COLLECTION HELVÉTIQUE
ÉDITIONS GEORG ET Cie, A GENÈVE ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie, À PARIS
LÉ
N \ es »
7 janvier 1866. — Notre vie n’est qu'une bulle de savon suspendue à un roseau : elle naît, s'étend, se revêt des plus belles couleurs du prisme, elle échappe même par instants à la loi de la pesanteur; mais bientôt le point noir s’y montre, et le globe d’or et d’émeraude s’évanouit dans l’espace et se résout en une simple gouttelette d’un liquide impur. Tous les poètes ont fait cette comparaison; elle est frappante de vérité. Apparaître, luire, disparaître; naître, souffrir, mourir; n'est-ce pas toujours le résumé de la vie pour l’éphémère, pour une nation, pour un corps céleste ?
Le temps n’est que la mesure de la difficulté d’une conception; la pensée pure n’a presque plus besoin de temps, parce qu’elle aperçoit les deux bouts d’une idée presque à la fois. La nature n’achève que laborieusement la pensée d'une planète, mais l'intelligence suprême la
{résume en un point. Le temps est donc la dis- > persion successive de l’être, comme la parole est l’analyse successive d’une intuition ou d’une
Il. 1
volonté. En soi, il est relatif et négatif, et s’évanouit dans l’être absolu. Dieu est en dehors du temps, parce qu'il pense à la fois toute pensée; la nature est dans le temps, parce qu’elle n’est que la parole, le déroulement discursif de chaque pensée contenue dans la pensée infinie. Mais la nature s’épuise à cette tâche impossible, car l'analyse de l'infini est une contradiction. Avec la durée sans limites, l’espace sans bornes et le nombre sans terme, la nature fait du moins ce qu'elle peut pour traduire la richesse de la formule créatrice. Aux abîmes qu’elle ouvre pour contenir la pensée sans y réussir, on peut mesurer la grandeur de l'esprit divin. Dès que celui-ei sort de lui-même et veut s'expliquer, la harangue entasse les univers sur les univers pendant des milliards de siècles et ne peut arriver à bien exprimer son sujet, de sorte que le discours doit continuer sans fin.
L'Orient préfère l’immobilité pour forme de l'infini, l'Occident préfère le mouvement. C’est que celui-ci a la passion du détail et la vanité de la valeur individuelle. Comme un enfant à qui l'on donnerait cent mille francs, il croit multiplier sa fortune en la comptant par pièces de vingt sous ou de cinq centimes. Possédant deux lieues carrées de domaine, il se croit plus grand propriétaire parce qu’il dénombre cette surface
en pouces plutôt qu’en toises. Sa passion du progrès tient en grande partie à une infatuation, qui consiste à oublier le but et à s’absorber dans la gloriole des petits pas faits les uns devant les autres; au besoin même, cet enfant confond changement avec amélioration, recommencement avec perfectionnement.
Au fond, l’homme moderne a un immense besoin de s’étourdir, il a une secrète horreur pour tout ce qui le diminue; c’est pourquoi l'éternel, l'infini, la perfection lui sont un épouvantail. Il veut s’approuver, s’admirer, se féliciter, et par conséquent détourne ses yeux de tous les abîmes qui lui rappelleraient son néant. C’est là ce qui fait la petitesse réelle de tant de nos puissants esprits, le manque de dignité personnelle de nos étourneaux civilisés comparés avec l’Arabe du désert, la frivolité croissante de nos multitudes toujours plus instruites, il est vrai, mais toujours plus superficielles dans leur notion du bonheur.
C’est aussi le service que nous rend le christianisme, cet élément oriental de notre culture. Il fait contrepoids à nos tendances vers le fini, vers le passager, vers le changeant, en rassemblant l'esprit par la contemplation des choses éternelles; en platonisant un peu nos affections, constamment détournées du monde idéal; en
nous ramenant de la dispersion à la concentration, de la mondanité au recueillement; en remettant du calme, de la gravité, de la noblesse dans nos âmes enfiévrées de mille mesquins désirs. De même que le sommeil est le bain de rajeunissement pour notre vie d'action, la religion est le bain rafraîchissant de notre être immortel. Le sacré a une vertu purifiante. L’émotion religieuse entoure le front d’une auréole et fait connaître au cœur un épanouissement de joie ineffable.
Je crois donc que les adversaires de la religion en elle-même se trompent sur les besoins de l’homme occidental, et que le monde moderne perdrait son équilibre dès qu’il appartiendrait purement à la doctrine mal mûrie du progrès.
