INTRODUCTION XXXIII
cela va sans dire, — mais même en pensant à d’autres, même en pensant à notre ami, elle me préoccupe très peu. Ce qui me poursuit d'autant plus, c’est l’idée de la revivance spirituelle. Que le
« meilleur de nos chers défunts ne s’évanouisse pas « avec leur présence, que leur œuvre ne se perde pas, « qu’elle soit rassemblée, qu’elle soit un trésor acces-
sible à tous et enrichissant l’indigence qui souffre, voilà mon désir. Faire rendre justice à notre ami et, selon son vœu, sauver pourles autres le legs de sa vie malheureuse, le fruit d'expériences et de pensées qui a mûri au fond même de ses souffrances et de ses luttes... Une publication posthume est chose si difficile, et celle d’un Journal intime chose si délicate! C’est en quelque sorte livrer une âme — et cela peut devenir une trahison, — si ce n’est une œuvre de fidélité intelligente. Cette responsabilité d’un ouvrage où les droits de la vérité et ceux de la protection doivent se concilier, est bien grave, elle me trouble souvent, d'autant plus que parintérêt personnel (peut-être est-ce instinct féminin?) j'aurais voulu seulement abriter, embaumer ces confidences intimes dans le recueillement.… La dernière feuille, c’est-à-dire la troisième de notre volume a été tirée cette après-midi. Je devrais peutêtre en éprouver quelque joie, mais l’avouerai-je à l'ami de notre ami, je n’en ai pas la force maintenant. La lecture que j'ai faite et refaite était trop douloureuse, elle soulevait trop de questions, entr’ouvrait trop d’abîmes, faisait naître trop de
regrets. J'ai été trop déchirée par le récit des souffrances de notre ami, trop émue de ses paroles, trop navrée de ses erreurs et de ses défaites, trop indignée des méchancetés et des hypocrisies humaines... Le dernier mot qui m'était dit par l’exécuteur testamentaire était toujours : Hâtezvous, et je ne pouvais faire comprendre que choisir une nuance parmi des centaines de tons semblables demande quelqueexamenet quelqueloisir; et qu’on n'extrait pas deux cent cinquante pages de sept mille sans quelque hésitation, quand on cherche le vrai et qu’on ne voudrait pas manquer le beau ni le bien. En définitive, j'ai passé mes nuits, perdue devant ces sept mille pages sans un point derepère (ni table, ni marginaux), remuée par mille pensées mais ne voulant qu’une chose : sous tant de profils fuyants revoir la physionomie vraie, accomplir le dernier vœu... Je voudrais que tout ce que nous donnerons sur lui et à propos de lui fût bienfaisant, rendit l’âme plus haute, initiât à une vie supérieure et plus pure, bref plus salutaire. » (Lettres de
Fanny Mercier à Edmond Scherer, août-septembreoctobre 1882).
Toute la noblesse d'âme de Stoïca, la « chère cal-
viniste », si retenue dans ses aveux, si austère dans sa dignité, si passionnée dans sa foi et ses affections, se révélait ainsi, à son insu et malgré elle, à « l'ami de notre ami », à cet homme hautain et lointain, le sénateur inamovible, lemaître critique Edmond Scherer, qu'elle ne connaissait encore que par quelques
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