‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal Intime (volume 2)Chapitre 34 sur 46 · PE EL PP EE OT A PP · texte numérisé non relu

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de métaphysique, de philosophie sont les plus insignifiants. Tout ce qui est ensemble, larges vues, est peu du ressort de Joubert; il n’a pas de philosophie de l’histoire, pas d’intuition spéculative. C’est le penseur de détail, et son domaine est la psychologie et les choses de goût. Dans cette sphère des finesses et des délicatesses de l'imagination et du sentiment, dans le cercle des affections et des préoccupations privées, de l'éducation, des relations sociales, il abonde en sagacité ingénieuse, en remarques spirituelles, en traits exquis. C’est une abeille qui va de fleurs en fleurs, un zéphyr qui butine, lutine et se joue, une harpe éolienne, un rayon furtif qui tremblote à travers les feuillages ; cet écrivain a quelque chose d’impalpable, d’immatériel, d’animique, que je n’oserais dire efféminé, mais qui n'est pas viril. Il manque d'os et de corps, il voltige, timide, clairvoyant, rêveur, loin de la réalité. C’est une âme, un souffle plutôt qu’un homme. C’est un esprit de femme dans un caractère d'enfant, aussi inspire-t-il moins d’admiration que de tendresse et de reconnaissance.

27 février 1851. — Relu le premier livre de l'Émile : j'ai été choqué contre toute attente, car j'ouvrais le livre avec un vif besoin de style et de beauté. J'ai éprouvé une impression de lourdeur,

de dureté, d’emphase martelée et pénible, quel-

que chose de violent, d’emporté et de tenace, :

dépourvu de sérénité, de noblesse, de grandeur. J'ai trouvé, dans les qualités comme dans les défauts, une sorte d'absence de bon ton, la flamme du talent mais sans grâce, sans distinction, sans l’accent de la bonne compagnie. J'ai compris,

pour la première fois, une espèce de répugnance

que peut inspirer Rousseau, la répugnance du bon goût. J'ai reconnu en quoi ce modèle était dangereux pour le style, en même temps que celte vérité sophistiquée et mélangée, dangereuse pour la pensée. Ce qu’il y a de vrai et de fort dans Rousseau ne m’échappait pas et je l’admirais encore, mais ses mauvais côtés m'apparaissaient avec une évidence relativement assez neuve.

(Mëme jour.) — Le penseur est au philosophe ce que le dilettante est à l'artiste. — Il joue avec la pensée et lui fait produire une foule de jolies choses de détail, mais il s'inquiète des vérités plus que de la vérité, et l'essentiel de la pensée, sa conséquence, son unité, lui échappe. Il manie agréablement son instrument, mais il ne le possède pas, et encore moins le crée-t-il. C'est un horticulteur et non un géologue, il ne laboure la terre que ce qu'il faut pour lui faire

rendre des fleurs et des fruits, il ne la creuse pas assez pour la connaître. En un mot, le penseur est un philosophe superficiel, fragmentaire, curieux ; c’est le philosophe littéraire, orateur, causeur ou écrivain ; le philosophe est le penseur scientifique. Les penseurs servent à éveiller les philosophes ou à les populariser. Ils ont done une double utilité, outre leur agrément. Ils sont les éclaireurs de l’armée des lecteurs, les bouteen-train, les docteurs de la foule, les changeurs de la pensée qu’ils monétisent en pièces courantes, les abbés à courte robe de la science, qui vont des clercs aux laïcs, les truchements de l'Église auprès du troupeau et du troupeau auprès de l’Église. Le penseur est le littérateur grave, c’est pour cela qu’il est populaire. Le philosophe est un savant spécial (par la forme de sa science, non parle fond), c'est pour cela qu'ilne peut l'être. — En France, pour un philosophe (Descartes) il y a eu trente penseurs. En Allemagne, pour dix penseurs il y a vingt philosophes.

12 mars 1851 (trois heures après-midi). — Pourquoi ai-je envie de pleurer? ou de dormir? Langueur de printemps, besoin d’affection. Je rentre d’une promenade par ce chaud soleil d’une douce après-dînée, qui pénètre les moelles. Tout paraît vide, vain, pauvre en vous, quand la nature

parle d'amour. Les livres vous répugnent, l’action vous fait sourire de dédain. La musique, la poésie, la prière ont seules assez de tendresse pour correspondre à votre secret désir. Elles sont le seul nid de duvet où l’âme endolorie et sensitive puisse se reposer sans se meurtrir. La science est trop dure, la distraction trop insensible, la pensée trop prompte. Heureux ceux qui savent chanter, ils endorment leur souffrance, ils recueillent leurs larmes dans un prisme de cristal. Mon compagnon de promenade est allé à son piano, j'ai ouvert mon journal. Il sera plus vite consolé que moi.

Est-ce notre vie ordinaire qui est fausse, ou ses impressions qui trompent? Ni l’un ni l’autre.

Le printemps est bon comme l'hiver. L'âme doit se tremper et se durcir, elle doit aussi s’ouvrir et se détendre. Respecte chaque besoin nouveau qui apparaît dans ton cœur, c’est une révélation, c’est la voix de la nature, qui t’éveille à une nouvelle sphère d'existence; c’est la larve qui tressaille et pressent le papillon. N’étouffe pas tes soupirs, ne dévore pas tes larmes, ils annoncent ou une grandeur inconnue, ou un trésor oublié, ou une vertu qui se noie et appelle au secours. La douleur est bonne, car elle fait connaître le bien; le rêve est salutaire, car il présage une réalité plus belle; l'aspiration est divine, car elle

prophétise l'infini, et l'infini c’est la Maïa; la forme riante ou sombre de Dieu.

La grandeur d’un être est proportionnelle à ses besoins. Dis-moi ce que tu désires et je te dirai qui tu es. Pourtant diras-tu, il y a une chose plus grande que l'aspiration, c’est la résignation. Il est vrai, mais c’est non pas la résignation passive et triste qui est un énervement, mais la résignation décidée et sereine qui est une force. L'une estune privation car ellen’est qu’un regret; l’autre une possession car elle est une espérance. Or regarde et tu verras que cette résignation n’est qu'une aspiration plus haute. Ainsi la loi subsiste.

