‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal Intime (volume 2)Chapitre 33 sur 46 · LEE · texte numérisé non relu

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c'est-à-dire une restauration ou une métamorphose que le rajeunissement de Genève est possible. La question est de savoir si le Protestanüsme n’est pas une école de trois siècles, dans l'histoire de Genève, s’il n’y a pas de Genève possible en avant et en arrière de cette période brillante. Le protestantisme a été une greffe puissante, qui nous a fait porter tous nos fruits ; mais son influence n’est plus exclusive, elle est même à son déclin.— L'état protestant a fini sans retour, puisque Genève est mixte. — La Genève nouvelle ne peut plus être l’ancienne. Quelle sera sa religion? son principe? — Pas de rêverie ! C’est toujours sur les frontières des religions que se rencontre l'intolérance; le besoin de conservation rend l'attitude plus polémique. Espérer une conciliation du catholicisme et du protestantisme à Genève serait s’abuser. — Mais la partie protestante est elle-même en schisme. Il y a les immobiles, les indifférents, les tièdes, l’église nationale et les dissidents, les Libertins et les Rigides. Métamorphoser notre protestantisme qui n’est plus en accord avec notre vie et notre science. Tel est le but. Ce n’est que par l’éducation, et par son centre, la philosophie et la théologie, que ce résultat est possible.

Mais garde ton plan, mesure tes forces et n’entame pas tous les arbres de la forêt à la fois.

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Ainsi : Allumer le feu sacré chez les jeunes gens. — Grouper les capacités autour d’un drapeau. — Influer sur la prédication et le journalisme — par l’école, la jeunesse; parles capacités, la littérature et la vie; gagner des alliances à

Lausanne, à Neuchâtel. Former ainsi un publie

et une opinion.

Pousser à la fois à la science indépendante et supérieure à toute spécialité, et à la réalisation originale; avoir le but national dans le but humain, le but politique en dedans du but national. Conserver dans chaque effort particulier le sentiment de l’ensemble!

Genève, 3 mars 1849.— Ne perds-tu pasta vie?

L'indolence, la timidité et la dispersion ne tuentelles pas ton avenir? Tu méconnais le don de Dieu qui est en toi; tu n’oses pas voir ce que tu dois être et l'être. Tu confonds l'intention avec la force, c’est-à-dire ta volonté propre avec la volonté de Dieu.— II te faut à tout prix acquérir une supériorité; cela veut dire une spécialité. À quoi as-tu plus de talent qu'aucun autre? Ou plutôt où trouves-tu la paix intellectuelle, la satisfaction? Dans la majesté sereine des grandes

1. Amiel résume ici par avance les idées qu’il développera, année suivante, dans sa thèse de candidat à la chaire d’Esthétique, où il sera nommé, à l’Académie de Genève : Du mouvemen litléraire de la Suisse romane, Genève, 1849 (B. B.)

pensées et des larges horizons; dans la philosophie de l’histoire et des religions. Je m'oublie longtemps dans des sphères inférieures, mais ce n’est que sur la haute montagne de la contemplation que je me sens ce que je suis. Pontife de la vie infinie, brahmane adorant les destinées, l'onde calme reflétant et condensant les rayons de l’univers; contemplation, en un mot, voilà ce qui m'attire. — « Être maître de moi comme de l'univers », être la conscience de tout et de moimême, et la symboliser pour autrui par la parole dans quelque œuvre imposante et solitaire. En voulant trop faire son droit au particulier, au fini, au contingent, tu te perds, et retombes des cimes éternelles.

20 avril 18491. — Il y a six ans? aujourd'hui que j'ai quitté Genève pour la dernière fois. Que de voyages, que d’impressions, observations, pensées, que de formes, de choses et d'hommes ont depuis passé devant moi et en moi ! Ces sept dernières années ont été les plus importantes de ma vie : elles ont été le noviciat de mon intelligence, l'initiation de mon être à l’être.

