Épilogue de Jocelyn
des jours me saisit de nouveau et m'oppresse. Nature au front changeant comme vous oubliez!
En vain nous crions avec le poète : O temps, suspends ton vol! Et quelles journées voudrions-nous retenir des deux mains? Non pas seulement les journées de bonheur, mais les journées perdues. Les unes laissent au moins un souvenir, les autres laissent un regret, presque un remords.
(Onze heures.) — Coup de vent. Quelques nuages au firmament. Le rossignol se tait. En revanche la rivière et le grillon chantent encore.
18 mai 1862 (dix heures du soir). — Rentré depuis une heure, le cœur léger et hilare, je viens de chanter méli-mélo tous les airs du monde à gorge déployée dans ma chambre solitaire.
D'où cette gaieté? D’une après-midi salubre, en société débonnaire, et d’un ensemble d’impressions douces. J’aimais tout autour de moi et ma sympathie me revenait en affection. Tout mis en train chez les G**, dans leur nouvelle campagnette du Petit-Lancy, les parents, les enfants et les hôtes; chanté, ri, joué au ballon, aux plaques, aux quatre coins, folâtré. Bref rentré dans la simplicité enfantine, dans la joie naïve et élémentaire que j'aime tant, qui fait tant de
bien. Je sentais l'influence irrésistible et conquérante de la bonté. Elle multiplie la vie, comme la rosée multiplie les fleurs. — A souper, la société s’est amusée à me caractériser. On a déclaré que si mes écrits étaient sérieux, graves, difficiles, c’est-à-dire allemands (sic), mon caractère était gentil, aimable et tout à tous. Ces deux messieurs m’admirent même positivement, pour ma manière d’être avec les enfants, et prétendent que je ferais un délicieux mari...
Je me sens encore des trésors de candeur, d’honnêteté, de pureté, de dévouement, pour l’époque où la vie à deux et la paternité viendraient à les réclamer. Je n’ai aucune ambition mondaine; la vie de famille et la vie de l’intelligence sont les seules qui me sourient. Aimer et} penser sont mes seuls besoins exigeants et indestructibles. — Avec l'esprit subtil, retors, co plexe et caméléon, j'ai le cœur enfant; je n'aime quela perfection ou lebadinage, les deux extrêmes opposés. Les vrais artistes, les vrais philosophes, les vrais religieux ne s'arrangent guère qu'avec la simplicité des tout petits enfants ou la sublimité des chefs-d’œuvre, c’est-à-dire avecla nature pure ou le pur idéal. Dans ma pauvreté je sens pourtant de même. Tout l’entre-deux me fait sourire, et je m’en accommode par bonté, mais mon goût est ailleurs. — Demi-science, demi-talent,
demi-délicatesse, demi-élégance, demi-mérite, voilà le monde, et qu’en faire de ce monde sinon une école de patience et de douceur? Pour l’admiration, il n’y a pas place. — Mais pour la bonté, je n’ai plus ni critique, ni résistance, ni réserve; je lui pardonne tout parce qu’elle passe avant tout. J'ai faim et soif de simple bonté, parce que la moquerie, le soupçon, la malveillance, la jalousie, l’amertume, les jugements téméraires, la malice corrosive usurpent aujourd'hui une place grandissante et font dans la société la guerre de tous contre presque tous, et dans la vie privée l’aridité du désert.
9 août 1862.— On vient d'observer au microscope les infusoires de la noix vomique et ceux du nitrate d'argent; ainsi la destruction est peuplée, le poison est animé, ce qui tue fait vivre : pourquoi pas? Le sépulcre fourmille, l’ordure d’un être est l’ambroisie d’un autre, la mort est la fécondité même. La fable de la salamandre immortalise cette vue de la nature.On doit imaginer un monde qui ferait l’inversion de celui-ci; et ce monde s'aperçoit déjà dans les interstices du nôtre. Le néant seul n’est point.
L’appétit se reforme en dépit des horreurs de la nausée, l’illusion aussi malgré les désenchantements, l'attrait voluptueux aussi malgré
les secrets dégoûts de la possession, et la passion aussi malgré les lumières de la passion à jeun. C’est la vix medicatrix de la nature qui opère. La vie qui veut s'affirmer en nous tend à se restaurer sans nous; elle répare elle-même ses brèches, elle raccommode ses toiles d’araignée après leur déchirure, elle rétablit les conditions de notre bien-être; elle retisse le bandeau sur nos yeux, ramène l'espérance dans nos cœurs, réinfuse la santé dans nos organes, redore la chimère dans nos imaginations. — Sans cela l'expérience nous aurait éraillés, usés, blasés, flétris sans remède, longtemps avant l'heure, et l'adolescent eût été plus vieux qu’un centenaire. — Notre partie la plus sage serait donc celle qui s’ignore; ce qui est le plus raisonnable dans l’homme c’est ce qui ne raisonne pas; l'instinct, la nature, l’activité divine et impersonnelle nous guérissent de nos folies personnelles; le genius invisible de notre vie ne se lasse pas de fournir l’étoffe aux prodigalités de notre moi. La base essentielle, maternelle de notre vie (consciente, c’est notre vie inconsciente que nous n'apercevons pas plus que l'hémisphère extérieur de la lune n’aperçoit la terre, tout'en lui étant invinciblement et éternellement lié. C'est notre ävrix3uv, pour parler avec Pythagore.
Paris, 17 octobre 1862. — J'ai vu combien J'aichangé depuis unedizaine d'années, etcomme la volupté ou la curiosité des sens a augmenté de prise sur moi. Scrupules et répugnances s’en sont envolés, et la sensualité de l'imagination a remplacé la pruderie puritaine. Bref, je comprends mieux le culte du plaisir, la religion de Vénus et de Bacchus, le paganisme naïf et Joyeux. Je sympathise mieux avec le Tannhaüser el Hélios, depuis que je sens la force sophistique et décevante de la tentation, et que je résiste moins à la Bonne Nature de Montaigne. Dans ma pauvre petite sphère, je suis assis comme Renaud dans les jardins d’Armide. Je fuis la peine, la lutte, l’héroïsme, et je file en efféminé la quenouille d'Omphale.— La victoire sur la chair, sur le monde, sur le péché, c’est-à-dire le triomphe de la croix, le couronnement du martyre, la glorification de la douleur, ce mot d'ordre du christianisme ne m'est plus guère présent à la conscience. Je vais suivant le regard de mes yeux et l'instinct de mon cœur, à l'aventure, à l'abandon, sans principe ferme, sans conviction, et sceptique indolent. Ma punition, c’est la faiblesse etl’impuissance. —Me voici revenu à l'épicuréisme de l’époque impériale, à la mollesse de la décadence. La crise de la foi nouvelle, la passion de la mort et de la sainteté, qui sauva et
enthousiasma le monde il ya dix-huit siècles, doit être recommencée dans chaque existence paganisée, c’est-à-dire retombée sous la puissance terrestre et naturelle. Le dévouement à l’immortel, à l’invisible, à l'idéal, au divin, le sacrifice noble de la chair en faveur de l’âme, est le signe de la rédemption spirituelle. La prière est son moyen.
