INTRODUCTION LIX
craindre : il s’y retrouve au contraire, mais transfiguré. C’est le Journal qui donne cette clef de la pensée et de la conduite de sa vie, qu'Amiel se désespère par moments d’avoir perdue. Le Journal lui révèle son propre secret, lui dévoile le mystère de ses apparentes faillites, et recueille la moisson magnifique de son long dépouillement. Par un phénomène de déplication et de réimplication, pour parler sa langue, son Journal intime, les cahiers de cet immense manuscrit, sont devenus sa propre individualité, la réalité présente, palpable et indestructible d’un moi multiple, fugace et capable de toutes les métamorphoses. « Ces milliers de pages ne sont bonnes que « pour moi et pour ceux qui après moi pourront « s'intéresser à l'itinéraire d’une âme, dans une « condition obscure, loin du bruit et de la renom- « mée.… Mon Journal est peut-être ma principale « idole, la chose à laquelle je tiens le plus. » (Journal intime, 21 décembre 1860).
C’est le Journal qui a réalisé la vocation d’Amiel. Raconte-t-il le pire et le meilleur de son âme? Ceux qui se sont le plus analysés se connaîtraient-ils le moins? Je ne sais. Peut-être « la conscience ne peutelle dévoiler ses dernières profondeurs à un autre qu’à Dieu. » Mais le Journal intime représente certainement l’action, pendant plus de trente années soutenue, d’un esprit subtil et fort qui conçoit tout le
mouvement de l’univers comme matière pour la pensée, et le don d’un cœur profond dont « la plus tenace et peut-être la seule passion » fut la liberté intérieure. L'esprit tendait à l'absolu, le cœur à l'infini. Dans l'éternel conflit entre le réel et l’idéal, la grandeur et la souffrance d’Amiel naissent des vastes étendues et des profondeurs insondables où s’aventurent cet esprit et ce cœur toujours ramenés à leur prison. Tout le Journal raconte et décrit les élans, les ambitions, les soifs d’un caractère contraint, d’une condition rétrécie et d’un tempérament opprimé. Aucun système ne suffit à comblerles vides que l’analyse a creusés en eux et autour d’eux. Alors, le penseur accepte une religion, une foi et une morale tout humaines. Pascal et Montaigne se réconcilient aux pages du Journal. Toute la dignité de l’homme se retrouve dans l’homme qui se connaît et se livre loyalement. À qui se confesse dans la vérité de la lumière intérieure, la paix et la force sont rendues, et par-dessus, l'admiration et la sympathie de ceux qu'émeuvent une sincérité si humble et si fière, un art si dédaigneux des artifices.
En ouvrant le sanctuaire de sa vie cachée, Amiel accomplissait un acte de résolution héroïque. Ce délicat, ce juste fournissait prise à la malignité, à l’inintelligence, à l'injustice. Il offrait un otage au destin. Mais la lumière divine qui baigne parfois ces Champs Élysées de l’âme, enveloppe celui qui y pénètre de piété, d'amour et de reconnaissance. Si se connaître est la souveraine sagesse, si se vaincre