John Halifax, gentleman, qui a paru en
au-dessous, mépris, dédain, froideur, indifférence. C’est toujours la séparation antique entre les ingenui et les autres, entre les &keibepot et les Bävavoor. C'est la continuation féodale de la gentilhommerie et de la roture.
Qu'est-ce donc qu'un gentleman? c’est un homme libre et bien élevé, existant par luimême et sachant se faire respecter. C’est autre chose quel’homme de bonne compagnie, l'homme comme il faut, même l’homme d’honneur : les manières, le langage, l'honnêteté ne suffisent pas. Il y faut de plus l'indépendance et la dignité. Tout vasselage, toute servilité, toute familiarité même, à plus forte raison un acte déshonorant, un mensonge, une improbité, font perdre le titre de gentleman. — Bref le gentleman est le type anglais de l’homme accompli, et on peut dire du roi lui-même qu’il est plus ou moins gentleman. La domesticité, sous toutes ses formes, supprime de deux manières le sentiment de l'égalité : parce que la dépendance et la vulgarité ne peuvent se confondre avec l'indépendance et l'éducation. — L'égalité reste une possibilité et un droit; mais l'inégalité est un fait. La France insiste sur le premier point, l'Angleterre sur le second. La conciliation, c’est de dire avec Miss Mulock : Devient qui veut gentleman; la distinction personnelle est la fleur de la vertu, et comme celle-
ci, elle est une récompense et une conquête.
Le gentleman rappelle le sage des stoïciens, le type de ce qu'il faut être. Il vaut mieux qu'il soit rentier et bien né, mais ce n’est pas à toute rigueur indispensable : il est difficile mais non impossible qu’il soit commerçant ou industriel. S'il doit gagner sa vie, il faut qu’il se maintienne fier, réservé, supérieur à la fortune et aux circonstances, et ne présente ses notes que comme un artiste ou un médecin, avec une sorte de pudeur altière, qui compte sur la délicatesse du prochain et n’avoue ni ses souffrances, ni ses besoins, ni ses inquiétudes, ni rien qui la constitue inférieure à ceux dont elle réclame l'estime et repousse la commisération. Le vrai gentleman est ou doit paraître au-dessus de toute contrainte; il n’a point de maître et n’agit que par condescendance ou par devoir. Aucun homme n’a rien à lui commander, et quand il obéit, c’est à la loi impersonnelle, ou à une parole donnée, ou à un contrat accepté, bref à lui-même qu'il obéit, à ce qu’il reconnaît juste, équitable, et non à un despotisme quelconque. — « Dieu et mon droit, » voilà sa devise. Le gentleman, c’est décidément l'homme libre, l’homme plus fort que les choses, et sentant que la personnalité prime tous les attributs accessoires de fortune, de santé, de rang, de pouvoir, etc., et fait l'essentiel, la valeur intrinsèque
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et réelle de l'individu. Dis-moi ce que tu es, et je te dirai ce que tu vaux. Cet idéal-là lutte heureusement contre le grossier idéal, également anglais, du capital, dont la formule est : combien cet homme vaut-il? — Dans le pays où la pauvreté est un crime, il est bon qu’on puisse dire qu’un nabab n’est pas de soi-même un gentleman. — L'idéal mercantile et l'idéal chevaleresque se contrebalancent, et si l’un fait la laideur de la société anglaise et son côté brutal, l’autre lui sert de compensation.
7 avril 1866. — En m'éveillant, l’idée du gentleman me revenait encore. — Le gentleman est l'homme maître de lui-même, qui se respecte et se fait respecter. Son essence est donc la souveraineté intérieure. C’est un caractère qui se possède, une force qui se gouverne, une liberté qui s’affirme et se montre et se règle sur le type de la dignité. Cet idéal est donc très voisin du type romain de l’ingenuus consciens el COMpos sui, et de la dignitas cum auctoritate. Cet idéal est plus moral qu'intellectuel. Il convient à l’Angleterre, qui est surtout une volonté. Mais du respect de soi-même dérivent mille choses, comme le soin de sa personne, de son langage, de ses manières, la vigilance sur son corps et sur son âme, la domination de ses instincts et de ses
passions, le besoin de se suffire à soi-même, la fierté qui n’implore pas et ne veut aucune faveur, le soin de ne s’exposer à aucune humiliation, à aucune mortification, en ne se mettant sous la dépendance d'aucun caprice humain, la préservation constante de son honneur et de son amourpropre : tout à fait le type du sage à l’anglaise. Cette souveraineté, n’étant facile qu’à l’homme bien né, bien élevé et riche, a d’abord été idenüfiée avec la naissance, le rang et surtout la propriété. L'idée du gentleman dérive donc de la féodalité; c’est l’adoucissement de la seigneurie.
