs drapés de lierre et de vigne du Canada derrière lesquels s'élève le vieux collège de Calvin,

et par uae échappée ol)lique il pouvait voir les arbres de la promenade Saint-Antoine et la chapelle russe dessinant ses coupoles dorées sur les flancs violets du grand Salève. Il n'avait que deux étages à descendre pour trouver son ami Marc- Monnier, et qu'un seul pour rendre visite à la sœur de l'aimable écrivain, M"" Eugénie Monnier devenue jM™" Mey**, et établie depuis quelques années à Genève avec toute sa famille.

L'hiver de 1877 à 1878 se passa assez bien ; le professeur occupa ses loisirs à revoir ce manuscrit des Méandres que ses amis le pressaient toujours de publier. Après qu'il l'eut bien ratissé, c'était son expression, il se le fit relire dans son ensemble, fut étonné de le trouver si uniformément triste, et écrivit séance tenante :

Je me crois les yeux mal ouverts El la tête encore endormie, Quand je relis ces tristes vers Qui me peignent en Jérémie.

Et cependant de ce portrait.

Qui paraît si faux dans l'ensemble.

Pas un détail et pas un trait Qui n'ait été juste, il me semble.

C'est que, pareil au dieu Janus, Au lieu d'avoir un seul visage.

L'homme en a deux, trois, même plus, Et cela qu'il soit fol ou sage.

Mil varie, et plus on est vrai Moins dans un aspect on persiste; Mais pourquoi, moi, si souvent gai, Ai-je en mes vers toujours l'air tristeV

J'ai des jours de sève et d'ardeur Si j'ai des heures de détresse ; Pourquoi donc noter la douleur Et toujours taire l'allégresse?

C'est que ma plume a le pouvoir D'apaiser mon cœur s'il soupire; Quand je la prends, c'est dans l'espoir De reconquérir le sourire.

C'est mon remède souverain Que de grififonner ; je l'emploie ; Mais si je rime mon chagrin, Discret je savoure ma joie '.

Il eut d'abord l'intention d'insérer cette pièce dans le recueil, pour lui servir d'explication et d'excuse, puis il pensa qu'au lieu de faire l'apologie de toute cette tristesse, mieux valait la diminuer. Il travailla dans ce sens, retrancha les pièces par trop sombres ou celles qui faisaient double emploi, et par-ci par-là en glissa quelques-unes

' Il y a plusieurs variantes de cette pièce, l'auteur n'ayant pas arrêté la version définitive, nous avons choisi celle qui rend son idée avec le plus de simplicité.

d'uu caractère moins mélancolique. Mais il lui fallut bientôt quitter ce travail qui l'intéressait. Le centenaire de Rousseau tombait en juillet 1878 ; un comité s'était formé qui entendait célébrer cette fête avec une grande solennité ; le professeur cédant aux instances de quelques amis enthousiastes de Jean-Jacques consentit à en faire partie; et comme toujoui-s, on lui donna toutes sortes de choses à faire, entre autres un chœur pour la jeunesse, qui ne fut point chanté, ce qui lui inspira ce quatrain :

J'écrivis un chant autrefois.

Et quelle fut ma récompense?

Dix mille chanteurs d'une voix L'exécutèrent en silence.

L' à-propos de cette fête de la jeunesse était fort contesté et fort contestable en effet; ce qui ne l'était point, c'était la convenance d'une séance universitaire oii il serait parlé de Rousseau.

Les professeurs se partagèrent la besogne : M. John Braillard ' dut parler de Rousseau écrivain ; M. André Oltramare* de Rousseau pédagogue; MM. Joseph Hornung ^ et Auguste Bouvier ',

^ Professeur de littérature, mort en 1883. ■•* Professeur de littérature ancienne.

^ Professeur de droit, mort en 1884.

* Professeur de théologie.

des idées politiques et religieuses de Jean-Jacques; Marc-Mouuier de l'influence de Rousseau sur les écrivains étrangers. La caractéristique générale du philosophe genevois fut confiée à Frédéric Amiel.

Nous avons mi à propos de M'"'' de Staël quelle était sa manière, et qu'il ne mettait la plume à la main que lorsqu'il avait étudié son sujet sous toutes ses faces et dans tous ses détails. Ici le champ était bien plus vaste, aussi employa-t-il bien près de six mois à le parcourir; la conférence, longuement préparée et pensée, fut rapidement écrite, ce qui ne lui nuisit pas, au contraire ; l'auteur crut s'apercevoir que depuis la notice de M'"*' de Staël il avait gagné eu facilité.

Ces quarante pages trè.s riches d'apei'çus ingénieux et d'idées profondes sont peut-être les plus remarquables qu'il ait écrites en dehors de son Journal. Il faudrait pouvoir faire beaucoup de citations ; nous nous bornerons à une seule image qui nous semble particulièrement ingénieuse.

Une île pour berceau, pour asile et pour tombe,

avait dit un poète en parlant d'un conquérant moderne; notre auteur fait remarquer de même le rôle qu'ont joué les îles dans la vie de Jean- Jacques :

« L'isolement, et si l'on me permet ce néolo-

gisme, l'iusularite, tut sa meilleure protection. Eoasseau qui mettait le Eohhison au-dessus de tous les livres, s'est toujoui-s senti attii-é par les îles. Nul séjour ne l'a plus enchanté que l'île Saint-Pierre. Après l'avoir quittée, son refuge est la Gi-ande-Bretagne... A plusieure reprises il songe à émigrer en quelque île de la Méditerranée : Minorque, Chypre ou la Corse. C'est une hannonie secrète qui a fait déposer sa dépouille dans l'île des Peupliers, à Emienonville, et plus tard, ériger, à Genève, sa statue dans l'îlot qui porte son nom. C'est qu'en effet le symbole le plus naturel du génie de Piousseau, c'est une île volcanique, émergeant de l'immensité bleue, avec son panache de fumée, une ceinture d'écume, un manteau de verdure et une couronne de fleurs.» Si tous ces travaux académiques avaient dû être lus le même jour, la séance aurait été interminable, aussi MM. les professeurs Hornung, Oltramare et Bouvier prii-ent-ils chacun uu jour particuUer de la fin de juin pour lire leur ouvrage au public ; on ne garda pour la séance du 2 juillet que les conférences de MM. Braillard, Amiel et Monnier qui devaient suivre le discours d'ouverture du Recteur . Très fatigué et très enrhumé, le professeur Amiel