(Une heure et quart du matin, au retour de l'Opéra).
7 novembre 1862. — Combien l'éternel sourire de la critique indifférente, combien cette moquerie sans entrailles qui corrode, persifle et démolit tout, qui se désintéresse de tout devoir personnel, de toute affection vulnérable et qui ne tient qu’acomprendre sans agir, combien cette contemplation ironique est malfaisante, contagieuse et malsaine! Au fond, je la trouve immorale, comme le pharisaïsme, car elle ne prêche pas d'exemple et impose aux autres les fardeaux qu’elle repousse pour elle-même. Elle est insolente, car elle feint la science, tandis qu'elle n’est que le doute. Elle est funeste, car son rire voltairien ôte le courage, la foi, l’ardeur à ceux qui en ont encore,
Rire de singe assis sur la destruction.
(ALFRED DE MussET.)
Le criticisme devenu habitude, tic et système, c’est l'abolition de l’énergie morale, de la foi et de toute force. Un demes penchants m’y conduit; mais je recule devant lesrésultats quand j’en rencontre des types bien plus nets que moi-même. Et au moins, je n’ai pas à me reprocher d’avoir jamais essayé de ruiner la force morale chez les autres. Mon respect de la vie me l’a interdit, et ma défiance de moi-même m'en a même ôté la tentation.
Cegenre d’esprit est bien dangereux chez nous, car il caresse tous les mauvais instincts, l’indiscipline, l'irrévérence, l’individualisme égoïste, et il aboutit à l’atomisme social... Les négatifs ne sont inoffensifs que dans de grands organismes politiques qui vont sans eux et malgré eux. En semultipliantparminous, ils feront croulertoutes nos petites patries, car les petits États ne vivent que de foi et de volonté. Malheur si la négation domine, car la vie est une affirmation; et une société, une patrie, une nation est un tout vivant qui peut mourir. — Point de peuple possible sans préjugés, car l'esprit public, la tradition, sont autant de réseaux de croyances acquises, admises, continuées, sans démonstration évidente, sans discussion. Pour agir il faut croire; pour croire, il faut se décider, trancher, affirmer, et au fond préjuger les questions. Est impropre à la vie pratique, celui qui ne veut agir qu’en
pleine certitude scientifique. Or, nous sommes faits pour agir, car nous ne pouvons décliner le devoir; donc il ne faut pas condamner le préjugé tant qu’on n’a que du doute à mettre à sa place, et il ne faut pas rire de ceux qu'on serait incapable de consoler. Voilà mon point de vue.
8 janvier 1863. — Ce soir, j'ai relu le Cid et Rodogune. Mon impression est encore mixte et confuse. Il y a beaucoup de désenchantement dans mon admiration et de réserve dans mon entraînement. Ce qui me déplaît dans ce théâtre, c’estl’abstraction toute mécanique des caractères, et le ton de matamore et de virago des interlocuteurs. Je pensais vaguement à des marionnettes gigantesques, pérorant par truchement avec l’emphase espagnole. C’est puissant, mais on a devant soi des idoles héroïques plutôt que des êtres humains. Le je ne sais quoi d’artificiel, de pompeux, de tendu, de guindé, qui est la misère de la tragédie française, y apparaît décidément, crie et grince comme les poulies et les cordes de ces colosses majestueux. Il est curieux de voir la greffe des défauts de la décadence (Senèque et Lucain) sur une nature candide et jeune.— En un mot, le bon et le mauvais se retrouvent mélangés dans ces chefs-d'œuvre, et je préfère beaucoup, à première vue, Racine et Shakespeare,
l’un pour la sensation esthétique, l’autre pour la sensation psychologique. Le théâtre méridional ne peut se dégager des masques. Or je m'arrange des masques comiques; mais pour les héros sérieux, le type abstrait, le masque est impatientant. On rit avec les personnages de carton ou de fer-blanc; jene sais pleurer qu'avec les vivants ou ce qui leur ressemble. L'abstraction tourne aisément à la caricature; elle engendre l'ombre chinoise et le pantin, le fantoche et le masque, C'est la psychologie du premier degré, comme les images coloriées d'Allemagne sont de la peinture élémentaire. — Et avec cela, un raffinement parfois sophistique ou alambiqué : les sauvages ne sont nullement simples.— Le beau côté, c’est la vigueur mâle, la franchise intrépide des idées, des mots et des sentiments. Pourquoi faut-il que pas mal de grandeur factice se mêle à la grandeur vraie, dans ce théâtre de 1640 d’où devait sortir tout le développement théâtral de la France monarchique? Le génie est là, mais une civilisation conventionnelle l'enveloppe, et on a beau faire on ne porte pas la perruque impunément ; l'idéal français est plutôt un placage de la nature que son éclosion dernière. Le naturel gaulois n'arrive au beau que par emprunt, j'allais dire que par singerie. La tragédie n’est pas l’expression du génie national. C’est une importation
pédante, une imitation de l’antique. — Le formalisme est le vice originel des littératures de bonne façon.
10 janvier 1863. — Le bonheur le plus direct et le plus sûr pour moi, c’est la société des femmes. Dans ce milieu, je me dilate immédiatement comme un poisson dans l’eau, comme un oiseau dans l’air. Bref, c’est mon élément naturel et nous nous entendons à merveille réciproquement. Est-ce la récompense de ma longue intimidation devant le sexe? Est-ce une variété de l'électricité par induction? toujours est-il que la théorie chevaleresque se réalise pour moi et que l'attrait féminin électrise, exalte en moi toutes les facultés désintéressées. Je ne désire nullement conquérir et m’approprier, mais je me sens épanouir et rayonner par amour général, par pure sympathie, et la verve afflue alors en moi. Das Ewig-weibliche zieht uns hinan! — Quel dommage que les occasions en soient si rares, et qu’elles manquent à celui qui est le moins blasé là-dessus!