Pour ne pas subir de reproche, ilse maintiendra irréprochable ; pour être traité avec considération, il sera toujours attentif à conserver les distances, à nuancer les égards, à observer toutes les gradations de la politesse conventionnelle, suivant le rang, l’âge, la situation des personnes. Et par là même, il sera imperturbablement boutonné el circonspect en présence d’un inconnu, dont il ne sait pas le nom et la valeur, et auquel il serait exposé à témoigner trop ou trop peu de courtoisie. Il l’ignore et l’évite; s’il est abordé, il se détourne; si on lui adresse la parole, il coupe court avec hauteur. Sa politesse est donc non pas humaine et générale, mais tout individuelle et appropriée aux personnes. C’est pourquoi chaque Anglais en contient deux : celui qui
est tourné vers le monde, et l’autre. Le premier, l’homme extérieur, est un hérisson, une citadelle, un mur anguleux et froid ; l’autre, l'homme intérieur, est un être sensible, affectueux, cordial, aimant. Ce type s’est formé dans un climat moral plein de glaçons : le monde ennemi, le foyer seul hospitalier; la cuirasse impénétrable sur un cœur tendre; la peau de chagrin tournée au dehors, et le velours rentré en dedans.
L'analyse du type national de l’homme accompli peut donc nous faire découvrir la nature et l’histoire d’une nation, commele fruit nous révèle l'arbre. — L’inverse est encore plus commode : avec l’histoire et le climat, on construit le type. Mais la première recherche est une découverte, la seconde n’est qu'une observation. — La psychologie doit employer les deux méthodes, et contrôler l’une par l’autre; commençant tantôt par la graine pour connaître la plante, tantôt par la plante pour connaître la graine.
(Plus tard.) — Si la philosophie est l’art de comprendre, il est clair qu’elle doit commencer par se saturer de faits et de réalités, et que l’abstraction préserve la vue, comme l'abus du jeûne tue le corps à l’âge de la croissance. On ne comprend d’ailleurs que ce qu’on trouve en soi. Et comprendre, c’est posséder par la sympathie,
puis par l'intelligence, la chose comprise. Loin donc de démembrer et de désarticuler immédiatement l’objet à concevoir, il faut avant tout le saisir dans son ensemble, puis dans sa formation, et seulement après dans ses parties. Le procédé est le même pour l’étude d’une montre ou d’une plante, d’une œuvre d'art ou d’un caractère. Il faut contempler, respecter, interroger et non massacrer ce qu’on veut connaître. Il faut s’assimiler aux choses, se donner à elles, s'ouvrir docilement à leur influence, s’imprégner de leur originalité et de leur forme distinctive, avant de les brutaliser en les anatomisant.
