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facile, et précisément par cela, suspect. La vie est-elle seulement un piège, une illusion, un leurre, un mal? Je ne puis encore le croire.
L'amour est-il une superstition? une contemplation? une immolation? Le bonheur n'est-il qu'un mensonge convenu? Ne serai-je donc jamais d'accord avec moi-même, et ne pourrai-je ni pratiquer mes maximes, ni maximer mes pratiques? Si l’impersonnalité est un bien, pourquoi ne pas m'y obstiner, et si elle est une tentation, pourquoi y revenir après l’avoir jugée et vaincue? II faudrait pourtant savoir une fois ce que tu aimes le plus, ce que tu crois le plus vrai, ce qui te semble le plus exact et le meilleur? — La raison profonde de ma défiance, c'est que le dernier pourquoi de la vie me paraît un leurre. L'individu est une dupe éternelle qui n’obtient Jamais ce qu’elle cherche et que son espérance trompe toujours. Mon instinct est d'accord avec le pessimisme de Bouddha et de Schopenhauer.
Cette incrédulité persiste au fond même de mes élans religieux. La nature est bien pour moi une Maïa. Aussi ne la regardé-je qu'avec des yeux d'artiste. Mon intelligence reste sceptique. En quoi donc ai-je foi? Je ne le sais pas. Et qu'est-ce que j'espère? Il me serait difficile de le dire. — Erreur! Tu crois en la bonté et tu espères que le bien prévaudra. Dans ton être ironique et
désabusé il y a un enfant, un simple, un génie attristé et candide, qui croit à l'idéal, à l’amour, à la sainteté, à toutes les superstitions angéliques. Tout un millénium d’idylles dort dans ton cœur. Tu es un faux sceptique, un faux insouciant, un faux rieur.
Borné par sa nature, infini dans ses vœux, L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.
Charnex', 8 septembre 1869 (neuf heures du matin). — Temps magnifique. Une heure de contemplation muette à ma fenêtre. Vu aller et venir les papillons, les pensionnaires, les chats, les hirondelles, les fumées dans ce vaste et splendide paysage, où la grâce se marie à la sévérité. Il me semblait que tous les êtres se délectaient de la joie de vivre, dans cet air balsamique, sous les rayons caressants de ce soleil d'automne. Il y a de la félicité dans cette matinée, les effluves célestes baignent complaisam-
1. Entre le clair miroir du lac aux vagues bleues Et le sombre manteau du Cubly bocager, Dévale, ondule et rit, à travers maint verger, Sous les noyers pleins d'ombre, un gazon de deux lieues.
C’est ici, c’est Charnex, mon nid dans les halliers, L’asile aimable et doux où mon loisir s’arrête :
Les Pléiades, le Caux, l’Arvel sont sur ma tête; Chillon, Vevey, Clarens, Montreux sont à mes pieds.
(AmreL, Jour à Jour.)
ment les monts et les rivages; on se sent pour ainsi dire sous une bénédiction. Aucun bruit indiscret et vulgaire ne traverse cette paix religieuse. On se croirait dans un temple, temple immense où toutes les beautés de la nature et tous les êtres ont leur place. Je n’ose ni remuer ni respirer, tant l'émotion m'oppresse et je crains de faire fuir le rêve, rêve où les anges passent, moment de sainte extase et d’intense adoration.
Comme autrefois j'entends, dans l’éther infini, La musique du temps et l’'hosanna des mondes.
Comme la bonne femme de Fénelon, je demeure sans paroles et je ne [puis] rien dire que : Oh! Mais cette exclamation si nue est une prière, un élan de gratitude, d’admiration et d’attendrissement. Dans ces instants séraphiques, on sent venir à ses lèvres le cri de Pauline : Je sens, je crois, je vois! On oublie toutes les misères, tous les soucis, tous les chagrins de la vie, on s’unit à la joie universelle, on entre dans l’ordre divin et dans la béatitude du Seigneur. Le travail et les larmes, le péché, la douleur et la mort n'existent plus. Exister c’est bénir, la vie est le * bonheur. Dans cette pause sublime, toutes les dissonances ont disparu. Il semble alors que la créaüon ne soit qu'une symphonie gigantesque, qui épanouit aux pieds du Dieu de bonté l'népuisable
richesse de ses louanges et de ses accords. On ne doute plus qu’il en soit ainsi, on ne sait plus s’il en est autrement. On est devenu soi-même une note de ce concert, et l’on ne sort du silence de l’extase que pour vibrer à l’unisson de l’enthousiasme éternel.