26 mars 1851. — Combien des hommes illustres que j'ai connus sont déjà fauchés par la mort : Steffens, Marheineke, Dieffenbach, Neander, Mendelssohn, Thorwaldsen, OEhlenschlæger, Geijer, Tegner, OErsted, Stuhr, Lachmann', et chez nous Sismondi, Tæœpffer, de Candolle, savants, artistes, poètes, musiciens, historiens. La vieille génération s’en va. Que donnera la nouvelle? que donnerons-nous? Quelques grands

1. Steffens, disciple de Schelling; Marheineke, théologien de l’école de Hegel ; Neander, célèbre professeur d’exégèse et d’histoire de l’Église, à Berlin ; Geïjer, historien, et Tegner, poète, étaient tous les deux suédois. Œrsted, le physicien, a publié un volume intitulé L'esprit dans la nature. Stuhr est l’auteur d’une histoire des religions.

vieillards, Schelling, Humboldt, Schlosser, nous renouent encore avec un passé glorieux. Qui se prépare à porter l'avenir ? parmi les nains du présent, où germent les géants futurs? les héros de la seconde moitié du siècle? Un frisson nous saisit, quand les rangs s’éclaircissent, quand l’âge nous pousse, quand nous approchons du zénith et que le destin nous dit: « Montre ce qui est en toi. C’est le moment, c’est l’heure, ou retombe dans le néant, sois maudit, oublié ou méprisé. Tu as la parole! à ton tour! fournis ta mesure, dis ton mot, révèle ta nullité ou ta capacité. Sors de l'ombre. Il ne s’agit plus de promettre, il faut tenir; ni d'espérance, mais de réalité. Le temps de l’apprentissage est terminé, les semailles et la germination sont passées, voyons ta moisson. Serviteur, sors ton talent, et montrenous ce que tu en as fait. Parle à présent ou tais-toi pour jamais. » — C’est une sommation solennelle dans toute vie d'homme, que cet appel de la conscience ; solennelle eteffrayante comme la trompette du jugement dernier qui vous crie : « Es-tu prêt? rends compte. Rends compte de tes années, de tes loisirs, de tes forces, de tes études, de ton talent et de tes œuvres! T’es-tu préparé à ta mission? ou as-tu gaspillé tes heures, vécu au jour le jour, en lâche épicurien, sans grandeur, sans prévoyance, sans dévoûment? — C’est

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ici l'heure des grands cœurs, retire-toi, — l'heure des héros et des génies, rentre dans la poudre, va-t'en. »

2 avril 1851. — Quelle jolie promenade! ciel pur, soleil levant, tous les tons vifs, tous les contours nets, sauf le lac doucement brumeux et infini. Un œæ1ïl de gelée blanche poudrait les prairies, donnait aux haies de buis vert une vivacité charmante et à tout le paysage une nuance de santé vigoureuse, de jeunesse et de fraicheur. — « Baigne, élève La poitrine avide dans la rosée de l'aurore! » nous dit Faust, et il a raison. Chaque aurore signe un contrat nouveau avec l'existence; l’air du matin souffle une nouvelle et riante énergie dans les veines et les moelles; chaque journée est une répétition microscopique de la vie. — Tout est frais, facile, léger le matin comme à l'enfance. Comme l'atmosphère, la vérité spirituelle est plus transparente. Comme les jeunes feuilles, les organes absorbent plus avidement la lumière, aspirent plus d’éther et moins d'éléments terrestres.

La nuit et le ciel étoilé parlent de Dieu, d’'éternité, d'infini à la contemplation; l'aurore est l'heure des projets, des volontés, de l'action naissante. La sève de la nature se répand dans l'âme et la pousse à vivre, comme le silence et la

« morne sérénité de la voûte azurée » l’inclinent à se recueillir. — Le printemps est là. Primevères et violettes ont fêté son arrivée. Les pêchers ouvrent leurs corolles imprudentes; les bourgeons gonflés des poiriers, des lilas, annoncent l'épanouissement prochain; les chèvrefeuilles sont déjà verts. Poètes, chantez, car la nature chante déjà son chant de résurrection. Elle bourdonne par toutes les feuilles un hymne d’allégresse, et les oiseaux ne doivent pas être seuls à faire entendre une plus distincte voix.

6 avril 1851. — Combien ne suis-je pas vulnérable? Si j'étais père, quelle foule de chagrins ne pourrait pas me faire un enfant. Époux, j’aurais mille façons de souffrir, parce qu’il y a mille conditions à mon bonheur. J’ai l’épiderme du cœur trop mince, l'imagination inquiète, le désespoir facile et les sensations à contre-coups prolongés. — Ce qui pourrait être me gâte ce qui est, ce qui devrait être me ronge de tristesse. Aussi la réalité, le présent, l’irréparable, la nécessité me répugnent ou même m'effraient. J'ai trop d'imagination, de conscience et de pénétration, et pas assez de caractère. La vie théorique a seule assez d'élasticité, d’immensité, de réparabilité ; la vie pratique me fait reculer.

Et pourtant elle m'’attire, elle me fait besoin.

La vie de famille surtout, dans ce qu’elle a de ravissant, de profondément moral, me sollicite presque comme un devoir. Son idéal me persécute même parfois. Une compagne de ma vie, de mes travaux, de mes pensées et de mes espérances ; un culte de famille, la bienfaisance au dehors, des éducations à entreprendre, etc., etc., les mille et une relations morales qui se déroulent autour de la première, toutes ces images m'enivrent souvent. Mais je les écarte, parce que chaque espérance est un œuf d’où peut sortir un serpent au lieu d’une colombe ; parce que chaque joie manquée est un coup de couteau ; parce que chaque semence confiée à la destinée contient un épi de douleurs, que l'avenir peuten faire germer.