' Alors M. Martin.

avait ce jour-là la voix faible et couverte ; l'attention d'ailleurs était déjà fatiguée. Il fut peu entendu ' . Heureusement que bientôt après toutes les études furent réunies dans un même volume sous le titre de J.-J. Eousseau jugé par les Genevois d'aujourd' lad, et que le public put lii-e à tête reposée ces écrits tous intéressants à divers titres. La maladie d'une i)arente retint Frédéric Amiel à Genève pendant presque toute la durée des vacances. Une main amie eu protita pour faire son portrait. C'est un pastel grandeur nature* qui le représente dans sa pose habituelle assis dans un fauteuil, la tête appuyée sur sa main, le regard pensif. Il en fut content, a Je m'y retrouve, » disait-il.

^ Marc-Monnier qui venait ensuite eut un de ces succès dont il avait le secret : Mesdames et Messieurs, dit-il

eu montrant sou manuscrit, vous voj-ez ce cahier, il est « gros, mais rassurez-vous, je ne vous le lirai pas. v H le remit dans sa poche, et résuma de mémoire très brièvement, avec sa verve accoutumée, et au milieu d'applaudissements incessants, l'influence de Kousseau à l'étranger. Le sans-façon et la bonne humeur réussissent toujours avec les Genevois.

- De ce portrait que nous destinons, après nous, à la Bibliothèque publique de Genève, nous avons fait une copie pour Madame Laure S***, une autre pour une dame anglaise, ancienne élève de M. Amiel, une troisième enfin que nous avons offerte à M. Gustave Révilliod pour la bibliothèque de l'Ariana.

La maladie de sa cousine ' ayant eu une issue fatale, il alla, après lui avoir rendu les derniers devoirs, passer quelques jours à Clarens, et reprendi-e pour l'hiver un peu de cette force que lui donnait toujours le contact avec la nature, surtout en cette saison d'automne si belle dans nos contrées.

Le début de l'hiver fut pour lui plein d'anxiété; il semblait qu'il n'y aurait jamais rien de stable pour le pauvre professeur ; qu'un malin génie s'amusait à le chasser de tous ses asiles aussitôt qu'il s'y était un peu habitué. Son hôtesse, M"* Ch***, bmsquement se décida à quitter la ville pour aller tenir une pension au pied du Salève ; son locataire se voyait obligé de changer de domicile au plus mauvais moment de l'année, à la fin de janvier. Il était désespéré, d'autant plus que sa bronchite recommençait à le tourmenter. Ce fut alors qu'un arrangement pris par des dames amies lui permit de rester dans son cher logement. Il n'y eut de changé que la maîtresse de la maison.

Tranquillisé sur son foyer, le poète reprit encore une fois son manuscrit des Méandres, et y fit plusieurs changements : suppressions et additions. Le titre même lui ayant paru un peu précieux, il se décida pour celui plus simple de Jour à Jour.

' M"'' Adrieune Custot.

En dépit d'un nouveau deuil de famille*, l'année 1879 fut une de ses plus heureuses ; sa santé meilleure lui permit de faire quelques promenades, quelques excursions; de revoir un peu le monde dont il se tenait h l'écart depuis longtemps. La Muse le visita plus que jamais. Un ver luisant qu'il vit briller dans l'herbe en revenant d'une visite à un collègue^ qui habitait la campagne, lui fit écrire une des plus jolies pièces de Jour à Jour,, et les bulles de savon qu'il s'amusait à faire à sa fenêtre dans les beaux jours d'été, à la grande joie des collégiens enchantés de voir un professeur de l'Université s'amuser comme Tun d'eux, lui en inspirèrent une des plus brillantes :

Perle que traverse le jour, Qu'emplit l'orageuse espérance, Au chalumeau qui te balance S'enfle ton gracieux contour.

Et tout un tourbillon de choses Roule en mon âme, et je revois Passer comme aux jours d'autrefois La ronde des métamorphoses.

' La mort subite d'une cousine, M*"* Char*** fille de son oncle Frédéric.

* M. Dameth, professeur d'économie politique, mort en

Oiseau futur, pour voltiger, D'air et d'eau tu files ton aile :

D'Aracliué la toile est moins frêle.

Le papillon est moins léger.

Et pour assurer ton essor.

Aérostat miniature.

Tu cherches pour ta contexture L'orbe idéal, la courbe d'or.

Des péris, des sylphes l'émule, Dans ton diaphane appareil, Tu vas, comme un jeune soleil, Bientôt voguer, libre cellule.

Ta conque aux fragiles parois Dans son mouvant éclat reflète Des couleurs toute la palette, La terre et le ciel à la fois L'écharpe d'Iris l'enveloppe, Et les bazars de l'Orient N'étalent rien d'aussi riant Que ce frais kaléidoscope.

C'est un tissu de pierreries Où l'émeraude et le rubis, Et la topaze et l'hyacinthe.

Et l'améthyste et le saphir, L'acier de Perse et l'or d'Ophir S'entrelacent en labyrinthe.

Déjà l'œuf de cristal est mûr, La fleur ondule sur sa tige ; Entin l'aérien prestige Nous quitte et s'en va vers l'azur.

Dans ces gondoles éphémères, Œuvre de nos souffles pensifs, Un essaim de baisers captifs Prend le large avec nos chimères.

Et lutine par le zéphyr,

Le ballon se berce avec grâce.

Diamant fluide, sa trace

Descend, remonte et semble fuir.

On voit briller dans l'étendue t

Le météore palpitant,

Puis cette lueur d'un instant

Sous un rayon meurt éperdue.

Bulles de savon, globes d'air, Illusions d'or et de flamme.

Vous charmez l'œil, vous touchez l'âme.

Vous humiliez le cœur fier.

Que faibles sont nos différences.

D'avec vous, hochets gracieux !

Nous nous prenons au sérieux Et nous sommes des apparences.