13 janvier 1863. — Lu Polyeucte etla Mort de Pompée. Malgré qu’on en ait, le grandiose de Corneille vous réconcilie avec son emphatique roideur et sa trop ingénieuse rhétorique. Mais
c'est ce genre dramatique qui est faux et le goût français, qui est oratoire et théâtral, apparaît dès les premiers chefs-d’œuvre de sa période classique. La majesté a toujours, ici, quelque chose de factice, d’outré, de conventionnel. La France paie en littérature la rançon de son royalisme. Ses héros sont des rôles plutôt que des hommes : ils posent la magnanimité, la vertu, la gloire, bien plus qu'ils ne la réalisent; ils sont toujours en scène, regardés par les autres ou par eux-mêmes. Chez eux, la gloire, c’est-à-dire la vie solennelle et l'opinion du publie, remplace le naturel, devient le naturel. Ils ne parlent que ore retundo, en cothurne et parfois en échasses. Et quels avocats consommés! Le drame français c'est un tournoi oratoire, un plaidoyer continuel, dans une journée où quelqu'un va mourir et où tous les personnages se dépêchent de profiter de la parole avant que l’heure fatale du silence ne sonne. Ailleurs la parole sert à faire comprendre l'action; dans la tragédie française, l’action n’est qu'un motif honnête à parler, c’est le procédé destiné à extraire les plus beaux discours des gens engagés dans l’action, et qui l’aperçoivent à ses divers moments ou sous ses diverses faces. Ce qui est vraiment curieux et amusant, c’est que le peuple le plus vif, le plus gai et le plus spirituel ait toujours entendu le genre noble de
la façon la plus gourmée et la plus pompeuse. Mais c'était inévitable. Faute de la dignité personnelle, je veux dire intérieure, il lui faut de l'apparence fastueuse. La façon lui a toujours tenu lieu de la substance, et le plaqué du solide. Nation sociable, elle vitau dehorset par ledehors. Sa psychologie est faite de pièces mobiles comme la structure des pantins, et représente l’âme et les nuances de la vie à peu près avec autant de vérité que les fantoches représentent les mouvements du corps. — L'amour et la nature, le devoir et le penchant, et une dizaine d’autres antithèses morales sont les membres que fait gesticuler le fil du dramaturge et qui dessinent toutes les attitudes tragiques. Théâtre à ficelles, qui rappelle vaguement les paysages chinois à compartiments manufacturés d'avance et que l’amateur combine à son goût.
8 avril 1863. — Refeuilleté les trois mille cinq cents pages des Misérables et cherché l'unité de cette vaste composition.
Les Misérables ont pour idée fondamentale ceci : la société engendre de tristes et affreuses misères (la prostitution, levagabondage, la classe des gens sans aveu, les scélérats, les voleurs, les galériens, la guerre aussi, les clubs révolutionnaires et les barricades). Elledoit se le dire etne
pas traiter comme de simples monstres tous ceux que frappe la loi. Humaniser la loi et l’opinion, relever les tombés comme les vaincus, créer une rédemption sociale, voilà la tâche. Et comment? diminuer les rébellions et les vices par la lumière, et convertir les coupables par le pardon: voilà le moyen. — Au fond, n'est-ce pas christianiser la société, en étendant la charité du pécheur au condamné, en appliquant à cette vie aussi ce que l’Église applique plus volontiers à l’autre. Ramener à l’ordre et au bien par l’amour infatigable, au lieu d’écraser par la vindicte inflexible et par la justice farouche : telle est la tendance du livre. Elle estnoble et grande. Mais elle est un peu optimiste et rappelle Rousseau. Il semble que l'individu est toujours innocent et la société toujours responsable. — En somme, l'idéal c’est (pour le xx° siècle) une sorte d'âge d’or démocratique, république universelle, où la guerre, la peine de mort et le paupérisme auront disparu : la Religion et la Cité du Progrès: l’utopie du xvui siècle reprise en grand. Beaucoup de générosité, mais pas mal de chimère.
Et la chimère consiste dans une notion trop extérieure du mal. L'auteur ignore ou feint d’oublier l'instinct de perversité, l'amour du mal pour le mal, que contient le cœur humain. C’est toujours là le bout de l'oreille française. Les
nations protestantes tombent plus rarement dans cette 1llusion. — La grande et salutaire idée de l'ouvrage, c’est que l’honnêteté légale est une sanguinaire hypocrisie quand elle croit pouvoir séparer la société en élus et en réprouvés, et confond le relatif avec l'absolu. Le passage capital, c'est Javert déraillé qui renverse tout le système moral du rigide Javert, cet espion prêtre, ce policier rectiligne. Ce chapitre fait transparaître et transluire la charité sociale au travers de la stricte et inique justice. La suppression de l'enfer social, c’est-à-dire des flétrissures irréparables, des mépris sans terme et sans remède: cette idée est vraiment religieuse.
Et quant à l’érudition, au talent, au relief de l'exécution, l'ouvrage est étourdissant, stupéfiant presque. Son défaut est l’immensité des digressions et dissertations épisodiques, l’outrance dans toutes les combinaisons et dans toutes les thèses, je ne sais quoi de tendu, de spasmodique et de violent dans le style, qui est bien différent de l’éloquence naturelle et de la vérité vraie. L’effetestle malheurde Victor Hugo, parce qu'il est le centre de son esthétique; de là exagération, emphase, tic théâtral, tension de volonté. Puissant artiste, mais qui ne peut faire oublier l’artiste; modèle dangereux, car le maître rase déjà tous les écueils du grotesque, et va du
sublime au repoussant, plutôt qu’il ne peut donner l'impression harmonieuse du beau. Aussi déteste-t-il Racine.