1. Quand aucune indication de lieu n’est donnée, c’est que l’auteur écrit à Genève.

2. D’avril 1843 à décembre 1848, l’auteur avait fait un voyage en France, puis un séjour de cinq ans en Allemagne.

3. Le séjour en Allemagne avait été précédé d’une année passée en Italie (1841-1842).

Tourbillons de neige impénétrable, par trois fois cet après-midi. Pauvres pêchers et pruniers fleuris! Quelle différence d’avec il y à Six ans, lorsque les beaux cerisiers parés de leur robe verte du printemps, chargés de leurs bouquets de noce, souriaient à mon départ, le long des Campagnes vaudoises, et que les lilas de la Bourgogne me jetaient à l'impériale des bouffées de leurs parfums !..…..

3 mai 1849. — Mon pauvre ami, tu es triste, et pourquoi? parce que tu ne vois guère moyen de vivre, et que tu n’es Pas encore résigné à l'impuissance et à la mort. Il te faut envisager cet avenir en face, et l'y faire. Ta faible poitrine te forcera sans doute à renoncer à la carrière professorale, car tu es encore exténué d’une seule leçon donnée hier; or de quoi te faire gagnepain, si la parole te manque? — vie accourcie, sans doute pas de mariage, faute de santé et d'argent, carrière impossible, pas d'action extérieure. Bref, tu es un être condamné et inutile, si tu ne te fais pas de santé. ….

Tu ne t'es jamais senti l'assurance intérieure du génie, le pressentiment de la gloire ni du bonheur. Tu ne t'es Jamais vu grand, célèbre, ou méme époux, père, citoyen influent. Cette indifférence d'avenir, cette défiance complète sont

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sans doute des signes. Ce que tu rêves est vague, indéfini, céleste; tu ne dois pas vivre parce que tu n’en es maintenant guère capable. — Tiens-toi en ordre; laisse les vivants vivre; ne compte plus sur ta carcasse avariée, et résume tes idées, fais le testament de ta pensée et de ton cœur : c'est ce que tu peux faire de plus utile. — Renonce à toi-même et accepte ton calice, avec son miel et son fiel, n'importe. Fais descendre Dieu en toi, embaume-toi de lui par avance, fais de ton sein un temple du Saint-Esprit; fais de bonnes œuvres, rends les autres heureux et meilleurs. — N’aie plus d’ambition personnelle et alors tu te consoleras de vivre et de mourir, quoi qu'il vienne.

27 mai 1849. — Être méconnu même par ceux qu’on aime, c’est la vraie croix, c’est ce qui met sur les lèvres des hommes supérieurs ce sourire douloureux et triste, c’est la plus poignante amertume des hommes qui se dévouent; c’est ce qui a dû serrer le plus souvent le cœur du Fils de l'homme, c’est la coupe de souffrance et de résignation. Si Dieu pouvait souffrir, c’est le chagrin que nous devons lui faire, et tous les jours. Lui aussi et lui surtout est le grand méconnu, le souverainement incompris. Hélas! hélas! — Ne pas se lasser, ne pas se refroidir, être joyeux de ce qu’il y a, et non préoccupé de ce qui manque; être

indulgent, patient, sympathique, bienveillant: épier la fleur qui naît et le cœur qui s'ouvre; toujours espérer, comme Dieu; toujours aimer, c'est là le devoir.

3 juin 1849. — Temps délicieux, frais et pur. Longue promenade matinale. Surpris l’aubépine

et l'églantier en fleurs. Vagues et salubres sen-

teurs des champs. Les Voirons bordés d’une lisière de brume éblouissante, le Salève vêtu de belles nuances veloutées. Travaux aux champs. Deux charmants ânes, l’un broutant avec avidité une haie d’épine-vinette. Trois jeunes enfants; j'ai eu une envie démesurée de les embrasser. Jouir du loisir, de la paix des champs, du beau temps, de l’aisance; avoir mes deux sœurs avec moi; reposer mes yeux sur des prairies embaumées, et sur des vergers épanouis; entendre chanter la vie sur les herbes et dans les arbres ; être si doucement heureux, n'est-ce pas trop? est-ce mérité? Oh! jouissons-en sans reprocher au ciel sa bienveillance; jouissons-en avec gratitude. Les mauvais jours viennent assez tôt et assez nombreux. Je n’ai pas le pressentiment du bonheur. Profitons d'autant plus du présent.