Une véritable fête pour lui fut uue juuruée passée à Cartigny, pittoresque village de la montagne où M""* Marc-Mounier a une petite propriété. Il

avait emporté Joiir à Jom% et, après le dîner, assis sur la terrasse, il en fit la lecture au traducteur de Faust et de Roland.

Marc-Monnier fut content de la plupart des pièces : il allait partir pour Paris et se chargea de présenter le manuscrit poétique à M. Fischbaclier, que Frédéric Araiel désirait pour éditeur. La négociation réussit, et l'impression commença bientôt.

Tout en corrigeant ses épreuves, l'auteur écrivit sur le peintre Hornung, pour le troisième volume de la Galerie suisse, des pages ingénieuses et colorées qui eurent le très rare bonheur de contenter à la fois le public et la famille de l'artiste.

En dehors de ces travaux nous lisions, le matin quelques pages des Évangiles, plus tard des articles sérieux de la Revue pJdlosophique et de la Revue des Deux-Mondes ; la soirée était réservée aux ouvrages d'imagination. Il goûtait le parfum léger des romans d'autrefois : Calliste, Ernestinc, Ourika, la Princesse de Clèves avaient toujours le don de le charmer ; Paul et Yirgiyiie, qu'il aimait à se faire relire, lui arrachait toujours des larmes. Il en avait aussi pour l'histoire d'Abenhamet et de Blanca, cette charmante fleur cueillie en Espagne, et qu'il était tenté de préférer aux grandes œuvres de Chateaubriand. Il avait l'émotion facile, pleurait à tout ce qui était touchant et à tout ce qui

était beau. Un jour qu'il nous lisait l'admirable pièce de Victor Hugo, MU huit cent onze, arrivé à cette strophe :

Ses deux bras jusqu'ici croisés sur sa poitrine

S'étaient enfui ouverts, Et l'enfant soutenu par sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,

Rayonnait au travers,

il s'arrêta, les yeux brillants de larmes et la voix brisée par l'admiration.

Divin plaisir que d'admirer !

avait-il écrit ; il aimait à l'avoir, et c'est pourquoi il ne voulait rien lire que de beau et de bon. L'âge lui avait laissé toute l'exquise délicatesse de son adolescence ; dans sa bibliothèque de plus de deux mille volumes, il n'avait pas un seul livre léger ; il ne possédait pas Rabelais, qu'il n'avait jamais pu lire ; en 1879, il n'avait pas encore ouvert un seul roman naturaliste. Il voulut cependant se rendre compte de cette littérature. Un voisin lui prêta, nous ne savons plus quel volume de la nouvelle école. Il ne put l'achever et fut une semaine à se remettre du dégoût que lui avaient causé les quelques pages qu'il en avait lues. « C'est ennuyeux

« comme la pluie quand ce n'est pas ignoble, » disait-il. Il se guérit avec du Stahl et du Legouvé.

Quand il était en voix, il nous lisait les fables de celui qu'il appelait l'inimitable Lafoutaine, et qu'il préférait à tous les poètes du grand siècle, y compris Molière. C'était alors une fête pour l'oreille. Il avait toujours conservé l'habitude d'exercer sa mémoire : « Apprenons quelque chose par cœur, nous disait-il souvent, et voyons qui saura le plus vite. » Nous apprîmes ainsi tout Lafoutaine, et de nombreuses pièces de Lamartine et de Victor Hugo. Nous nous amusions à les réciter entre chien et loup. La mémoire, alors moins distraite par les yeux, est étonnamment fidèle, et nous étions surpris nous-mêmes de la richesse de notre répertoire.

Il avait pour principe qu'on peut tirer parti de tout, de la société et de la solitude, du bruit et du silence, du mouvement et du repos, des autres et de soi-même, et qu'on ne perd son temps que lorsque l'esprit demeure inactif ; or il ne voulait pas perdre une minute ; il fallait constamment qu'il s'occupât et qu'il fît les autres s'occuper : « Voyons, voyons, disait-il dans les intervalles des lectures, donnez-moi vite un sujet, que je fasse un impromptu. » Il en faisait un, puis deux, puis trois ; toute une série de distiques ou quatrains, que nous

écrivions sous sa dictée, et que nous jetions péleniéle dans un petit coffre en cartonnage.

Avenir, quelle découverte Tu feras dans la boîte verte !

s'écria-t-il un jour. Il y a en effet dans cette fameuse boîte des centaines de brindiorions de toute sorte, y compris tout une série de couplets pour allonger la chanson de La Palice, et de jolies épigrammes fines, spirituelles, jamais méchantes, dont quelques-unes nous paraissent des chefsd'œuvre du genre.

Il portait même à la promenade cette activité d'esprit. <( Voyons, disait-il à qui l'accompagnait, faisons quelque chose : une série de rimes ! — une définition î — une charade î » Un jour, en passant par Montreux, il voit sur la porte d'une étude : Clerc, notaire. Ce Clerc notaire le met en joie ; tout en continuant de marcher, il fait des vers sur cette association de mots, et arrivé à la petite fontaine rustique ombragée de noyers qu'on appelle la Fontaine d'amour, il s'arrête un instant pour écrire ce badinage :

Un clerc n'est pas encore notaire, Comme un notaire n'est plus clerc :

Ainsi Messieurs, il est bien clair (Qu'être à la fois notaire et ckrc

Est une difficile affaire.

Eh bien, moi je connais un clerc, Qu'on a vu devenir notaire Sans pourtant cesser d'être clerc.

Vous direz : « Ceci n'est pas clair < Vite, débrouillez-nous l'affaire. »

Voici donc. Mon susdit notaire, Fils de Clerc, petit-fils de Clerc, A pu, sans faire un pas de clerc.

Même alors qu'il devint notaire, A juste droit demeurer clerc.

Cette fois. Messieurs, suis-je clair?

Ai-je assez débrouillé l'affaire, Et comprenez-vous que mon Clerc Est à la fois Clerc et notaire?

On le voit, ce n'étcait pas un homme triste et désespéré que le professeur Amiel. Ses accès de spleen, qui tenaient en grande partie à sa santé, étaient violents, mais courts. C'est alors qu'il écrivait ces pages sombres dans lesquelles s'évaporait son chagrin ou son irritation ; c'était sa manière de se guérir ; il l'a dit à propos des Méandres, et si l'on voulait trop s'attacher à cette partie du Journal., on aurait de l'auteur l'idée la plus inexacte.