Quelle puissance philologique et littéraire que celle de Victor Hugo! Il possède toutesles langues contenues dans notre idiome, langues du palais, de la bourse, de la vénerie, de la marine et de la guerre, de la philosophie et du bagne, langues des métiers et de l'archéologie, du bouquiniste et du puisatier. Tous les bric-à-brac de l’histoire et des mœurs, toutes les curiosités du sol et du sous-sol lui sont connus et familiers. Il semble avoir retourné son Paris et le savoir corps et âme comme on connaît sa poche. Mémoire prodigieuse, imagination fulgurante. C’est un visionnaire maître de ses rêves, qui manie à volonté les hallucinations de l’opium et du haschisch sans en être dupe; qui a fait de la folie un de ses animaux domestiques, et chevauche de sang-froid le cauchemar, Pégase, l'Hippogriffe et la Chimère. Ce phénomène psychologique est du plus vif intérêt. — Victor Hugo dessine à l’acide sulfurique, il éclaire à la lumière électrique; il assourdit, aveugle et entourbillonne son lecteur plutôt qu’il nelle charme ou le persuade. La force, à ce degré, est une fascination; sans captiverelle emprisonne ; sans enchanter elle ensorcelle. Son idéal, c’est l'extraordinaire, le gigantesque, le
renversant, l'incommensurable; ses mots caractéristiques, c'estimmense, colossal, énorme, géant, monstrueux. ]Iltrouve moyen d’outrer même l’enfantin et le naïf; la seule chose qui lui paraisse inaccessible, c’est le naturel. Bref, sa passion c'est la grandeur; son tort c'est l’excès; son cachet c'est le titanique, avec la dissonance bizarre de la puérilité dans la magnificence; sa partie faible c’est la mesure, le goût, le sentiment du ridicule, et l’esprit dans le sens fin du mot. — C'est un Espagnol francisé; ou plutôt il a tous les extrêmes du sud et du nord, du Scandinave et de l’Africain; ce qu’il est le moins, c’est gaulois. Et par un caprice de la destinée, il est un des génies littéraires de la France du xix° siècle! Ses ressources sont inépuisables et l’âge ne semble pouvoir rien sur lui. Quel bagage infini de mots, d'idées, de formes ne traîne-t-il pas avec lui; et quelle montagne d'œuvres il laisse derrière lui pour marquer son passage! Ses éruptions tiennent du volcan, et ce fabuleux travailleur continue à soulever, à disloquer, à broyer, à construire un monde de sa création, un monde hindou plutôt qu'hellénique. — Il m'émerveille; pourtant, je préfère les génies qui donnent le sentiment du vrai et qui augmentent la liberté intérieure. Chez Hugo on sent le cyclope et l'effort; je préfère encore l'arc sonore d’Apollon et le
sourcil tranquille de Jupiter Olympien. Son type, c’est le Satyre de la Légende des siècles, qui étouffe l'Olympe, entre la laideur lascive du faune et la sublimité foudroyante du grand Pan.
23 mai 1863(neufheures du matin).—Temps épais, couvert, vaporeux; il a plu cette nuit et l'air est cependant appesantissant. C'est le symbole de la gestation, lourde mais féconde. La nature aujourd’hui est en gravidité, et rumine en contemplant son sein comme le dieu Ganésa de l'Inde, ou comme les omphalopsyques de l’Athos. Cette rêverie obscure est sacrée comme celle de la femme enceinte, mais elle est torpéfiante pour le spectateur, et le plonge dans un vague ennui qui mène au sommeil. La lumière fait vivre; les ténèbres peuvent faire penser; mais le jour bas, la lueur ambiguë, et le ciel de plomb font plutôt que l'on
Soupire, étend les bras, ferme les yeux et bâille.
Ces états indécis et chaotiques de la nature sont laids comme toutes les choses amorphes, comme les couleurs brouillées, comme les chauve-souris de l’ombre et les poulpes visqueux de la mer. L’attrait commence avec le caractère, avec la netteté, avecl’individualisation. Cequiestconfus, mêlé, indistinct, sans forme, sans sexe, sans
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accentestantiesthétique. — Le brouillis, le chaos, le méli-mélo primitif, pas plus que le farrago, le gâchis, l’olla-podrida, la ripoquâä, la ratatouille, le micmac et le salmigondis, qui sont des mélanges ultérieurs et indus, ne sont agréables à l’œil ou au goût. L'esprit veut la lumière; la lumière c’est l’ordre ; l’ordre c’est d’abord la distinction des parties, puis leur agencement régulier. La beauté a pour base la raison. — Ainsi, l'informe, le grisâtre et le bredouillé sont les trois horreurs de l’art, et même les antipathies de l'esprit clair.
7 août 1863. — Promenade après souper; ciel étincelant d'étoiles; voie lactée magnifique. Hélas! j'ai néanmoins le cœur pesant, et je comprends la hâte à vivre des vieillards, qui se cramponnent à chaque journée, à mesure que la fin approche. L'avenir me paraît toujours tout contre moi, et il n’y a d'espoir que du côté du passé. Je m’avance donc à reculons, sans prévision ni prudence; et il en a toujours été de même pour moi. Je n’ai jamais su escompter le futur et m'en emparer par la fantaisie ou l'audace de la pensée. J’ai toujours cru mourir jeune, et n'ai jamais calculé un an à l'avance, à peine à trois mois. N'est-ce pas singulier? conclure du prochain à moi-même et me supposer les mêmes
chances, cette idéene m'a pas même abordé l’esprit. Toute ma force morale a été tournée du côté de l’abnégation, non du côté de la conquête. — Résultat : l’atrophie de la volonté, c’est la non-opérance à l’état chronique, l’insouciance envers mes plus profonds instincts, le narcotisme paralysant toutes mes facultés.
9 août 1863. — Au fond de tout, je retrouve toujours l’incurable défiance de moi-même et de la vie, qui s’estconvertie en indulgence et même en bienveillance pour le prochain, mais en abstention absolue pour ton compte. Tout ou rien! Ceci serait mon naturel, mon fond primitif, mon vieil homme. Et pourtant, pourvu qu’on m'aime un peu, qu'on pénètre un peu dans mon sentiment intime, je me sens heureux etne demande presque rien d'autre. Les caresses d’un enfant, la causerie d’un ami, la proximité d’une jeunesse suffisent à me dilater joyeusement. Ainsi j’aspire à l'infini et peu me contente déjà; tout m'inquiète et la moindre chose me calme. Je me suis surpris souvent à désirer mourir, et pourtant mon ambition de bonheur ne dépasse guère celle de l’oiseau : des ailes! du soleil! un nid! Je passe mes jours et mes nuits dans la solitude, par goût semblet-il; eh non, c’est par dégoût, par obstination, par honte d’avoir besoin d'autrui, par honte de
l'avouer et par peur de river mon esclavage en le reconnaissant. — Je me défie un peu de la malignité humaine, mais bien davantage des désillusions, mieux des déceptions.