Viens, bonne Nature, souris et enchante-moi.

Voile-moi quelque temps mes propres tristesses et celles des autres; ne me laisse voir que les

draperies de ton manteau de reine et cache les misères sous les magnificences.

1* octobre 1849. — Hier, dimanche, relu et extrait tout l'Évangile de saint Jean. Il m'a confirmé dans ma pensée que Jésus n'était pas Trinitaire; qu’il faut n’en croire que lui et découvrir l’image vraie du fondateur derrière toutes les réfractions prismatiques à travers lesquelles il nous parvient, et qui l’altèrent plus ou moins. Rayon lumineux et céleste tombé dans le milieu humain, la parole du Christ a été brisée en couleurs irisées, et déviée en mille directions. Le travail historique du christianisme est, de siècle en siècle, de se dépouiller d’une nouvelle coque, de subir une nouvelle métamorphose, de spiritualiser toujours plus son intelligence du Christ, son intelligence du salut.

Je suis stupéfait de l'incroyable somme de judaïsme, de formalisme qui subsiste encore, dix-neuf siècles après que le Rédempteur a proclamé que c'était la lettre qui tuait et que le symbolisme était mort. — La nouvelle religion est si profonde qu'elle n’est pas même comprise à l'heure qu'il est, et si hardie, qu’elle paraîtrait, à l'heure qu'il est, blasphématoire à la plupart des chrétiens. — La personne du Christ est le

centredecette révélation; révélation, rédemption, Jo

vie éternelle, divinité, humanité, propitiation, incarnation, jugement, Satan, ciel, enfer, tout cela s’est matérialisé, épaissi, et présente cette étrange ironie d’avoir un sens profond et d'être interprété charnellement, espèce de fausse monnaie en sens inverse, qui vaut plus que la valeur d'échange. La hardiesse et la liberté chrétiennes sont à reconquérir; c’est l'Église qui est hérétique, l'Église dont la vue est trouble et le cœur timide. Bon gré, mal gré, il y a une doctrine ésotérique; non pas qu'elle soit un joug, maisune force des choses. — Il y a une révélation relative : chacun entre en Dieu autant que Dieu entre en lui, et comme le dit Angelus, je crois, l'œil par où je vois Dieu est le même œil par où il me voit’.

Le christianisme, s’il veut triompher du panthéisme, doit l’absorber; pour nos pusillanimes d'aujourd'hui, Jésus serait entaché d’un odieux panthéisme, car il a confirmé le mot biblique : Vous êtes des dieux; et saint Paul aussi, qui nous dit que nous sommes la race de Dieu.

À notre siècle il faut une dogmatique nouvelle, c'est-à-dire une explication plus profonde de la nature de Christ et des éclairs qu’elle projette sur le ciel et sur l'humanité.

1. Johann Scheffler, dit Angelus Silesius, 1624-1677, né et mort à Breslau, auteur de poésies religieuses mystiques, très connues en Allemagne.

14 décembre 1849 (huit heures du matin).

