Colline qui ferme l’horizon de Genève au sud-ouest
soleil rasant avait mis le feu à tout l’écrin des couleurs automnales : l’ambre, le safran, l'or, le soufre, l’ocre, le citron, l’orange, le roux, le cuivré, l’aigue-marine, l’amarante, resplendissaient sur les derniers feuillages encore pendus aux rameaux ou déjà tombés au pied des arbres. C'était délicieux. Le scintillement des fusils, le chant des clairons, le pas martial de nos deux bataillons en guêtres se rendant à la plaine des exercices, la netteté mordante des façades encore humides, la transparente fraîcheur de toutes les ombres, respiraient une gaieté salubre et intellectuelle.
Il y a deux formes de l'automne : le type vaporeux et rêveur, le type coloré et vif; presque la différence des deux sexes. Le mot d'automne n'est-il pas des deux genres? Ou bien chaque saison serait-elle bisexuelle à sa façon? Chacune aurait-elle sa gamme mineure et sa gamme majeure, ses deux côtés de lumière et d'ombre, de douceur et de force? C’est possible. Tout ce qui est complet est double : chaque visage a . deux profils, chaque bâton deux bouts, chaque médaille deux faces. — L'automne vermeil, c’est l’activité vigoureuse; l'automne cendré, c’est le sentiment méditatif; l’un s’'épanche au dehors, l’autre rentre en soi-même. Hier on pensait aux morts; aujourd’hui on fera vendange. — Je me
sens, pour mon compte, allègre, hilare et dispos, en rentrant de la promenade et en regardant le ciel bleu par la fenêtre de ma mansarde.
16 novembre 1864.— Appris la mort de”.
La volonté et l'intelligence ont duré jusqu’à l’épanchement dans les méninges qui a tout suspendu.
Une bulle d’air dans le sang, une goutte d'eau dans le cerveau, et l’homme se détraque, sa machine s'écroule, sa pensée s’évanouit, le monde disparaît comme un rêve au matin. À quel fil d’araignée est suspendue notre existence individuelle! Fragilité, apparence, néant. N'était notre distraction et notre puissance d’oubli, toute la féerie qui nous entraîne et nous entoure ne nous paraîtrait qu'un spectre solaire dans les ténèbres, une vision vaine, une hallucination fugitive. Apparu, disparu, — c'est toute l'histoire d’un homme, comme celle d’un monde ou d’un infusoire.
Le temps est l'illusion suprême. Il n’est que le prisme intérieur par lequel nous décomposons l'être et la vie, le mode sous lequel nous apercevons successivement ce qui est simultané dans l’idée. L’œil ne voit pas une sphère tout à la fois, quoique la sphère existe tout à la fois; il faut ou bien que la sphère tourne devant l'œil
qui la regarde ou que l’œil fasse le tour de la sphère contemplée. Dans le premier cas, c’est le monde se déroulant ou semblant se dérouler dans le temps, dans le second cas, c’est notre pensée qui analyse et recompose successivement. Pour l'intelligence suprême, il n'y a point de temps; ce qui sera est. Le temps et l’espace sont l’'émiettement de l'infini à l'usage des êtres finis. Dieu les permet pour n'être pas seul. C’est le mode sous lequel les créatures sont possibles et concevables. Ajoutons que c’est aussi cette échelle de Jacob, aux échelons innombrables, par lesquels la création remonte au créateur, participe à l'être, goûte à la vie, entrevoit l’absolu, et peut adorer le mystère insondable de l'infinie divinité. C’est là l’autre côté de la ques- ; Lion. Notre vie n’est rien, il est vrai, mais notre
’ vie est divine. Un souffle de la nature nous anéantit, mais nous dépassons la nature en péné-
trant, au delà de sa fantasmagorie prodigieuse, jusqu’à l’immuable et à l'éternel. Échapper par l’extase intérieure au tourbillon du temps, s’apercevoir sub specie æterni, c'est le mot d'ordre de toutes les grandes religions des races supérieures ; et cette possibilité psychologique est le fondement de toutes les grandes espérances.
L'âme peut être immortelle parce qu'elle est | apte à s'élever jusqu’à ce qui ne naît point et ne
meurt point, jusqu’à ce qui existe substantiellement, nécessairement, invariablement, c'est-àdire jusqu’à Dieu.
