‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 29 sur 29 · Un cas spécial, un exemplaire unique · texte numérisé non relu

Un cas spécial, un exemplaire unique

toile de Raphaël; ce sont des écoliers qui, parce qu’ils savent arracher aux mouches les ailes, se croient aussi capables de les replanter. Le vrai médecin voit se dissoudre les cadres généraux en cas particuliers. Chaque maladie est un facteur simple ou complexe quise multiplie par un second facteur toujours complexe, savoir l'individu qui la souffre ; en sorte que le résultat est un problème spécial, réclamant toujours une solution spéciale, surtout à mesure qu’on s'éloigne de l’enfance de la vierustique, champêtre ou militaire. Les femmes, les hommes de lettres, les artistes après quarantecinq ou cinquante ans sont des machineries excessivement compliquées et délicates, auxquelles il ne faudrait toucher qu'avec scrupule et tremblement. Un nouveau venu, à moins d’intuition transcendante , ne fait avec elles que galvauder et bousiller, quand ce n’est pis. Le mot de Tibère est toujours vrai; mais je ne sais quelle insouciance irréfléchie et quel espoir vague nous font recommencer toujours la même faute. « Là-bas, làbas, est la santé, là-bas, là-bas!» etnous remordons au leurre de plus belle. Hélas! avec ou sans espérance, on va de Charybde en Scylla.

Soyez forts, tout est là; si vous ne l’êtes pas, soyez prudents et résignés, c'est tout ce qui reste aux gens de la seconde table, pour parler avec La Fontaine.

(Plus tard). — Temps pluvieux. Grisaille générale. Heures favorables au recueillement et à la méditation. Le vendredi et le lundi sont ici les jours de détente. J'aime ces journées où l’on reprend langue avec soi-même, et où l’on rentre dans sa vie intérieure. Elles ont un aspect paisible, elles tintent en bémol et chantent en mineur. Le sol est comme tapissé de velours, et les heures y glissent en pantoufles de soie, sans faire le moindre bruit en passant. On retourne alors sa fourrure en dedans, et l’âme se dorlote dans son intimité. On n'est que pensée, mais l’on se sent être, jusqu’au centre. Les sensations elles-mêmes se tranforment en rêveries. C’est un état d'âme étrange; 1l ressemble aux silences dans le culte, qui sont, non pas les moments vides de la dévotion, mais les moments pleins, et qui le sont, parce qu'au lieu d’être polarisée, dispersée, localisée dans une impression particulière, l’âme est alors dans sa totalité et en a la conscience. Elle goûte sa propre substance. Elle n’est plus teintée, colorée, vibrée, affectée, elle est en équilibre. C’est alors qu’elle peut s'ouvrir et se donner, contempler et adorer. C’est alors qu’elle entrevoit l’immuable et l'éternel enveloppant tousles phénomènes du temps. Elle est dans l’état religieux, dans l'union avec l’ordre, du moins l’unionintellectuelle; car pour la sainteté il faut plus, il faut

l’union de volonté, la perfection du dévouement, la mort du moi, l’absolue soumission.

Je sens très distinctement que ma paix actuelle n’est que de la première sorte; qu'elle tient à l'absence de douleur et de résistance; qu’elle est une grâce et pour ainsi dire une volupté. Elle est par conséquent fragile et dépendante. Elle est à la merci de la première souffrance physique, du premier chagrin que peut m'apporter l’homme ou la femme, la nature ou le monde.

Elle est un intérim, une relâche. J’ensuis reconnaissant comme d’un calme dans la tempête; mais je ne puis me faire d’illusion sur sa durée.

La paix psychologique, l’accord parfait mais virtuel n’est que le zéro, puissance de tous les nombres; elle n’est pas la paix morale, victorieuse de tous les maux, éprouvée, réelle, positive et pouvant braver de nouveaux orages. La paix de fait n’est pas la paix de principe. — y a bien deux bonheurs, celui de nature et celui de conquête, deux équilibres, celui de la Grèce et celui de Nazareth, deux royaumes, celui de l'homme naturel et de l’homme régénéré.

