INTRODUCTION XXVII
Si ces improvisations versifiées sont pour la plupart surchargées de ratures et de corrections, le texte en prose, au contraire, est presque constamment net et de premier jet. Les plus beaux morceaux du Journal semblent avoir été écrits d’une haleine, et il y en a qui remplissent plusieurs pages. Trop surveillée dans les cahiers du début, souvent relâchée et difficile dans les derniers, l’écriture est alors d’une fermeté singulière, rapide, docile à la pensée, sobre de toute recherche, plus logicienne qu’artiste et d’une belle élégance intellectuelle. L'esprit ordonne, éclaire et pénètre tout. C’est la contemplation souveraine, traduite par la beauté graphique d’une force condensée et qui va droit au but.
Ainsi, de lui-même, le manuscrit parle aux yeux et trahit par sa forme changeante l’évolution de sa vie intérieure. De greffier, il est promu secrétaire intime ; de témoin, confident; de conseiller, libérateur. Les agitations de l’âme d’Amiel se révèlent au seul aspect de ses pages. Avant le jour souvent, il allume sa lampe pour écrire, à peine levé. « C’est « toujoursauréveilque les pensées du jour précédent « mereviennent. La nuit les tamise en quelque sorte « et les dégage des faits insignifiants ou indifférents « qui les contenaient. » A quelques heures d’intervalle, d’heure en heure dans les jours les plus troublés, il y revient « comme un oiseau encagé qui bat les « barreaux de sa cage. » Ou bien au contraire, lorsque quelque grand spectacle de nature emplit ses yeux et exalte sa pensée, il en marque les phases par des
notations espacées selon le rythme des choses. C’est le conflit de la lumière et des ombres, un orage dans la haute montagne, la symphonie d’un coucher de soleil sur le lac et les rivages aimés de Clarens. Sept heures, neuf heures, onze heures du matin, midi; trois heures, cinq heures, huit heures, onze heures du soir : strophes en prose ou parties détachées d’un scenario, le Journal alors chante ou construit l'œuvre poétique.
Ces tableaux dramatiques ou ces monologues inspirés, Amiel les a-t-il plus tard relus? Il rouvrait rarement les cahiers achevés, plus rarement encore, une ou deux fois seulement, il a prêté un cahier ou un autre à des amies dont il était sûr. Et il semble, à chaque expérience, l’avoir regretté, sauf, sans doute, le jour où il lut pendant deux heures des pages triées du cent cinquante-sixième cahier (janvierfévrier 1879) à celle qu’il appelait Fida, ou Seriosa, celle qui, quatre ans plus tard, entrera dans la connaissance du manuscrit tout entier : « J'ai été mieux { que récompensé. Ma chère petite stoïcienne, qui « était accablée quand j'ai commencé, était toute « épanouie à la fin. Elle m'a dit : Ce 2 avril, jai été « ravie, vous ne sauriez croire le bien que vous me « faites; il me semble déjà être une âme et regarder « les choses de ce monde comme on les verra dans « l’au delà. » (Journal intime, 2 avril 1879).
Amiel ne savait comment tirer parti de ce manuscrit où aucune table des matières, aucun répertoirene le guidait. Ses papiers innombrables s’accumulaient
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