— Virginité virile, tu méritais pour ta rareté un temple, etsilesanciens l’ontoublié, ilsonteu tort. A vingt-huit ans, n'avoir, comme dit Pythagore, encore livré sa force à aucune femme, ou, comme dit Goerres, n’avoir pas encore goûté, ou, comme dit Moïse, n’avoir pas encore connu, ou, comme les romanciers français, n'avoir pas encore possédé, est un phénomène ou plutôt une curiosité, dont aucun homme de ma connaissance parmi ceux de mon âge ne peut offrir un second exemple. Est-ce un bien? est-ce un mal? est-ce une stupidité? est-ce une vertu? J'ai souvent débattu cette question. Avoir couché dans tous les lits de l'Europe depuis Upsal à Malte, et de Saint- Malo à Vienne, dans les chalets et dans les hôtels, chez les bergères de Bretagne, et à deux pas des filles de Naples, et ne connaître la volupté qu’en imagination; avoir eu le tempérament le plus précoce, fait les lectures les plus ravageantes; avoir eu même les occasions les plus séduisantes et cela avant vingt ans; curieux Jusqu’au crime, et à plus forte raison curieux de l'amour, inflammable, toujours errant, par quel miracle rapporté-je au foyer natal mon ignorance d'enfant? il y en a bien des causes, plusieurs à mon avantage, mais dont je reporte la vertu à mon bon ange, à mon bon moi. — Puber, liber;

liber, miser, tel est le résumé de deux lettres, jadis écrites de voyage à B***. — Qui m'a gardé? Respect d'autrui; j'ai toujours eu horreur de faire du mal, de mener à mal autrui; l’idée de corrompre m'était insoutenable, et la fille ou la femme à laquelle je n'aurais point fait de mal, était alors indigne de moi. Ce dilemme, je n’ai moralement jamais pu le résoudre. — Sincérité : devant donner des conseils à deux jeunes sœurs, je suis resté pur, pour n’être pas un hypocrite; car j'ai l'hypocrisie en abomination. Ne pouvant avoir ni l’effronterie du vice, ni sa dissimulation, je n'ai pu y céder. — Imagination : en centuplant la chose, sa volupté comme son remords, elle m'a toujours gardé par épouvante, en même temps que tenté par séduction. — Un quatrième gardien a été ma timidité fabuleuse et bête même. Je n’aijamais pu dire un mot déshonnête à une femme, et il me faut encore des efforts pour ne pas rougir lorsque d’autres en disent. J'ai plus souvent rougi pour autrui, à la place d'autrui, que pour mon compte, et c’est le témoin qui était embarrassé pour le coupable. Cette timidité bête me laisse encore des regrets : Je regrette plus quelques baisers que j'aurais pu, même dû prendre, à Stockholm, à Cherbourg et autres lieux, que quelques actions condamnables. Ces souvenirs d’une volupté chaste me sont chers;

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ils ont plus de parfum pour moi, que sans doute la possession complète pour un libertin. — Un puissant gardien a été aussi ma défiance de moimême. Je sentais que l’étincelle deviendrait incendie, que la rage passionnée était plutôt à comprimer qu’à retenir une fois élancée. J'avais peur de moi-même et n’ai jamais osé m'abandonner. Je me rappelle avoir refusé G** qui m’entraînait, que je tenais dans mes bras, tous deux à demi hors de nous. J'ai eu peur du tigre de la passion, je n’ai pas osé démuseler la bête féroce, me laisser aller à moi-même. J'en ai presque du regret, surtout ayant su depuis que mes scrupules pour elle lui faisaient trop d’honneur, et faisaient voir trop de délicatesse. J'ai écrasé la tentation plutôt que de l’éteindre. Sottise peut-être : on n’est pas complètement homme, tant qu’on ignore la femme. J'ai préféré l'ignorance au remords; pour moi, c'était un sacrifice, qu’un autre, moins dévoré du besoin de savoir, ne comprendra guère. — D'autre part, je m'étais juré d’être aussi héroïque que la femme pure, qui ne donne sa fleur de chasteté, sa couronne de vierge, qu'à celui qui lui rend la guirlande d’épouse. Je m'étais juré de faire à celle qui conquerrait mon cœur, une offrande exquise et rare, la virginité de mes sens, avec les prémices de mon âme, un amour grand, complet, sans