Je me défie de moi-même, du bonheur, parce que je me connais. L'idéal m'empoisonne toute possession imparfaite. Tout ce qui compromet l’avenir ou détruit ma liberté intérieure, m'assujettit aux choses, ou m’oblige à être autre que je ne voudrais et devrais être, tout ce qui attente à mon idée de l’homme complet, me blesse au cœur, me contracte, me navre, même en esprit, même d'avance. J’abhorre les regrets, les repentirs inutiles. — La fatalité des conséquences qu’entraîne chacun de nos actes, cette idée capitale du drame, ce sombre élément tragique de ta vie, m’arrête plus sûrement que le bras du

Commandeur. — Je n’agis qu’à regret et presque que par force.

Dépendre est pour moi une idée insupportable ; mais dépendre de l’irréparable, de l'arbitraire, de l’imprévu, et surtout dépendre par ma faute, dépendre d’une erreur, c’est-à-dire aliéner ma liberté, mon espérance, tuer le sommeil et le bonheur, c’est l’enfer!

Tout ce qui est nécessaire, providentiel, bref inimputable, je le supporterais, je crois, avec forced’âme.Maisla responsabilité envenimemortellement le chagrin. Or un acte est essentiellement volontaire. Aussi j'agis le moins possible.

Dernier soubresaut de la volonté propre qui se cabre et se dissimule, recherche du repos, de la satisfaction, de l'indépendance! N’ya-t-ilpas quelque reste d'égoïsme dans ce désintéressement ? dans cette peur? dans cette susceptibilité oisive?

Tu voudrais accomplir le devoir, mais où estil? quel est-il? Ici l’inclination revient et interprète l’oracle. La question dernière est celle-ci : Le devoir est-il d’obéir à sa nature, même la meilleure et la plus spirituelle, ou bien de la vaincre? Goethe et Schiller, le point de vue humain ou religieux, se réaliser ou s’abandonner, pour centre son idée ou bien Dieu, équivalents du même débat. Éviter le malheur, qui est une entrave, ou le chercher comme une purification.

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La vie est-elle essentiellement l’éducation de l'esprit et de l'intelligence ou celle de la volonté? et la volonté est-elle dans la force ou dans la résignation? — Si le but de la vie est d'amener au renoncement, alors viennent maladies, entraves, souffrances de toute espèce ! Si le but est de manifester l’homme complet, alors ménager son intégrité! — Provoquer l'épreuve, c’est tenter Dieu. Au fond le Dieu de justice me voile le Dieu d'amour. J’ai tremblement et non confiance.

Toute voix double, partagée, combattue dans la conscience, n’est pas encore la voix de Dieu. Descends encore plus profond en toi, jusqu’à ce que tu n’entendes plus qu’une voix simple, voix qui lève tout doute, qui entraîne la persuasion, la clarté, la sérénité. Heureux, dit l’apôtre, ceux qui sont d'accord avec eux-mêmes, et qui ne se condamnent pas eux-mêmes dans le parti qu'ils prennent. Cette identité intérieure, cette unité de conviction est d'autant plus difficile que l’esprit discerne, décompose, prévoit davantage. La liberté a bien de la peine à revenir à la franche unité de l'instinct.

Hélas! il faut donc remonter mille fois les cimes déjà gravies, reconquérir les points de vue atteints, il faut roxcueiv rékeuov. Le cœur, comme les rois, sous la forme de paix perpétuelle, ne signe done que des trêves. La vie éternelle est

donc éternellement à regagner. Le fleuve des jours nous entraîne loin des montagnes de la patrie et il faut revenir en nuages visiter leurs sommets, cercle infini, rotation fatale, œuvre de Sisyphe. Hélas oui! la paix même est une lutte, ou plutôt, c’est la lutte, l’activité qui est la loi. Nous ne trouvons de repos que dans l'effort, comme la flamme ne trouve d'existence que dans la combustion. O Héraclite, l’image du bonheur est donc la même que celle de la souffrance ; l'inquiétude et le progrès, l’enfer et le ciel sont donc également mobiles. L’autel de Vesta et le supplice de Belzébuth brillent du même feu. — Eh bien oui, c’est la vie, la vie à double face et à double tranchant. Le feu qui éclaire est aussi le feu qui consume ; l’élément des dieux peut devenir celui des maudits.

7 avril 1851. — Lu en partie le volume de Ruge’, Die Academie (1848), où l’'Humanisme, le point de vue du jeune hégélianisme, en politique, religion et littérature, est représenté par des correspondances ou des articles directs

1. Arnold Ruge, né en 1803, mort à Brighton en 1880, principal rédacteur des Jallische puis des Deuische Jarbücher (1838- 1843) où écrivaient Strauss, Bruno Bauer, Louis Feuerbach. Il fit partie du Parlement de Francfort.

En marge de ce morceau, Amiel a écrit plus tard, en le relisant : (Les Humanistes (Ruge, Feuerbach, etc.), Philosophie et Religion, Intellectualisme et Moralisme » (B. B.).

(Kuno Fischer, Kollach, etc.) — Ils représentent le parti philosophiste du siècle dernier, toutpuissant à dissoudre par le raisonnement et la raison, impuissant à construire, car la construction repose sur le sentiment, l'instinct et la volonté. La conscience philosophique se prend ici pour la force réalisatrice, la rédemption de l'intelligence se prend pour la rédemption du cœur, c’est-à-dire la partie pour le tout, et le dernier en ordre chronologique pour le premier. Ils me font saisir la différence radicale de l’intellectualisme et du moralisme. Chez eux, la philosophie veut supplanter la religion. Le principe de leur religion c’est l’homme, et le sommet de l’homme, c’est la pensée. Leur religion est done la religion de la pensée.