Pourquoi donc, après avoir connu et goûté souvent la plus solide de ces béatitudes, revenir insensiblement à l’autre? Pourquoi redescendre de l'esprit à la nature, du point de vue divin au point de vue humain? Sans doute par

faiblesse charnelle ; mais aussi sans doute à cause des crises religieuses contemporaines. À moins d’une foi fermée et obstinée, comment ne pas vaciller sur ses propres principes et sur sa religion à soi? D'ailleurs, je suis toujours à la refonte, et je me reperds continuellement. Ma fluidité infixable est une propriété, peut-être une infirmité de ma nature; cette facilité aux métamorphoses progressives ou régressives, m’ôte les bénéfices des convictions fortes et des caractères trempés. Quand on peut tout comprendre, il est malaisé de s’endurcir dans une forme conventionnelle. Quand on ne sent pas son individualité et qu'on n’en a pas l’amour-propre ou le respect, il est presque impossible d’être compact, homogène, conséquent dans sa manière de senür ou d'agir. On n’est pas un rocher au milieu des ondes, mais plutôt une balise, fixée il est vrai parson ancre, mais qui flotte avec les marées et les vents autour de son point d’attache et qui ne se maintient qu'en cédant.

Schéveningue (30 août 1873).— .… L'Océan grondait seul dans le silence d’une heure du matin. Il semblait qu'il allait reprendre son domaine, et rouler les hôtels etla dune, comme l'apocalypse roule au dernier jour la nappe des étoiles. — Je le trouve ce matin hérissé de cinq

. À #1 Mont

collines d’écume et d’une couleur tempête, qui indique l’humeur farouche de ce lion formidable. Mais les rumeurs de vie, le bruit du travail, la résonance des voitures sur les klinkers, le soufflement de la machine à vapeur près de mes fenêtres, couvrent maintenant la grande voix des flots, ou plutôt la relèguent dans le lointain. D’énormes nuées grises sur le fond blanc volent avec la vitesse de la flèche vers le Nord. Les ajoncs frissonnent sur les dunes ainsi que les blés sur les guérets; et les écharpes traînantes de sable fin dansent devant la brise comme les fumerolles d’un volcan ou les feuxfollets d’un marécage. Malgré quelques rayons pâles qui cinglent par-ci par-là une sorte de coup de fouet de lumière, le paysage enveloppé d'un horizon gris, terne et bas, a une tristesse septentrionale. Heureusement tout change viteici, etles journées uniformément farouches, telle que celle d'hier, sont peu communes dans cette saison.

… Déjà le ciel s’éclaircit sensiblement. Ses voiles diminuent. Les bandelettes d’Isis tombent les unes après les autres. Son sourire reparaît, comme une promesse au fond de la menace. Mais l’azur se fait encore attendre. Espérons.

Amsterdam, 11 septembre 1873. — Le docteur ** sort d'ici. Il me trouve de la fièvre et

ne pense pas que je puisse partir de trois jours sans imprudence… Dureste,j'éprouveici, comme à Schéveningue, comme toujours, que les médecins, en me droguant d’après leurs casiers généraux, me font invariablement du mal. Cette cravate mouillée, qui m’a inspiré une secrète appréhension, m'a en effet gazé la voix et laissé une trace de gêne pulmonaire. En me manipulant comme la moyenne, on m’abîme très vite.

N'était que je redoute la responsabilité, et que je me défie trop de moi-même, je ne devrais exécuter aucune prescription non approuvée par mon instinct, et ne m'en remettre qu'à mon expérience. Malheureusement, sitôt malade, je Jette le manche après la cognée et je retombe dans les candeurs oublieuses de la foi, de la foi en autrui. Et pourtant toujours cette foi a été trompée. Je ne me rappelle presque pas un conseil qui ait été purement bon, ni un médecin qui ait été pour moi un ami pénétrant et sûr.