14 avril 1866. — Panique, débâcle, sauvequi-peut de la Bourse à Paris. Mes pauvres fonds restants baissent, baissent! Cette solidarité des intérêts contre-balance l’atomismedes affections, pensais-je. À notre époque d’individualisme et du « chacun pour soi, Dieu pour tous, » les trépidations des fonds publics représentent les palpitations du cœur. C’est la sympathie obligatoire rappelant un peu le patriotisme de l'impôt forcé ; on est contraint de s'occuper des sottises prussiennes ou américaines, on se sent engagé, compromis dans toutes les affaires du monde, et il faut bien s'intéresser malgré soi à la terrible machine dont les rouages peuvent à chaque ins-
tant nous broyer. Le crédit enfante une société inquiète, que sa base tremblante et de construction artificielle menace perpétuellement dans sa sécurité. Elle oublie parfois qu’elle danse sur un volcan. Mais le moindre bruit de guerre le lui rappelle sans pitié. La ruine est facile pour les châteaux de cartes. — Ce souci est insupportable pour les humbles petits rentiers comme moi, qui en renonçant à poursuivre la richesse, auraient au moins voulu pouvoir vaquer en paix à leurs modestes travaux. Mais non; le monde est là, et, en vrai tyran brutal, il nous crie : Paix, paix, il n’y a point de paix, je veux que vous souffriez, riiez et sautiez avec moi! Et quand on pense que cinq ou six marauds couronnés, ou seulement galonnés, tiennent dans leurs mains la tranquillité universelle, et peuvent martyriser à leur caprice la destinée de plusieurs millions de leurs semblables, cela donne une certaine irritation. — Accepter l'humanité comme la nature, et se résigner devant l'arbitraire individuel comme devant le destin, n’est pas chose facile. On admet la domination de Dieu, mais on exècre le despote, si on ne peut le fusiller. Nul n'aime à partager le naufrage d’un navire où il a été embarqué par violence, et qui à navigué contre son vœu et son opinion. — Et pourtant, c’est continuellement le cas dans la vie. Nous payons tous pour
la faute de quelques-uns. Même, selon l’orthodoxie, une faute unique d’un seul homme est expiée par l'humanité jusqu’à la fin des temps. La disproportion de la coulpe et de la punition est entrée dans nos habitudes d’esprit, bien qu'elle révolte l'instinct de justice.
La solidarité humaine est un fait plus évident et plus certain que la responsabilité personnelle et même que la liberté individuelle. Notre dépendance l'emporte sur notre indépendance, car nous ne sommes indépendants que dans notre désir, tandis que nous dépendons de notre santé, de la nature, de la société, bref de tout en nous et hors de nous. Le cercle de notre liberté n’est qu'un point. Ce point est celui où nous protestons contre toutes ces puissances oppressives et fatales, où nous disons : Écrasez-moi, vous n’obtiendrez pas mon consentement! Nous pouvons, par la volonté, nous mettre en travers de la nécessité et lui refuser l'hommage et l’obéissance; c'est là notre liberté morale. Mais sauf cela nous appartenons corps et biens au monde, nous sommes ses jouets, comme la poussière l’est du vent, comme la feuille morte l’est des flots. Dieu respecte au moins notre dignité; mais le monde nous roule avec mépris et fureur dans
ses vagues, pour constater que nous sommes sa chose.
Les théories de la nullité de l'individu, les conceptions panthéistes et matérialistes, enfoncent maintenant une porte ouverte et abattent un homme abattu. Dès qu’on cesse de glorifier ce point imperceptible de la conscience et d’en célébrer la valeur, l'individu redevient naturellement un atome de la masse humaine, laquelle n’est qu’un atome de la masse planétaire, qui n’est rien dans le ciel; l'individu n’est donc qu’un néant à la troisième puissance, avec la capacité de mesurer ce néant. La pensée aboutit à la résignation. Le doute de soi conduit à la passivité et la passivité à la servitude.
Pour sortir de là, il faut la soumission volontaire, la dépendance religieusement consentie, c’est-à-dire la revendication de nous-mêmes comme êtres libres, ne nous inclinant que devant le devoir. Le devoir devient principe d'action, source d'énergie, certitude de notre indépendance partielle du monde, condition de notre dignité, signe de notre noblesse. Le monde ne peut ni me faire vouloir, ni me faire vouloir mon devoir; ici, je suis mon maitre et mon seul maître, je traite avec lui de souverain à souverain. Il tient mon corps dans ses griffes, mais mon âme lui échappe et le brave. Ma pensée ei mon amour, ma foi et mon espérance sont hors de ses prises. Mon être véritable, l'essence de ma personne,
mon moi demeurent inviolés et inaccessibles à ses outrages et à ses colères. En ceci, nous sommes plus grands que l’univers, qui a la masse et non la volonté; nous redevenons indépendants, même devant la masse humaine qui, elle aussi, ne peut qu'anéantir notre bonheur, comme la première masse ne peut anéantir que notre Corps. — La soumission n’est donc pas de l'abattement; au contraire, elle est une force.