Il ne faudrait pas s'imaginer non pkis que cette tristesse fut une pose ; personne n'était plus sincère que Frédéric Amiel, mais nous l'avons dit déjà, sa mobilité était grande, et le fond de sa na-

ture, plutôt enjoué que mélancolique, finissait toujoui-s par l'emporter. Le plaisir même qu'il trouvait à noter ses impressions douloureuses prouve sa gaîté native. Les tristes n'aiment pas la tristesse : Molière faisait des comédies.

Il avait conservé l'habitude des tours d'adresse. A table, il s'occupait toujours à quelques-uns de ces exercices qui lui étaient familiers : équilibre de cuillei"s et de fourchettes, couteaux sautant dans le col des carafes, assiettes retournées par la seule adhérence des doigts. C'était amusant à voir, mais nous préférions beaucoup qu'il fût en train de causer ; il était si intéressant à entendre sur les questions d'art, de littérature et de morale! Moms volontiers il parlait de lui-même; il avait toujoui-s été réservé, nous l'avons dit, même à l'âge de l'expansion ; cependant si on l'interrogeait, il répondait avec beaucoup de simplicité et de bonne grâce. En cette année 1879, nous le trouvâmes tout particuUèrement ouvert ; nous n'avions pas besoin de provoquer ses confidences, il se plaisait à repasser avec nous ses souvenirs d'enfant, à nous raconter ses voyages; il entrait aussi volontiers dans le détail psychologique de sa nature.

Il reconnaissait « que la pensée en devenant trop ((. forte avait affaibli chez lui la faculté créatrice, » mais il savait " posséder la divination psychologi-

« que, et la justesse d'intuition pour les gens et les « choses. >j II se définissait a un connaisseur d'es- (( prit, un essayeur d'âmes, » et cela était vrai ; le nombre de gens à qui il a indiqué leur route est considérable.

'( Je suis, disait-il encore, genevois par le cai-ac- « tère et l'esprit, avec l'élasticité française sans « son abandon, et le sérieux germanique sans sa « lourdeur et sa brume. »

Il avouait ressembler au fond beaucoup à son père. Il avait dit :

Qu'on prodigue le temp^, tout le possible arrive, et s'il avait suivi l'impulsion de sa nature, il aurait voulu l'impossible, en supprimant le temps. Mais il avait appris la patience et il savait attendre. De même, en dépit d'une douceur habituelle, il aurait été facile à l'emportement. Une expérience d'enfant l'en avait préservé.

Dans sa première année de collège, il avait un gros et grand camarade extrêmement taquin. Un jour qu'il en avait été plus tourmenté qu'à l'ordinaire, la patience lui échappa: il se jeta sur l'agresseur, lui petit et frêle, et avec ses mains mignonnes terrassa le gros garçon en un clin d'œil; c'était une miniature du combat de David et de Goliath. Un autre aurait triomphé ; lui, s'arrêta étonné, presque effrayé de sa victoire ; tandis que son

vaincu se relevait pesamment, il se retirait à Técart, et avec son habitude de réflexion, il méditait sur ce phénomène de la colère, qui décuple les forces, qui change un agneau en lion, qui vous emporte hors de vous et vous fait agir si rapidement que la pensée n'a pas le temps d'intervenir. Bien vite il eut tiré toutes les conséquences possibles d'un accès de colère, et il se promit de n'y céder jamais. Il se tint parole.

« Maintenant, » nous dit-il un jour, après nous avoir donné des détails précis sur les événements les plus importants de sa vie, « vous me connaissez <( mieux que personne ; après moi vous écrirez sur « moi. » Nous le promîmes; mais nous ne pensions pas, hélas ! que cet après lui serait si tôt.

D ne passa cette année-là qu'une semaine à Clarens ; au retour, il se remit aux traductions poétiques qu'il avait négligées depuis les Étranr/ères, il s'attacha en particulier à rendre Petœti, dont le caractère héroïque et sensible l'intéressait \ivement.

Il nous semble qu'il a rendu avec bien de la grâce cette pièce de la Perle :

Qu'est-ce que la douleur ? un océan amer. Qu'est-ce que le bonheur ? une perle de l'onde. J'ai plongé, j'ai conquis le joyau de la mer. Mais il a de main glissé comme un éclair Pour retomber dans l'eau profonde.

Et celle-ci : Étoiles et Fleurs :

Du ciel tombe l'étoile, et de mes yeux les pleurs. Pourquoi tombe l'étoile ? aucun ne le peut dire. Pour une morte moi, je pleure et je soupire. Tombez larmes avec les étoiles vos sœurs !

Et encore cette joyeuse boutade :

Que la campagne est verte et que le ciel est bleu ! Sous le ciel, sur les prés, l'âme de l'air palpite. L'alouette là-haut jetant sa note invite Le soleil qui lui darde un long regard de feu.

Rayonnant est l'azur, la campagne est en fête. Qui rend le ciel si bleu ? qui fait les prés si verts ? C'est le printemps. Et moi, Dieu, faut-il être bête ! Moi, je demeure assis à griffonner des vers!

Mais la plus charmante de ces mélodies hongroises est bien celle de Grillon de Mai :

Dans ce lieu fut mon berceau.

Voilà bien la verte plaine. Où le regard se promène Sans heurter mont ni coteau ; Je reconnais la fontaine Témoin de mes premiers jeux.

Nourrice, de bruits joyeux Ta maison lors était pleine.

Il me semble entendre encor Résonner ta chansonnette :

« Grillon de mai, grillon d'or, Grillon dans l'herbette. >

Mais on m'ôta de tes bras Encor en ma tendre enfance.

Et je ne reviens hélas î Qn'à l'âge triste où l'on pense.

Oui, vinsrt ans. vingt ans- ont fni. . . Qne de désirs î d'espérances !

Que d'épreuves, de souffrances î Que de regrets aujourd'hui !

0 nourrice î nourricette !

Le temps s'envole, il a tort :

i Grillon de mai, grillon d'or.