Ce sont là les deux mondes : le Christianisme apporte et prêche le salut par la conversion de la volonté ; l'Humanisme le salut par l’émancipation de l'esprit. L'un saisit le cœur, l’autre le cerveau. — Tous deux veulent faire atteindre à l'homme son idéal, mais l'idéal diffère, sinon par son contenu, au moins par la disposition de ce contenu, par la prédominance et la souveraineté donnée à telle ou telle force intérieure ; pour l’un l'esprit est l’organe de l’âme; pour l’autre l’âme un état inférieur de l'esprit; l’un veut éclairer en améliorant, l’autre améliorer en

éclairant. C’est la différence de Socrate à Jésus.

La question capitale est celle du péché. La question de l’immanence, du dualisme est secondaire, car elle peut être résolue que l’autre reste. La Trinité, la vie à venir, le paradis et l'enfer peuvent cesser d’être des dogmes, des réalités spirituelles, le formalisme et le littéralisme peuvent s’évanouir, la question humaine demeure : Qu'est-ce qui sauve? Comment l’homme est-il amené à être vraiment homme? La dernière racine de son être est-elle la responsabilité, oui ou non? est-ce faire ou savoir le bien, agir ou penser qui sont le dernier but? — Si la science ne donne pas l’amour, elle est insuffisante. Or elle ne donne que l’amor intellectualis de Spinoza, lumière sans chaleur, résignation contemplativeetgrandiose, mais inhumaine parce qu’elle estpeu transmissible etresteunprivilège etle plus rare de tous. L’amour moral place le centre de l'individu au centre de l’être, il a au moins le salut en principe, le germe de la vie éternelle ; la pensée décrit autour du centre ses cercles de plus en plus étendus et illimités dans leur croissance. — Chérubins et Séraphins : voilà déjà le dilemme ou plutôt la distinction. Aimer c’est virtuellement savoir; savoir n’est pas virtuellement aimer : voilà la relation de ces deux modes de l’homme. La rédemption par la science ou par

l’amour intellectuel est donc inférieure à la rédemption par la volonté ou par l’amour moral. La première peut libérer du moi, elle peut affranchir de l’égoiïsme. La seconde pousse le moi hors de lui-même, le rend actif et agissant. L’une est critique, purificatrice, négative ; l’autre est vivifiante, fécondante, positive. La science, si spirituelle et substantielle qu’elle soit en elle-même, est encore formelle relativement à l'amour. La force morale est donc le point vital.

Et cette force ne s’atteint que par la force morale. Le semblable seul agit sur le semblable. Ainsi n’améliorez pas par le raisonnement, mais par l'exemple; ne touchez que par l'émotion;n'espérez exciter l'amour que par l’amour. Soyez ce que vous voulez faire devenir autrui. Que votre être, non vos paroles, soient une prédication.

Donc, pour revenir au sujet, la philosophie ne doit pas remplacer la religion ; les révolutionnaires ne sont pas des apôtres, quoique les apôtres aient été révolutionnaires. Sauver du dehors au dedans, et par dehors j'entends aussi l'intelligence relativement à la volonté, c'est une erreur et un danger. La partie négative de l’œuvre des Humanistes est bonne, elle dépouillera le christianisme de toute une coque devenue extérieure ; mais Feuerbach et Ruge ne peuvent sauver l'humanité. Il lui faut des saints et des héros pour

compléter l’œuvre des philosophes. La science est la puissance de l’homme, et l’amour sa force ; l'homme ne devient homme que parl’intelligence, mais il n’est homme que par le cœur. Savoir, aimer et pouvoir, c'est là la vie complète.

15 juin 1851. — Ce soir, fait quelques allées et venues sur le Pont des Bergues, par un beau ciel sans lune. J’admirais la fraîcheur des eaux, rayées des lumières des deux quais et miroitant sous le scintillement des étoiles. A la rencontre de ces groupes variés de jeunes gens en phalange, de familles, de couples, d'enfants qui regagnaient en chantant ou causant leurs foyers domestiques, leur mansarde ou leur salon, j’éprouvais un senüment de sympathie pour tous ces passants, j'ouvrais les yeux et les oreilles en poète et en peintre. ou tout simplement en curieux bienveillant, je me sentais content de vivre et de voir vivre. Peut-être seulement aurais-je désiré à mon bras quelque jeune fille au visage aimant, pour partager un peu cette poésie. Cette vision passe quelquefois en dansant devant moi, mais j'en détourne les yeux: elle a trop de charme et d’enivrement pour que je m'y abandonne. Le tout ou rien fait mon stoicisme. Chercher est odieux pour ma fierté, ne pas chercher n’aboutit pas. Ni mère, ni tante, ni sœur, ni amie ne

cherchent pour moi. Donc, je ceins mes reins et referme exactement mon cilice. Or la trentaine approche. Souffle ta lampe. Il se fait tard, et demain a sa tâche à accomplir.

15 août 1851. — Savoir être prêt, grande chose! faculté précieuse et qui implique du calcul, du coup d’æil et de la décision. Il faut pour cela savoir trancher, car on ne peut tout dénouer; savoir dégager l'essentiel, l'important des minuties qui nefinissent jamais ;enunmotsimplifier sa vie, ses devoirs, ses affaires, son bagage, etc.

Il est étonnant combien nous sommes d’ordinaire enchevêtrés, empelotonnés de mille et un empêchements et devoirs qui n’en sont pas, et qui nous entravent pourtant dans nos mouvements. Savoir finir, c’est la même chose au fond que savoir mourir, c'est distinguer les choses véritablement nécessaires et remettre les autres à leur place. — Pour être le plus libre possible à chaque moment, il faut avoir beaucoup d'ordre. C’est le désordre qui nous rend esclaves. Le désordre d'aujourd'hui escompte la liberté de demain.

Les choses que nous laissons traîner derrière nous se redressent plus tard devant nous et embarrassent notre chemin. Que chacun de nos jours règle ce qui le concerne, liquide ses affaires,

respecte le jour qui le suivra, et alors nous serons toujours prêts. L’encombrement nuit à toute aisance, à toute liberté, à toute clarté, et l’encombrement naît de l’ajournement.

