‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 13 sur 29 · G.-A. Hirn, physicien alsacien · texte numérisé non relu

G.-A. Hirn, physicien alsacien

qui agit sur les atomes, l’âme qui agit sur les forces. Probablement qu'il distingue des âmes anonymes et des âmes personnelles. Ma mouche serait une âme anonyme.

(Même jour). — Voilà les églises nationales qui se débattent contre le christianisme dit libéral; Berne et Zurich ont commencé le feu. Aujourd’hui Genève entre en lice. Le consistoire, à l'heure où j'écris, délibère sur deux pétitions, l’une pour le retranchement du credo dans la liturgie, l’autre pour faire prêcher Fontanès. Il commencera la danse des œufs. — On finit par s’apercevoir que le protestantisme historique risque de faire le plongeon, et n’a plus de raison d’être entre la liberté pure et l'autorité pure. Il est en effet un stage provisoire, fondé sur le biblicisme, c’est-à-dire sur l’idée d’une révélation écrite et d’un livre divinement inspiré et faisant par conséquent autorité. Une fois cette thèse mise au rang desfictions, le protestantisme s'effondre. Il sera obligé de reculer jusqu’à la religion naturelle, ou religion dela conscience morale. MM. Réville, Coquerel, Fontanès, Cougnard, Buisson acceptent la conséquence. Ils sont les avancés du protestantisme et les retardés de la libre pensée (Vacherot).

Leur illusion est de ne pas voir qu’une insti-

tution quelconque repose sur une fiction légale et que toute chose vivante présente un contresens logique. Postulerune Église delibreexamen, d’absolue sincérité, c’est être un logicien; mais la réaliser, c’est autre chose. L'Église vit sur quelque chose de positif et le positif limite l'examen. On confond le droit de l'individu qui est d’être libre avec le devoir de l'institution qui est d’être quelque chose. On prend le principe de la science pour le principe de l’Église, ce qui est une erreur. On ne s'aperçoit pas que la religion est différente de la philosophie, et que l’une veut unir par la foi tandis que l’autre maintient l'indépendance solitaire de la pensée. Pour que le pain soit bon, il lui faut du levain, mais le levain n’est pas le pain. Que la liberté soit la méthode pour arriver à la foi éclairée, d'accord, mais les gens qui ne s’entendraient que sur ce criterium et celte méthode ne sauraient fonder une Église, car ils peuvent différer complètement sur le résultat. Supposez un journal où les rédacteurs seraient de tous les partis possibles, ce journal serait sans doute curieux, mais il n’aurait point d'opinion, point de foi, point de symbole. Un salon de bonne compagnie où l’on discute poliment n’est pas une Église, et une dispute même courtoise n’est pas un culte. Il y a confusion des genres.

14 juillet 1869. — Lamennais! Heine! âmes tourmentées, l’une par une erreur de vocation, l’autre par le besoin d’étonner et de mystifier. Le premier manquait de bon sens et de gaieté; le second manquait de sérieux. Le Français était un dominateur violent et absolu; l'Allemand un Méphistophélès gouailleur qui avait horreur du philistinisme. Le Breton était tout passion et tristesse, le Hambourgeois tout fantaisie et malice. Aucun des deux n’est un être libre, et ne s’est fait une vie normale. Tous deux, par une faute première, se sont jetés dans une querelle sans fin avec le monde. Tous deux sont des révoltés. Ils n’ont pas combattu pour la bonne cause, pour la vérité impersonnelle; tous deux ont été les champions de leur orgueil. Tous deux ont considérablement souffert, et sont morts isolés, reniés et maudits. Magnifiques talents, dépourvus de sagesse et qui ont fait à eux-mêmes et aux autres beaucoup plus de mal que de bien! Plus on a de puissance intellectuelle, plus il est dangereux de mal prendre et de mal commencer la vie; c’est comme pour les armes à feu : plus la carabine ou le canon rayé ont de portée, plus une simple déviation dans le pointage produit d'erreur dans le tir. Quelles lamentables existences que celles qui se dépensent à soutenir un premier défi, ou même une bévue, un lapsus!