Grillon dans l'herbette. »

Gais compagnons d'autrefois Qui restâtes au village.

Étonnés à mon visage.

Reconnaitrez-vous ma voix ?

Rien ne dure. Autres nous sommes.

Mon esprit comme un oiseau.

Sautant de branche en rameau.

Se souvient des lieux, des hommes.

De tout un passé qui dort Au fond d'une ombre discrète :

Grillon de mai, grillon d'or.

Grillon dans l'herbette. ■

Je me vois enfantelet, Bondissant à droite à gauche.

Tout glorieux je chevauche En jouant du flageolet.

Mon petit cheval de race. Qui n'est rien qu'un gros bâton.

là

Aux accents du mirliton Piaffe et ne tient plus en place.

C'est l'heure, allez boire ! Encor !

Retour ! la litière est prête :

« Grillon de mai, grillon d'or, Grillon dans l'herbette. »

Mais le jour s'est effacé, Et du soir tinte la cloche :

De la maison se rapproche Le cavalier fort lassé.

Sur ses genoux la nourrice L'attire tout sommeillant.

Et d'un ton bien doux, bien lent, Chante le refrain propice.

Dans ses bras l'enfant s'endort, Et confusément répète :

« Grillon de mai, grillon d'or.

Grillon dans l'herbette. »

Le traducteur aimait tout particulièrement cette pièce, et bien souvent le soir, au moment de se retirer, il fredonnait :

« Grillon de mai, grillon d'or, Grillon dans l'herbette. -

Au P"" janvier fie 1880, les parents et les amis de Frédéric Amiel reçurent pour leurs étrennes le joli volume de Jour à Jour, qu'ils attendaient impatiemment.

<( Aujoui'd'hui, écrivait M. Charles Ritter dans '( la Gazette de Lausanne, après un silence que ses '( amis ont trouvé beaucoup trop long, M. Amiel <( revient au genre subjectif, à l'élégie personnelle, '( mais il y revient avec l'autorité de l'âge, avec la (( maturité de l'expérience. Sou nouveau recueil, '( qui s'ouvre par une touchante dédicace Aux « amis inconnus, est ingénieusement divisé en six '( parties selon les difiérentes époques de l'année « et les différents séjours de l'auteur

'( C'est donc une sorte de journal intime, « ra- '( mené aux proportions d'une seule année, mais <( d'une année symbolique et typique. » L'auteur a « noté pour lui-même, jour à jour, ce qui l'a ému, « attristé ou charmé ; ces alternatives de tristesse 'I ou de joie, de courage ou d'abattement parles-

« quelles passe toute âme humaine, mais surtout « une âme de poète. Et comme l'épreuve de la vie « est, dans ses conditions essentielles, la même « poui- tous, il se trouve qu'en nous racontant ainsi « son année, en nous parlant si longuement de lui, « le poète nous a surtout parlé de nous-mêmes. De « là le grand intérêt de ce volume pour ceux qui « pensent que la vie n'a de valeur que si elle est « interprétée par l'esprit, transfigurée par la poé- « sie, et qui saluent dans les élus de la Muse, les « instruments nécessaires d'une œuvre si bienfai- « santé. M. Amiel est mieux placé que personne « pour y collaborer : à la fois philosophe et poète, « il n'est étranger à aucun des grands courants de « la pensée de notre siècle. On trouvera dans « Jour à Jour des plaintes d'un accent aussi pro- « fond que celles qui ont fait la réputation de « M™^ Ackermann, mais M. Amiel est un esprit « trop juste et trop fin pour s'emprisonner dans « une vue exclusive et incomplète des choses. A « côté de pièces dont pourraient être jaloux les « poètes les plus désespérés de notre âge, il y a « dans ce volume bien des pages — et ce ne sont « pas les moins belles — où domine la paix de « l'acquiescement chrétien. « J'ai cru à toutes les « révélations qui sont au cœur de l'homme, a dit « un grand écrivain de nos jours, jamais l'une

« d'elles ne m'a empêché d'écouter l'autre. J'ai « toujours pensé que leurs contradictions n'étaient

« qu'apparentes » Parla largeur et la sincérité

« de sa pensée, M. Amiel a le droit de s'approprier « cette noble parole. Ce serait d'ailleurs se trom- « per sur le caractère de ce recueil que de n'y « chercher que les monologues d'une âme aux pri- « ses avec le mystère de la destinée. Le penseur « qui aura sondé le fond de la vie ne sera pas pour « cela moins sensible aux accidents de joie et de « lumière qui eu égaient la surface. Les graves mé- « ditations et les harmonieuses plaintes laissent « donc place dans le livre de M, Amiel à mainte « fantaisie étincelante, à de frais et délicieux pay- « sages, à des souvenirs de voyage pleins de grâce « et d'imprévu »

La presse suisse fut unanime à louer le charmant volume, et de tous côtés des lettres aimables arrivèrent au poète.

Lors de la publication des Étrangères, il les avait adressées à un certain nombre de littérateurs parisiens. A l'exception de M. Théodore de Ban- ^ille, nul n'avait répondu ; bien qu'il en eût badiné dans un impromptu ', ce silence lui avait fait de la

' L'air humble et la voix caressante, Mes Étrangères ont en vain Frappé chez phis d'un écrivain; Leur politesse était absente.

peine, et c'est pourquoi il renonça à offrir sa nouvelle œuvre aux écrivains qu'il avait d'abord inscrits sur sa liste. Il ne voulut pas davantage l'envoyer à M. Scherer. Il eut tort; après lui, nous avons présenté Jour à Jour, et nous avons reçu des témoignages qui l'auraient bien vivement réjoui,

« Il m'a suffi, nous écrivait le critique du Temps, « d'entr'ouvrir le volume que vous avez bien voulu ■I m'envoyei-, pour reconnaître les modifications qui (( s'étaient faites dans le talent d'Araiel. Je ne puis « vous dire quelle satisfaction cela a été pour moi « de le voir en effet exprimer avec simplicité et « charme des choses senties. »

Après M. Ernest Legouvé, qui avait trouvé dans Jour à Jour « des qualités charmantes de naturel et d'émotion vraie, » M. Sully Prud'homme nous disait :

