‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal Intime (volume 2)Chapitre 1 sur 46 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Amiel écrivait en 1876 : « De mes quatorze mille pages de Journal qu’on en sauve cinq cents c’est beaucoup, c’est peut-être assez. » Au lendemain de sa mort, les premiers éditeurs des Fragments du Journal intime ontrépondu à cette timide ambition. Ils ont publié, en 1883 et en 1884, les deux étroits volumes, remaniés dans la cinquième édition de 1887, qui ont fait la renommée d’Amiel, et qui, réimprimés depuis jusqu’au trentième mille, ont été traduits en plusieurs langues. C’est grâce à leur choix sévèrement réglé que cette renommée a lentement élevé l’auteur du Journal intime au premier rang des moralistes de langue française. Personne aujourd'hui ne lui conteste plus cette place éminente. D’un critique à l’autre, parmi ceux dont le jugement reproduit vraiment le sentiment d'innombrables lecteurs, dispersés en tous pays, les considérants sont divers sans doute, mais la conelusion est unanime. Dans le long discours qui enregistre au cours des âges la pensée continue de l'humanité, Amiel a prononcé des paroles qui demeurent, avec le sens, l’accent et le tour que

Il JOURNAL INTIME

son génie leur a donnés, et l’on vient de saluer en lui, à la date centenaire de sa naissance, l’un des explorateurs les plus hardis, l’un des grands découvreurs de l’âme humaine.

Mais l'heure n’est-elle pas venue de le faire parler de nouveau, et d’enrichir, si ce n’est de quelques volumes, au moins de quelques centaines de pages encore, la confession empruntée à l'énorme manuscrit? Telle est la tâche que je me suis proposée en recevant ce précieux dépôt, jalousement tenu loin de tout regard pendant quarante années. Entreprise qui-n’était qu'apparemment facile. Aux méthodes simples que l’érudition applique à toutes sortes de textes, la conscience, l'amour et le sens esthétique ont peu de part. Aussi ne soulagent-elles pas l’éditeur qui veut ct doit choisir, d’une anxiété parfois douloureuse. Ceux de 1883 l'ont bien connue. Pour la surmonter, ils ont adopté des principes qui donnent à leur œuvre sa physionomie originale. Mais aujourd’hui j'en suivrai d’autres, et c’est précisément pour les exposer, en décrivant le manuscrit du Journal intime et en racontant son histoire, que je m'adresse aux lecteurs curieux de comparer ce texte nouveau avec le texte consacré. Ils n’y chercheront point une biographie d’Amiel, pas plus qu'Edmond Scherer n’a voulu l'écrire en présentant les premiers Fragments, ni un jugement de plus sur un homme qui a passé sa vie à se juger lui-même. Mais ils voudront sans doute être plus complètement informés sur l’œuvre quileur est devenue plus chère à mesure que plus familière.

INTRODUCTION Ill

Une biographie authentique d’Amiel, sa correspondance doit la précéder. J’en possède aujourd’hui une partie, je m’efforce de recueillir ce qu’il en peut rester encore en d’autres mains. Après ce nouveau recueil de Fragments, je souhaite avoir le temps etles forces de la publier.

On voudra bien me pardonner de parler délibérément à la première personne. Imiter l’admirable réserve de celle qui écrivit l'Avertissement de l’édition de 1883, je le voudrais, mais il y faudrait des artifices de langage qui me paraissent vains. De nobles scrupules retenaient cette noble femme, à qui le Journal intime doit d’avoir été révélé au public. Légataire du manuscrit, elle voulut m’en faire l’héritier après elle. De cette responsabilité, qui me semblait redoutable, je n’ai voulu accepter que l’obligation morale d'apprendre à mieux connaître le Journal intime une fois libéré de sa captivité, pour le faire mieux connaître à mon tour. Je raconte simplement ce que m'ont appris les papiers qui ont été confiés pour un temps à la garde de deux personnes avec moi, ou qui m'ont été personnellement légués. Tout mon effort est au service de la pensée et de la volonté incertaines d’Amiel.

IT

Le « Journal intime régulier » débute avec la fin de l’année 1847. Cette date reparaît inscrite sur chacun

des cent soixante-treize cahiers du manuscrit. Amiel se trouvait alors, à vingt-six ans, étudiant de l’'Université de Berlin, dans une période de pleine possession de soi, de sécurité et d'équilibre, qui devait précisément trouver son expression dans la rédaction journalière de notes sur ses travaux, ses lectures, ses relations scientifiques et mondaines, aussi bien que sur sa vieintérieure. « Je suis maintenant plein d'espérance ; « cette mélancolie inquiète, ce tempérament sombre « qui m'ont rongé si longtemps, me semblent tendre à « s’évanouir. L'avenir ne m’effraie plus depuis que je « vois la possibilité de réaliser mes rêves, que mes « incertitudes diminuent, que mes forces croissent, « que je deviens homme. » (Antécédents du Journal intime, 6 février 1846)!.

Mais avant de faire du Journal l’œuvre essentielle de sa vie et d’y trouver, en dehors et au-dessus, ou plutôt au cœur de toute activité sociale et professionnelle, la raison d’être de sa pensée, il devait entendre confusément, suivre à tâtons et comme malgré lui l'appel intérieur. On trouve les tentatives, souvent abandonnées et reprises, de noter ses réflexions et ses expériences de chaque jour, entre dix-huit et vingt-cinq ans. Ces essais juvéniles remplissent un ou deux cahiers dont le premier, mis à part sous la rubrique « réservé », va du 24 juin 1839 au 27 août 1841. C’est le plus caractéristique de cette

1. Amiel groupe lui-même sous cette indication générale les cahiers de jeunesse qu’il intitule d’ailleurs, tantôt Premier Journal, tantôt Noles et réflexions ou Journal.

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