Nous avons toujours besoin d’infini, d’éternel, d’absolu, et puisque la science se contente du relatif, elle laisse un vide qu’il est bon de remplir par la contemplation, par le culte et l’adoration. « La religion est l’aromate, disait Bacon, qui doit empêcher la vie de se corrompre, » et spécialement aujourd'hui la religion dans le sens platonicien et oriental. Le recueillement profond est, en effet, la condition de la belle activité.
Le retour au sérieux, au divin, au sacré est de plus en plus difficile, avec l'inquiétude critique introduite dans l’église elle-même, avec la mon-
danité de la prédication, avec l’agitation universelle, mais ce retour est de plus en plus nécessaire. Sans lui, point de vie intérieure. Et la vie intérieure est le moyen de résister utilement à son milieu. Si le marin ne portait pas en lui sa température, il ne pourrait pas aller du pôle à l'équateur et rester malgré tout lui-même; l’homme qui n’a pas d’asile en soi, qui vit, pour ainsi dire, dans sa devanture, dans le tourbillon extérieur des choses, des affaires, des opinions, n’est pas proprement une personnalité distincte, libre, originale, une cause, en un mot quelqu'un. C’est l’aliquote d’une foule, un contribuable, un électeur, un anonyme, ce n’est pas un homme. Il fait masse, nombre parmi les consommateurs ou les producteurs à forme humaine, mais il n’intéresse que l’économiste et le statisticien, qui prennent les tas de sable sans s'occuper des grains, chose uniforme et indifférente. Ces IoXkt, tourbe, cohue, multitude, ne comptentque comme force massive et élémentaire. Pourquoi? parce que les parties constitutives en sont insignifiantes isolément, parce qu’elles se ressemblent toutes, et qu’on les additionne comme les molécules d’eau d’un fleuve, en les jaugeant à la toise et non en les appréciant comme individus. Ces hommes-là sont donc estimés et pesés à la manière des corps, parce qu'ils ne sont pas indivi-
dualisés par la conscience, à la manière des âmes.
Qui flotte avec le courant, qui ne se dirige pas d’après des principes supérieurs, qui n’a pas d'idéal, pas de conviction, celui-là n’est qu’une parcelle du mobilier terrestre, un objet mû, non un sujet moteur, un pantin non une créature raisonnable, un écho non une voix. Qui n’a pas de vie intérieure est l’esclave de son milieu, comme le baromètre est l’obéissant valet de l'air immobile, et la girouette l’humble servante de l'air agité.
12 janvier 1866. — Passé quelques heures dans la compagnie de Maurice de Guérin ; lu son Journal intime (trois ans, de 1832 à 1835), ses vers, les notices de G. Sand, Sainte-Beuve, Trebutien, du Breil et Eugénie de Guérin sur ce talent enlevé dans sa fleur, en sa vingt-neuvième année, et les deux fragments étranges intitulés le Centaure et la Bacchante. Que faut-il penser de l'écrivain et de l’homme? Je suspendrai mon jugement jusqu’après la lecture de la correspondance. Quant au Journal, il contient des paysages délicieux, mais, ceci mis à part, il ne donne nulle idée précise de la culture, des études, des idées et de la portée de l’homme qui l’a écrit. Ne parlant qu’en termes très généraux des mouvements de la vie intérieure, il ne dessine pas une
individualité distincte et n’en marque surtout pas les vraies proportions, la vraie nature. J'avais déjà le même reproche à faire au Journal de Lavater. Le Journal ainsi entendu n’est qu'un confessionnal presque impersonnel, ne caractérisant pas plus un pécheur qu'un autre, sans précision biographique ou historique, trompeur par conséquent, puisqu'il ne sert pas à reconstruire un homme dans sa différence spécifique des hommes de son genre. Impossible, par exemple, de voir dans ce Journal ce que faisait Maurice, qui il voyait, quelles étaient ses occupations, etc. On n’y pourrait deviner qu'il pratiquait quatre ou cinq littératures, on ne peut même conjecturer la formation de son talent. Tel est mon premier grief. — Quant au talent proprement dit, en rapprochant la Bacchante du Centaure, on se demande si une effrayante monotonie n'eût pas été la limite de cette originalité? et si la perception visionnaire de la vie de la nature, qui est la force de Maurice comme poète, peut alimenter plus d’une œuvre, sans ennui pour le lecteur, surtout pour le lecteur français. L'intérêt de cette étude me paraît plutôt psychologique qu'artistique. Il est curieux de trouver le sens hindou et brahmanique dans un jeune écrivain français.