Homme, enveloppe ainsi ta vie, ombre qui passe, Du calme firmament de ton éternité.
(Penseroso).
17 janvier 1865. — 1 est doux de sentir noblement, c’est-à-dire d’habiter une montagne au-dessus des marécages de la vulgarité. L’américanisme manufacturier, la démagogie césarienne conduisent également à la multiplication de la populace, c’est-à-dire des foules dominées par l'appétit, applaudissant au charlatanisme, vouées au culte de Mammon et du plaisir et n’adorant que la force. Mesquin échantillon de l’homme que cette majorité croissante! Restons fidèles aux autels de l'idéal. — Il serait possible que les spiritualistes devinssent les stoïciens d’une nouvelle ère de domination des Césars.
Qui sait si le christianisme ne redeviendra pas en Europe l'hôte des catacombes? Le naturalisme matérialiste a le vent dans la voile, et un universel abaissement moral se prépare. N'importe, pourvu que le sel ne perde pas sa saveur, et que les amis de la vie supérieure conservent le feu de Vesta. Le bois lui-même peut étouffer la flamme, mais si la flamme persiste le bûcher
n'en sera que plus splendide à son tour. — Le prodigieux déluge démocratique ne fera pas le mal que l'invasion des Barbares n’a pas pu faire, il ne noiera pas immédiatement les résultats de la haute culture; mais il faut se résigner à ce qu'il commence par tout enlaidir et par tout vulgariser, de même que l’intrusion soudaine de la rue dans le salon submerge la bonne société, et réduit au silence les gens comme il faut. Il est clair que la délicatesse esthétique, l'élégance, la distinction, la noblesse; il est évident que l’atticisme, l’urbanité, le suave et l’exquis, le fin et le nuancé, tout ce qui fait le charme d’une littérature choisie et d’une culture aristocratique s’évanouit à la fois avec la société qui lui correspond. Ce n’est pas la Béotie qui s'étale, mais c’est la multitude qui règne; et de même que la dernière femme d’ouvrier copie la mode de l’impératrice, chacun entend participer à toutes les élégances et s’imagine presque sérieusement que le mot officiel d'égalité égalise réellement les choses et les individus. — Si, comme le dit, je crois, Pascal!', à mesure qu'on est plus développé on trouve plus de différences entre les hommes, on ne peut dire que l'instinct démo-
1: Pascal dit : (A mesure qu’on a plus d'esprit, on trouve qu’il y à plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes. »
cratique développe beaucoup l'esprit, puisqu'il fait croire à l'égalité des mérites en vertu de la similitude des prétentions.
19 janvier 1865. — Lu les cent premières pages des lettres d'Eugénie de Guérin, qui m'ont charmé. Cœur sensible, belle âme, noble caractère, esprit vif et un style coloré, net, bref, bondissant de naturel, animant tout autour d’elle,une verve charmante et beaucoup de vie intérieure.
21 janvier 1865. — J'achève la correspondance d’'Eugénie (1831-1847), cent cmquante lettres. Quelle impression m'a fait définitivement cette lecture? J'aime et j'admire la Sévigné du Cayla. Mais la grâce ailée de son style, la vivacité charmante de son esprit et la tendresse de son âme ne m’empêchent pas de regretter une certaine uniformité trop sensible dans cette correspondance. Et en comparant cette belle âme avec ce livre, on ne peut s'empêcher de soupirer. Eugénie se débat en vain contre une triple influence, qui pèse sur son génie, sans qu'elle s’en doute : un catholicisme fervent et dévot jusqu’à la superstition, le célibat, la privation de ressources intellectuelles suffisantes. Mieux servie par la destinée, elle aurait donné une personnalité tout autrement grande et remarquable.
— Ce qui est le plus intéressant dans cette physionomie sympathique, c’est sa passion pour son frère. Ce qui est le plus instructif dans le volume, c’est la piété catholique prise sur le fait, et franchement le résultat n’est pas enviable. Quand on voit ce qu’une belle âme religieuse devient sous cette discipline, et le peu de véritable paix qu’elle achète au prix de son abdication de conscience entre les mains du prêtre, les superstitions qu’elle continue d'admettre et le continuel besoin de tutelle et d’absolution qui la persécute, on se sent le cœur saisi d’une véritable pitié, pour ces captifs d’un christianisme enfantin, et on reconnaît que le confessionnal est la citadelle de cette religion-là.