14 octobre 1869.— Hier mercredi, mort de Sainte-Beuve. Grande perte!
16 octobre 1869.— Laboremus! paraît avoir été la devise de Sainte-Beuve comme de Septime Sévère. Il est mort debout, etil a, jusqu’à la veille du jour suprême, tenu la plume et surmonté les souffrances du corps par l'énergie de l'esprit. C’est aujourd’hui, à cette heure même, qu'on le dépose dans le sein de la mère nourricière. I a tenu bon et refusé les sacrements de l’Église; il ne s’est rattaché à aucune confession. Il était du grand diocèse, celui des chercheurs indépendants; il ne s’est accordé aucune hypocrisie finale. Comme Voltaire et comme Lamennais, il n’a voulu avoir affaire qu’à Dieu tout seul, ou peut-être à la mystérieuse Isis. Étant garçon, il est mort aux bras de son secrétaire. Il avait soixante-cinq ans. Sa puissance de travail et de mémoire était immense et intacte.
Quels étaient ses commensaux du vendredi ?
Scherer, Nefftzer, Weiss, Prévost-Paradol, Taine et quelques autres. Que pense Scherer de cette vie et de cette mort?
19 octobre 1869. — Bel article d'Edmond Scherer sur Sainte-Beuve, dont le Temps fait le prince des critiques français et le dernier représentant de l’époque du goût littéraire, l'avenir étant aux faiseurs et aux hâbleurs, à la médiocrité et à la violence. L'article respire une certaine mélancolie virile, qui sied dans la nécrologie d'un maître ès choses de l'esprit.
Le fait est que Sainte-Beuve produit un plus grand vide que Béranger et Lamartine; ceux-ci étaient des grandeurs déjà historiques et lointaines, celui-là nous aidait encore à penser. Le vrai critique est un point d'appui pour tout le monde. Il est le jugement, c’est-à-dire la raison publique, la pierre de touche, la balance, la . Coupelle qui mesure la valeur de chacun et le mérite de chaque œuvre. L’infaillibilité du Jugement est peut-être ce qu'il y a de plus rare, tant elle réclame de qualités en équilibre, qualités naturelles et acquises, qualités de l'esprit et du cœur. Qu'il faut d'années et de labeurs, d’études et de comparaisons, pour amener à maturité le Jugement critique! Comme le sage de Platon ce n'est qu'avec la cinquantaine qu'il est au niveau
de son sacerdoce littéraire, ou, pour être moins pompeux, de sa fonction sociale. Ce n’est qu’alors qu'il a fait le tour de toutes les manières d’être et qu’il possède toutes les nuances de l'appréciation. — Et Sainte-Beuve joignait à cette culture infiniment raffinée une mémoire prodigieuse et une incroyable multitude de faits et d’anecdotes emmagasinés pour le service de sa pensée.
8 décembre 1869 (huït heures du matin). — Ciel bas, air gris, temps triste; — ce paysage correspond à l’état d’une âme abattue, et d’un cœur sans espérance. Ma petite ménagère, filedoux et trotte-menu, vient de partir, emportant mes lettres du jour.J’ai déjeuné etme voici à mon bureau, recueilli devant mon ouvrage. Le travail consciencieux et solide, n’est-il pas encore ce qui trompe le moins?