28 avril 1866. — Lu le procès-verbal des Conférences pastorales du 15 et du 16 avril à Paris. La discorde est au camp d’Agramant. La question du surnaturel a brisé l’Église protestante de France en deux. Les libéraux insistent sur le droit individuel; les orthodoxes sur la notion d'Église. Il est vrai qu’une Église est une affirmation, et qu’elle subsiste par un élément. positif, une croyance définie ; l'élément critique tout pur la dissout. — Le protestantisme est une combinaison de deux facteurs : l'autorité des Écritures et le libre examen; dès qu’un des facteurs est menacé ou disparaît, le protestantisme disparaît, Troja fuit. — Une nouvelle forme du christianisme lui succède, et par exemple, l'Église des Frères du Saint-Esprit, ou celle du Théisme chrétien. Pour moi, je ne vois à ce résultat nul inconvénient; mais je crois les amis de l'Église.
protestante logiquesdansleurrefus d'abandonner le Symbole des apôtres, et les individualistes illogiques en croyant conserver le protestantisme sans l'autorité.
La question de méthode sépare les deux camps. Je me sépare de tous deux par le fond. A mon sens, le christianisme est avant tout religieux, et la religion n’est point une méthode; elle est une vie, une vie supérieure et surnaturelle, mystique par sa racine et pratique par ses fruits, une communion avec Dieu, un enthousiasme profond et calme, un amour qui rayonne, une force qui agit, une félicité qui s’'épanche; bref la religion est un état de l’âme. Ces querelles de méthode ont leur valeur, mais cette valeur est secondaire ; elles ne consoleront pas un cœur, et n'édifieront pas une conscience. C’est pourquoi je ne me sens pas intéressé et pris par ces querelles ecclésiastiques. Que les uns ou les autres aient la majorité et la victoire, l'essentiel n’y fait aucun profit, car la dogmatique, la critique, l’Église, ne sont pas la religion, et c'est la religion, le sentiment divin de la vie qui importe. — « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes les autres choses vous seront accordées par-dessus. » Le plus chrétien c’est le plus saint, ce critérium est toujours le moins trompeur : « À ceci vous reconnaîtrez mes disciples
s'ils ont de l’amour les uns pour les autres. » Tantvautl'individu,tantvautsareligion. L’instinct populaire et la raison philosophique coïncident dans ce critérium. Si la religion est essentiellement un état d’âme, et si le fait subjectif, intérieur, mystique est le but, la raison d’être de tout le reste en religion, on peut dire à un individu : montre-moi ce que tu es, et je saurai ce que vaut ta croyance, ou plutôt le prix que je dois attacher à tes formules et tes dogmes. La méthode est quelque chose, mais l’objet est autre chose; et s’il faut opter, c’est l’objet qui doit être le premier choisi et garanti. Soyez pieux et bon, héroïque et patient, fidèle et dévoué, humble et charitable : le catéchisme où vous aurez appris cela est absous. Le salut est supérieur au moyen du salut, et l'œuvre accomplie au projet en esquisse. Par la religion on vit en Dieu, et par toutes ces querelles, on ne vit qu'avec les hommes et avec les fracs noirs. Il n’y a donc pas équivalence. La perfection pour but, un exemple pour soutien, le divin prouvé par sa seule excellence : tout le christianisme n'est-il pas là en résumé? Dieu tout en tous, n’est-il pas sa consommation ?
20 septembre 1866. — Mes amis, les vieux de la vieille, sont, je le crains, mécontents de moi. Ils trouvent que je ne fais rien, que je
trompe leur attente et leurs espérances... Moi aussi, je suis mécontent..…. Ce qui intérieurement me rendrait fier, me paraît inaccessible, impossible, et je me rabats sur les niaiseries, les badinages et les distractions. J’ai toujours aussi peu d’espérance, d'énergie, de foiet de détermination. Seulement j'oscille entre la mélancolie désolée et le quiétisme débonnaire. Et pourtant je lis, je parle, j'enseigne, j'écris. N'importe, c’est en somnambule. Le penchant bouddhique émousse la faculté de libre disposition de soimême, dissout la puissance d'action; la défiance de soi tue le désir, et c’est toujours au scepticisme intérieur que je reviens. Je n’aime que le sérieux et je ne puis prendre au sérieux mes circonstances ni moi-même; je dénigre et raille ma personne, mes aptitudes et mes aspirations. Je me prends perpétuellement en pitié au nom de ce qui est beau et admirable. En un mot, je porte en moi un détracteur perpétuel de moi-même; c’est ce qui m'ôte tout élan. — Passé la soirée avec Charles Heim, qui, dans sa sincérité, ne m'a jamais fait un compliment littéraire. Comme je l’aime et l'estime, il est pardonné. Je n’y mets pas d’amour-propre el pourtant il me serait doux d’être considéré par un ami incorrupüble. Il est chagrinant de se sentir silencieusement désapprouvé... Je veux essayer de le satisfaire et de HI. 3
penser à un livre qui puisse lui faire plaisir, à lui et à Scherer.