2 septembre 1863 (huit heures et demie du matin).—Colin-maillartdansle vide, cache-cache du destin malicieux, comment nommer l'insaisissable sensation qui m’a persécuté ce matin dans le crépuscule duréveil? C'était uneréminiscence, charmante, mais vague, sans nom, sans contour, comme une figure de femme entrevue par un malade dans l'obscurité de sa chambre et dans l'incertitude du délire. J’avaisle sentiment distinct que c'était une figure sympathique rencontrée quelque part et qui m'avait ému un jour, puis retombée avec le temps dans les catacombes de l'oubli. Mais tout le reste était confus, le lieu, l’occasion, la personne même, car je ne voyais pas son visage ni son expression. Le tout était
comme un voile voltigeant sous lequel serait cachée l'énigme du ee Et j'étais assez éveillé pour être sûr que ce n ‘était point un rêve.
Voilà donc la dernière trace des choses quis’engloutissent en nous, des souvenirs qui meurent : un feu follet impalpable éclairant une impression indécise, dont on ne sait si c’est une douleur ou un plaisir : une lueur sur un sépulcre. Que c’est
bizarre! — Je pourrais presque appeler cela les revenantsde l’âme, lesressentiments du bonheur, les mânes de mes émotions mortes, la liste de mes infanticides antérieurs. Combien n’en ai-je pas dévorédeceslarmes quieussent pu être fécondes ? combien n'’ai-je pas étouffé de ces inclinations naissantes, et supprimé de ces sympathies qui ne demandaient qu’à vivre et à grandir en moi? Si par supposition (et le Talmud l’affirme peutêtre), chaque élan d'amour engendre involontairement un génie invisible qui aspire à l’existence complète, combien de ces embryons divins nés de l'échange de deux regards n'ai-je pas fait avorter dans mon sein? et si ces lueurs qui ne sont pas devenues desêtres errent dans leslimbes de notre âme, comment s'étonner dès lors de ces apparitions étranges qui viennent visiter notre chevet? Le fait est que je n’ai pu forcer le fantôme à me dire son nom, ni cette réminiscence à reprendre de la netteté.
Sous quel mélancolique aspect peut se présenter la vie, quand on suit le courant de ces pensées rêveuses! C’estcomme un vaste naufrage nocturne où cinquante voix aimantes appellent au secours, mais où l’implacable vague montante éteint successivement tous les cris, sans qu'on ait pu serrer une main ni donner un baiser d’adieu dans ces ténèbres de mort. — De ce point de vue
fe
la destinée paraît âpre, sauvage, cruelle, et le tragique de la vie se dresse comme un roc au milieu des eaux plates de la trivialité quotidienne. Impossible de n’être pas sérieux devant l’indéfinissable inquiétude que produit en nous ce spectacle. La surface des choses est riante ou banale, mais la profondeur est austère et formidable. Dès qu’on touche aux choses éternelles, aux destinées de l’âme, à la vérité, au devoir, aux secrets de la vie et de la mort, on devient grave, en dépit qu’on en ait.
L'amour sublime, unique, invincible, mènetout droit au bord du grand abîme, car il parle immédiatement d’infini et d’éternité.Ilestéminemment religieux. Il peut même devenir religion. Quand toutautour del’homme chancelle, vacille, tremble et s’obscurcit dans les lointaines obscurités de l'inconnu, quand le monde n’est plus que fiction ou féerie, et l'univers que chimère, quand tout l'édifice des idées s’évanouitenfuméeetquetoutes les réalités se convertissent en doute, quel point fixe peut encore rester à l’homme? C’est le cœur fidèle d’une femme. C’est là qu’on peut appuyer sa tête, pour reprendre du courage à la vie, de la foi en la Providence, et, s’il le faut, mourir en paix avec la bénédiction sur les lèvres. Qui sait si l'amour et sa béatitude, cette évidente manifestation d’une harmonie universelle des choses,
n’est pas la meilleure démonstration d'un Dieu souverainement intelligent et paternel, comme elle est le plus court chemin pour aller à lui? L'amour est une foi, et une foi appelle l’autre. Cette foi est une félicité, une lumière et une force. — On n’entre queparlàdansla chaînedes vivants, des réveillés, des heureux, des rachetés, des vrais hommes qui savent ce que vaut l’existence et qui travaillent à la gloire de Dieu et de la vérité. Jusque-là on ne fait que babiller, bredouiller, perdre ses jours, ‘ses facultés et ses dons, sans but, sans joie réelle, comme un étreinfirme, invalide, inutile et qui ne compte pas.
C'est peut-être par l'amour quejereviendrai à la foi, à la religion, à l’énergie, à la concentration. Il me semble du moins que, si je trouvais ma pareille et ma compagne unique, tout le reste me viendrait par surcroît, comme pour confondre mon incrédulité et pour faire rougir ma déses-
pérance. Crois donc à la paternelle Providence et ose aimer!
25 novembre 1863. — La prière est l’arme essentielle des religions. Celui qui ne peut plus prier parce qu'il doute s’il y a un être à qui monte la prièreetd’oùretombent les bénédictions, celuilà est cruellement solitaire et prodigieusement appauvri. Pour toi, que crois-tu là-dessus? En
vérité, à ce moment cela serait difficile à dire. Toutes tes croyances positives sont à l'étude, prêtes à toute métamorphose. La vérité avant tout, mêmequandellenous dérangeet nous bouleverse! Mais ce que je crois, c’est que la plus haute idée que nous pourrons nous faire du principe des choses sera la plus vraie, et que la plus vraie vérité sera celle qui rendra l’homme le plus harmonieusement bon, le plus sage, le plus grand et le plus heureux.
Dépasse tous les cieux dans {on vol, Ô pensée;
Grandis sept fois sept fois l’infiniment parfait ;
Ne crains rien : par l’effet tu seras dépassée, Dieu, la cause, est toujours plus grand que son effet.
(Penseroso).
