‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 16 sur 29 · Hartmann, Philosophie de l’Inconscient · texte numérisé non relu

Hartmann, Philosophie de l’Inconscient

toutes nos douleurs, il s’agit d’en éviter l’infernale tentation et l’abominable possibilité. — Quelle impiété! Et pourtant tout cela estlogique; c’est la dernière conséquence de la philosophie du bonheur. L’épicuréisme aboutit au désespoir. La philosophie du devoir est moins désolante. — Mais le salut est dans la conciliation du devoir et du bonheur, dans l’union de la volonté individuelle avec la volonté divine, dans la foi que cette volonté suprême est dirigée par l’amour. Pour ne pas maudire la création, il faut croire, malgré les apparences et les expériences, qu’elle est une œuvre d'amour, et que le principe universel est à la fois sagesse, sainteté et bonté. Sinon, qu’elle soit anathème! et invoquons le néant.

23 février 1870.— Reconnu avec terreur les causes de mon obsession d'hier. Elles sont dans l'instinct de perversité; — dans l'instinct de bravade; — et dans l'instinct de suicide. On a beau dire, le mal tente parce qu'il est le mal, Satan n'a pas toujours besoin de se déguiser en ange de lumière pour se faire écouter et suivre; il pique la curiosité, et cela suffit. On parle de la peur du danger, mais le danger exerce aussi un attrait puissant et vertigineux; on veut se mesurer avec lui, et jouir de sa force.

On s'appuie sur l'instinct de conservation, mais l’instinct contraire est aussi réel. Ce qui nous est funeste sollicite en nous un goût malsain, qui n’est point aveugle mais dépravé.

Ainsi ce qui chagrinera notre conscience et notre intérêt peut nous tenter encore; pourquoi? en caressant notre instinct de révolte qui ne veut craindre ni Dieu ni Diable, qui n’admet pas le supérieur et qui s’insurge contre tout conseil et toute injonction. — Il y a donc en nous l’élément satanique; il y a un ennemi de toute loi, un rebelle qui n'accepte aucun joug, pas même celui de la raison, du devoir et de la sagesse. Cet élément est la racine de tout péché : das radicale Bôse de Kant. L'indépendance qui est la condition de l’individualité est en même temps la tentation éternelle de l'individu. Ce qui fait que ce que nous sommes est aussi ce qui nous fait pécheurs.

Le péché est donc bien dans nos moelles, il coule en nous comme le sang dans nos veines, il est mêlé à toute notre substance. Ou plutôt Je dis mal : la tentation est notre état naturel, mais le péché n’est pas nécessaire. Le péché consiste dans la confusion volontaire de la bonne avec la mauvaise indépendance; il a pour cause la demiindulgence accordée à un premier sophisme.

Nous fermons les yeux sur les commencements

du mal parce qu’ils sont petits, et dans cette faiblesse se trouve en germe notre défaite. — Principiis obsta, cette maxime bien suivie nous préserverait de presque toutes nos catastrophes.

Nous ne voulons d'autre maître que notre caprice; autant vaut dire que notre mauvais moi ne veut pas de Dieu, que le fond de notre nature est séditieux, impie, insolent, réfractaire, contradicteur et contempteur de tout ce qui prétend à le dominer, par conséquent contraire à l’ordre, ingouvernable et négatif. C’est ce fond que le christianisme appelle l’homme naturel. Mais le sauvage qui est en nous et qui fait notre étoffe première doit être discipliné, policé, civilisé, pour donner un homme. Et l’homme doit être patiemment cultivé pour devenir un sage. Et le sage doit être éprouvé pour devenir un juste. Et le juste doit avoir remplacé sa volonté individuelle par la volonté de Dieu pour devenir un saint. Et cet homme nouveau, ce régénéré, c’est l’homme spirituel, c’est l’homme céleste, dont parlent les Védas comme l'Évangile, et les Mages comme les Néoplatoniciens.

17 mars 1870 (onze heures du matin).— Une belle musique de cuivre vient de jouer quelques morceaux dans la rue, sous la pluie. C'était un velours pour l’homme intérieur. O Pythagore, si

la musique nous transporte ainsi dans le ciel, c’est que la musique est l'harmonie, que l'harmonie est la perfection, que la perfection est notre rêve, et que notre rêve, c’est le ciel. — Ce monde de querelle, d’aigreur, d’égoïsme, de laideur et de misère nous fait involontairement soupirer après la paix éternelle, après l'adoration sans borne et l'amour sans fond. Ce n’est pas tant de l'infini que nous avons soif que de la beauté. Ce n’est pas l’être et les limites de l'être qui nous pèsent, c’est le mal, en nouset hors de nous. Il n’est point nécessaire d'être grand, pourvu qu’on soit dans l’ordre. La perfection dans le relatif suffit parfaitement à notre besoin d’absolu. L'ambition morale n’a point d’orgueil; elle ne désire qu'être à sa place, et chanter bien sa note dans l’universel concert du Dieu d'amour. La sainteté du serviteur, sans puissance, sans science, sans dignité, est toute la félicité qu’elle souhaite. N’être qu'un vermisseau, mais selon Dieu, voilà le vœu de Cléanthe et de Thomas a Kempis..…..

Je ne sais pas si c’est le chapitre de Dixon sur les Shakers!, ou le fait de la convalescence, ou celui de la musique, mais je me sens un grand besoin de mansuétude religieuse : « Autant que

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