« J'ai lu ce recueil avec la piété que m'inspire « le souvenir d'un confrère dont la pensée avait de « profondes affinités avec la mienne. Il était préoc- « cupé de tous les problèmes qui m'obsèdent, il « avait mes tristesses ; son livre est comme le mi- (i roir de mon propre cœur. J'y sens un bien noble « amour de la poésie, car j'y sens dominer le con- « tinuel souci de n'employer les vers qu'à l'expres- « sion d'idées importantes et de sentiments vrais. « Combien je vous remercie de m'avoir procuré

l'émotion rare que t'ait naître un livre absolument sincère, écrit avec le goût le plus délicat. Votre ami, dites-vous, remettait sans cesse ses vers sur le métier sans arriver à être satisfait. Cette recherche obstinée de la ])erfection est un gage de sa supériorité artistique; la médiocrité seule est aisément contente de soi, et tout devient facile à qui ne se propose aucun idéal. En s'attachant de préférence à décrire les états les plus intimes de l'âme, il a rencontré des difficultés qui devaient être souvent invincibles. Ses fréquentes victoires n'en ont que plus de prix. »

«. Le volume est exquis, écrivait à son tour M. Ernest Renan. Je savais déjà ce que valait M. Amiel, et plusieurs fois j'avais désiré faire sa connaissance. Personne n'a vu plus loin ni plus haut que lui, et quelques-unes de ses pièces sont des morceaux accomplis de style et de pensée. Il faut l'extrême injustice de notre temps envers la poésie élevée pour expliquer qu'un tel talent n'ait pas eu plus de renommée. Il avait du moins

la haute estime des connaisseurs Jour à

Jour restera comme une des meilleures expressions de ce qu'ont pensé et senti les plus hautes âmes de ce pauvi-e XIX'"'^ siècle, qui a vu, sinon réalisé, tant de choses, »

Bien d'autres lettres flatteuses nous sont aiTivées, et nous nous disions en les lisant : a Hélas! pourquoi si tard !

Quoique limité à peu près à la Suisse romande, le succès de Jour à Jour fit gi'and plaisir et grand bien au professeur Amiel, et lui valut un bon hiver.

L'été de 18S<I», comme celui de l'année précédente, fut agréable, et permit au professeur de faire de longues promenades dans le petit canton de Genève, de s'arrêter à bien des sites aimés, df passer en quelque sorte tous ses souvenii-s en revue. Vers la fin d'août, un petit mouvement de fièvre lui fit garder la chambre quelques jours, et retarda son départ pour Clarens. Des messages amis ne cessaient de l'y appeler, mais se trouvant très faible, et craignant de tomber tout à fait malade à l'hôtel, il hésitait à se rendre à ces instances. Enfin se sentant mieux, il partit. L'automne était toujours sa meilleure saison ; il passa à Clarens quelques jours assez agréables ; au retour, à la fin d'octobre, il alla revoir les amis qu'il avait à Neuchâtel : MM. Félix Bovet, Fritz Berthoud, Jacottet, de Pury, d'autres encore. Malheureusement il prit froid dans ce voyage, et revint à Genève très souffrant. Il se remit pourtant assez bien, donna ses leçons comme à l'ordinaire, et assista même aux banquets d'Escalade de la Société de Zofingue et

de celle de Belles-Lettres, ce qu'il n'avait pu faire depuis bien des années. Il y avait longtemps aussi qu'il avait renoncé au spectacle, il put y aller deux fois. Il revit les Huguenots, V Africaine, et jouit infiniment de ces deux soirées.

Mais ce bien-être était le dernier; les nuits devinrent mauvaises, il avait de violents accès de toux, des étouffements ; le 8 féviier il dut renoncer à ses coui*s.

Le docteur Binet, appelé alors, reconnut les symptômes d'une hypertrophie du cœur.

Le cher malade n'entrait plus dans son lit crainte des suffocations, il passait la nuit dans son fauteuil, au coin de sa cheminée oîi le feu était entretenu continuellement. Le jour, sa correspondance, son journal, la lecture qu'on lui faisait occupaient ses heures. Il s'amusait aussi à se regarder souffrir, à écouter ses sensations. En 1845, à son voyage en Suède, il avait été surpris par une averse en visitant nous ne savons plus quel château historique. Mouillé jusqu'aux os, il avait négligé de changer de linge en rentrant à son hôtel. Cette imprudence lui avait valu une très violente fièvre. Il avait eu le déhre, mais tandis qu'une partie de lui-même souffrait et divaguait, il avait remarqué avec surprise et plaisir qu'il y en avait une autre, l'esprit, qui ne souffrait pas, qui regardait souffrir le

corps et curieusement en notait les angoisses. Ce dédoublement avait lieu chaque fois qu'il était malade; cette tète supérieurement organisée ne se lassa jamais d'observer; elle le fit jusqu'à la dernière minute. Il eut uu petit journal de santé où chaque jour il inscrivait avec la plus minutieuse exactitude tout ce qu'il éprouvait. Quand il était trop fatigué pour écrire, il dictait, puis se faisait relire; il n'eût pas fallu changer un mot à ce qu'il avait dit.

Toutes les fois que le temps le permettait, il faisait une petite promenade, il tenait à marcher, à entretenir le jeu des muscles; le docteur aurait préféré qu'il ne sortît pas à cause de la fatigue, de l'usure qui en résultait, mais comme on ne pouvait lui dire à quel point il était atteint, il fallait le laisser faire. Il se promena jusqu'au miheu d'avril.

