‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal Intime (volume 2)Chapitre 31 sur 46 · INTRODUCTION LXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION LXI

est le parfait devoir, s’avouer peut être la suprême bonté. |

L'homme qui a créé une forme de pensée ne saurait douter de lui définitivement. Une récompense magnifique était réservée à l’humble auteur du Journal intime. Peut-être l’avait-il entrevue, lorsqu'il a dit : « Se confier, c’est s’exposer et se livrer : mais « ce courage touche les cœurs magnanimes. »

BErNARrD BouviIER.

Génève, Février 1922.

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Berlin, 16 décembre 1847!.— Pauvre journal intime! tu attends là depuis sept mois et c’est en décembre que se fait la première application d’une résolution de mai. Ou plutôt pauvre moi! Je ne suis pas libre, car je n’ai pas la force d’exécuter ma volonté. Je viens de relire mes notes de cette année. Tout a été vu, prévu, je me suis dit les plus belles choses, j'ai entrevu les plus séduisantes perspectives, et aujourd’hui je suis retombé, j'ai oublié. Ce n’est pas l'intelligence, c'est le caractère qui me manque. Quand je m'adresse à mon juge intérieur, il voit très clair et parle fort juste. Je me devine mais ne me fais pas obéir. Et encore en ce moment-ci je sens que j'ai du plaisir à découvrir mes fautes et leurs motifs, sans que j'en devienne plus fort contre elles. Je ne suis pas libre. Qui devrait l'être plus que moi? Aucune contrainte extérieure, jouissance de tout mon temps, maître de me poser un but quelconque. — Mais je me fuis des semaines,

1. Extrait du cahier qui porte le numéro 1 avec le titre ajouté plus tard : Commencement d’un journal intime régulier (B. B.)

des mois entiers; je cède aux caprices du jour, je suis le regard de mes yeux.

Pensée terrible : Chacun se fait son destin.

Les Indiens disaient : Le destin n’est point un mot, mais il est la suite des actions commises dans une autre vie. Il n’est pas nécessaire de remonter si haut. Chaque vie se fait son destin. — Pourquoi es-tu faible? parce que tu as dix mille fois cédé. Aïnsi tu es devenu le jouet des circonstances; c’est toi qui as fait leur force, non elles qui ont fait ta faiblesse.

Je viens de faire repasser devant les yeux de ma conscience toute ma vie antérieure : enfance, collège, famille, adolescence, voyages, jeux, tendances, peines, plaisirs, le bon et le mauvais. J’ai essayé de dégager la part de la nature et de la liberté; de retrouver dans l'enfant et le jeune homme les linéaments de l’être actuel. Je me suis vu en relations avec les choses, avec les livres, avec parents, sœurs, camarades, amis. Les maux contre lesquels je lutte sont de vieille date.— C'est une longue histoire, qu’il me faudra écrire quelque jour. — Si l’antagonisme est la condition du progrès, j'étais né pour faire des progrès.

Tu n'es pas libre, pourquoi? parce que tu n’es pas d'accord avec toi-même, que tu rougis devant toi; parce que tu cèdes à tes curiosités, à tes

désirs. Ce qui te coûte le plus c’est en renoncer à ta curiosité.

Tu es né pour être libre, pour réaliser courageusement et pleinement ton idée. Tu sais que la paix est là. Équilibre, harmonie; savoir, aimer, vouloir; idée, beauté, amour; vivre de la volonté de Dieu, de la vie éternelle; être en paix avec toi-même, avec la destinée; tu sais parfaitement, tu as reconnu et senti souvent que là était ton devoir, ta nature, ta vocation, ton bonheur. — Mais au-dessous de ton devoir général, tu n’as pas assez précisé ta vocation spéciale, ou plutôt tu n'as pas cru sérieusement au résultat auquel tu étais arrivé; tu t'es distrait. Renoncer à la distraction, te concentrer dans ta volonté, sur une pensée; c'est ce qui te coûte tant.

Exprimer, réaliser, achever, produire : préoccupe-toi de cette pensée. C’est l’art. Trouve sa forme à chaque chose. Que ta pensée aille à sa conclusion, que ta parole exprime ta pensée; achève tes phrases, tes gestes, tes lectures. Demipensée, demi-mot, demi-connaissance, triste chose. Cela revient à dire, préciser, circonscrire, épuiser, ou renoncer à la curiosité. Ordre, énergie, persévérance, c'est ce que je demandais ailleurs. — Pour ta vie intérieure, l’écueil c'est la dissipation. Tu te perds de vue toi ettes plans,

tu n’as rien de plus intéressant que précisément ce qui ne t'intéresse pas. Or céder à cette paresse, c’est donner une force de plus au tentateur; c’est pécher contre ta liberté, c’est t'enchaîner pour le lendemain. La force physique ne s’acquiert que par les exercices gradués, soutenus et énergiques. Graduation, énergie, continuité, sont également les conditions de la vie intellectuelle et morale.

D'où vient ce défaut singulier de prendre toujours par le plus long, de préférer le moins important au plus important, d’aller au moins pressé: ce zèle pour l'accessoire, cette horreur de la ligne droite? D'où vient ce plaisir, entre plusieurs lettres à lire, de commencer par la moins intéressante; entre plusieurs visites, de préférer la moins nécessaire, entre plusieurs études de choisir précisément celle qui est la plus en dehors du chemin naturel; entre plusieurs emplettes, la moins urgente? Est-ce seulement la tendance à manger son pain noir le premier? un raffinement de goût? Est-ce le désir du complet, la hâte à profiter de l’occasion qui peut fuir, le nécessaire devanttoujours venir? Beau zèle. Ou bien manière d'éluder le devoir, ingénieuse rouerie pour renvoyer ce qui importe et ce qui ordinairement est le plus pénible; ruse du moi indocile et paresseux?