Donc ne renvoie pas au lendemain ce qui peut être fait sur l’heure. Rien n’est fait, tant qu'il reste quelque chose à faire : achever est la mesure du maître.

Aix-les-Bains, 2 septembre 1851. — Entrepris Tocqueville (De la Démocratie en Amérique). Mon impression est encore mélangée.

Bel ouvrage, mais j'y sens un peu trop l’imitation de Montesquieu. Puis ce style abstrait, piquant, fin, sentencieux, est un peu dur, raffiné et monotone. Il a trop d’esprit et pas assez d’imagination. Il est fragmentaire, coupé, pétillant, mais il ne laisse pas que de fatiguer par sa mobilité soubresautée. Il fait penser plus qu'il ne charme, et quoique grave, il paraît sautillant. Cette méthode de morcellement de la pensée, d'illumination du sujet par facettes successives, a de sérieux inconvénients. On voit trop bien les détails au détriment de l’ensemble. Cette multitude d’étincelles éclairent mal. — En somme, je trouve ce style spirituel, subtil, profond même, mais un peu sec, brisé et fatigant. L'auteur est évidemment une intelligence grave, mûre,

pénétrante, qui domine de haut son sujet et l'analyse avec sagacité dans ses millé replis.

Aix-les-Bains, 6 septembre 1851. — L'ouvrage de Tocqueville donne à l’esprit beaucoup de calme, mais lui laisse un certain dégoût. On reconnaît la nécessité de ce qui arrive, et l’inévitable repose; mais on voit que l’ère de la médiocrité en toute chose commence, et le médiocre glace tout désir. L'égalité engendre l’uniformité, et c’est en sacrifiant l'excellent, le remarquable, l'extraordinaire, que l’on se débarrasse du mauvais. — Le spleen deviendra la maladie du siècle égalitaire. — L’utile remplacera le beau, l’industrie l’art, l’économie politique la religion, et l’arithmétique la poésie.

Le temps des grands hommes passe; l'époque de la fourmilière, de la vie multiple arrive. Par le nivellement continuel et la division du travail, la société deviendra tout, et l’homme ne sera rien.

La statistique enregistrera de grands progrès, et le moraliste un déclin graduel; les moyennes monteront comme le fond des vallées par la dénudation et l’affaissement des monts. Un plateau de moins en moins onduleux, sans contrastes, sans oppositions, monotone, tel sera l'aspect de la société humaine. Les extrêmes se

touchent, et si la marche de la création consiste d’abord à dégager sans limite et multiplier les différences, elle revient ensuite sur ses pas pour les effacer une à une. L'égalité qui, à l’origine, est encore la torpeur, l’inertie, la mort, deviendrait-elle à la fin la forme de la vie?

N'est-ce pas acheter trop cher le bien-être universel que de le payer au prix des plus hautes facultés, des plus nobles tendances de l'espèce humaine? Est-ce bien là le sort fatal réservé aux démocraties ? Ou bien, au-dessus de l'égalité économique et politique à laquelle tend la démocratie socialiste, se formera-t-il un nouveau royaume de l'esprit, une église de refuge, une république des âmes, où par-dessus le pur droit et la grossière utilité, le beau, l'infini, l’admiration, le dévouement, la sainteté auront un culte et une cité? Le matérialisme utilitaire, la légalité sèche, égoïste, l’idolâtrie de la chair et du moi, du temporel et de Mammon sont-elles le terme de nos efforts? Je ne le crois pas. — L'idéal de l'humanité est tout autrement haut. Mais l’animal réclame le premier, et il faut d’abord bannir la souffrance superflue et d’origine sociale avant de revenir aux biens spirituels. Il faut que tout le monde vive avant que de s'occuper de religion.

:NOVEMBRE 1851 5i

Aix-les-Bains, 7 septembre 1851 (dix heures - du soir). — Un clair de lune étrange, recueilli, . par une brise fraîche et un ciel traversé de nuages, rend à cette heure notre terrasse char- : mante. Ces rayons doux et pâles laissent tomber du zénith une paix résignée qui pénètre. C’est la joie calme, le sourire pensif de l'expérience, - avec une certaine verdeur stoïque. Les étoiles brillent, les feuillages frémissent sous des reflets argentés; pas un bruit de vie dans la campagne, . de larges ombres s’engouffrent sous les allées et au tournant des escaliers. Tout est mystérieux, furtif et solennel.

Heure nocturne, heure de silence et de solitude, tu as de la grâce et de la mélancolie, tu - attendris et tu consoles; tu nous parles de tout ce qui n’est plus et de tout ce qui doit mourir, . mais tu nous dis : Courage! et tu nous promets le repos.

9 novembre 1851 (dimanche). — Second discours d’Adolphe Monod à Saint-Gervais, * moins grandiose peut-être, mais presque plus hardi et pour moi plus édifiant que celui de . dimanche dernier. Le sujet était saint Paul ou . la vie active, comme celui de dimanche saint Jean ou la vie intérieure du chrétien. J’ai ressenti les chaînes d’or de l’éloquence; j'étais suspendu

à ses lèvres et ravi de son audace et de sa grâce, de son élan et de son art, de sa sincérité et de son talent; j'ai reconnu que pour les puissants les difficultés sont une source d'inspiration, et ce qui ferait broncher les autres l’occasion de leurs plus hauts triomphes. — Il a fait pleurer saint Paul pendant une heure et demie, il en a fait une nourrice, il à été chercher son vieux manteau, ses prescriptions d’eau et de vin à Timothée, la toile qu’il raccommodait, son ami Tychique, bref tout ce qui pouvait faire sourire, et de là il a su tirer le pathétique le plus constant, les leçons les plus austères et les plus saisissantes. Dans les larmes de la douleur, de la charité et de la tendresse, il a fait revivre tout saint Paul, comme martyr, comme apôtre et comme homme, avec une grandeur, une onction, une chaleur de réalité, telles que je ne les avais encore Jamais vues.

