‹ Henri Frederic Amiel;Fragments d'un Journal IntimeChapitre 28 sur 29 · Mare Monnier · texte numérisé non relu

Mare Monnier

par le médecin de Barataria, tu t’es réduit à l’abstinence et à la privation sans nécessité. Funeste effet de la timidité aggravée par une chimère. Cette démission par avance de toutes les ambitions naturelles, cette mise à l’écart systématique de toutes les convoitises et de tous les désirs était peut-être une idée fausse; elle ressemble à une mutilation insensée, à un eunuquéisme fanatique ou poltron. Cette idée fausse est aussi une peur.

La peur de ce que j'aime est ma fatalité.

Et je crois bien que cette peur de toute passion est née du besoin de l'indépendance combiné avec le sentiment d’une secrète faiblesse. On n’affronte pas le danger, quand on n’a pas l’élan de la témérité ou le pressentiment de la victoire.

De très bonne heure j'ai découvert qu'il était plus simple d’abdiquer une prétention que de la satisfaire,

Car le néant peut seul bien cacher l'infini,

et ne pouvant obtenir tout ce qui aurait été dans le vœu de ma nature, jy ai renoncé en bloc, sans même prendre la peine de déterminer en détail ce qui m’eût séduit; à quoi bon en effet remuer ses misères et se peindre des trésors inaccessibles? Ainsi j'ai anticipé en esprit tous les désabusements, selon la méthode stoïcienne.

Seulement, à défaut de logique, j'ai laissé par- : fois survenir les regrets, et j'ai regardé avec des yeux vulgaires une conduite fondée sur des principes exceptionnels. Il fallait être ascétique jusqu’au boutetse contenter dela contemplation, surtout à l’époque où les cheveux s’argentent. Mais quoi? je suis un homme et non un théorème. Un système est impassible et je souffre. La logique n’a besoin que de conséquence, et la vie a mille besoins; le corps veut la santé, l'imagination appelle lebeau, lecœur réclame l'amour, l'orgueil demande la considération, l’âme soupire après la paix, la conscience pleure après la sainteté, tout notre être a soif de bonheur et de perfection; et incomplets, chancelants, mutilés, nous ne pouvons feindre l'insensibilité philosophique, nous tendons les bras à la vie et nous lui disons à demi-voix : pourquoi as-tu trompé mon attente? N’ai-je pas eu tort de suivre une route solitaire? Ce renoncement n’était-il pas une erreur? Où est la sagesse? Elle n’est pas dans la contradiction, mais elle n’est pas non plus dans la tristesse aride.

Es irrt der Mensch, so lang er strebt.

Schéveningue, 19 août 1873 (huit heures du matin). — Bien-être. Sommeil ininterrompu,

grâce à une ventilation de ma chambre essayée discrètement. Promenade matinale. Il a plu cette nuit; le sable est tigré à la surface comme par la petite vérole. Gros nuages. La mer, veinée de fauve et de vert, a revêtu l’aspect sérieux du travail. Elle est à son affaire, sans menace mais sans mollesse. Elle fabrique ses nuages, charrie les sables, visite et baigne ses rives d’écume, soulève son flot pour la marée, porte les vaisseaux et alimente la vie universelle. Trouvé une nappe de sable fin, plissée par l’eau comme le palais rose de la bouche d’un petit chat, ailleurs semblable à un ciel pommelé. Tout se répète par analogie et chaque petit canton de la terre reproduit sous une forme réduite et individuelle tous les phénomènes de la planète. — Plus loin, je rencontre un banc de coquillages en train de s’'émietter, et j'entrevois que le sable des mers pourrait bien être le détritus de la vie organique des âges antérieurs, la pyramide archimillénaire des générations sans nombre de mollusques qui ont travaillé à l’architecture des rivages en bons ouvriers de Dieu. Si les dunes et les montagnes sont la poussière des vivants qui nous ont précédés, comment douter que notre mort serve autant que notre vie et que rien ne se perde de ce qui est prêté? L’emprunt mutuel et le service temporaire semblent la loi de l'existence.

Lu NÉ TE à

Seulement les forts exploitent ou dévorent les faibles, et l'inégalité concrète des lots dans l’égalité abstraite des destinées vient inquiéter le sentiment de justice.

(Même jour). — Lettre de mon neveu**. La chaleur à Paris est intolérable, me dit-il. Ces lettres de quelques lignes sont caractéristiques. On naît négociant, et dès lors on ne devine pas même que la plume peut peindre les choses et communiquer des pensées ou des impressions.