Ces guerres niaises, qui finissent invariablement par une catastrophe, m'inspirent une profonde pitié. — Et nous nous croyonslibres, tandis que nous sommes d'ordinaire les esclaves de la fatalité, et de la pire fatalité, celle des bagatelles! Un rien pèse sur notre vie entière, et nous avons la stupidité d’être fiers :

Marionnettes du destin,

Ou pantins de la Providence, Chaque soir et chaque matin

Se raillent de notre prudence.

20 juillet 1869. — Lu cinq ou six chapitres épars du Saint Paul de Renan. L'auteur est souvent déplaisant par ses allures ambiguës, et ses contradictions alternatives, destinées à plaire à tous les goûts. En dernière analyse, c’est un libre penseur. mais dont l'imagination flexible s'accorde l’épicuréisme délicat de l'émotion religieuse. Il trouve grossier celui qui ne se prête pas à ces gracieuses chimères, et borné celui qui les prend au sérieux. Il s'amuse des variaüons de la conscience, comme du jeu d’un kaléidoscope; mais il est trop fin pour s’en moquer. Le vrai critique ne conclut pas et n'exclut rien; son plaisir est de comprendre sans croire, et de bénéficier des œuvres de l'enthousiasme tout en restant libre d'esprit et débarrassé d’il-

lusion. Cette manière de faire paraît de la jonglerie; ce n’est que l'ironie souriante d’un esprit très cultivé, qui ne veut être étranger à rien et n'être dupe de rien. C’est le parfait dilettantisme de la Renaissance. — Avec cela, des aperçus sans nombre et la joie de la science! Voir juste et de toutes les manières à la fois, c’est en effet quelque chose de délicieux.

14 août 1869. — ... Au nom du ciel, qui es-tu? que veux-tu, être inconstant et infixable? où est ton avenir, ton devoir, ton désir? Tu voudrais trouver l'amour, la paix, la chose qui remplira ton cœur, l’idée que tu défendras, l’œuvre à laquelle tu dévoueras le reste de tes forces, l'affection qui étanchera ta soif intérieure, la cause pour laquelle tu mourrais avec joie. Mais les trouveras-tu jamais? Tu as besoin de tout ce qui est introuvable : la religion vraie, la sympathie sérieuse, la vie idéale; tu as besoin du paradis, de la vie éternelle, de la sainteté, de la foi, de l'inspiration, que sais-je? Tu aurais besoin de mourir et de renaître, de renaître transformé toi-même et dans un monde différent. Tu ne peux ni étouffer tes aspirations, ni te faire illusion sur elles. Tu sembles condamné à rouler sans fin le rocher de Sisyphe, à ressentir le rongement d'esprit d’un être dont la vocation et

la destinée sont en désaccord perpétuel. « Cœur chrétien et tête païenne, » comme Jacobi; tendresse et fierté; étendue d'esprit et faiblesse de volonté; les deux hommes de saint Paul, chaos toujours bouillonnant de contrastes, d’antinomies, de contradictions; humilité et orgueil ; candeur enfantine et défiance illimitée; analyse et intuition; patience et irritabilité; bonté et sécheresse; nonchalance et inquiétude; élan et langueur; indifférence et passion; en somme, incompréhensible et insupportable à moi-même el aux autres.

Je reviens de moi-même à l’état fluide, vague, indéterminé, comme si toute forme était une violence et une défiguration. Toutes les idées, maximes, connaissances, habitudes s’effacent en moi, comme les rides de l'onde, comme les plis dans un nuage; ma personnalité a le minimum possible d’individualité. Je suis à la plupart des hommes ce que le cercle est aux figures rectilignes : je suis partout chez moi, parce que je n'ai pas de moi particulier etnominatif. — À tout. prendre, cette imperfection a du bon. En étant moins un homme, je suis peut-être plus près de l'homme, peut-être un peu plus homme. En étant moins individu, je suis plus espèce. Ma nature, prodigieusement incommode pour la pratique, est assez avantageuse pour l'étude psycho-

logique. En m'empêchant de prendre parti, elle me permet de comprendre tous les partis.