Comment la France aura-t-elle la liberté, tant que la religion des femmes et celle des hommes ne pourra pas être la même, et que la jeunesse sera tiraillée entre ces deux cultes ennemis, le papisme d’une part, niant le droit moderne et la science indépendante, et la philosophie d'autre part, niant toutes les simagrées d’une religion dissoute en observances et d’un dogme qui interpose un magicien entre le fidèle et Dieu?
20 mars 1865. — Appris que la classe supérieure du Gymnase était fermée pour cause d’indiscipline. Notre jeunesse est détestable et devient
de plus en plus indocile et insolente. Sa devise est à la française : « Notre ennemi, c’est notre maître. » Le bambin veut avoir les privilèges du jeune homme et le jeune homme entend conserver ceux du gamin. Au fond, ceci est la conséquence régulière de notre système de démocratie égalitaire. Dès que la différence de qualité est officiellement égale à zéro en politique, il est clair que l'autorité de l’âge, de la science et de la fonction disparaît et que le polisson traite de niveau avec ses maîtres dans la vie scolaire.
Le seul contrepoids de l’égalitarisme, c’est la discipline militaire. Aux galons, à la salle de police, au cachot ou au passer par les armes, il n’y a pas de réplique. Mais n'est-il pas curieux que le régime du droit individuel aboutisse simplement au respect de la force? Jacobinisme amène césarisme, avocasserie se termine en artillerie, et le régime de la langue conduit au régime du sabre. Démocratie et liberté sont deux. La république suppose des mœurs, point de mœurs sans l'habitude du respect, point de respect sans humilité. Or la prétention que tout homme a les qualités du citoyen, par le seul fait qu'il est né il y a vingt ans, équivaut à dire que le travail, le mérite, la vertu, le caractère, l'expérience ne sont rien; et dire que chacun devient l’égal de tous les autres machinalement et végétativement, c’est
naturellement détruire l'humilité. Cette prétention anéantit jusqu'aurespect de l’âge: car l’électeur de vingt et un ans valant celui de cinquante, l'individu de dix-neuf ans n’a aucune raison sérieuse de se croire en rien l’inférieur de son aîné d’une ou deux années. C’est ainsi que la fiction légale de l’ordre politique finit par aller à fin contraire de son but. Le but est d'augmenter la somme de la liberté, et le résultat est de la diminuer pour tous.
L'État moderne est calqué sur la philosophie de l’atomisme. L'âme nationale, l'esprit public, la tradition, les mœurs disparaissant comme des entités creuses, il ne reste plus que les forces moléculaires et l’action des masses pour créer le mouvement. La théorie identifie alors la liberté avec le caprice. La raison collective et la tradition séculaire ne sont plus que des bulles de savon que le moindre grimaud disperse d’une chiquenaude. Chacun est seul, et toute extravagance qui a cent adhérents peut passer de l’état d’utopie à celui de chose décrétée.
. Est-ce que je m’insurge contre la démocratie? Nullement. Fiction pour fiction, c’est la moins mauvaise. Mais il est bon qu’on ne confonde point ses promessesavecdesréalités.La fictionest celleci: le gouvernement démocratique postule que la presque totalité des électeurs soient éclairés,
libres, honnêtes et patriotes. Or cela est une chimère. La majorité se compose nécessairement des plus ignorants, des plus pauvres et des moins capables; donc l’État est à la merci du hasard et des passions, et il finit toujours par succomber une fois ou l’autre aux conditions téméraires qui sont faites à son existence. Celui qui se condamnerait à vivre debout sur la corde tendue doit inévitablement tomber; il n’est pas besoin d’être prophète pour prédire ce résultat. Aptatov pev 6dwp, disait Pindare. Ma foi, ce qu’il y a de meilleur actuellement, c’est la sagesse, et à son défaut la science. Les états, les églises, la société se détraquent et se disloquent. La science seule n’a rien à perdre, au moins jusqu’à la barbarie sociale. Malheureusement, la barbarie n’est point impossible. Le triomphe de l’utopie socialiste ou laguerrereligieuse nous réservent peut-être cette épreuve lamentable.