6 octobre 1866. — Recueilli dans l'escalier un tout petit chat jaunâtre, fort laid et lamentable. Maintenant roulé en rond sur une chaise à mes côtés, il paraît entièrement heureux et ne demande plus rien. Loin d’être sauvage, il n’a pas consenti à s'amuser hors de ma présence et m'a suivi de pièce en pièce tandis que j'allais et - venais. Je n’ai quoi que ce soit de mangeable à la maison, mais ce que j'ai, je le lui donne, savoir, un regard et des caresses, et cela lui suffit, au moins pour l'heure. Petits animaux, petits enfants, jeunes vies, cela esttout un quant au besoin de protection et de douceur. — P*** medisait que tous les êtres faibles se sentent si bien près de moi. Cela tient à mes instincts de nourrice. P** a raison et j'ai eu mille preuves de cette influence particulière, sorte de magnétisme calmant et bienfaisant. — Les bêtes viennent volontiers dormir sur mes genoux; pour peu, les oiseaux nicheraient dans ma barbe comme dans la toque des saints de cathédrale.
Au fond, c’est l’état naturel et le rapport vrai de l’homme avec les créatures inférieures. Si l’homme était vraiment bon et conforme à son type, il serait de bon cœur adoré par les animaux,
dont il n’est que le tyran capricieux et sanguinaire. La légende de saint François d'Assise n’est pas tellement légendaire qu’on le pense, et il n’est pas bien sûr que les animaux féroces aient attaqué l’homme les premiers. — Mais n’exagérons rien et laissons de côté les bêtes de proie, les carnassiers et les rapaces. Combien d’autres espèces, par milliers et dizaines de milliers, qui ne demandent que la paix et avec qui nous ne voulons que la guerre brutale. C'est notre race qui de beaucoup est la plus destructive, la plus . malfaisante, la plus redoutable des espèces de la planète; elle a même inventé à son usage le droit du plus fort, un droit divin qui lui met la conscienceenreposaveclesvaincusetlesécrasés; elle a mis hors du droit tout ce qui a vie, sauf elle-même. Révoltant et manifeste abus, insigne et indigne atteinte à la justice, acte de mauvaise foi et d'hypocrisie que renouvellent en petit tous les usurpateurs heureux. On fait toujours Dieu complice, afin de légaliser par là ses propres iniquités. Les Te Deum sont le baptême de tous les carnages réussis et les clergés ont eu des bénédictions pour tous les scandales victorieux. Cela s'applique de peuple à peuple et d'homme à homme, parce que cela a commencé de l’homme à l’animal.
Ily alà une expiation, nonremarquée, mais très
juste. Tout crime se paie, et l’esclavage recommence parmi l'humanité les souffrances imposées brutalementparl'hommeaux autres êtres vivants. La théorieporteses fruits. — Le droit de l’homme sur la bête me semble cesser avec le besoin, l’impérieux besoin de défense et de subsistance.
Aiünsi le [meurtre et la torture non nécessaires sont des lâchetés et même des crimes. Un service d'utilité imposé à l’animal impose à l’homme une redevance de protection et de bonté. En un mot, l'animal a des droits sur l’homme et l’homme a des devoirs envers l'animal. — Le bouddhisme exagère sans doute cette vérité, mais les Occidentaux la méconnaissent. Et un jour viendra où la vertu d'humanité sera plus exigeante qu'aujourd'hui. Homo homini lupus, a dit Hobbes. Une fois l’homme sera humain pour le loup, homo lupo homo.