Ce n’est pas seulement la paresse qui m’empêche de conclure; c’est une sorte d’aversion secrète pour les prescriptions intellectuelles. J’ai le sentiment qu’il faut de tout pour faire un monde, que tous les citoyens ont droit dans l'État et que, si chaque opinion est également insignifiante en elle-même, toutes les opinions sont parties prenantes à la vérité. Vivre et laisser vivre, penser et laisser penser, sont des maximes qui me sont également chères. Ma tendance est toujours à l’ensemble, à la totalité, à l'équilibre. C’est exclure, condamner, dire non, qui m'est difficile, excepté avec les exclusifs. Je combats toujours pour les absents, pour la cause vaincue, pour la vérité ou la portion de vérité négligée : c’est-à-dire que je cherche à compléter chaque thèse, à faire le tour de chaque problème, à voir chaque chose de tous les côtés possibles. Est-ce là du scepticisme? Oui, comme résultat, non comme but. C’est le sentiment de l'absolu et de l'infini réduisant à leur valeur et remettant à leur place le fini et le relatif.

Mais ici, également, ton aspiration est plus grande que ton talent; ta perception philosophique est supérieure à ta force spéculative; tu n’as pas l’énergie de tes vues ; ta portée est

supérieure à ton invention : tu as par timidité laissé l'intelligence critique dévorer en toi le génie créateur. — Est-ce bien par timidité?

Hélas! avec un peu plus d’ambition ou de bonheur, il y avait à tirer de toi un homme que tu n’as pas été, et que ton adolescence laissait entrevoir.

Villars, 16 août 1869. — Je suis frappé et presqueeffrayé de représenter aussi bien l’homme de Schopenhauer : « Que le bonheur est une chimère et la souffrance une réalité; — que la négation de la volonté et du désir est le chemin de la délivrance; — que la vie individuelle est une misère dont la contemplation impersonnelleseule affranchit, » etc. Mais le principe que la vie est un mal et le néant un bien est à la base du système, et cet axiome je n’ai pas osé le prononcer d’une façon générale bien qu’en l’admettant pour tels ou tels individus. — Ce que Je goûte encore dans le misanthrope de Francfort, c’est l'antipathie pour les préjugés courants, pour les rengaines européennes, pour les hypocrisies des Occidentaux, pour le succès du jour. Schopenbauer est un grand esprit désabusé, qui professe le bouddhisme en pleine Allemagne et le détachement absolu en pleine orgie du xix° siècle. Son principal défaut, c’est la sécheresse complète, l’égoïsme entier et altier, l’adoration du

génie et l'indifférence universelle, tout en enseignant la résignation, l’abnégation, etc. Ce qui lui manque, c’est la sympathie, c’est l'humanité, c'est l'amour. Et ici, je reconnais entre nous la dissimilitude. Par la pure intelligence et par le travail solitaire, j'arriverais facilement à son point de vue; mais dès que le cœur est sollicité, je sens que la contemplation est intenable. La pitié, la bonté, la charité, le dévouement reprennent leur droit et même revendiquent la première place.

La grandeur la plus grande est encor la bonté.

Si quelque chose est, Dieu est; si Dieu est, ce qui est, est par lui; la vie dès lors ne peut être un mal; elle doit être au contraire la diminution du mal et l’augmentation du bien. Done, l’accroissement de l’être serait la loi universelle. La conversion de l'être en conscience, la spiritualisation et la moralisation grandissantes seraient la raison de la Nature. Dieu ne s’accroit pas; mais l'amour se multiplie par lui-même en multipliant les points aimants et aimés; et le monde serait l'infini laboratoire de la vie, élaborant l'infinie multitude des esprits, qui élabore à son tour la vraie forme de l’existence divine, savoir l'infini élevé à l’infinie puissance par l’impérissable fécondité de l'intelligence et de l'amour.

— Je me cabre donc contre le désolant pessimisme de Schopenhauer. La réduction au néant est un pis aller. — La question est théisme ou non-théisme.