3 avril 1865. — Quel médecin vaut pour la puissance une étincelle de bonheur et un seul rayon d'espoir ? Le grand ressort de la vie est dans le cœur. La joie est l’air vital de notre âme. La tristesse est un asthme compliqué d’atonie. Notre dépendance des circonstances ambiantes va croissant avec notre affaiblissement, et notre rayonnement fait au contraire notre liberté. La
santé est la première des libertés, et le bonheur donne la force qui est la base de la santé. Rendre heureux quelqu'un, c’est donc rigoureusement augmenter son être, doubler l'intensité de sa vie, le révéler à lui-même, le grandir et parfois le transfigurer. Le bonheur efface la laideur et même fait la beauté de la beauté. Il faut, pour en douter, n’avoir jamais vu poindre les roses de l'amour sur les joues d’une jeune fille, ou s’éveiller dans un regard limpide la lueur des premières tendresses. L’aurore même est inférieure à cette merveille.
Donc au paradis tout le monde sera beau. En effet l’âme bonne étant naturellement belle, et le corps spirituel n'étant que la visibilité de l’âme, sa forme impondérable et angélique, et le bonheur embellissant tout ce qu’il pénètre ou même touche, la laideur ne sera plus, et disparaîtra avec le deuil, le mal et la mort.
Pour la philosophie matérialiste le beau n’est qu'une rencontre fortuite, par conséquent rare; pour la philosophie spiritualiste le beau est la règle, la loi, l’universel, à quoirevient toute forme sitôt que l’accident se retire.
C'est toujours la question de l'idéal : existet-11? N'est-il qu’une fiction? Lequel a raison de Platon ou de Démocrite, des réalistes ou des nominaux? L'âme est-elle un produit ou la production
du corps? Le type, l’idée gouvernent-ils ia vie, préexistent-ils virtuellement au développement de l’être individuel, ou sont-ils un mirage rétrospectif de l’être adulte et abusé? La fin de l’individu est-elle inventée après coup? Sommesnous des fils du Hasard qui engendrent le but et qui s’imaginent sottement que l’aïeul est de la race du petit-fils? Ces deux grandes conceptions du monde se heurtent de nos jours plus violemment que jamais.
Pourquoi sommes-nous laids? parce que nous ne sommes pas dans l’état angélique, parce que nous sommes mauvais, moroses, malheureux.
L’héroïsme, l’extase, la prière, l'amour, l’enthousiasme tracent l’auréole autour d’un front, parce qu'ils dégagent l’âme qui rend transparente son enveloppe et rayonne ensuite autour d’elle. La beauté est donc un phénomène de spiritualisation de la matière; elle est un emparadisement momentané de l’objet ou de l'être privilégié, et comme une faveur tombée du ciel sur la terre pour rappeler le monde idéal. L’étudier, c'est donc platoniser presque inévitablement. Comme un puissant courant électrique peut rendre les métaux lumineux et révèle leur essence par la couleur de leur flamme, de même la vie intense et la joie suprême embellissent jusqu'à l’éblouissement un simple mortel. Ainsi l’homme
n'est jamais plus vraiment homme que dans l’état divin.
L'idéal est plus vrai que le réel en somme; car l'idéal est le moment éternel des choses périssables : il est leur type, leur chiffre, leur raison d’être, leur formule dans le livre du Créateur, par conséquent leur expression la plus juste en même temps que la plus sommaire.
ÎT avril 1865. — Mesuré, soupesé, essayé le plaid gris de perle par lequel on désirait remplacer mon châle montagnard. Le vieux serviteur, qui m'a accompagné depuis dix ans dans toutes mes excursions et qui me rappelle tant de souvenirs charmants et même tant d'aventures poétiques, me plaît mieux que son brillant successeur, bien que celui-ci me soit offert par une main amie, Mais rien peut-il tenir lieu du passé ? et les témoins de notre vie, quoique inanimés, n'ont-ils pasunlangage pour nous ?Glion, Bougy, Villars, Albisbrunnen, le Righi, le Chamossaire, Rochemousse, Pipelune et tant d’autres endroits ont laissé quelque chose d'eux-mêmes dans les mailles de ce tissu... qui fait partie de ma biographie intime.
Le plaid est d’ailleurs le seul vêtement chevaleresque du voyageur actuel, le seul qui puisse être utile à d’autres qu’à lui, et rendre aux dames
les services les plus variés. Que de fois le mien leur a servi de coussin, d’écharpe, de manteau, d’abri sur les humides gazons de l’alpage, ou sur les sièges du roc dur, ou contre la fraîcheur de l’ombre des sapins, lors des haltes, des marches, des lectures ou des causeries de la vie de montagne ! Que d’aimables sourires il m’a valus! Jusqu’à ses accrocs, tout m'en est cher, car la blessure et sa guérison sont des anecdotes; ses cicatrices sont des chevrons.