12 novembre 1866. — Quel singulier cahier que celui-ci. Je viens de le relire. Il m'était devenu étranger. Tandis que mon ami J. H**, nature confiante et compacte, se retrouve toujours tout entier sous sa main, moi être diffluent, ondoyant, dispersé, j'ai une peine infinie à rassembler mes molécules, je m’échappe continuellement à moimême, en dépit de mes méditations quotidiennes et de mon journal intime. La force de cohésion
VS à MP
de l’individualité, c’est la volonté et surtout la continuité du vouloir; ne me continuant jamais moi-même, il est clair que je suis plusieurs et non pas un. Mon nom est Légion, Protée, Anarchie. Ce qui me manque, c'est une force déterminée et constante, un caractère. Vivant au jour le jour, ne comptant sur rien, ne voulant rien, comme la plume au vent je palpite et frissonne à tous les souffles changeants de l'atmosphère. Mes lectures et mes travaux, mes projets et mes goûts sont sans suite et sans portée, parce que je n’y mets aucune passion et aucun intérêt persistant. Je n’existe qu’au provisoire et je ne me suis pas pris au grand sérieux. Le désillusionnement de soi-même et le désabusement de la vie coupent à l’homme le tendon d'Achille. Ambition nulle, paresse complète. On n’aime plus que la paix et la rêverie, ornées de tendresse.
Quand le bonheur n’est plus rien qu'un mensonge, On veut dormir la vie, et prolonger le songe.
L'apathie bienveillante, le détachement du vieillard semblent alors le point de vue de la sagesse. Il est si doux de sortir du tourbillon orageux de l'existence vulgaire, et de regarder les folies de l'illusion du haut de sa tour paisible. Cette ironie sereine et indulgente, est, selon Cicéron, la récompense de la vieillesse.
Elle est l’état d'âme accordé aux habitants des Champs-Élysées, et poursuivi par les religieux, anachorètes, yoghis, soufis de toutes les époques et de toutes les nations. — L’inconvénient grave de cette paix-là, c’est d’être une friandise et une tentation. A-t-on droit à la récompense avant l'effort, et à la couronne des victorieux sans avoir combattu? Peut-on se séparer ainsi de son espèce, et le cœur, la conscience, la pitié ne nous rejettent-ils pas bientôt dans le groupe des hommes, c'est-à-dire des agités et des souffrants, quand notre âme convoitait et possédait presque le repos des bienheureux? — Non, il faut disünguer dans ton bonheur actuel deux choses :
l'une excellente, c’est le détachement des faux biens et des désirs trompeurs; l’autre, moins bonne, c’est la défiance exagérée de la vie et des femmes. — Il faut donner le meilleur exemple possible. Eh bien! pour cela, tu as deux devoirs à remplir : comme homme, tu dois faire plus d'heureux; comme homme spécial, tu dois mieux faire valoir ton talent. — Tu n'approuves ni le célibat {ni l’improductivité; donc tu ne dois pas t'y résigner aussi aisément. Ton ennemi c’est la ümidité, qui engendre l’indolence. Ton besoin, c'est le courage, la foi, la persévérance, l’action. Il faut savoir violenter sa nature, quand elle a tort d’être trop douce. — Brûle tes vaisseaux,
da Es
oblige-toi à l'énergie, fais le saut périlleux, lietoi toi-même : c’est le grand progrès qui te reste à accomplir. Se mettre dans la dépendance, c’est condescendre à devenir homme, c’est s’abaisser volontairement, c’est faire un sacrifice, c’est s’ennoblir soi-même, car l’héroïsme seul ennoblit et il est héroïque de sacrifier librement son repos, ses aises, Sa sécurité, ses goûts à l’idée d’un devoir.
La raison dit : Sois prudent; la conscience : Sois téméraire! — La raison prêche bien, mais la conscience ne se tient pas pour battue; elle incline à toutes les belles folies; l'impossible est sa convoitise secrète.