Mais c’est pourtant exagérer la valeur de la nouveauté, que de lui faire un piédestal pareil à celui
qu'on a taillé pour ce jeune homme. Je trouve qu'entre ses trois amis, Du Breil, Trebutien et Kertonguy, ce dernier a mieux conservé les nuances, les proportions et le bon sens, et pour m'exprimer un peu crûment, qu’on a notablement surfait le frère d'Eugénie. — Cette réserve faite, j'éprouve beaucoup de sympathie pour Maurice, organisation exquise, sensitive littéraire, intelligence intuitive et rêveuse, caractère effarouché par la vie réelle, timide, irrésolu, bref individualité où je retrouve plus d’une parenté avec la mienne, du moins par les côtés faibles, tels qu'incertitude sur sa propre vocation, la difficulté et la peur de vouloir, l'esprit de défiance excessive et cette espèce de passion (relevée par un ami) qui pousse perpétuellement à dénigrer et torturer ses propres facultés en les soumettant au supplicesans fin d’une sorte d’autopsie morale. Me, me, adsum qui feci. — Pour être Juste, je dois aussi avouer que si J'admire la finesse et Ja multitude des impressions de Maurice, impressions poétiques, esthétiques, morales qui ont leur prix, je souffre aussi d’un certain manque d'idées proprement dites, de vues, de vérités, qui après tout constituent la vraie richesse d'un esprit. L'auteur me paraît plutôt un sensitif, un réveur, un musicien, qu’un penseur. Ce qu'il apporte, c'est un mode particulier du sentiment
de la nature, l'intimité avec la force mystérieuse d'Isis, l'enthousiasme panthéistique. Qu’à sa mort, il ait été chrétien et catholique, et que sa famille ait tenu à le dire et à le redire, son talent a eu une inspiration tout autre, et aucun des bons juges ne s’y est trompé.
21 janvier 1866. — Ce soir, après souper, je ne savais où promener ma solitude; j'avais soif de conversation, d'échange, de société. L'idée m'est venue de monter chez les R**, la famille modèle. On était à souper. Puis on est passé au salon; la mère et la fille se sont mises au piano et ont chanté un duo de Boïeldieu. Les touches d'ivoire de ce vieux piano à queue, où la mère jouait déjà avant son mariage, et qui pendant vingt-cinq années a suivi et traduit en musique les destinées de la famille, ces touches clappaient et fauchaient un peu; mais la poésie du passé chantait dans ce fidèle serviteur, confident des peines, compagnon des veillées, écho de toute une vie de devoir, d'affection, de piété, de vertu. J'étais plus ému que je ne puis dire. II me semblait lire un roman de Dickens. Dans cet attendrissement esthétique il y avait à peine un retour sur moi-même, quoique ces vingt-cinq ans aient aussi passé sur ma tête, et que j'aie assisté au mariage de A. R‘*. C'était un attendris-
sement pur, sans égoïsme et sans mélancolie.
Tout cela me semble un rêve pour ce qui me concerne, et Je n’en crois pas mes yeux à ce témoignage des lustres écoulés. Quelle chose étrange que d’avoir vécu et de se sentir si loin d'un temps qui vous est si présent! On ne sait si l'on veille ou si l’on dort. Le temps n’est que l'espace entre nos souvenirs. Dès que nous cessons d’apercevoir cet espace, le temps est disparu. Toute la vie d’un vieillard peut lui paraître longue d’une heure, de moins encore. Or, dès que le temps se réduit pour nous à un point, nous sommes entrés en éternité. La vie n’est que le rêve d’une ombre : je l’ai senti de nouveau ce soir avec intensité. Je ne m'aperçois moimême que comme une apparence fugitive, comme l’impalpable arc-en-ciel qui flotte un instantsurla bruine, dans cette formidable cascade de l'être qui tombe sans relâche dans l’abime des jours. Tout me paraît donc chimère, vapeur, fantôme et néant, y compris mon propre individu. Je me retrouve en pleine phénoménologie. Bizarre! bizarre!
Il n’est pas besoin de me répéter que la figure de ce monde passe, tout me paraît fuir avec les ailes de l’aigle, et ma propre existence n'être qu'un tourbillon qui va se disperser. — Est-ce que je vais mourir? Est-ce que je suis vieux? Est-ce que je deviens philosophe? Toujours est-il
JANVIER 1866 il
que le gouffre des choses éternelles me paraît proche, si proche, que l'amour des choses temporelles et passagères me paraît ridicule. A quoi bon s'attacher à qui va finir? Je sens déjà le souffle de l'éternité qui passe dans mes cheveux et il me semble que je regarde d’outre-tombe le monde des vivants. { Minuit.)