En attendant, mon credo proprement dit est à la refonte. Je crois cependant encore en Dieu et à l’immortalité de l’âme. Je crois à la sainteté, à la vérité, à la beauté; je crois à la rédemption de l’âme par la foi au pardon. Je crois à l’amour, au dévouement, à l'honneur. Je crois au devoir et à la conscience morale. Je crois même à la prière. Je crois aux intuitions fondamentales du genre humain, et aux grandes affirmations des inspirés de tout temps. Je crois que notre nature supérieure est notre vraie nature.
Peut-il sortir de là une théologie et une théodicée? probablement, mais à cette heure même
je ne le vois pas distinctement; car cet interrogatoire m'est nouveau. Il y a si longtemps que je n'ai point regardé du côté de ma métaphysique, et que je vis dans la pensée d’autrui. J’en suis même à me demander si la cristallisation de mes dogmes est nécessaire. Oui, pour prêcher et agir; moins pour étudier, contempler et s’instruire.
4 décembre 1863. — Rencontre singulière :
une brune svelte, élégante, sévère, teint pâle, dans laquelle je crois vaguement reconnaître certaine apparition entrevue une fois dans une église, et disparue dès lors de mon horizon.
Cédant à une curiosité de jeune homme, je suis revenu sur mes pas et l’ai suivie jusque dans la rue voisine, où je l’ai vue entrer dans une maison. Était-ce chez elle? Je l’ignore. Cet incident est-il un clin d'œil de la Providence? Qui sait? La personne serait-elle H. V*** dont quelqu'un m'a tant parlé? Dans ce cas, la coïncidence serait trois fois curieuse et pourrait être prise comme une indication positive de la destinée bienveillante. Pourquoi cette occurrence, insignifiante en elle-même, m’a-t-elle presque ému? Parce que je suis à l’état inquiet et poétique, et que mon cœur, avant son enterrement, se dépêche de palpiter et de romancer à son gré et à sa guise. Je lui pardonne cela, et je regarde s’agiter
ses instincts, avec la débonnaireté indulgente qu'on a pour les premiers désirs d’un enfant ou les derniers caprices d’un condamné. Ne l'ayant ni satisfait ni étouffé, comment lui refuser à ce cœur la grâce qu'obtient tout ce qui va mourir ? C'est une sorte de piété qui me pousse, car c’est une petite expiation volontaire de mes duretés antérieures pour chaque inclination nouveau-née en mon sein. Sans avoir l'illusion que ces quêtes doivent aboutir, je me prête à ces innocentes battues des lévriers du sentiment. Le besoin déçu et trompé de l’attachement entier et parfait prend sa revanche comme il lui semble, et l’on reconnaîtra, à quarante ans, les battements d’artères et les frémissements sourds de la vingtième année. Tout paraît promesse. L'instinct romanesque se venge. En fait, ce qui est si gracieux dans une œuvre littéraire, les rajeunissements intérieurs par la tendresse et l'espérance, peuvent l'être dans la réalité.
Loin de rougir d'aimer, il faudrait plutôt en être joyeux et reconnaissant. Où est le mérite d’être cendres? J'aime mieux la manière de Gœthe, adoré encore à soixante ans, et reverdissant lui-même sous les hommages purs de l'enthousiasme. La capacité d'aimer, dans le sens spécial du mot, ne s’éteint qu'avec la capacité d'admirer et de s’exalter. Les âmes ardentes
et les cœurs passionnés aiment jusqu’au bout, jusqu’à la mort, et peuvent suffire à toutes les repousses printanières des affections qui viennent au-devant d’eux. L’ivresse s’en va, mais l'effusion reste, et la puissance sympathique ne meurt point.
Tout le secret pour rester jeune en dépit des années et même des cheveux blancs, c’est de protéger en soi l'enthousiasme, par la poésie, la contemplation et la charité, c’est-à-dire plus brièvement par le maintien de l'harmonie dans l’âme. Quand chaque chose est à sa place en nous, nous pouvons rester en équilibre avec l'œuvre de Dieu. L’enthousiasme grave pour l’éternelle beauté et pour l’ordre éternel, la raison émue et la bonté sereine, tel est peut-être le fond de la sagesse.
La sagesse ! quel thème inépuisable! Une sorte d'auréole paisible entoure et illumine cette pensée qui résume tous les trésors de l'expérience morale, et qui est le fruit le plus mûr d’une vie bien employée. La sagesse ne vieillit pas, car elle est l’expression de l’ordre même, c’est-à-dire de l'éternel. Le sage seul tire de la vie et de chaque âge toute leur saveur, parce qu'il en sent la beauté, la dignité et le prix. Les fleurs de la jeunesse se fanent; mais l'été, l’automne et même l'hiver de l'existence humaine ont leur
majestueuse grandeur que le sage reconnaît et glorifie. Voir toutes choses en Dieu, faire de sa propre vie la traversée de l'idéal, vivre avec gratitude, recueillement, douceur et courage : c’est le magnifique point de vue de Marc-Aurèle; y ajouter l’humilité qui s’agenouille et la charité qui se dévoue, c’est la sagesse des enfants de Dieu, c’est la joie immortelle des vrais chrétiens. — Mais quel mauvais christianisme que celui qui médit de la sagesse et qui s’en passe! — Dans ce cas j'aime mieux la sagesse, qui est une justice rendue à Dieu, même dans cette vie. Le signe d’une fausse conception religieuse, c’est de faire ajourner la vie et de faire distinguer le saint homme de l’homme vertueux. Cette erreur est bien un peu celle de tout le moyen âge et peut-être du catholicisme dans son essence. Mais le christianisme vrai doit être purgé de cette erreur funeste. La vie éternelle n’est point la vie future, c’est la vie dans l’ordre, la vie en Dieu, et le temps doit apprendre à se voir comme un mouvement de l'éternité, comme une ondulation de l’océan de l'être. L’être qui s'aperçoit sous la catégorie du temps, peut prendre conscience de la substance de ce temps, laquelle est l'éternité. Et vivre, en maintenant sa conscience sub specie æterni, c’est être sage; en personnifiant l’éternel, c’est être religieux.
Par quel bizarre méandre de réflexions le voile d’une jeune femme m'a-t-il fait arriver jusqu’à Spinoza? — Bah! tout se lie et tout s'appelle dans le monde, tous les rayons mènent au centre. N'est-ce pas d’ailleurs de bonheur qu'il s'agissait, et le véritable amour n'est-il pas le frère de la sagesse?