13 décembre 1866. — Soupé chez J. H°”, avec deux Français et quatre Genevois, dont deux professeurs et deux régents, plus deux dames, la femme et la sœur de l’amphitryon. J’oubliais un Anglais, M. H**, que j'ai ramené sous mon parapluie, il y a un instant, et dont les oreilles anglicanes ont dû souffrir ce soir, car tout ce monde là est aussi rationaliste et anti-chrétien que possible… La conversationaétédesplus vives et des plus nourries. Monimpression est toutefois que le déniaisement excessif des individus fait l'affaire de la tyrannie, et que cette manière d'entendre la liberté la sape fatalement. Je songeais à la Re-
naissance, aux Ptolémées, au règne de Louis XV, où l'anarchie joyeuse de l’esprit avait pour corrélatif le despotisme du pouvoir, et inversement à l'Angleterre, à la Hollande, aux États-Unis, où la liberté politique s’achète par des partis-pris et des préjugés nécessaires.
Pour que lasociéténe croule pas, il fautun principe de cohésion, par conséquent une croyance commune, des principes admis et indiscutés, une série d’axiomes pratiques et d'institutions que ne bouleverse pas chaque caprice de l'opinion du jour. En mettant tout en question, on compromet tout. Le doute est le complice de la tyrannie. « Si un peuple ne veut pas croire, il faut qu'il serve, » disait Tocqueville. Toute liberté implique une dépendance et a ses conditions. C’est ce qu'oublientles esprits frondeurs, critiques, négatifs. Ils croient souffler sur la religion; ils ne savent pas qu'on ne détruit pas la religion et que la question estseulement de savoir laquelle on aura. Voltaire fait la force de Loyola et réciproquement. Entre eux point de paix, et pour la société entrée dans ce dilemme pas davantage. La solution est dans une religion libre, de libre choix et de libre adhésion.
11 janvier 1867.
Eheu fugaces, Postume, Postume, Labuntur anni...
PTE
J'entends distinctement tomber les gouttes de ma vie dans le gouffre dévorant de l'éternité. Je sens fuir mes jours au-devant de la mort. Tout ce qui me reste de semaines, de mois ou d'années à boire la lumière du soleil ne me paraît guère qu’une nuit, une nuit d'été, qui ne compte pas, car elle va finir. Il y a de la poésie dans ce point de vue; mais elle doit tourner en énergie laborieuse, non en mélancolie inféconde.
Avant d’aller dormir sous l’herbe, Fais ton monument ou ta gerbe.
La mort! le silence! l’abîme! — Effrayants mystères pour l'être qui aspire à l’immortalité, au bonheur, à la perfection! Mon Dieu, où seraije demain, dans peu de temps, quand je ne respirerai plus? quand une main étrangère écrira sous ma dernière ligne
Fin du journal de H. F. A.
mort le...
où seront ceux que j'aime? où allons-nous? que sommes-nous? Les éternels problèmes se dressent toujours devant nous, dans leur implacable solennité. Mystères de toutes parts! La foi pour toute étoile dans ces ténèbres de l'incertitude, où résonne lugubrement Île que sais-je des trépassés !
N'importe! il n’est pas nécessaire que nous vivions, pourvu que le monde soit l’œuvre du Bien et que la conscience du devoir ne nous ait pas trompés. — En tout cas, même dans la disparition de Dieu, nous nous devons à autre chose qu'à nous-même; nous pouvons nous consacrer à notre race et nous immoler pour le prochain. Donner du bonheur et faire du bien, voilà notre loi, notre ancre de salut, notre raison d’être, notre phare. Toutes les religions peuvent s’'écrouler ; tant que celle-là subsiste, nous avons encore un idéal et il vaut la peine de vivre.
La religion de l’amour, du désintéressement, du dévouement dignifiera l’homme tant que ses autels ne seront pas désertés, et nul ne peut les détruire pour toi tant que tu te sens capable d'aimer.
IT avril 1867. — .… Réveille-toi, toi qui dors et relève-toi d’entre les morts!
Ce qu'il te faut continuellement rafraîchir et renouveler c'est ta provision de courage. Tu arrives par ta pente naturelle au dégoût de la vie, à la désespérance, au pessimisme.
« L’hommeheureux, l’heureux du siècle, » selon Madame **”, est au contraire un Weltmüde!, qui