Charnex, sur Clarens, 29 août 1869. — Agréable matinée... Vécu dans la verdure, à quelque cent pieds au-dessus du village, médité avec Schopenhauer, plané au-dessus des eaux bleues, oublié ma petite historiette et ma chétive personnalité, selon ma vieille habitude, et selon le goût du philosophe francfortois. Les cousins, fourmis et autres bestioles de la forêt me dévo- raient là-haut, mais j'avais la liberté de l'esprit ” Schopenhauer vante l'impersonnalité, l’objectivité, la contemplation pure, la non-volonté, le calme et le désintéressement, l'étude esthétique du monde, le détachement de la vie, l’abdication de tout désir, la méditation solitaire, le dédain de la foule, l'indifférence pour tous les biens convoités du vulgaire : il approuve tous mes défauts, l’enfantillage, mon aversion pour la vie pratique, mon antipathie pour les utiliaires, ma défiance de tout désir; en un mot, il courtise mes penchants, il les caresse et les justifie.

Redoutables flatteurs ! présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste.

Cette harmonie préétablie entre la théorie de Schopenhauer et mon homme naturel me cause un plaisir mêlé de terreur. Je pourrais m'indulger, mais je crains d’enguirlander ma conscience. D'ailleurs je sens que la bonté ne souffre pas cette indifférence contemplative et que la vertu consiste à se vaincre.

Charnex, 30 août 1869. — Encore quelques chapitres de Schopenhauer... — Schopenhauer croit à l’immutabilité des données premières de l'individu et à l’invariabilité du naturel. Il doute de l’homme nouveau, du perfectionnement réel, de l'amélioration positive dans un être. Les apparences seules se raffinent. Le fond reste identique. — Peut-être confond-il le naturel, le caractère et l’individualité? J'’incline à penser que l'individualité est fatale et primitive, le naturel très ancien mais altérable, le caractère plus récent et susceptible de modifications involontaires ou volontaires. L’individualité est chose psychologique, le naturel chose esthétique, le caractère seul chose morale. La liberté et son emploi ne sont pour rien dans les deux premiers; le caractère est un fruit historique et résulte de la biographie. — Pour Schopenhauer, le caractère s’identifie avec le naturel, comme la volonté avec la passion. En un mot, il simplifie trop, et regarde

l’homme du point de vue plus élémentaire qui suffit avec l'animal. La spontanéité vitale et même chimique est déjà nommée volonté. Analogie n’est pas équation; comparaison n'est pas raison; similitude et parabole ne sont pas du langage exact. — Beaucoup des originalités de Schopenhauer s’évaporent quand on les traduit dans une termmologie plus exigeante et plus précise.

(Plus tard.) — Rien qu’en entr'ouvrant les Lichtstrahlen de Herder!, on sent la différence avec Schopenhauer. Celui-ci est plein de traits, d’aperçus qui se détachent du papier et se découpent en images nettes. Herder est beaucoup moins écrivain; ses idées se délaient dans leur milieu, et ne se condensent pas d’une façon brillante, en cristaux et en pierreries. Tandis que ce dernier procède par nappes et courants de pensées qui n’ont pas de contours définis et isolés, l’autre sème des îles, saillantes, pittoresques, originales, qui gravent leur aspect dans le souvenir. Ainsi diffèrent entre eux Nicole et Pascal, Bayle et Saint-Simon.

Quelle est la faculté qui donne du relief, de l'éclat, du mordant à la pensée? c’est l'imagi-

1. Recueil de pensées et fragments tirés des écrits de cet auteur.

nation. Par elle l'expression se concentre, se colore et se trempe. En individualisant ce qu’elle touche, elle le vivifie et le conserve. L'écrivain de génie change le sable en verre et le verre en cristal, le minerai en fer et le fer en acier; il marque à sa griffe chaque idée qu’il empoigne. Il emprunte beaucoup au patrimoine commun et ne rend rien, mais ses vols mêmes lui sont complaisamment laissés comme propriété privée. Il a comme une lettre de franchise et le public lui permet de prendre ce qu'il veut.

Charnex, 31 août 1869. — KErré sur les pentes bocagères. Lu sous le noyer de la maison rouge... Temps lourd, vaporeux, congestif.

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