Échanger des faits et des chiffres n’est pas de la correspondance, c’est du commerce. Son frère *** a plus d’instinct littéraire. Il a du trait et des images dans la parole; il observe et sait rendre ce qu'il voit. Mais il n’éprouve aucun désir de communiquer avec moi, n’espérant pas m'éblouir. A son âge, l’amour-propre tient la plume. D’ailleurs cette génération est utilitaire; et, comme je ne puis la servir dans ce qu’elle cherche, la réussite et le succès, nous n’avons rien à nous dire. C’est tout simple, et je ne m'en offense ni ne m'en étonne. Ce qui doit être est.

D'ailleurs, à d’autres égards, etavecles hommes de pensée qui ont de vingt-cinq à trente ans, je me sens aussi entré dans la /andwehr. Un nouvel esprit gouverne et inspire la génération qui me suit. C’est un singulier phénomène de se

sentir pousser l'herbe sous les pieds, et déraciner intellectuellement. Il faut parler à ceux de son âge; les plus jeunes ne vous écoutent plus. On est censé vieilli, fané, ad acta. La pensée est traitée comme l’amour, on ne lui veut pas un cheveu gris. « La science elle-même aime les jeunes gens, comme jadis faisait la Fortune. » La civilisation contemporaine ne sait que faire de la vieillesse; à mesure qu'elle déifie l’expérimentation naturelle, elle dédaigne l'expérience morale. On reconnaît à cela que le darwinisme triomphe; c’est l'état de guerre et la guerre veut la jeunesse du soldat ; elle n’admet l’âge dans les chefs que s'ils ont la force et la trempe des vétérans bronzés.

Actuellement il faut être fort ou disparaître, se renouveler constamment ou périr. Tout ce qui chancelle est piétiné ou abandonné. — On dirait que l'humanité de notre âge a, comme les oiseaux migrateurs, un immense voyage à faire à travers l'étendue; elle ne peut plus soutenir les faibles et entraîner les retardataires. Le grand assaut de l'avenir la rend dure et sans pitié pour ce qui défaille en route. Sa devise est : Arrive qui peut. Væ victis!

Le culte de la force a toujours eu des autels, mais il semble qu'à mesure qu’on parle plus de justice et d'humanité, l’autre dieu voit grandir son empire. Cela tient probablement à la domi-

Pr

nation croissante des sciences physiobiologiques. La Nature est construite sur le type de la force, et le Dieu moderne est la Nature.

Schéveningue, 21 août 1873.—Lesbriqueset les voyelles ont en hollandais le même nom KlJinkers (les sonores). Ici tout est de briques, les maisons, les palais, les routes, les canaux; lesable cuit sert à combattre le sable mouvant, l’eau douce, le vent, la vague. Similia similibus curantur.— La langue est muette sans les voyelles, et le hollandais affectionne les doubles voyelles. La Hollande ne se conçoit passans la brique. Dureste, le ciment blanc de ces briques brunes (fait de coquilles pulvérisées) est dur comme du marbre, et trente années de pluie sur ces maisonnettes les laisse intactes et proprettes comme des carafons…

Différence extrême de l’air en dedans et en dehors de la dune, même des deux côtés de la même maison si elle est sur la dune; non seulement autre température, mais autre effet physiologique. L'air de merest vivifiant, tonique, oxydé; l'air du dedans est mou, détendu, tiède, flasque. Ma chambrette est dans l’air flou et doux. A vingt pieds d’elle, je trouve la brise saline. De même que l’'écume est phosphorescente, cettebrisea quelque chose d’électrique. Elle remonte, tandis que l’atmosphère abritée est affadissante. — I y a

donc deux Hollandes dans chaque Hollandais :

l'homme du polder, blanchâtre, lourd, blême, flegmatique, lent, patient et impatientant, — l’homme de la dune, du port, dela plage, dela mer, quiesttenace, trempé, persévérant, bronzé, entreprenant. Leur synthèse est dans la prudence calculatrice et dans l’obstination méthodique de l'effort.

Schéveningue, 22 août 1873 (huit heures et demie du matin). — Pourquoi les médecins conseillent-ils si souvent mal? parce qu’ils n’individualisent jamais assez leur diagnostic et leur traitement. Ils classent le malade dans un tiroir convenu de leur nosologie, et chaque malade est pourtant un hapax”. Comment un triage aussi grossier et aussi superficiel pourrait-il permettre une thérapeutique judicieuse ?

. Les docteurs espèrent capturer l’eau avec fe filet, emprisonner le subtil et le volatil dans leurs catégories approximatives; ils ont le courage où plutôt l'audace d'appliquer leurs procédés élémentaires à des cas d’un ordre de complication supérieure. Ce sont des forgerons qui osent manipuler une montre microscopique; ce sont des vernisseurs qui entendent restaurer une

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