23 janvier 1866.—Je trouve toujours curieuses les organisations purement critiques, qui n’ont aucun sentiment de responsabilité, qui ne sont aucunement gênées par le sort des masses humaines, des femmes, des enfants, des infortunés, et qui rient de tout. Si leur influence domine jamais, la société se dissoudra, parce qu'elles représentent seulement l'élément négatif, corrosif, destructeur de la pensée, et qu’elle poussent à l'égoisme aristocratique de l'esprit. Pour eux, l'enthousiasme, la charité, la patrie, l'Église, sont des phénomènes qui ne les concernent point; ils se détachent etse désintéressent de tout. Tous les devoirs sont l'affaire d'autrui. Le cœur qui nous enchaîne à autrui, et la conscience morale qui nous enchaîne à un devoir semblent deux choses étrangères à cette catégorie d'hommes. Leur erreur est de surfaire la valeur de la critique. L’être prime encore la conscience de l'être;
la substance vaut au moins son moule, la réalité
est sans doute préférable à son image; l’affirmation est supérieure à la négation; l'invention, la création, l’action, sont plus que l’analyse d’ellesmêmes; car la critique laissée seule s’anéantit et son objet subsiste sans elle. On a beau faire, un aliment est encore plus nécessaire que la description de cet aliment, et un grand homme est mieux que son ombre. Méphistophélès est un fin critique ; mais sans la création et le créateur que serait-il? Rien. Qu'est-ce que démolir, au prix de fonder?
Je conclus. Un peu de critique nous affranchit; trop de critique nous dessèche. Un être purement critique n’est qu’un demi-homme, et encore n’estil pas la meilleure moitié. Il fait plus de mal que de bien, car il favorise toutes les désagrégations, morales et sociales.
29 janvier 1866 (neuf heures du matin). — Un joli lombago intercostal m'a pincé hier et me tient encore aujourd’hui; c’est une sorte de torticolis à la ceinture, que je ressens pour la première fois. Le rideau grisâtre du brouillard s’est de nouveau étendu sur la ville ; il fait terne et triste. Les cloches sonnent au loin pour je ne sais quelle fête. Du reste calme et silence; sauf le pétillement de mon feu, aucun bruit ne trouble ma solitude, l’asile de mes rêveries et de mon travail. Penché sur mon vieux pupitre noir, une
écharpe de laine autour des reins, comme un Arabe au repos, vêtu de ma chaude redingote brune, je griffonne ces lignes entre ma fenêtre haute et ma petite cheminée, les pieds dans un renard fourré. Sur ma tête s'incline la paroi bleue de ma mansarde. Quelques dictionnaires et autres livres étalés sur deux pliants à ma portée, sur une table rustique et sur un dressoir vieillot, sont, avec quelques chaises dépareillées, tout le mobilier de ce grenier modeste où l'homme mûr continue sans verve sa vie d'étudiant, et le professeur sédentaire ses habitudes de voyageur.
Qu'est-ce qui fait le charme de cette existence en apparence si dénudée et si vide? La liberté. Que m'importent toutes ces laideurs à demi indigentes, cette absence de confort et tout ce manque dans mon logis? Ces choses sont pour moi indifférentes. Je trouve sous cette toiture lumière, tranquillité, abri. Je suis à proximité d’une sœur et de ses enfants que j'aime. Ma vie matérielle est assurée. C’est assez pour un célibataire. D'ailleurs, quelques bons cœurs ont visité ma mansarde. Des enfants y ont joué. J'y ai des souvenirs. Elle n’est donc point inhabitable, et peut-être la quitterai-je moins froidement qu'il ne me semble. Ne suis-je pas d’ailleurs un animal d'habitude plus attaché aux ennuis connus qu'amoureux des douceurs inconnues ?