Ou bien est-ce irrésolution, manque de courage, remise de l'effort à une autre fois ?

Les deux dernières explications qui reviennent à une seule, me semblent la vraie. « Temps gagné, tout gagné » disent les diplomates. Le cœur, fin diplomate, fait de même. Il ne refuse pas, il ajourne seulement. L’ajournement s’il n’est pas résolu, est une défaite de la volonté. Ne remets à demain que ce quin'est pas possible aujourd’hui.

Tout ceci considéré, le cœur arrête : 1° Comme garantie, faire journal, tous les soirs quelques mots; le dimanche, retour sur la semaine; le premier dimanche du mois, retour sur le mois, et à la fin de l’année retour sur l’année. — 2° Conclusion positive : épeler ce que je dois faire ici, avec le temps et les moyens y alloués. Ce point-ei sera à reprendre.

Berlin, 31 décembre 1847. — J'ai besoin d'affection. Avoir l'air d’un amietn'en avoir pas la réalité, cela offense ma franchise. L'absence de sérieux me repousse décidément. — Je ne sais pas encore vivre avec les hommes; surtout avec mes contemporains. Pourquoi? parce que tu es despotique. Tu es jaloux de tes égaux. Non, ce n’est pas cela. Tu n’accordes la supériorité qu’à ceux que tu aimes. Tu as besoin d’aimer pour n'être pas jaloux. Et cependant la justice doit

passer avant l'amour. A celui qui serait reconnaissant tu donnerais avec Joie, mais tu n’aides Pas à monter celui qui ne te demande rien. — Tu dois faire droit aux autres. Le moyen, c’est de Penser toujours que chacun t'est supérieur par quelque endroit, et de lui reconnaître cet avantage, volontiers en t'effaçant, en le mettant sur ce terrain. Intéresse-toi vraiment aux autres, c’est le moyen de leur inspirer de l'intérêt. Pas de hauteur, de raideur, d’orgueil. Attache-toi à ce que chacun a de bon, de meilleur, et non à son côté fable. Cherche à donner du plaisir, du bonheur aux autres; que l’on aime à se trouver avec toi; l’amabilité est un reflet de l'amour.

Sois juste. C'est-à-dire respecte l’individualité de chacun: respecte ses opinions, ses lumières ; écoute-le avec égard, consulte-le et ne t'impose Pas. — Sois bon. Cherche à faire du bien, à éclairer, à intéresser, soulager, aider, etc... — Sois flexible. Ne demande pas à quelqu'un ce qu’il n'a Pas. Prends chacun comme il est; ne demande pas amitié de ce qui n’a que de l'esprit, de l’esprit de celui qui a surtout des connaissances. Apprends à te plier aux caractères. C’est le Savoirvivre. Résigne-toi et assouplis-toi. La souplesse, qui vient de la bonté et non de la ruse, n’est pas un défaut, mais une qualité. — Sois vrai. C’est ce que lu es un peu exclusivement. Tu ne sais

pas dissimuler un mécontentement. Mais sois vrai dans tes manières, c’est-à-dire simple. Sois au lieu de paraître. Tâche de ne pas paraître plus sot ou plus railleur que tu ne l'es. Mesure, naturel, convenance, sont des qualités très importantes; convenance surtout, mais la vraie, celle qui se fonde sur les vrais rapports des choses. Convenance dans le style, le langage, les actions, c’est la proportionnalité constante avec les lieux, les temps, l’âge, le sexe, les circonstances, etc. C’est l'expression du vrai, le tact du juste.

Berlin, 15 mars 1848. — Il faut en finir avec la vie de réceptivité exclusive, et produire. Conclure et réaliser, c’est-à-dire produire et spécialiser : cela presse. Tu auras bientôt vingt-sepl ans. Ta jeunesse, ta force, doivent servir. Si ta viene doit pas s’évaporerinutile, il faut te concentrer sans retard. Tu dois t'imposer une œuvre. Une œuvre : Que ce soit ta pensée de tous les jours. Travaille pendant qu'il est jour. Tu as la responsabilité du talent qui l'a été confié.

Chacun a son œuvre. Tous nous travaillons à l'œuvre de notre espèce, à dégager la mission de l'humanité et à la réaliser. Le cordonnier qui coud une semelle sert par une foule d’intermédiaires à agrandir la vie de Dieu dans l'homme. Métamorphose ascendante de la vie, spiritualisation

progressive, tel est notre devoir. Aide l’homme à devenir toujours plus divin; dans son intelligence, dans son sentiment, dans son action. Tel est le but. — Parmi toutes les vocations, quelle est celle que tu dois choisir? Celle où tu peux le mieux être toi-même? Et remplir le mieux?

La science de l'unité, la philosophie, la philosophie de la vie.

Berlin, 16 juillet 1848. — I] n'y à qu'une chose nécessaire : posséder Dieu. Toutes les formes variables sous lesquelles se divise cette possession, doivent être possédées comme si on ne les possédait pas. Tous les sens, toutes les forces de l’âme et de l'esprit, toutes les ressources extérieures sont autant d'échappées ouvertes sur la divinité : autant de manières de déguster et d’adorer Dieu. De là leur valeur infinie, mais relativement infinie. Néanmoins, il faut savoir se détacher de tout ce qu'on peut perdre, ne s'attacher absolument qu’à l'éternel et à l’absolu et savourer le reste comme un prêt, un usufruit, enfermer son temps dans son éternité, ses amours partiels dans son amour suprême, sa variété humaine dans son unité divine. — Adorer, comprendre, recevoir, sentir, donner, agir : voilà ta loi, ton devoir, ton bonheur, ton ciel. Advienne que pourra, même la mort. Mets-toi d'accord

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