C’estun noisetier sous Jaman, c’estune courroie à la Frohnalp, c’est une ronce à Charnex qui ont fait les meurtrissures ; ce sont chaque fois des aiguilles de fées qui ont réparé ces menues avaries.
Mon vieux manteau, que je vous remercie, Car c’est à vous que je dois ces plaisirs!
Etn'’a-t-il pas été pour moi un ami dans la souffrance, un défenseur dans les fenils, un compagnon de la bonne et de la mauvaise fortune ?11me fait penser à cette tunique du centaure que l’on n’arrachait pas sans enlever la chair et le sang de son maître. Je n’en ferai pas volontiers le sacrifice, par piété envers ma Jeunesse évanouie et par gratitude envers la destinée. Cette loque a pour chaîne des impressions alpestres et pour trame des affections. — Elle chante aussi à sa manière :
Pauvre bouquet, fleurs aujourd’hui fanées !
Et cette chanson mélancolique est de celles qui remuent le cœur, tandis que les oreilles profanes ne la comprennent ni ne l’entendent.
Quel coup de stylet que ce mot-là : Tu as été! quand le sens nous en devient absolument clair. On se sent dès lors enfoncer graduellement dans sa fosse. Ce parfait défini sonne le glas de nos illusions sur nous-mêmes. Ce qui est passé est passé. Les cheveux gris ne redeviendront plus des boucles noires; les forces, les facultés, les attraits de la jeunesse sont partis avec les beaux Jours : É
Plus d'amour, partant plus de joie.
Qu'il est dur de vieillir, quand on a manqué la vie, qu'on n’a ni la couronne virile ni la couronne paternelle. Qu'il est triste de sentir son intelligence baisser avant d’avoir fait son œuvre, et le corps décliner avant de s’être vu renaître dans ceux qui doivent nous fermer les yeux et honorer notre nom. — Comme la tragique solennité de l’existence nous frappe quand nous entendons un matin à notre réveil ce mot lugubre : Trop tard! Le sablier est tourné, le terme est échu. Tu n’as pas moissonné, tant pis! Tu as rêvassé, dormi, oublié, tant pis! Sot et méchant serviteur, tu as négligé le bonheur et le devoir, tu n'as pas fait valoir Le talent et les chances qui
t’avaient été accordés. Celateregarde. Chacun se récompense ou se punit lui-même. À qui et de qui te plaindrais-tu? — Hélas!
Mornex, 21 avril 1865 (sept heures du matin.) — Matinée enivrante de beauté, fraîche comme un cœur de seize ans et couronnée de fleurs comme une fiancée. La poésie de la jeunesse, de l'innocence et de l’amour m'a inondé l’âme. Jusqu'à ces vapeurs légères qui erraient dans le fond des plaines, image de la pudeur qui voile les attraits et enveloppe de mystère les plus douces pensées de la vierge, tout caressait mes yeux et parlait à mon imagination. Journée nuptiale et religieuse. Aussi les matines qui sonnaient à quelque village éloigné s’harmonisaient merveilleusement avec l'hymne de la nature.
Priez, disaient-elles, adorez, aimez le Dieu paternel et bienfaisant! C'était l’accent de Haydn, l’allégresse enfantine, la gratitude naïve, la joie rayonnante et paradisiaque où n'apparaissent pas encore le mal et la douleur ; le ravissement ingénu et sacré d’Êve au premier jour de son réveil dans le monde naissant. — Que l'émotion et l’admiration sont une bonne chose! C’est le pain des anges, l'aliment éternel des chérubins et des séraphins. Et la santé, et le loisir et l’aisance, tout ce qui m'est donné! O merci, bonne Providence!
que mon cœur publie tes louanges et n'oublie aucun de tes bienfaits.