Je ne me sens pas encore bien établi dans ma nouvelle demeure. Je ne puis pas mettre à l’instant la main sur un objet quelconque, livre ou papier, harde ou gravure. Puis je ne sais comment tirer parti de ma principale chambre, sur laquelle je comptais le plus. Diverses choses traînent, lochent ou boitent. Bref, le bohème malgré lui n’est pas encore casé. Un peu de confort serait pourtant gentil. —Mais, comme le disait ce
matin ma femme de ménage, «le bon Dieu ne veut pas qu'on soit heureux». Cette idée profonde qui résume toute la philosophie chrétienne — car c’est la glorification pieuse de la douleur — est descendue dans la conscience des plus humbles et des plus petits. Le malheur est voulu par le Dieu bon, donc la douleur est un bien. Ce prodigieux paradoxe est devenu tout simple et même populaire. Cela veut dire que cette vie n’est qu'une épreuve de notre patience, et que la vraie vie vient après. Le christianisme est un leurre si l'âme n'est pas immortelle, car il ajourne au ciel la justice et le bonheur, et l'équilibre moral est escompté par la foi aux promesses de l'avenir. La religion de la douleur est celle de l'espérance. « Heureux ceux qui pleurent, carils seront consolés! »
J'en conclus qu'il n’y a aucun moyen, égal à la religion, pour populariser les grandes idées morales. Et j’en induis que le besoin d'autorité Sur un point, grandissant à proportion de l’affranchissement sur tout le reste, la démocratie future se passera toujours moins de religion, et peut-être même rétrogradera Jusqu'au catholicisme, pour échapper à l’atomisme moral. Les époques incrédules sont toujours le berceau de nouvelles superstitions. « Si un peuple ne veut Pas croire, il faut qu’il serve. » — On a toujours
une religion, et une foi, comme on fait de la prose , fût-ce sans le savoir. Le choix n’est donc pas entre la foi et la science, mais entre une foi et une autre, entre une religion grossière et une meilleure. Il est possible que la religion du bien, sans espoir de récompense et d'immortalité, en d’autres termes le stoïcisme, devienne un jour la foi de l'humanité. Jusqu'ici du moins, cette religion n’a suffi qu'aux plus nobles âmes, et le paradis a été nécessaire aux chrétiens et aux musulmans. Le paradis ne fût-il qu'un imparfait symbole de la Vie éternelle, et par conséquent une illusion, sa vertu fortifiante n’en aurait pas moins été un fait. L'erreur des cerveaux étroits est de ne pas rendre justice à l'illusion, c'est-àdire à la vérité relative, purement psychologique et subjective. Toutes les intelligences vulgaires manquent de délicatesse critique, et se font l'idée la plus naïve de la vérité religieuse ou même de la vérité, parce qu’elles ne comprennent pas la nature et les lois de l'esprit humain. La phénoménologie est lettre close pour ces pachydermes, qui vivent à la surface de leur âme. Ils sont les lourds, les épais, les obtus, qui ne voient clair qu’en arithmétique et en mécanique, et sont incompétents dans le monde moral. La géométrie est leur domaine, le fieri, le devenir, la vie, et par conséquent la réalité dernière et profonde
n'est pas de leur ressort ni de leur gibier.
Mais de quoi parlais-je? de la nécessité d’une foi quelconque, pour pouvoir agir et vivre. Le scepticisme conclut rigoureusement au quiétisme. Dans le doute on s’abstient. L'incertitude infinie impose l’absolue immobilité. Si done l’action est obligatoire, il faut une espérance, une persuasion, une foi, pour décider la volonté libre. L'intérêt, le devoir sont des motifs: mais tout motif n’a de valeur que par une foi sous-entendue, la foi au bien par exemple, ou celle au plaisir. Il est vrai que cette foi est une expérience; mais croire à son expérience est encore un acte de foi, qu'un vrai sceptique peut s’interdire. La base de ma certitude c’est donc mon expérience intime, mais son principe est l’acte de souveraineté par lequel je décide motu proprio et sans raison que mon expérience est valable, qu'elle est vraie, que j'y crois. Le passage de l'illusion à la vérité est donc une spontanéité du vouloir. Le fond de la certitude est notre volonté. Sans la volonté, nous restons dans le scepticisme. Sans elle, il y à conscience, mais il n’y a point de science et point de réalité. — Mais si l'individu n’est au fond qu'une volonté, l’univers aussi n’est qu'une volonté. Et la volonté s’éteignant, tout disparaît comme un songe. Volonté et imagination, ce serait là tout l’homme et toute la nature. La réalité n’est que
la fantasmagorie infinie de la Volonté primordiale. Maïa est le rêve de Brahma. — C'est une des grandes Weltvorstellungen possibles. Schopenhauer en a fait le système.
(Plus tard). — Ce matin tout m'a glacé :
le froid de la saison, l'immobilité physique et surtout la Philosophie de l'Inconscient'. Ce livre établit cette thèse désolée : la création est une erreur; l'être tel qu'il est ne vaut pas le néant, et la mort vaut mieux que la vie.
J'ai ressenti l'impression morne qu'Obermann m'avait causée dans mon adolescence. La tristesse noire du bouddhisme m’a enveloppé de ses ombres. — Si, en effet, l'illusion seule nous masque l'horreur de l'existence et nous fait supporter la vie, l'existence est un piège et la vie un mal. Comme Annikeris, le Hetoôävaros, nous devons conseiller le suicide, ou plutôt, avec Bouddha et Schopenhauer, nous devons travailler à l’extirpation radicale de l'espérance et du désir, qui sont la cause de la vie et de la résurrection. Ne pas renaître, c'est là le point et c’est là le difficile. La mort n’est qu'un recommencement, tandis que c’est l’anéantissement qui importe. L'individuation étant la racine de