INTRODUCTION XXV
Mon âme, hélas! la devinait cette fin lamentable, Et n’est pas résignée.
Quoi! rien pour mon salut, quoi rien pour mon rachat? Ignoble et dure destinée!
(164° cahier, janvier-mars 1880).
Au cours même du Journal, la réflexion d’Amiel tourne très fréquemment en vers-proverbes, en distiques, en quatrains et même en petits poèmes, parfois humoristiques, pour la plupart gnomiques. Les Fragments publiés en conservent quelques-uns, quoique les éditeurs de 1883 les aient le plus souvent supprimés. La plupart sont médiocres sans doute, mais caractéristiques du tour d'esprit d’un moraliste trop souvent épris du joli, même du précieux. Sur la couverture du cent trente-et-unième cahier, qui date de 1874, je relève cette note significative : « Un sup- « plément nécessaire de ce Journal, c’est la collection « des Pensives, recueil de plus de 700 piécettes gno- « miques, écrites au jour le jour depuis quelques « annéeset réunies à part. Cesbrimborionstraduisent « les situations morales actuelles ou traversées. S'ils « ont peu de valeur littéraire, ils sont un mémorial « psychologique. » Les recueils du Penseroso et de La part du rêve offrent les échantillons les plus réussis de cette poésie sentencieuse.
Certaines périodes du Journal sont plus versifiantes que d’autres, ainsi les années 1868 à 1872, dont beaucoup de pages présentent un mélange constant de prose et de vers. L'auteur écrivait peu après : « Je « remarque que les jours sans rimes sont ceux où je
« me laisse le plus abattre. » Voici l’un de ces jours de bon courage et de franchise alerte :
8 novembre 1861 (neuf heures du matin).
Sirocco, sol mouillé, vent tiède, ciel couvert, La terre est de feuilles jonchée;
Oublions! l'arbre nu sait-il qu’il était vert? Le nid froid, qu'il eut sa nichée?
Vivons, marchons front haut, fêtons même l'hiver, A quoi bon la tête penchée?
Vas, ne sois point ingrat et savoure les biens Dont le ciel pour toi fut prodigue :
Si chaque homme a ses maux, sache porter les tiens, Aux mauvais pensers fais la figue.
Un cœur joyeux, voilà le meilleur des soutiens, C’est le cœur triste qui fatigue.
Tes longs abattements viennent de ton ennui, Et ton ennui de ta faiblesse ;
Trop vite tu t’assieds, trop tôt l’espoir t’a fui, Trop aisément ton cœur se blesse;
Sois homme, prends courage et dis-toi qu'aujourd'hui Ton ennemi, c’est la mollesse.
« Voilà dix-huit vers sortis involontairement de la première ligne qui avait pris la tournure d’un
€ alexandrin, et d’un mouvement de gratitude éprou-
vé ce matin en songeant à la liberté qui m'était accordée par la Providence. Le vers a sollicité la
« pensée, et la pensée le vers. Quand tous les deux € Sont complices, le mal se fait tout seul, et les
Strophes pourraient se multiplier sans intention comme sans rature. »