— Je suis donc libre sans être mal. Donc je suis bien ici, et je serais un ingrat de me plaindre. Aussi ne le fais-je pas, et je souhaite à quatrevingt-quinze personnes sur cent d’être aussi bien partagées que ne l’est ma paresse. — C’est plutôt mon cœur qui soupire et qui voudrait plus et mieux. Mais le cœur est un glouton insatiable, on le sait; et d’ailleurs, qui ne soupire pas? C’est notre destinée ici-bas. Seulement, les uns se tourmentent pour se satisfaire, sans y réussir; les autres anticipent surle résultat et se résignent en faisant l’économie d'efforts stériles et infructueux. Puisqu’on ne peut être heureux, pourquoi se donner tant de peine? Il faut se borner au strict nécessaire, vivre de régime et d’abstinence, se contenter depeu etne mettre de prix qu’à lapaix de la conscience, au sentiment du devoir accompli.
Il est vrai que ce n’est pas là une mince ambition et qu’on retombe dans une autre impossibilité. Non, le plus simple est de se soumettre purement et simplement à Dieu.
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous mette en repos.
Tout le reste, comme le dit l’Ecclésiaste, n’est que vanité et que rongement d'esprit.
Voici bien longtemps que je sais cela, que je sens ainsi, el que ce renoncement religieux m'est
doux et familier. Ce sont les agitations extérieures, les exemples du monde et l’entraînement inévitable par le courant des choses qui me font oublier la sagesse acquise et les principes adoptés. C’est pourquoi il est si fatigant de vivre. Cet éternel recommencement est fastidieux jusqu'au dégoût. Il serait si bon de s'endormir quand on a cueilli le fruit de l'expérience, quand on ne résiste plus à la volonté suprême, quand on s’est détaché de son moi, qu’on est en paix avec tous les hommes! Tandis qu'il faut recommencer le circuit des tentations, des disputes, des ennuis, des oublis, retomber dans la prose, dans le terre-à-terre, dans la vulgarité! Que c’est triste et que c’est humiliant! Aussi les poètes retirent plus vite leurs héros de la lutte et ne les traînent pas, après la victoire, dans l'ornière des jours ingrats. Ceux qu’aiment les dieux meurent jeunes, disait la sentence antique.
Oui, mais cette faveur flatte notre instinct secret; c’est là notre désir et non la volonté de Dieu. Nous devons être abaissés, exercés, har celés, tentés jusqu’à la fin. C’est notre patience qui est la pierre de touche de notre vertu. Supporter la vie, même sans illusions et sans espérance, accepter ce train de guerre perpétuel même en n’aimant que la paix, ne pas sortir du monde même quand il nous répugne comme
une mauvaise compagnie et comme l'arène des vilaines passions, rester fidèle à son culte sans rompre avec les sectateurs des faux dieux, ne pas s'évader de l’hôpital humain, malgré l’aversion de notre odorat et notre horreur des cohues malsaines, patienter comme Job sur son fumier, c’est le devoir. Quand la vie cesse d’être une promesse, elle ne cesse pas d’être une tâche; et même son vrai nom est épreuve.
(Onze heures du matin). — Une interruption détruit le sortilège de la pensée, et brise aussi le charme d’une émotion : ainsi je suis descendu quelques minutes, j'ai causé avec deux ou trois Personnes, et me voici dans une tout autre région d'idées. Il semble qu’un rêve soit dissipé, qu'une captivité magique arrive à son terme, que le chant du coq fasse évaporer les fantômes dont nous entouraient la solitude et le crépuscule. Le milieu du jour nous plonge dans la réalité et nous arrache à la contemplation. Cela
est bon aussi à son heure. « Travaille pendant qu'il fait jour. »
9 mars 1866. — Tout le ciel pleut, aussi loin que s'étend la vue de mon haut observatoire. Un couvercle de plomb recouvre la vallée. Aspect d’une tristesse silencieuse. Il fait gris, du Salève
au Jura et du pavé jusqu'aux nuages. Les yeux, la bouche, tout l'être, ne voit, ne boit, ne touche que du gris. La couleur, la gaîté, la vie sont mortes. Chacun se blottit dans sa coquille. — Que font donc les oiseaux en pareilles circonstances? Nous qui avons le vivre et le couvert, feu au foyer, livres autour de nous, casiers de gravures dans l’armoire, nichée de rêves dans le cœur et tourbillon de pensées au fond de l’encrier, nous trouvons la nature enlaidie et détournons les yeux; mais vous, pauvres moineaux,que pouvez-vous faire? patienter, espérer, apprendre. En somme et après tout, n’est-ce pas là notre rôle à tous?
Tu patientes, ou pour mieuxdire, tu ajournes, tu diffères, tu retardes, quoi? la grande décision. Tu espères, quoi? je n’en sais rien. Tu attends, quoi? d’être plus jeune, plus vaillant, plus entreprenant? Folie!