brèche, sans tache; pour pouvoir accepter sans rougir un don équivalent, pour pouvoir ouvrir toute ma vie à ses yeux, et la laisser plonger en moi, sans qu’elle rencontrât de fange dans mes souvenirs, ni de rivalité même dans mes rêves. Si c’est une niaiserie, je t'en remercie, mon Dieu. L'idéal aussi est un songe, mais un songe qui l'emporte sur toutes les pauvretés du réel. Pour un fils d’Eve, renoncer à la pomme de la science, c’est valoir mieux que sa mère: mais ce n’est pas moi qui ai mérité, c’est mon bon ange, c’est mon instinct, c’est Dieu en moi. Moi j'ai voulu mordre, c’est lui qui a paralysé mes lèvres ; moi, j'ai voulu pécher et j'ai péché, c’est lui qui m'a gardé. Aussi je ne puis être fier, mais touché, reconnaissant et humble.

Dimanche 7 avril 1850.— Beaucoup rêvassé cette nuit, j'ai la tête un peu lourde, et me suis levé tard. Après déjeuner, exploré avec soin toutes nos pousses printanières, du persil aux rosiers, et des lilas aux pêchers : espaliers, boulures, gazon, touffes, bourgeons, rien n’a été oublié. L'air est de la plus grande douceur, avec une moite humidité, atmosphère toute végétale, caressante et féconde.

J'éprouve que la conscience diurne est autre que la conscience nocturne, comme le dit Kerner

et l’école des magnétiseurs; dans celle-ci je suis plus recueilli, moins distrait, plus sérieux; dans l’autre, les préjugés, séductions, illusions du dehors reprennent leur empire. C'est l'opposition du monde intérieur et du monde extérieur; de la concentration et de la projection; de l’homme religieux et de l’homme mondain, de l’homme essentiel et de l’homme mobile; nous voyons ainsi alternativement sub specie aeterni et temporis pour parler avec Spinoza. — La conscience nocturne nous met en présence de Dieu et de nous-mêmes, en un mot de l’unité, la conscience diurne nous replace en rapport avec les autres, avec le dehors, en un mot avec la diversité.

Conséquences : un projet doit être examiné à ces deux lumières; la vie doit comparaître à ce double tribunal. — La conscience a sa rotation comme la planète, son côté d'ombre où apparaissent les étoiles, la pensée de l'infini, la contemplation ; son côté lumineux où tout brille, où les couleurs et les objets se croisent, éblouissent, étourdissent. — La vie complète a ces deux faces, l'âme humaine tourne en Dieu comme la planète dans le ciel, et c’est la succession de l'infini et du fini, de la totalité et du détail, de la contemplation et de l’action, de la nuitet du jour, qui est son initiation ascendante. — Il ne faut regretter, ni blâmer l’une ou l'autre tendance, il

faut les harmoniser, car toutes deux sont dans les voies divines, toutes deux sont bonnes, en tant qu’elles s’entr’aident.

Ceci m'explique pourquoi les idées qui m'ont poursuivi à mon réveil, m’apparaissent tout autrement maintenant, quelques heures plus tard. Je suis déjà plongé dans la dispersion diurne, — Ces idées avaient trait au mariage. Voici ce qu’il me semblait alors : tout ce qui est indissoluble ne doit être contracté que dans la plénitude de sa Conscience, sub specie aeterni. — En conséquence, out ce qui passe, considérations de beauté, d’orgueil, de vanité, de richesse, d’avantages extérieurs, doit être reconnu, pénétré, repoussé comme motif dirigeant : le remords Suivrait tôt ou tard. — Tromper ou se tromper, céder à une tentation, entraîne des résultats cruels. Le bonheur est forcément réciproque, et ne Se trouve qu’en se donnant.

Un mariage qui te ferait oublier la vocation et tes devoirs; qui t’empêcherait de regarder tou- Jours en toi; qui ne t’améliorerait pas, en un mot, est mauvais.