Ce double fait contradictoire, d’une espérance naïve renaissant après toutes les déceptions et d'une expérience presque invariablement défavorable, s'explique comme toutes les illusions par une volonté de la nature, qui veut ou quenous soyons abusés ou que nous agissions comme si nous l’étions encore. N’en est-il pas de même par exemple pour les promesses de la volupté, ce

ol arittit

leurre perpétuel des créatures vivantes? L'imagination offusque la mémoire, et le prestige, vingt fois convaincu de néant, réussit à fasciner le regard et à enflammer le désir.

Le scepticisme est plus sage, mais il paralyse la vie, en supprimant l’erreur. La maturité d’esprit consiste à entrer dans le jeu obligé en se donnant l'air d’être dupe. Cette complaisance débonnaire corrigée par un sourire est encore le parti le plus ingénieux. On se prête à une illusion d'optique, et cette concession volontaire ressemble à de la liberté. Une fois emprisonné dans l'existence, il faut en subir les lois de bonne grâce. Se gendarmer contre elle ne conduit qu’à une rage vaine, dès qu'on s’interdit le suicide.

L'humilité soumise, ou le point de vue religieux ; l'indulgence désabusée avec une pointe d’ironie, ou le point de vue de la sagesse mondaine : ces deux attitudes sont possibles. La seconde suffit avec les déboires et les contrariétés; l’autre est peut-être nécessaire dans les grandes douleurs de la vie. Le pessimisme de Schopenhauer suppose au moins la santé et la pensée pour se soutenir contre tout le reste. Mais il faut l’optimisme stoïque ou chrétien pour supporter les supplices de la chair, de l’âme et du cœur. Il faut croire que le tout au moins est bon, ou que la douleur est une grâce paternelle,

une épreuve purifiante, pour échapper aux étreintes du désespoir.

Il est sûr que l’idée d’une immortalité bienheureuse servant de port aux tempêtes de cette existence mortelle, et récompensant la fidélité, la patience, la soumission, le courage des passagers, 1l est sûr que cette idée, la force de tant de générations et la foi de l'Église, donne une consolation inexprimable à ceux qui sont éprouvés, chargés, tenaillés par les peines et par la souffrance. Se sentir nominativement surveillé et protégé par Dieu, donne à la vie une dignité et une beauté particulières. Le monothéisme facilite la lutte pour l'existence. Mais l'étude de la nature laisse-t-elle debout le monothéisme, et surtout les révélations locales qui s'appellent Mosaïsme, Christianisme, Islamisme? Ces religions, fondées sur un cosmos enfantin et sur une histoire chimérique de l'humanité, peuventelles affronter l’astronomie et la géologie contemporaines? L’immortalité individuelle est-elle vraisemblable? Et sans cette immortalité, que devient tout le système eschatologique des consolations et des espérances religieuses du monothéisme? L’échappatoire actuelle qui consiste à distinguer la science et la foi, la science qui dit non à toutes les anciennes croyances, et la foi qui, pour les choses ultra-mondaines ct

invérifiables, se charge de les affirmer, cette échappatoire ne peut pas tenir toujours. Chaque conception du cosmos demande une religion qui lui corresponde. Notre âge de transition ne sait que devenir entre ses deux méthodes incompatibles, la méthode scientifique et la méthode religieuse, entre ses deux certitudes qui se contredisent.

La conciliation doit être cherchée, ce semble, dans la ligne adoptée par Secrétan et Naville, dans le fait moral, qui est aussi un fait, et qui, de proche en proche, réclame pour son explication un autre cosmos que le cosmos de la nécessité. Qui sait si la nécessité n’est pas un cas particulier de la liberté et sa condition? Qui sait si la nature n’est pas un laboratoire à fabriquer des êtres pensants, qui deviennent créatures libres? La biologie crie haro, et en effet, l'existence supposée des âmes en dehors du temps, de l’espace et de la matière, est une fiction de la foi, moins logique que le dogme platonicien.

Mais la question reste ouverte. La notion de but, même si on l’expulse de la nature, se trouvant une notion capitale de l'être supérieur de notre planète, est un fait, et ce fait postule un sens à l’histoire universelle.