Mornex, 2 avril 1866. — La neige redevient fondante et le brouillard humide revêt toute la contrée. Jupiter pluvius caresse de près Cybèle; il n’y a plus même d’espace entre leurs amours qu'abrite le discret manteau des nuées, dont les plis traînent sur le sol. La galerie asphaltée qui borde le salon n’est plus qu'une nappe d’eau frémissante qu’étoilent sans relâche les gouttes
Il. 2
pressées qui tombent du ciel. Un tronçon grisâtre de l’Arve remue seul comme un serpent au fond de la vapeur. L’horizon se touche à la main, et les trois lieues cubes de pluie qui se voyaient hier se sont converties en un rideau opaque, ou mieux en une caverne flottante, dont mon observatoire occupe le centre, mais dont le regard ne peut percer ni la voûte, ni les murs grisâtres.
Cette captivité me transporte aux Shetland, au Spitzherg, en Norwège, dans les pays ossianiques du brouillard, où l’homme, refoulé sur lui-même, sent davantage battre son cœur et méditer sa pensée, quand le froid ne les congèle pas. Le brouillard a certainement sa poésie, sa grâce intime, son charme rêveur. Il fait pour le jour ce que la lampe fait pour la nuit; il pousse l'esprit au recueillement, il replie l’Ame sur ellemême. Le soleil nous répand dans la nature, nous disperse et nous dissipe; la brume nous rassemble et nous concentre, elle est donc cordiale, domestique, attendrissante. La poésie du soleil tient de l'épopée; celle du brouillard tient de l'hymne élégiaque ou du chant religieux. Le panthéisme est fils de la lumière; le brouillard engendre la foi aux protecteurs prochains. Quand le monde universel se ferme, la maison devient le petit univers. Dans l’éternelle vapeur on s'aime
mieux, car la seule réalité alors c’est la famille, et dans la famille, le cœur. — L'action du brouillard est donc analogue à l'effet de la cécité, et l'action du soleil à l'effet de la surdité : car l'homme de l'oreille est plus tendre et plus sympathique ; l’homme de l'œil est plus sec et plus dur. Pourquoi? parce que l’un vit surtout de la vie humaine et intérieure, l’autre surtout de la vie naturelle et extérieure. Or, les plus grandes pensées viennent du cœur, dit le moraliste.
Mornex, 3 avril 1866 (huït heures du matin).
—Juchhe! gloria! La neige et l’arc-en-ciel d'hier ont tenu leur promesse, et les oiseaux avaient raison. Ce matin, le soleil n’a pas trouvé un nuage au ciel, et ses rayons inondaient ma fenêtre et la vallée blanchie quand j'ai ouvert les yeux. — Fraîcheur matinale, limpidité de l’air, netteté mordante des horizons, clarté des détails inmfinis d'un vaste paysage, dessiné, coloré, caressé par une lumière délicieuse, allégresse de l'être en nous et hors de nous, telle est la compensation de deux mauvais jours... J’ai aussi multiplié ma jouissance par l'emploi des jumelles d'opéra. C’est une délectation du regard que d’apercevoir clairement les lointains. Les myopes seuls connaissent le contraste prodigieux qu'il y a entre la vision confuse et la vision nette. Les vues
excellentes se doutent à peine du bonheur que donne aux premiers une lunette, et du battement de cœur qu’on ressent à découvrir les détails de l'immensité. C’est comme une révélation. Une seconde nature plusvivante, plus riche, plus jeune surgit sous la première. On renaît soi-même, et l'on voit avec l'ivresse des yeux de quinze ans.
6 avril 1866. — Lu le premier volume de Gentleman’, par Miss Mulock, livre plus hardi qu'il ne semble, car il reprend à la manière anglaise le problème social de l'égalité. Et la solution est que chacun peut devenir gentleman quoique né dans le ruisseau. A sa façon, ce récit proteste contre les supériorités conventionnelles et montre que la vraie noblesse est dans le caractère, dans le mérite personnel, dans la distinction morale, dans l'élévation des sentiments et du langage, dans la dignité de la vie et le respect de soi-même. Ceci est mieux que du jacobinisme et l'inverse de l’égalitarisme brutal. Au lieu de rabaisser tout le monde, c’est le droit à monter que proclame l’auteur. On naît riche, noble, mais on ne naît pas gentleman. Ce mot-là est le schibboleth de l’Angleterre. Il divise l'univers en deux moitiés, la société civilisée en deux castes. Entregentlemen, courtoisie, égalité, convenance;