L'apothéose de la douleur dans notre siècle de bien-être, où pasteurs et troupeaux s’engourdissent dans les langueurs de Capoue; l’apothéose de la charité ardente, militante, à notre époque de froideur et d'indifférence pour les âmes; l’apothéose du christianisme humain, naturel, devenu chair et vie, à notre époque où les uns le mettent pour ainsi dire au-dessus de l'homme et les autres au-dessous, et enfin, pour

péroraison, la nécessité d’un peuple nouveau, d’une génération plus forte, pour sauver le monde en présence des tempêtes qui le menacent : Peuple de saint Paul lève-toi et à l'œuvre! Paul a pleuré, mais il triomphe. Aujourd’hui eomme lui, demain avec lui!

Diction, composition, ressources, débit, images, tout est instructif, étonnant, précieux à recueillir. Quelle étude infinie que celle d’une heure pareille ; que de trésors d’habileté à admirer en même temps qu'on pleure!

18 novembre 1851. — L'énergique subjectivité qui s'affirme avec foi en soi, qui ne craint pas d’être quelque chose de particulier, de défini, et sans avoir conscience ou honte de son illusion subjective, m'est étrangère. Je suis, quant à l’ordre intellectuel, essentiellement objectif, et ma spécialité distinctive c’est de pouvoir me mettre à tous les points de vue, de voir par tous les yeux, c’est-à-dire de n'être enfermé dans aucune prison individuelle. — De là aptitude à la théorie, et irrésolution dans la pratique; de là talent critique et gêne de production spontanée; de là aussi, longue incertitude de convictions et d'opinions, tant que mon aptitude est restée instinct, mais maintenant qu'elle est consciente et qu’elle se possède, elle peut conclure

et s'affirmer à son tour, én sorte qu'après avoir : donné l'inquiétude, elle apporte enfin la paix. Elle dit: Il n’y a repos d’esprit que dans l’absolu, : repos du sentiment que dans l'infini, repos de l'âme que dans le divin. Rien de fini n’est vrai, n'est intéressant, n’est digne de me fixer. Tout : ce qui est particulier est exclusif, tout ce qui est exclusif me répugne. Il n’y a de non-exclusif : que le Tout; c’est dans la communion avec l’Être et par tout l'être que se trouve ma fin. Alors, dans la lumière de l'absolu, toute idée devient . digne d’étude; dans l'infini, toute existence digne de respect; dans le divin, toute créature digne d'amour. L'homme complet et harmo-:

nique, l’homme-Christ, voilà mon credo. L'amour, : dans l'intelligence et la force, voilà mon aspiration.

2 décembre 1851. — La loi du secret. Fais:

comme la plante, protège par l'obscurité tout ce qui germe en toi, pensée ou sentiment, et ne le: produis au jour que déjà formé. paute. concep-. tion doit être enveloppée du triple voile de la pudeur, du silence et de l'ombre. Respecte le mystère, car sa profanation donne la mort. Ne: mets pas à nu tes racines, si tu veux croître et vivre. Et s’il se peut, même au jour de la nais-. sance, ne convie pas de témoins, comme le font.

les reines, mais ouvre-toi comme la gentiane des Alpes sous le regard de Dieu seul.

1® février 1852 (dimanche). — Passé une partie de l'après-midi à lire les Monologques (de Schleiermacher). Ce petit livre m'a fait une presque aussi grande impression qu'il y a douze ans pour la première fois. Il m'a replongé dans ce monde intérieur où je reviens avec béatitude, quand je m'en suis écarté. J’ai pu du reste mesurer le progrès fait depuis lors, à la transparence que toutes ces pensées avaient pour moi, à la foule d’analogies que j'y retrouvais avec les miennes, à la liberté avec laquelle j'entrais dans ce point de vue et aussi le jugeais. C’est grand, puissant, profond, mais c’est encore orgueilleux et même égoïste. Le centre de l'univers, c'est encore le Moi, le grand /ch de Fichte.

L'indomptable liberté, l’apothéose de l'individu s’élargissant jusqu’à contenir le monde, s’affranchissant jusqu’à ne reconnaître rien d’étranger, ni aucune limite, tel est le point de vue de Schleiermacher. La vie intérieure : 1, dans son affranchissement du temps; 2, dans son double but, réalisation de l’espèce et de l'individualité; 3, dans sa domination fière de toutes les circonstances ennemies; 4, dans sa sécurité prophétique de l’avenir; 5, enfin, dans

son immortelle jeunesse, tel est le contenu des cinq Monologques.

Nous entrons dans une vie monumentale, typique, profondément originale et réfractaire à toute influence extérieure, bel exemple de l’autonomie du Moi, beau modèle de caractère; — stoïcisme — mais le mobile de cette vie n’est pas encore religieux; il est plutôt moral et philosophique. — Je n’y vois point un modèle, mais un exemple; non un résultat à imiter, mais un sujet précieux d'étude.

Cet idéal de la liberté absolue, infrangible, inviolable, se développant d’après ses propres lois, se respectant elle-même, et dédaignant le monde et l’activité pratique est aussi l'idéal d'Émerson. L'homme jouit ici de lui-même, et réfugié dans l’inaccessible sanctuaire de sa conscience personnelle, il devient un Dieu. Il est à lui-même principe, mobile et fin de sa destinée, il est lui-même et c’est assez. L’orgueil de la vie n'est pas loin d’une sorte d’impiété, d’un déplacement de l’adoration. En effaçant l’humilité, ce point de vue surhumain a un grave danger, il est la tentation même à laquelle succomba Adam, celle de devenir son maître en étant devenu semblable aux Eloïm. L’héroïsme dans les Monologues touche à la témérité, la liberté apparaît trop comme indépendance et pas assez comme

soumission; tout le côté du devoir est trop resté dans l’ombre; l’âme est trop seule et trop émancipée de Dieu; bref le droit et la valeur de l’individu sont trop exclusivement mis en saillie, et dans l'individu, l’unité de vie ne laisse pas assez voir au-dessous d'elle la discorde et la lutte, la paix est achetée à trop bon compte, la sérénité est trop de nature et pas assez de conquête.