(Huit heures.) — Je n’ai pas encore senti l’air aussi pur, aussi vivifiant, aussi éthéré, depuis cinq jours bientôt que je suis ici. C’est déjà une béatitude que de respirer. On comprend les délices de l'existence d'oiseau, l'émancipation de la pesanteur, la vie lumineuse et empyréenne qui flotte dans l’espace bleu et joint d’un coup d’aile tous les horizons. Il faut avoir beaucoup d’air au-dessous de soi pour connaître cet affranchissement intérieur et cette légèreté de l’être. Chaque élément a sa poésie, mais la poésie de l’air, c’est la liberté. — Voyons, rêveur, à l'ouvrage!
30 mai 1865. — Un des avantages de la méchanceté, c’est d'attirer ses victimes sur son terrain, où la lutte est très inégale.
Et gonflé de poisons, il attend les morsures.
Tout serpent fascine sa proie. Et la méchanceté pure hérite de cette puissance de vertige accordée au serpent. Elle stupéfie le cœur candide qui la voit sans la comprendre, qui la touche sans pouvoir y croire, et qui s’engloutit dans ce problème comme Empédocle dans l’Etna. Non PoSsum capere le, cape me, dit la légende aristotélicienne. Chaque diminutif de Belzébuth est
un abîme., Chaque acte démoniaque est un gouffre de ténèbres. La cruauté native, la perfidie et la fausseté originelles, même dans l’animal, jettent comme des lueurs dans le puits insondable de la perversité satanique, qui est une réalité morale.
Et néanmoins une arrière-pensée me dit que le sophisme est au fond de la méchanceté humaine, que la plupart des monstres aiment à se justifier à leurs yeux, et que le premier attribut du Malin c’est d’être le père du mensonge. — Avant tout crime, il s’agit de corrompre sa conscience; et tout méchant bien réussi commence par là. La haine a beau être un meurtre, le haineux n’y veut voir qu’une hygiène. C’est pour se faire du bien qu'il se fait du mal, comme un chien enragé mord pour s’ôter la soif.
Nuire, même en se nuisant sciemment à soimême, est un degré de plus, cela devient une frénésie, qui s’aiguise à son tour en devenant férocité froide. Quand l’homme suit, avec l’emportement de la volupté, ses instincts de bête fauve ou venimeuse, il doit paraître à l'ange un délirant, un aliéné, qui allume sa propre géhenne pour y consumer le monde ou ce qu'en peuvent atteindre ses convoitises de démon. L’atrocité recommence une spirale nouvelle qui s'enfonce plus avant encore dans les profondeurs de l’abomination, car les circuits de l'enfer ont cette
propriété de n’avoir point de terme; et le progrès dans l'horrible est encore plus certain que le progrès dans le bon.
Il semble que la perfection divine soit un infini du premier degré, mais que la perfection diabolique soit un infini de puissance inconnue. Mais non, car le vrai Dieu serait le mal, et l’enfer engloutirait la création. Dans la foi persane et chrétienne, le bien doit vaincre le mal, peutêtre même Satan être racheté, rentrer en grâce, c'est-à-dire l’ordre divin être rétabli partout. L'autre point de vue serait la désolation irrémédiable, au prix de laquelle le néant paraîtrait le salut. Le créateur devrait être universellement et invariablement maudit, et la création ne serait qu'un cancer hideux condamné au rongement croissant pendant l’épouvantable durée de l'éternité. Cette idée fait dresser les cheveux sur la tête.
Donc le mal ne peut être sans fond; l'amour sera plus puissant que la haine. Dieu sauvera sa gloire et sa gloire est dans sa bonté. — Mais il est bien vrai que la méchanceté gratuite trouble l'âme, parce qu’elle fait trembler en nous les grandes lignes de l’ordre moral, en tirant subitement le rideau qui nous cache l’action des forces ténébreuses et corrosives, acharnées contre le plan divin. Notre vue en est obscurcie et notre foi scandalisée. — Encore un des inconvénients
de la solitude : elle exagère tout, elle nous livre aux papillons bleus. Vae soli! Il faut s’aller fortifier avec les gens de cœur, avec les hommes du devoir, avec les êtres exemplaires, avec les belles âmes.