Il a si souvent parlé de la mort qu'on eût dit qu'il y aspirait ; peut-être le croyait-il, mais il avait au contraire infiniment d'attache à la vie et, en dépit de sa faible santé, il ne croyait pas mourir jeune. Tout en faisant acheter une place pour sa tombe au cimetière de Clarens, il ne pensait point qu'il dût l'occuper de sitôt. Il ne comprit vraiment le danger que le 22 avril, après une crise affreuse où l'on avait craint de le voir succomber. Il fut alors

étoiiiu', mais nullement cÔVayé, se bAta de prendre quelques dispositions et écrivit dans son journal de sauté :

« Nuit épouvantable. Je reconnais qu'il faut « prendre congé de la vie, car je ne puis plus reste pirer, dormir, ni manger, ni marcber, et je ne '( puis passer la nuit ni au lit, ni debout, ni dans « mon fauteuil. Fuiis Polomœ, sans parler de suf- " focatioiis subsidiaires qui peuvent arrêter court « le dénouement. Qui sait, dans vingt-quatre beu- « res c'est une autre main (|ui marquera la croix. )>

Un de ses amis a dit que la préoccupation de sa vie avait été d'avoir une tenue morale irréprocbable. Cette préoccupation reparut dans un moment oii il lui aurait été bien pardonnable de l'ouldier : « Comment faire, disait-il à l'amie qui le veillait, « comment faire pour bien mourir? on n'a pas '( d'antécédent pour cela, pas d'expérience, il faut a improviser : que c'est donc difficile î » Il improvisa , et dans ces jours douloureux sa tenue morale fut irréprochable ; jamais peut-être on ne vit mieux ce qu'il y avait en lui de noble, de délicat. 11 eut de la vi'aie grandeur et, ce qui est plus rare, de la grcâce jusqu'à la fin.

Nulle faiblesse, nulle impatience; un grand calme, une résignation douce, du stoïcisme saus dureté, une tendre reconnaissance pour les soins

qui lui étaient donnés, et dans ses souffrances, ses angoisses, toujours ce mot : a Dieu le veut, que sa volonté soit faite. »

L'accès passé, il le notait, puis il l'oubliait; sitôt qu'il se sentait soulagé il ne se souvenait plus d'avoir souffert. Un jour, bien peu de temps avant sa mort, il fit ce joli impromptu :

J'ai beaucoup souffert, dites-vous, Et cette nuit me fut ten-ible ?

L'oppression avec la toux Me tourmentèrent, c'est possible.

Mais quittez ces airs désolés.

Égayez cette mine sombre :

Quand les corbeaux sont envolés, Faut-il s'occuper de leur ombre?

Si courtoisie ne l'abandonnait pas. Un jour qu'il se plaignait de voir tous les objets revêtus d'une affreuse couleur jaune : « Excepté vous, dit-il en souriant à la personne qui était auprès de lui, vous n'êtes pas jaune, vous êtes belle à voir, toujours. »

Sa sœur Laure ', que nous appelions la Fée aux Jieun;, à cause de son talent tout particulier pour

1 jyjrae Laure S*** pour perpétuer la mémoire de son frère, vient d'instituer sous son nom (Prix Amiel) un prix de deux mille francs qui sera décerné tous les deux ans à l'auteur d'un ouvrage de philosophie ou de littérature.

eu disposer les nuances et faire des bouquets d'une originalité de forme qui les rendait de véritables objets d'art, lui avait envoyé de sa terre d'Anières une de ces compositions fleuries. Il lui écrivit aussitôt :

Asnière a ses trésors, Avril a ses trophées. J'admire ce bouquet aux splendeurs étoffées

Feu d'artifice aux cent couleurs ; Mes yeux errent ravis sur toutes ces corolles Dont l'entrelacs charmant aux inflexions molles

Edifie un château de fleurs.

Son dernier travail fut la traduction de V Hymne de Cléanthe ', qu'un journal religieux lui avait demandée. Il avait employé le mètre de seize syllabes :

0 toi qui reçus mille noms, Dieu tout-puissant, Maître du ciel. De ]a nature illimitée ordonnateur universel. Salut ! C'est à nous, les mortels à chanter ta bonté fécunde. Car de tous les êtres vivants peuplant la terre, l'air et l'onde, L'homme, lui seul, est de ta race, et peut seul parler devant toi. J'exalterai ta force immense et veux magnifier ta loi.

' On sait que ce philosophe grec, disciple et successeur du stoïcien Zenon, mort l'an 225 avant Jésus-Christ, fut une des âmes les plus religieuses de l'antiquité, un de ces prophètes du monde païen qui préparaient l'avènement du spiritualisme proclamé par l'Évangile.

Autour de nous, sous ton regard, le tiruiainent et tous les mondes

Suivent d'un vol obéissant la ligne tracée à leurs rondes.

C'est dans ton invincible main que, prête à semer la terreur,

Dort comme un glaive étincelant, la foudre, elle dont la fureur

Fait jusque dans ses fondements tressaillir la terre ébranlée.

Sublime sagesse, c'est toi, c'est ton haleine, à tout mêlée,

Qui fait tout vivre, et tout anime, et tout gouverne, et soutient tout.

Ame du monde omniprésente, en qui tout germe et ."îe résout,

Rien sur la terre ou dans les cieux, sans ton vouloir rien ne peut être,

Et rien n'arrive, hors le mal, le mal que l'insensé fait naître.

Mais encor là, ta main se montre, et tirant l'ordre du chaos.

Ramenant l'informe à la forme et dégageant les biens des maux.

Des haines tu fais de la paix, et des discords une harmonie,

En sorte que ta loi toujours régit la nature infinie.

Téméraire, pour son malheur, un être seul la méconnaît.

Aveugle il poursuit, il convoite un bonheur grand, profond, complet ;

Et l'incorruptible gardien qui veille en lui pour le défendre,

La loi divine au fond du cœur, il ne sait la voir ni l'entendre,

Mal inspiré par sa folie il a fait choix de l'imparfait. . .

Infortuné ! c'est vainement que tu veux donner à ta vie

Un but moins haut que la beauté : ton âme reste inassouvie.

Qu'on s'outre pour la renommée, ou qu'on s'use pour s'enrichir,

Qu'on se gorge de voluptés, le dégoût suivra le plaisir.

Dispensateur de tous les biens. Roi des éclairs et du tonnerre,

Sauve les hommes du péril et que ta bonté les éclaire,

Que le jour se fasse en leur âme, et que resplendisse à leurs yeux

Ta loi, cette immuable loi, raison des mortels et des dieux.

Père, alors réunis à toi, par le malheur rendus plus sages,

Nous pourrons, ainsi qu'il est bien, répandre â tes pieds nos hommages ;

Car la chaîne d'or qui relie ensemble la terre et le ciel.