Je faséie et divague : pourquoi? parce que Je n'ai pas de credo. Toutes mes études posent des

points d'interrogation, et pour ne pas conclure prématurément ou arbitrairement, je n’ai pas conclu.

Critique, dubitatif, contemplatif, en un mot sceptique par humilité, indécision et ouverture de pensée : telle serait ma situation actuelle. Que faudrait-il pour en sortir? un livre à faire. Ce qui me manque, c’est la concentration et la continuité.

D'ailleurs tout contribue à me disperser : le défaut de santé, le manque de foyer, la privation d'un intérêt dominant, d’un groupe d'hommes voulant ou cherchant ou creusant les mêmes questions; je ne sens ni coterie, ni parti, ni école, ni église, ni drapeau auquel j'appartienne.

Barbarus hic ego sum qui non intelligor illis.

De là ce vide inquiet d’une vie non fixée, qui n'a pas trouvé son centre, son appui, sa joie, son œuvre, qui n'a pas même découvert son talent et déterminé son but. Hélas! j'aurais voulu n'agir que par amour, et comme il a fallu songer à me défendre et calculer mon intérêt, cela m’a dégoûté, et je suis arrivé à l’inertie, ou du moins au minimum d'action.

Clarens (24 septembre 1873). — Me voici à

Clarens, avec un grand sentiment de bien-être. Ma chambrette me plaît. Elle regarde au levant. La nuit est prodigieusement étoilée et je n'ai jamais vu scintiller à ce point le firmament : on dirait des yeux qui clignotent. J’entrevois dans les ténèbres le vague profil des montagnes aimées, et sur ma droite l’éparpillement lumineux des lanternes de Vernex et de Montreux.

Il y a je ne sais quoi de paisible et de fortuné dans ces rivages, qui me salue et me caresse. La gratitude et presque l'espérance reviennent au fond de mon cœur, à un jet de pierre de l’endroit où j'ai choisi ma dernière demeure. Seraitce que le tombeau nous fait une patrie, et qu'on ne vive nulle part mieux que là où l’on a désiré mourir? Une société chérie, un travail sur le métier et pour cadre une belle nature, il me semble que cela me suffirait. La mondanité, l'ambition, la politique, la gloriole ne sont rien pour moi. Peu de chose suffirait à mes désirs ; mais ce peu est trop el je ne l'aurai jamais.

Clarens, 26 septembre 1873. — Je viens de passer deux heures méditatives dans le champ de repos que j'aperçois de ma fenêtre... Mon désir de reposer ici s’est accru par cette visite. Quelle est l’idée commune à tous ces trépassés et qui flotte sur leurs tombeaux? La foi dans la

résurrection, l'assurance dans le salut par Jésus- Christ. Est-ce que les millions et milliards de créatures qui se sont endormies dans cette espérance ont été dupes d’une illusion? Cela serait horrible à penser, s’il y a eu d'immenses sacrifices à cette illusion et si l’on a manqué la vie présente au profit d’une chimère ultérieure. Mais non, cette espérance aide à mieux vivre etconsole. Elle n’est donc pas un piège.

(Plus tard). On ne peut rien sans la foi; or, je n'ai point de foi dans l'inconnu; je déteste la loterie et je ne me sens ni porté, ni soutenu, ni inspiré par une Providence. Aussi je suis oui et non, flottant et partagé dans toutes mes voies, libre et n’ayani aucun goût à la responsabilité, obligé de choisir au hasard et n’y consentant pas; en un mot, m'obstinant faute de mieux et par défiance de toute action.

Aussi ma vie est terne, grise, ambiguë, comme le ciel aujourd’hui. Toutes les cimes sont envahies par le brouillard horizontal, et une lumière pâle enveloppe seule les coteaux et les rivages.

