INTRODUCTION XXXI
« pour le détail et la pratique de toute l’entreprise. » (Instructions, 23 juillet 1877).
Plus précisément encore l « instruction additionnelle » du 22 avril 1881 stipule entre autres : «Je lègue « à Mie Fanny Mercier : 1° ma correspondance; — « 2°mon Journal intime (16.900 pages bientôt); — « 3° mes cours manuscrits, à remettre avant tout en « ordre; —4° mes souvenirs de jeunesse et d’études. »
Amiel poursuit ainsi jusqu'aux dernières conséquences le principe auquel il s’était déjà arrêté en 1874 : « À ma famille tout ce que j'ai reçu; mais à « moi, c’est-à-dire à ceux que j'ai choisis comme ma « famille spirituelle, ma création, ma pensée. »
C’est par Fanny Mercier, la modeste institutrice genevoise, la « chère calviniste », la « petite sainte», la « chrétienne », la « Sensitive », la « Seriosa », la « Fida », la « Stoïca » du Journal intime, que fut accompli ce vœu le plus profond, le plus sacré d’Amiel : que le meilleur de sa pensée fût sauvegardé et transmis.
Marie Françoise Mercier (1836-1918) dirigeait un externat de jeunes filles, avec sa sœur Pauline, qu'Amiel appelait volontiers Perle ou Perline. Les deux sœurs, chez qui la grâce enjouée de Pauline s’accordait parfaitement à la gravité virile et passionnée de Fanny, vivaient avec leur mère, qu'elles
entourèrent d’une tendre sollicitude jusqu’à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans. C’est « le Trèfle », « l'Ile d’azur », « la Passerine », foyer où l’auteur du Journal a vécu tant d'heures de confiante amitié. « Hier au « soir en rentrant et ce matin au réveil, songé à la « Passerine. Ce milieu cordial, honnête, intelligent, « affectueux, ne serait-il pas salutaire pour la vie « quotidienne? Ne semble-t-il pas m'être offert par « la Providence? Simplicité, vertu, culte du devoir, « amour des saines et pures jouissances, qu'y man- « que-t-il? » (Journal intime, 5 juillet 1875).
On comprend mieux le sens de ce mot, ajouté par Amiel à ses /nstructions de 1881, à l’adresse de Fanny Mercier : « Vous m'avez dit quelquefois que « vous étiez ma veuve. Je vous laisse des droits de € veuve : ma correspondance et mon Journal. »
Pendant les années 1882 et 1883, cette femme admirable, désolée par la mort du maître, du confident etde l'ami, accablée de travail, épuisée de forces, arecueilli nuit après nuit les richesses de l'immense confession, en a saisi l'ampleur et la profondeur, en aressenti l'infinie souffrance, en a contemplé la beauté morale, en a vécu de nouveau, assaillie de souvenirs lumineux etsombres, tourmentée de scrupules, parfois dévorée d'angoisses, toutes les grandeurs et toutes les faiblesses. « Il s’agit d’une dette de fidélité envers une « âme qui a beaucoup souffert. Vous l’avouerai-je, « est-ce parce que je suis femme? mais l’idée de sur- « vivance parle nom, la renommée, est une idée qui « m’aborde rarement — relativement à moi jamais,