2 avril 1864. — Giboulées et caprices d'avril, ondées de soleil suivies de rayons de pluie, accès de pleurs et de rires du ciel quinteux, coups de vent, bourrasques. Le temps ressemble à une petite fille mutine qui change d'aspect et de volonté vingt fois dans la même heure. C’est un bienfait pour les plantes, et c’est l’afflux de la vie dans les veines du printemps... Le cirque des montagnes de notre vallée est tendu de blanc Jusqu’au pied, mais d’une simple mousseline que deux heures de soleil feraient disparaître. Nouveau caprice, simple décoration prête à se rouler au sifflet du machiniste.
Comme on sent bien l’infixable mobilité de toute chose! Apparaître et s’évanouir, c’est là toute la comédie de l'univers, c’est la biographie de tous les individus, ciron et planète, quelle que soit la durée du cycle d’existences qu'ils décrivent. Toute vie individuelle est l'ombre d'une fumée, un geste dans le vide, un éclair
plus ou moins paresseux, un hiéroglyphe tracé un moment sur le sable et qu’un souffle efface le moment d’ensuite, la bulle d’air qui vient s'ouvrir et crépiter à la surface du grand fleuve de l'être, une apparence, une vanité, un néant. Mais ce néant est pourtant le symbole de l’être universel, et cette bulle éphémère est le raccourci de l’histoire du monde.
L'homme qui a aidé imperceptiblement à l’œuvre du monde a vécu; l’homme qui en a pris quelque peu conscience a vécu aussi. L'homme simple sert par son action et comme rouage; le penseur sert par sa pensée et comme lumière.
Le méditatif qui relève et console et soutient ses compagnons de route, mortels et fugitifs comme lui, fait mieux encore : il réunit les deux autres utilités. L'action, la pensée, la parole (la parole veut dire toute communication, expansion, révélation), ce sont trois modes égaux de la vie humaine. L’artisan, le savant, l’orateur, sont tous les trois ouvriers de Dieu. Faire, trouver, enseigner : les trois choses sont du travail, les trois sont bonnes, les trois sont nécessaires. — Feux follets, nous pouvons néanmoins laisser une trace; météores, nous pouvons prolonger notre inanité périssable dans le souvenir des hommes ou du moins dans la contexture des événements ultérieurs. Tout disparaît, mais rien
ne se perd, et la civilisation ou cité de l’homme n'est que l'immense pyramide spirituelle construite avec les œuvres de tout ce qui a vécu sous la forme d’être moral, comme nos montagnes calcaires sont formées par des débris de myriades de milliards d’êtres anonymes qui ont vécu sous la forme d'animaux microscopiques.
5 avril 1864. — Lu pour la seconde fois le Prince Vitale, avec admiration et presque éblouissement. Quelle richesse d’ idées, de faits, de couleurs, quelle érudition, que de malice, d’esprit, de science et de talent, et quel irréprochable fini dans le style! quelle limpidité dans la profondeur! Sauf l'abandon et la cordialité, l’auteur réunit tous les genres de mérite, de culture et d'habileté. On ne saurait être plus pénétrant, plus nuancé et plus libre d'esprit que ce fascinateur ironique et caméléonien. Victor Cherbuliez comme le sphinx peut jouer de toutes les lyres et se joue de tout, avec une sérénité gæthesque. 11 semble que la passion, la douleur et l'erreur n'aient pas de prise sur cette âme impassible. La clef de cette pensée est la Phénoménologie de l'esprit de Hegel, retravaillée par la Grèce et la France. Sa foi, s’il en a une, c'est celle de Strauss : l’'Humanisme. Mais il est parfaitement maître de lui et de sa parole et se
garaera bien de jamais rien prêcher prématurément.
Tout au fond de cette source profonde, y aurait-il un crocodile? en tout cas, il y a l'esprit le plus déniaisé et le plus dépréoccupé qui se puisse voir, et vaste à tout contenir. On dirait même qu'il sait tout ce qu’il veut, sans avoir la peine de l’apprendre. C’est un Méphistophélès calme, d’une politesse accomplie, d’une grâce souriante et d’une exquise urbanité. Et Méphisto est un galant joaillier; et ce joaillier est un subtil musicien; et ce beau diseur, fin comme l’ambre, se moque de nous. Sa malice consiste à tout deviner sans se laisser deviner lui-même, et à faire pressentir qu'il tient dans sa main le secret universel, mais qu’il n’ouvrira cette main qu’à son heure, et s’il lui plaît... Victor Cherbuliez ressemble un peu à Proudhon et jongle avec les antinomies pour ébouriffer le bourgeois. Ainsi il s'amuse à persifler Luther et la Réforme en faveur de la Renaissance. Les angoisses de la conscience ne semblent pas son fait. Son tribunal suprême, c’est la raison. Il est bien hégélien et intellectualiste par son fond. Mais c’est une magnifique organisation. Seulement, il doit être antipathique aux hommes de devoir qui font du renoncement, du sacrifice et de l’humilité, la mesure de la valeur individuelle.
19 septembre 1864. — Vécu deux heures avec une belle âme, celle d'Eugénie de Guérin, la pieuse héroïne de l’amour fraternel. Que de pensées, de sentiments et de douleurs dans ce Journal de six années (1834-1840) arrivé en trente mois à sa douzième édition! Comme il fait rêver, réfléchir et vivre! Il me produit une impression nostalgique, à peu près comme certaines mélodies oubliées dont l’accent remue on ne sait pourquoi le cœur. J’ai revu comme des sentiers lointains, des échappées de jeunesse, entendu des voix confuses, des échos de mon passé. Pureté, mélancolie, piété, mille ressouvenirs d’une ancienne existence, d’un jeune moi, des formes insaisissables et fantastiques comme les ombres fugitives d’un songe au réveil ont commencé leur ronde devant le lecteur étonné.
20 septembre 1864. — J'ai déjeuné seul, avec Ali (le chat) bien entendu, qui plante encore ses griffes dans mon paletot pour demander du pain, un peu comme les enfants font avec leur mère et les hommes avec la Providence. Le bienfait semble lier le bienfaiteur et non l'obligé. Celui qui a donné 1 doit donner 2, et si la munificence s'arrête, le plaignant, l’offensé, c’est celui qui a tout reçu et qui attend toujours davantage.