25 juin 1865.— Pourquoi S”"” a-t-elle pleuré hier sur mon épaule? Je l’ai deviné sans peine, mais c’est trop délicat à rendre, c’est surtout trop compliqué dans sa cause. Une larme peut être le résumé poétique de tant d’impressions simultanées, la quintessence combinée de tant de pensées contraires ! C’est comme une goutte de ces élixirs précieux de l'Orient qui contiennent l'esprit de vingt plantes, confondu en un seul arome. Parfois même, c’est le trop-plein de l’âme, qui déborde de la coupe de la rêverie. Ce qu’on ne peut, ce qu'on ne sait, ce qu’on ne veut pas dire; ce qu’on refuse de s’avouer à soi-même; les désirs confus, les peines secrètes, les chagrins étouffés, les résistances sourdes, les regrets ineffables, les émotions combattues, les troubles cachés, les craintes superstitieuses, les souffrances vagues, les pressentimentsinquiets, les chimères contrariées, les meurtrissures faites ànotreidéal,les langueurs inapaisées, les espérances vaines, la multitude des petits maux indiscernables qui s'accumulent lentement dans un recoin du cœur, comme l’eau qui perle
sans bruit à la voûte d’une caverne obscure : toutes ces agitations mystérieuses de la vie intérieureaboutissentàaunattendrissement, et l’attendrissement se concentre en un diamant liquide sur le bord des paupières. Si un baiser de tendresse est déjà tout un discours condensé en un seul souffle, une larme d’attendrissement contient la valeur de beaucoup de baisers, et par là même son éloquence en est d’une plus pénétrante énergie. — Et c’est pourquoi l’amour, quand il est intense, passionné, douloureux, n’a souvent plus d'autre langage que les baisers, et les larmes, et parfois les morsures.
Les larmes expriment du reste aussi bien la joie que la tristesse. Elles sont le symbole de l'impuissance de l’âme à contenir son émotion et à rester maîtresse d'elle-même. La parole est une analyse; quand nous sommes bouleversés par la sensation ou par le sentiment, l’analyse cesse, et avec elle la parole et la liberté. Notre unique ressource, après le silence et la stupeur, c’est le langage d'action, la mimique. L’oppression de la pensée nous ramène au degré antérieur à l’humanité, au geste, au cri, au sanglot, et enfin à la défaillance, à l’'évanouissement. C'est-à-dire qu'incapables de supporter l’excès de nos sensations comme hommes, nous retombons successivement à l’étage de l’être animé, puis de l'être végétal.
2 y AP A
Dante s'évanouit à tout instant dans son voyage infernal, Et rien ne peint mieux la violence de ses émotions et l’ardeur de sa pitié.
Et:il est peu de femmes qui ne souffrent quelquefois de ce trop-plein de l’âme. Mais par pudeur, par prudence, par fierté, c’est dans la solitude qu'elles soulagent leur cœur de ses soupirs. — Il faut tant de circonstances réunies pour oser le faire dans le sein de l’amitié, que cela arrive rarement. Et pourtant, comme la consolation est plus rapide, plus efficace et plus douce, quand on s'accorde cette faiblesse. S°" était toute changée et toute heureuse après cette confession muette. Son cœur était dégonflé de sa peine, déchargé de son poids, quasi comme celui de la pénitente absoute par son directeur.
Sans être femme, on peut avoir éprouvé des besoins analogues et ressenti le même désir. Ce mal-là, c’est la nostalgie confuse du bonheur. Cette guérison-là, c’est le bienfait de l’aveu, et de l’aveu débarrassé de la fatigue de parler.
Gryon sur Bex, 8 août 1865. — Splendide clair de lune sans un nuage. La nuit est grave et majestueuse. Le troupeau des colosses dort sous la garde des étoiles. Dans les vastes ombres de la vallée scintillent quelques toits épars, tandis que l'orgue du torrent enfle sa note éternelle au
fond de cette cathédrale de montagnes dont le firmament fait la voûte.
Dernier coup d’œil sur cette nuit bleue, sur le paysage immense, etsur ces cimes et ces croupes connues, que tapissent les rayons d'argent et les ombres vertes de la reine des rêveries. Jupiter est près de se coucher sur les contreforts de la Dent du Midi, et la voix de l’Avençon monte par bouffées inégales malgré la paix apparente de cette heure nocturne. Du dôme étoilé neigent les flocons invisibles des songes qui invitent au sommeil chaste. Rien dans cette nature de voluptueux et d’énervant, tout est fort, sévère et pur. — Bonne nuit à tous les êtres, aux infortunés et aux heureux, aux couches nuptiales comme aux couches solitaires. Repos et rajeunissement, renouvellement et espérance. — Un jour est mort, vive le lendemain! — Minuit sonne. Encore un pas fait vers le tombeau.