Ontologiquement, la position de l’homme dans le monde des esprits est mal indiquée. L'âme individuelle n'étant pas unique et ne sortant pas d'elle-même ne peut se concevoir seule. Psychologiquement, la force de spontanéité du moi est conçue trop exclusivement. En fait, dans l’évolution de l’homme, elle n’est pas tout. Moralement, le mal est à peine nommé, le déchirement, condition de la vraie paix, n'apparaît pas. La paix n’est ni une victoire ni un salut, c’est plutôt une bonne fortune.

2 février 1852. — Encore les Monologues.

Je me suis assez défendu hier contre eux par la critique, je puis m'abandonner maintenant sans serupule et sans danger à la sympathie et à l'admiration qu’ils m’inspirent. Cette vie essenliellement libre, cette conception souveraine de la dignité humaine, cette possession actuelle de l'univers et de l'infini, cet affranchissement de

tout ce qui passe, ce sentiment puissant de sa. supériorité et de sa force, cette énergiéinvin-. cible de la volonté, cette pénétration parfaite de soi-même, cette autocratie de la conscience

qui s’appartient, tous ces signes d’une magnifique et indomptable personnalité, d’une nature conséquente, complète, profonde, harmonique, indéfiniment perfectible, m'ont pénétré de joie

et de reconnaissance. Voilà une vie, voilà un homme! Ces perspectives ouvertes sur l’intérieur d'une grande âme font du bien. À ce contact, on se fortifie, on se restaure, on se retrempe. Le courage revient par la vue. Quand on voit ce qui a été, on ne doute plus que cela puisse être. En voyant un homme, on se dit : Oui, soyons homme!

3 mars 1852. — L'opinion a sa valeur et même sa puissance; l'avoir contre soi, fût-elle erronée de tout point, est pénible auprès des amis, nuisible auprès des autres hommes. — II ne faut pas flatter l'opinion, ni la courtiser, mais il convient, s’il se peut, de ne pas lui faire ou même lui laisser suivre fausse piste à votre sujet. Le premier est une bassesse, le second une imprudence. On doit avoir honte de l’un, on peut avoir regret de l’autre. — Prends garde à toi, tu es très porté à cette dernière faute, et elle

t'a déjà fait beaucoup de tort. Par raideur et par dédain, tu comptes sur la justice du temps; par sagesse, tu devrais lui faciliter sa tâche et hâter son jour. — Quand on vit en société, il ne suffit pas d’avoir pour soi sa conscience, il est bon et peut-être nécessaire de mettre de son côté l’opinion. — Fléchis donc ta fierté, abaisse-toi jusqu’à devenir habile. Ce monde de loups et de renards, d’égoïsmes adroits et d’ambitions actives, de vanités énormes et de mérites lilliputiens, ce monde des hommes, où il faut mentir par le sourire, la conduite, le silence autant que par la parole, monde dégoûtant pour l'âme droite et fière, ce monde, c’est le tien. Il faut savoir y vivre. On y a besoin de succès, réussis. On n’y reconnaît que la force : sois fort. L'opinion veut courber les fronts sous sa loi. Au lieu de la narguer, il vaut mieux la vaincre. — Je comprends la colère du mépris et le besoin d’écraser que donne invinciblement tout ce qui rampe, tout ce qui est tortueux, oblique, ignoble…

Mais je ne puis rester longtemps sur ce sentiment, qui est de la vengeance. Ce monde, ce sont des hommes, ces hommes, ‘ce sont des frères. N’exilons pas le souffle divin. Aimons. Il faut vaincre le mal par le bien; il faut conserver une conscience pure. — À ce point de vue,

on peut encore se prescrire la prudence : Sois simple comme la colombe et prudent comme le serpent, a dit l’apôtre. — Soigne ta réputation, non par vanité, mais pour ne pas nuire à ton œuvre et par amour pour la vérité. Il y a encore de la recherche de soi-même dans ce désintéressement raffiné, qui ne se justifie pas, pour se sentir supérieur à l’opinion. L’habileté, c’est de paraître ce qu'on est, l'humilité, c’est de sentir qu'on est peu de chose.

Allons, merci, Journal, mon emportement a passé. Je suis tranquille et me sens bienveillant. Je viens de relire ce cahier et ma matinée s’est envolée dans ce monologue. J'ai du reste trouvé de la monotonie dans ces pages, et le même sentiment y revient trois ou quatre fois. Tant pis; ces pages ne sont pas faites pour être lues, elles sont écrites pour me calmer et me ressouvenir. Ce sont des jalons dans mon passé, et au lieu de quelques-uns des jalons, il y a des croix funéraires, des pyramides de pierre, des tiges qui ont reverdi, des cailloux blancs, des médailles; tout cela sert à retrouver son chemin dans les Champs Élysées de l’âme. Le pèlerin a marqué ses étapes, il peut retrouver la trace de ses pensées, de ses larmes et de ses joies. Ceci est mon carnet de voyage; si quelques passages

peuvent en être utiles à d’autres, et si j'en ai Lu

parfois communiqué même au public, ces mille pages dans leur ensemble ne sont bonnes que pour moi, et pour ceux qui après moi pourront s'intéresser à l'itinéraire d’une âme, dans une condition obscure, loin du bruit et de la renommée. Ces feuilles seront monotones quand ma vie l’aura été, elles se répéteront quand les sentiments se répéteront; c’est toujours de la vérité ; et la vérité est leur seule muse, leur seul prétexte, leur seul devoir. Comme registre psychologique et biographique, elles auront plus tard de la valeur pour ma vieillesse, si je vieillis; elles ont déjà du prix pour moi comme confidentes et comme oreiller.