Le mariage qui t’'apparaîtra comme une chaîne, comme un esclavage, comme un étouffement, ne vaut rien. — L’esclavage ne disparaît que s’il y à amour, et l'amour n’est vrai que s’il est central, et puisse s’envisager comme élernel; il n’y a

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d’éternel que ce qui peut croître, se développer, grandir toujours. — Le mariage qui ne serait pas une aspiration infinie, comme sur deux ailes, le mariage temporel, ne t’offrirait aucun bonheur; il ne vaut pas l'indépendance, il te laisserait un incurable malaise, un regret, un reproche, une souffrance sans terme. — Le vrai mariage doit être réellement un pèlerinage, un purgatoire, dans le sens élevé du dogme catholique. Il doit être un chemin à la vraie vie humaine; le point de vue religieux est le seul digne de lui. Ainsi tant que tu ne sentiras pas le mariage comme un besoin pour remplir ta vocation d'homme, ou lorsqu'une certaine union t’offrira une perspective différente — abstienstoi. Une seule chose est nécessaire, être ce qu'on doit être, accomplir sa mission et son œuvre. Dans ma mobilité et mon désir de comprendre tous les points de vue, je passe par mille tentations et m'abandonne moi-même. Ainsi je reviens après beaucoup de détours, au point où j'étais maintes fois arrivé. — Double bonheur: le loisir qui me permet de rentrer en moi-même; ce journal intime qui m’éclaire à volonté, et que je puis consulter comme une sibylle, car nous avons en nous un oracle toujours prêt, la conscience, qui n’est autre chose que Dieu en nous.

9 septembre 1850.-— Ma force est surtout critique : je veux avoir la conscience de toute chose, l'intelligence de toute chose. Mon trait frappant, c'est l’élasticité, l’éducabilité, la réceptivité, la force d’assimilation et de pénétration. Mon bienêtre, et je l’ai retrouvé aujourd’hui, c’est de sentir vivre en moi l’univers, de voir dans tous les progrès de la science et des arts des progrès personnels, de sentir tous les talents, les génies, tous les hommes comme mes mandataires, mes organes, mes fonctions, de vivre de la vie universelle, et par conséquent de m'’oublier moimême. Je suis objectif et non subjectif, je suis plus contemplateur qu'ambitieux; comprendre est pour moi le but, et produire n’est qu'une voie Pour mieux comprendre. Je suis plus conscience que volonté. Mon vrainom c’est penseur. Curiosité encyclopédique, Aomo sum nihil h umani, etc. — Psychologiste, étudiant les métamorphoses de l'esprit, avant et dans l'humanité. Je multiplie mon être borné par l'infini des formes équivalentes, ascendantes ou descendantes.

J'ai cependant un scrupule. Ce protéisme qui m'estcher etme semble un privilège est pourtant lui-même une captivité, car je suis devenu critique, tandis que j'ai eu l'aptitude productrice. Ma longue habitude m'a donc imposé une forme, à moi si multiforme ou plutôt formifuge. Je suis

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prisonnier de la tendance critique, analytique, reproductive. C’est une limite, une pétrification, une privation, une diminution de moi-même.

Dois-je chercher à m'en affranchir? Oui, au point de vue de ma croissance harmonique, de ma culture individuelle; peut-être non au point de vue de la force, d’une carrière, de la réussite, car on ne fait quelque chose qu’en se bornant, on n’acquiert une autorité qu’en prenant une forme, on ne pousse loin une activité qu’en se spécialisant. Ne vaut-il pas mieux jeter son poids intellectuel du côté où l’on incline?

23 octobre 1850. — Ce soir, feuilleté les œuvres complètes de Montesquieu. Je ne puis rendre encore bien l'impression que me fait ce style singulier, d’une gravité coquette, d’un laisser-aller si concis, d’une force si fine, si malin dans sa froideur, si détaché en même temps quesi curieux, haché, heurté comme des notes jetées au hasard, et cependant voulu. Il me semble voirune intelligence grave, impassible, s’habillant d'esprit, voulant piquer autant qu'instruire. Le penseur est aussi bel-esprit, le jurisconsulte tient du petitmaitre et un grain des parfums de Gnide a pénétré dans le sanctuaire de Minos. C’est un beau livre grave, tel qu'il pouvait être au xvin° siècle. — La recherche, s’il y en a, n’est pas dans les mots,

elle est dans les choses. La phrase court sans gêne et sans façon, mais la pensée s’écoute.