Dieu souverain, c'est ta justice, — elle est pour tous l'ordre éternel.

Nous l'avons dit au commencement de notre

étude, Frédéric Amiel était un croyaut, chaque page de son journal, presque chacune de ses poésies en fout foi ; et s'il était besoin d'une nouvelle preuve, nous la trouverions dans ces vers de Cléanthe, qu'il transcrivait si peu de jours avant sa mort. Oui, il était croyant, celui qui se plaisait en ses dernières années à lire l'Évangile, celui qui priait sur son lit d'agonie, celui qui s'inquiétait de sou Juge et disait : « Hélas! j'ai voulu le bien, mais je ne l'ai pas toujours fait, serai-je pardonné ? « Les fluctuations de sa pensée ont pu faire prendre le change à certains esprits ; certes il comprenait tous les états d'âmes, il connaissait le doute, mais il ne le traversait que pour revenir à la foi ; comme le pendule, que ses oscillations ramènent toujours à son centre de gravité, les écarts même de sa pensée le ramenaient invariablement à la croyance en Dieu, à la soumission à l'Esprit éternel.

Il a dit : << On peut devenir dévot par mille rai- « sons diverses, on n'est vraiment religieux que par « religion '. " Il l'était, et c'est pourquoi il acceptait si doucement l'épreuve et la souffrance.

L'illusion, ce bienfait du ciel qui accompagne en général les maladies longues, le caressait aussi.

^ Jounial intime, t. I, page 185.

Plus il avançait vers le terme fatal, plus il se croyait au moment de reprendre des forces ; il faisait mille projets; il avait presque cessé de sentir ses souffrances, et il jouissait de toutes choses : de la flamme gaie qui dansait dans sa cheminée, du soleil printanier qui inondait son appartement, des fleurs qu'on lui apportait, des vers qu'on lui lisait et dont la mélodie caressait encore son oreille, alors que le sens échappait à son esprit fatigué, d'un peu de musique qu'on lui faisait et qui le calmait, disait-il ; il restait heau et souriait sans cesse d'un sourire ineffable et charmant, comme s'il eût habité déjà les régions où la souffrance n'existe plus.

Le 11 mai 1881, il s'éteignit sans angoisse, sans agonie, vers six heures du matin.

Le surlendemain, ses parents, ses amis, l'Université lui rendaient les honneurs funèbres, et son cercueil couvert de fleurs était transporté à Clarens.

Henri-Frédéric Amiel repose, non loin de Vinet, sous une simple tombe de marbre noir oîi l'on a gravé ces mots : « Aime et reste d'accord '. »

' Quelques jours après la mort du professeur Amiel, son testament qu'il n'avait pas eu le temps de refaire, quoiqu'il en eût le désir, instituait exécuteur testamentaire.

Et maintenant, la vie que nous avons essayé d'esquisser est-elle, comme l'ont dit quelques-uns, une vie mauquée ? Nous ne le croyons pas. Frédéric Amiel a été un modèle de bon ton, de bon goût, de sagesse aimable ; dans un pays où chacun se rue à l'assaut des faveurs du gouvernement, il s'est tenu à l'écart, et a été un exemple de désintéressement absolu ; il a beaucoup aidé, conseillé, guidé; il a montré une fois de plus qu'un philosophe peut être un chrétien et qu'il n'y a pas contradiction en^-e la philosophie et la religion. Enfin, sa vie a été ce qu'il voulait, et peut-être ce qu'il lui fallait. Qui sait si ses hésitations, sa peur de décider, d'agir, de choisir n'étaient pas une inspiration profonde, un voulu de la Providence? a L'homme pro-

M. Charles Eitter et à son défaut M. Joseph Hornung. Son Journal intime (16,900 pages), ses notes de cours, et en général tous ses manuscrits étaient donnés à une très ancienne amie, M"^Fanny M... ou plutôt confiés, car ils doivent revenir plus tard à Paul S..., fils cadet du docteur S***, le seul des neveux du professeur Amiel qui semble devoir suivre une carrière scientifique.

Diverses raisons firent refuser à M. Charles Ritter la mission que Frédéric Amiel avait voulu lui confier; il la remit à M. le professeur Hornung, mais à la mort de celui-ci (arrivée en novembre 1884), il consentit à reprendre les fonctions qui lui avaient été primitivement destinées.

l)Ose, Dieu dispose, » ce proverbe qu'il aimait à répéter nous revient à la pensée en ce moment, et nous nous disons que cette existence si différente de celle des autres hommes, un peu étrange à première vue, mais noble, pure et grande, quand on l'étudié, Dieu avait décidé qu'elle serait ainsi. Depuis la mort de Frédéric Amiel, deux volumes tirés de son Journal ont été publiés, le premier en 1883, le second en 1884. Ces deux volumes ont fait du bruit; M. Ed. Scherer, qui dispose à son gré de la célébrité, la leur a donnée; après lui, les plumes les plus autorisées ont parlé du Journal intime et de son auteur avec sympathie ou admiration. Devant cette gloire posthume ses amis ont été à la fois fort heureux et tristes, et ont répété avec mélancolie ce vers qui peut s'appliquer bien plus à lui qu'au chantre de la Jérusalem :

Et ce laurier tardif n'ombragea que sa tombe,

mais encore une fois. Dieu sans doute a voulu qu'il en fût ainsi.

Nous avons fini. Comme nous le disions en commençant, c'est pour obéir au désir de celui qui n'est plus que nous avons pris la plume. D'autres, avec plus de matériaux pourront faire toujours, ce que nous avons fait quelquefois — laisser parler le

poète, rhorame, le philosophe. — Si M. Charles Ritter nous donne quelque jour une biographie de Frédéric Aiuiel, ce sera, nous l'espérons, une autobiographie découpée dans les richesses du Journal, et oii l'on trouvera eutin sous tous ses aspectis, cet esprit ingénieux, délicat, en même temps que grand et profond, et aussi ce cœur tendre, généreux, dépouillé d'égoïsme, qui ne voulait rien pour lui-même et savait mieux que personne :

S'oublier pour autrui, prendre part à sa joie

Et se faire un bonheur du bonheur des heureux.

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