3 mars 1852.— … Il n’y a pas beaucoup de jeunes gens de mon âge, qui, sans souci pour leur existence matérielle, se soient plusetplus souvent rongés intérieurement que moi. Quand je pense aux sombres promenades solitaires, aux rages insensées et douloureuses ressenties au grand soleil, certains jours de printemps, aux soirées et aux matinées perdues à meserrer le cœurentreles mains, à toutes mes larmes rentrées de Berlin et d’ailleurs; quand je pense àmes veilles de Faust, à la solitude morale dans laquelle il m’a fallu grandir depuis mon enfance, sauf les rencontres précieuses mais épisodiques de l'amitié; quand je

réfléchis à ce que je serais sans les distractions de l'étude, sans l’oubli de moi-même, sans la vie de la pensée, sans le refuge tranquille de la science, — je ne puis m'empêcher de voir que le fond de ma vie est la tristesse, parce que j'ai vécu seul, dans l’abandon, refoulé sur moi-même, et qu'il n’est pas bon que l’homme soit seul. Ce sont des souffrances qui font rire les autres, quand on a du reste loisirs, indépendance, qu’on peut étudier, voyager, flâner à son gré; mais quoique je ne puisse pas le dire, j'ai cependant souffert et même assez souffert. Dieu merci, je n'ai pas la sottise d'y mettre de la vanité: mais Je trouve le surnom d’« heureux de ce monde » curieux par le contraste. D'ailleurs il exprime quelque chose de vrai, c’est-à-dire mon état présent et mon extérieur. J’ai l'attitude et le dehors d'un homme qui ne désire rien et a fait son nid. Seulement le monde prend trop souvent votre cuirasse pour votre épiderme, votre apparence pour votre réalité, et vous croit insensible parce que vous contenez votre sentiment.

26 avril 1852. — Ce soir éprouvé du vide, rentré en moi-même : avenir, solitude, devoir, toutes ces idées solennelles ou pressantes sont venues me visiter. J’ai recommencé mon credo, reconstitué (et cette fois dans un carnet à part)

chi)

‘le catéchisme de ma vie, le plan de ma conduite, l’unité de mon existence bariolée etcapricieuse. — Je me suis recueilli, revisé, ramassé, concentré, massé en moi-même, et cela est bien nécessaire contre la dispersion et la distraction qu'amènent les jours et les détails.

Lu une partie du livre de Krause'(Urbild der Menschheit (1811), qui répondait à merveille à ma pensée et à mon besoin; en général ce phi-

losophe exerce sur moi une impression bienfaisante; sa sérénité intime et religieuse gagne et envahit. Il donne la paix et le sentiment de l'infini.

Pourtant ilme manque quelque chose : le culte, la piété positive et partagée. Quand donc l'Église à laquelle j'appartiens de cœur sera-t-elle constituée? Je ne puis, comme Scherer, me contenter d’avoir raison tout seul. Il me faut un christia-

nisme moins solitaire. Il le faut aussi plus pratique : je prie souvent, je n’ai pas communié à . Pâques. Aussi mes besoins religieux ne sont pas satisfaits, c’est comme mes besoins sociaux et mes besoins d'affection. Quand je cesse de les oublier dans la somnolence, ils seréveillent avec une sorte d’âcreté douloureuse. Ma vie est tiède,

1. Ch.-Christian-Frédéric Krause, 1781-1832, philosophe allemand, chef d’école ; il a désigné son système par le nom de panenthéisme.

elle manque d'énergie, de substance, de grandeur et de joie. Pourquoi? faute de réactifs, de stimulants, de circonstances. Je m’'endors comme la marmotte parce que l'hiver m’entoure. L'hiver, c'est le milieu dans lequel je suis plongé, l'atmosphère inerte,engourdiedes esprits, les préoccupations mesquines, terre-à-terre, fastidieuses quim'enveloppentetm'’oppressent. J’oscille entre la langueur et l'ennui, l’éparpillement dans l’infiniment petit et la nostalgie de l'inconnu ou du lointain. — Il faut singulièrement de puissance morale pour résister à ces influences ambiantes, et pour se régénérer perpétuellement dans cette déperdition ennemie. C’est l’histoire, si souvent faite par les romanciers français, de la vie de province; seulement la province, c'est tout ce qui n'est pas la patrie de l’âme, tout lieu où le cœur se sent étranger, inassouvi, inquiet et altéré. Hélas! à le bien prendre, ce lieu c’est la terre, celte patrie rêvée c’est le ciel. Cette souffrance c'est la nostalgie éternelle, la soif du bonheur.

In der Beschränkung zeigt sich erst der Meister, dit Gœthe. — Mâle résignation, c’est aussi la devise des maîtres de la vie : mâle, c’està-dire courageuse, active, résolue, persévérante ; — résignation, c’est-à-dire renoncement, abnégation, concentration, limitation. — Énergie résignée, c'est la sagesse des fils de la terre, c’est la

sérénité possible dans cette vie de lutte et de combat; c'est la paix du martyre et la promesse du triomphe.

Lancy', 28 avril 1852. — Langueurs printanières, vous voilà donc revenues, vous me visitez encore après une longue absence. Hier au soir le théâtre, ce matin la poésie (Ch. Reynaud, Heine), le chant des oiseaux, les rayons tranquilles, l'air des campagnes verdoyantes, tout m'est montéau cœur et mes yeuxse sont mouillés. O silence, tu es effrayant! effrayant comme le calme de l'Océan qui laisse plongerle regard dans ses abîmes insondables; tu nous laisses voir en nous des profondeurs qui donnent le vertige, des besoins inextinguibles, infinis, des trésors de souffrance et de regret. Viennent les tempêtes! elles agitent au moins la surface de ces ondes aux secrets terribles. Soufflent les passions! en soulevant les vagues de l’âme elles en voilent les gouffres sans fond. A nous tous, enfants de la terre, fils du temps, l'éternité inspire une involontaire angoisse, etl’infiniune mystérieuse épouvante. Il nous sembleentrer dausle royaume de la mort. — Pauvre cœur, tu veux de la vie, tu veux de l’amour, tu veux des illusions, et tu as raison après tout, la vie est sacrée.

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