Æ octobre 1873. — Rêvé longtemps au clair de lune qui noie ma chambre de ses rayons pleins de mystère confus. L'état d’âme où nous plonge cette lumière fantastique est tellement crépusculaire

lui-même que l’analyse y tâtonne et balbutie. C’est l'indéfini, l’insaisissable, à peu près comme le bruit des flots formé de mille sons mélangés et fondus. C’est le retentissement de tousles désirs insatisfaits de l’âme, de toutes les peines sourdes du cœur, S'unissant dans une sonorité vague qui expire en vaporeux murmure. Toutes ces plaintes imperceptibles qui n’arrivent pas à la conscience donnent en s’additionnant un résultat, elles traduisent un sentiment de vide et d'aspiration, elles résonnentmélancolie. Dansla jeunesse, ces vibrations éoliennes résonnent espérance : preuve que ces milleactions indiscernables composent bien la note fondamentale de notre être et donnent le timbre de notre situation d'ensemble. — Dis-moi ce que tu éprouves dans ta chambrette solitaire, quand la pleine lune t’y visite et que ta lampe est éteinte, et je te dirai ton âge et je saurai si tu es heureux.

Ce rayon lunaire est comme une sonde lumineuse jetée dans le puits de notre vie intérieure, et qui nous en laisse entrevoir les profondeurs ignorées. Il nous montre à nous-mêmes et nous fait sentir non pas tant nos laideurs, nos torts et nos fautes, que nos tristesses. — Peut-être que pour d’autres, c’est l’état de la conscience qui se révèle alors. Cela dépend de la conduite sans doute et des circonstances. L’amoureux, le pen-

seur, l’ambitieux, le coupable, le malade ne sont pas affectés de même.

Pour moi etactuellement, que m’apprend sur moi-même ce rayon nocturne? Que je ne suis pas dans l’ordre et que je n’ai pas de paix véritable, que mon âme n’est qu'un gouffre inquiet, à la fois ténébreux et dévorant, et que je ne suis en règle ni avec la vie ni avec la mort.

7 octobre 1873 (neuf heures du soir). — Nouveau coup de foudre pire que le précédent : mort de *** à quarante-cinq ans, dimanche cinq courant. Je dinais à sa table le 22 septembre, comme le 29 à Burier. On dirait que la camarde me suit à la trace et frappe mes hôtes en attendant de m’atteindre. Deux morts subites en quatre jours. C’est terrifiant.

Pluie par accès depuis le lever de la lune; ciel couvert et noirâtre. Sentiment indéfinissable de vide et d'inquiétude. Ces morts subites, les ténèbres de l'avenir et les lacunes du présent, la fragilité des existences, l'instabilité de toutes choses, l’inconsistance de ma vie et les aspirations insatisfaites de mon cœur, tout cela passe et repasse devant moi comme une vision vague et me donne une sorte de trouble d'imagination et comme un souci de conscience.

« Aujourd’hui même ton âme te sera redeman-

dée. » Cette menace biblique résonne à mes oreilles. Suis-je prêt? Je n’ose dire oui. J'aurais pu faire plus et mieux que je n'ai fait; mais je ne suis nécessaire à rien; et, sauf trois ou quatre personnes à qui je manquerais certainement quelque peu, le monde sera indifférent à ma disparition et ne l’appellera pas une perte. Je puis donc être retiré sans causer trop de larmes et déranger trop de choses. Mon nom ne me survivra pas, mais qu'importe? Si Dieu me pardonne d’avoir été peu ambitieux, trop sensible et trop vite découragé, je suis tout consolé de ma charité et de mon néant. J'irai dormir à Clarens, en paix avec les hommes et résigné à la volonté de Dieu.

La vie m’effraie plus que la mort, parce que la première crée et multiplie les responsabilités, et que la seconde libère, dispense etlicencie. —Mon credo a fondu; mais je crois en Dieu, à l’ordre moral et au salut; la religion pour moi, c’est vivre et mourir en Dieu, en tout abandon à la volonté sainte, qui est un fait de la nature et du destin. Je crois même à la Bonne Nouvelle, savoir à la rentrée en grâce du pécheur avec Dieu, par la foi dans l'amour du Père qui pardonne.