Nous sommes tous ainsi, et il est bon que les animaux nous rappellent à nous-mêmes par leur insolente ingratitude.
De même dans l’État, ceux qui ne paient rien trouvent naturel que les payants paient encore le double; les battants s’indignent que les battus réclament une fois, et que leurs égaux ou leurs supérieurs trouvent fatigant d’être perpétuellement leurs baudets. Après la tyrannie de la faiblesse, notons les prétentions abusives de l'ignorance et de l'incapacité. Les enfants, les sots, les voyous se font un titre de leur infériorité pour gouverner le monde, comme mon chat de sa dépendance pour égratigner la main qui le nourrit. Le despotisme de la force est une injustice, mais le despotisme de l'impuissance est presque une absurdité.
La générosité chevaleresque, comme toutes les belles choses, devient, faute de mesure, cause d’un mal, aujourd’hui universel, l'oubli de la justice. Est-il juste que l’enfant traite son père en camarade? que la société traite le voleur mieux que le pauvre”? que le fripon vaille l’honnête homme, et que l’incapable ait, je ne dis pas les mêmes droits, mais les mêmes fonctions que le capable. L’égalitarisme, en tuant le respect et le sentiment de l'inégalité des mérites acquis, tend à faire une société grossière, où
l’âge, le sexe, la vertu, l'expérience, n’obtiennent plus d’égards ni de considération, et où le moutard de la maison, le gamin de la rue, le morveux du coliège prennent le ton cavalier avec leurs parents, leurs maîtres, leur pasteur, avec tout le monde et, au besoin, avec le bon Dieu.
Avec quelle irrévérence Parle des Dieux ce maraud ?
Le respect et la justice se tiennent de près. Qui ne respecte rien, se met lui-même au-dessus de tout comme le roi absolu au-dessus des lois. Tous ces petits égalitaires sont donc une fourmilière de petits tyrans. Et la démocratie, ainsi entendue, n’est que la curée des égoïsmes vaniteux, qui n'ont plus d'autre mesure que l’arithmétique et parfois que la poudre à canon. — Disons mieux. Chaque régime a sa menace intérieure et son danger propre. La démocratie, à tout prendre, est l’héritière légitime de la monarchie et de l’aristocratie. Mais sa maladie latente, son vice congénital, c’est le déiaissement du devoir, son remplacement par l'envie, l'orgueil et l’indépendance, en un mot c’est la disparition de l’obéissance, amenée par une fausse notion de l'égalité.
Si la démocratie n’est que le rabaissement SYStématique des supériorités légitimes et acquises,
la décapitation jalouse des mérites véritables, elle s’identifie avec la démagogie. — Mais rien ne dure que ce qui est juste, et la démocratie, devenue injuste, périra nécessairement.
Protection de tous les êtres faibles, maintien de tous les droits, honneur à tous les mérites, emploi de toutes les capacités, ces maximes de l'État juste respectent à la fois l'égalité de droit et l'inégalité de fait parce que c’est l’activité imdividuelle, l'énergie spontanée et libre, l'homme réel qu’elles considèrent et non une formule abstraite.
Les principes abstraits (comme celui d'égalité) donnent le résultat inverse de celui auquel ils aspirent. Ainsi la fraternité aboutit à la Terreur et à la guillotine. Le respect de l’homme par l’homme ou l'égalité aboutit au mépris de l’homme par l’homme et à l’irrévérence universelle. — Améliorez l’homme, rendez-le plus juste, plus moral, plus humble, plus pur, c’est la seule réforme qui n'ait aucun inconvénient corrélatif. Les institutions ne valent que ce que vaut l’homme qui les applique. Le nom, le parti, l'habit, l'opinion, le système sont choses presque insignifiantes et frivoles à côté de la valeur intrinsèque des individus. Orthodoxe ou libéral, conservateur ou radical, blanc ou noir, riche ou pauvre, royaliste ou républicain, je dirai
même catholique ou protestant, chrétien ou juif sont des distinctions encore superficielles en regard de celle que j'entends. — Dis moi ce que tu aimes et je te dirai ce que tu es, et tu ne vaux que ce que tu es.
(Six heures du soir). — Relu de droite à gauche le volume d’Eugénie de Guérin avec un attrait grandissant. Tout est cœur, verve, élan dans ces pages intimes, frappantes de sincérité et brillantes de secrète poésie. Ame grande et forte, esprit net, distinction, élévation, vivacité d’un talent qui s’ignore, vie cachée et profonde, rien ne manque à cette sainte Thérèse de la fraternité, à cette Sévigné des champs, qui doit se retenir des deux mains pour ne pas écrire en vers, tant le don de rendre était inné en elle.
16 octobre 1864 (minuit). — Je viens de relire une partie du journal d'Eugénie de Guérin. Il m'a un peu moins charmé que la première fois. L'âme me paraît aussi belle, mais l’existence d'Eugénie est par trop vide et le cercle d'idées qui l’occupe est par trop restreint. Quel dommage que cette riche organisation n'ait pas été mise en contact avec un peu plus de livres et d'hommes divers! Un jardinet, quelques pauvres, quelques volumes dévots, c’est assez sans
doute pour faire son salut; mais si l'on peut vivre avec un croûton de pain et une cruche d'eau par jour, une diète moins sévère donne pourtant un clavier de sensations moins réduit. Une âme est une pierre de touche, et on voudrait qu’une âme d'élite eût à estimer la plus grande somme possible de choses humaines.
Il est merveilleux et touchant de voir combien peu d'espace suffit à une pensée pour déployer ses ailes, mais ce tournoiement dans une cellule finit néanmoins par lasser les esprits qui ont l'habitude d’embrasser plus d'objets dans le champ de leur vision. Au lieu d’un jardin, le monde; au lieu d’un bréviaire, tous les livres; au lieu de trois ou quatre têtes, tout un peuple ou toute l’histoire, — voilà ce que notre nature virile et philosophique réclame. Nous voulons plus d’air, plus d'espace, plus d’horizon, plus de connaissances positives; et nous finissons par étouffer dans cette petite cage où se meut Eugénie, quoique la brise du ciel y souffle et que le rayon des étoiles y arrive.
27 octobre 1864 (Promenade de la Treille, huit heures et demie du matin). — Aspect du paysage ce malin : lucidité parfaite; on eût distingué une guérite sur le Vuache'. Ce clair