30 décembre 1850.— Le rapport de la pensée à l’action m'a beaucoup préoccupé, à mon réveil, longtemps avant de me lever, et cette formule bizarre, à demi nocturne, me souriait : L'action n'est que la pensée épaissie, devenue concrète, obscure, inconsciente. Il me semblait que nos moindres actions, manger, marcher, dormir, étaient la condensation d’une multitude de vérités et de pensées, et que la richesse d'idées enfouies était en raison directe de la vulgarité de l’action (comme le rêve qui est d'autant plus actif que nous dormons plus profondément). Le mystère nous assiège et c'est ce qu’on voit et fait chaque jour qui recouvre la plus grande somme de mystères. — Par la Spontanéité, nous reproduisons analogiquement l’œuvre de la création : inconsciente, c’est l’action simple; consciente, c’est l’action intelligente, morale. — Au fond, c’est la sentence de Hegel’, mais jamais elle ne m'avait paru plus évidente, plus palpable. Tout ce qui est, est pensée, mais non pensée conscienteetindividuelle. L'intelligencehumaine n’est que la conscience de l'être. — C’est ce que

1. Alles Wirkliche ist vernün/ftlig und alles Vernünflige wirklich.

j'ai autrefois formulé ainsi : Tout est symbole de symbole, et symbole de quoi? de l'esprit.

17 février 1851. — Je lis depuis six à sept heures, sans discontinuer, les Pensées de Joubert. J'ai éprouvé d’abord le plus vif attrait, le plus puissant intérêt, mais je suis déjà assez refroidi. Cette pensée hachée, fragmentaire, par gouttes de lumière, sans haleine, me fatigue, non la tête, mais la raison. Les mérites de Joubert sont la grâce du style, la vivacité ou la finesse des aperçus, le charme des métaphores. Mais ses défauts sont : 1. Philosophie seulement littéraire et populaire. — 2. L'originalité n'est que dans le détail et les facettes. — Pose beaucoup plus de problèmes qu'il n’en résout, note et constate plus qu'il n’explique. — En somme c'est un penseur plutôt qu'un philosophe ; un critique remarquablement organisé, d’une sensibilité exquise de sensation, mais intelligence sans capacité de coordination, écrivain sans veine, strangulé, n’émettant que par des fissures, pour ainsi dire, des petits jets merveilleux de transparence et d'éclat, mais sans élan et sans longueur, comme des jets de verre liquide. Il manque de concentration et de continuité, c’est un philosophe etun artisteimparfaits plutôtque manqués, car il pense et écrit merveilleusement en petit ;

c'est un entomologiste, un lapidaire, un joaillier, un monnayeur de sentences, d’adages, d’aperçus, d'aphorismes, de conseils, de problèmes, et son recueil (extrait de ses notes de journal accumulées pendant cinquante années de sa vie) est une collection d'insectes, de papillons, de brillants, de médailles et de pierres gravées. Le tout est pourtant plus fin que fort, plus poétique que profond, et laisse au lecteur plutôt l’impression d’une grande richesse de menues curiosités de prix, que d’une grande existence intellectuelle et d’un point de vue nouveau. — La place de Joubert me semble donc au-dessous et fort loin des philosophes et des poètes véritables, mais honorablement entre les moralistes et les critiques. C'est un de ces hommes très supérieurs à leurs œuvres, et qui ont, dans leur personne, ce qui manque à ces dernières, l’unité. — Ce premier Jugement est du reste incomplet et sévère. J'aurai à le modifier plus tard.

20 février 1851. — J'ai presque achevé ces deux volumes de Pensées, du moins lu une vingtaine des trente et un chapitres, et la plus grande partie de la Correspondance. Celle-ci m'a surtout charmé, elle est remarquable de grâce, de finesse, d’atticisme et de précision. On voit que l’auteur aimait et pratiquait Mwde Sévigné. Les chapitres

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