15 octobre 1873. — Bon! me voilà comme

Montaigne, me dévisageant à tâche et me désillusionnant au delà du nécessaire. Le plaisir de se fustiger est-il un raffinement de l’amourpropre, pour s'occuper encore de soi-même en se rendant Justice ou pour se prouver qu’on n'est pas dupe de ses instincts? Serait-ce un reste de la conscience qui préfère se condamner à se vaincre, et qui prend les devants sur le blâme pour le désarmer? Non, tout bien regardé, il n'y a pas tant de machiavélisme dans cette façon d'agir; il n’y à que la vieille habitude de l’analyse psychologique et la désuétude de l'effort moral. La contemplation m'attire et m'intéresse, la lutte me fatigue, la défaite me dégoûte. Ce n’est pas plus malin que cela. Le curieux, c’est qu'étant stérile je sois sympathique aux productifs, c’est qu’étant sans énergie morale je sois aimé d'âmes fortes, c’est que n'ayant plus de culte effectif, je sois recherché par des natures religieuses. Il est probable que je suis jugé plus avantageusement par les autres que par moi-même et que mes amis ne mesurent pas l'étendue de ma faiblesse et de ma misère.

18 octobre 1873. — Soupé et veillé chez R***. Emoustillé les enfants. Essayé de mettre en danse un docteur en philosophie de la Saxe, pour qui

se donnait la soirée. Je ne sais quelle verve drôlatique me poussait à batifoler avec ces gravités somnolentes. C’est la tentation des femmes espiègles, turlupinant les joueurs d'échecs. Le badinage paraît une si grande liberté d'esprit auprès de la magoterie sérieuse; les libellules aiment à lutiner les gros quadrupèdes balourds. Le contraste fait exagérer la liberté. Prends-y garde toutefois. Une barbe grise et un professeur de philosophie ne peuvent être impunément facétieux ni même gais. On les trouve aisément sans dignité ni tenue. Tu ne dois plus dépasser la nuance de l’enjouement, sous peine d’avoir l'air oublieux des convenances et d’être regardé comme un loustic hors de saison. Sauf avec les gens vraiment spirituels, il ne faut plus à ton âge sortir du décorum attendu de ta profession. Il est très dangereux d’amuser ; ceux qui ont ri mordent ensuite pour toute récompense. Le badinage même gracieux n’est à conseiller qu'avec les intimes, c'est-à-dire avec ceux qui nous connaissent sous l’aspect grave. Les autres peuvent y voir de la vanité, du mauvais goût, du persiflage et s’en faire un grief contre nous. Aux gens de cet acabit, il faut cacher ses ailes, et apparaître cuirassé de la majesté romaine. Sous ce costume, ils ne reconnaîtraient par Minerve elle-même. Les gens du monde ne croient pas

au mérite qui se moque des apparences, c’està-dire de l’essentiel selon eux.

Par aversion de la pédanterie gourmée ou de la lourdeur sotte, garde-toi de paraître folâtre. Au contraire porte la tête comme un saint-sacrement et ne souris que d’un air contenu et mystérieux, comme tel ou tel. Redis-toi avec componction que les plaisants sont déplaisants, et qu'il est préférable de passer pour un pitaud consciencieux que pour un baladin disert. Le sérieux du prochain a beau te paraître récréatif et burlesque, n’en laisse rien voir, car il n’est ni endurant, ni débonnaire. Prends soigneusement le ton du milieu où tu parles, si tu veux n'être pas mal compris et mal jugé.

La demie sonne à Saint-Pierre. Dimanche a commencé. Fin des vacances. Lundi s’ouvre le semestre d'hiver et la première année de l’Université de Genève!. Le temps de rire et de flâner n'est plus. Te revoilà repris par la fonction, par le devoir, par le travail. Mets tes ailes dans un étui, et revêts le manteau solennel du docteur en office. Ouf!!

1. La loi sur lInstruction publique de 1873, en créant une Faculté de médecine dans l’ancienne Académie, venait de la transformer en Université,

JOURNAL INTIME. 1 à 342

(Du 7 janvier 1866 au 18 re 1873. )

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