INTRODUCTION V
série initiatrice, celui qui fait de bonne heure entrevoir les émotions intimes, les conflits d’idées et de sentiments qui devaient conduire cette âme d’exception, toujours plus complaisamment livrée à une liberté ruineuse de toute œuvre solide, forte et définitive, à s’observer, se juger et se décrire elle-même dans une confidence de trente-cinq années.
‘Voici la première de ces réflexions : « Le moyen « de ne rien apprendre, tout en travaillant, c’est de « voltiger d’un ouvrage à l’autre, ou de trop lire « d’une haleine. Je parcours, je feuillette vingt fois « un volume d'histoire, tandis que j'aurais pu le lire « attentivement. Ainsi j'ai trouvé la recette d’avoir « toujours à recommencer. Il faudra régler cela. » Et cet étudiant de dix-huit ans continue : « Je « voudrais tellement lire et apprendre de choses « à la fois que les bras me tombent de décourage- « ment, et que je reste devant l’ouvrage sans pou- « voir me résoudre à me borner à un seul sujet, et « sans oser commencer. C’est un grand défaut : « encore une chose à corriger... » (Premier Journal, 24 juin 1839).
Pour répondre à l’infatigable curiosité d’un esprit qui prévoit déjà que le complet sera son besoin et son rêve, que rien de ce qui est fini ne le satisfera jamais, ilselivre, en marge deses cours, qui semblent d’ailleurs le captiver peu, et à côté des distractions de la camaraderie ou de la famille, qui ne l’absorbent jamais, à une lecture avide et surtout dispersée. Voici, par exemple, ce qu’il a lu, du 24 juin au
17 octobre de cette année 1839 : Béranger, Chansons; Mignet, Napoléon; Victor Hugo, les Orientales, les Voix intérieures; M de Staël, Corinne; Michelet, Introduction à l'Histoire Universelle; J. J. Rousseau, Lettres sur la botanique; de Saintines, Picciola; Balzac, la Peau de chagrin, Physiologie du Mariage; G. Sand, La dernière Aldini ; Ch. Nodier, M'° de Marsan; Jules Janin, Chemin de traverse; Grégoire de Tours, Histoire des Francs; Montaigne, quelques livres des Essais; Villemain,' Eloge de Montaigne ; quelques chapitres du Perfectionnement moral; Charles Didier, Rome souterraine, et je crois que j'en oublie! Mais bientôt, il en viendra à « sentir ce qu’il y a de faux dans la vie des livres », par opposition à la vie réelle : « Je « reconnais avec une sorte de terreur l'énorme illu- « sion, sur laquelle j’ai vécu sans la raisonner, que « tout était dans les livres, et que là l’on apprenait « plus vite et mieux. » (Antécédents du Journal intime, Berlin 8 avril 1845).
N'est-ce pas la tentation suprême de l'intelligence, le désordre malin de la curiosité de l'esprit, l'attrait défendu de l’arbre du bien et du mal? « Il faut régler cela », ce mot revient comme le refrain de ces premiers cahiers. Et il est bien, ce journal ébauché, le refuge contre un malaise grandissant du jeune homme abandonné sans règle et sans mesure à la soif de connaître. ( Il faut régler cela », il faut trouver et s'imposer une discipline de travail, un contrôle rigoureux de ces multiples aventures intellectuelles, la