‹ Henri HeineChapitre 2 sur 5 · DEUXIÈME ANNÉE. — N · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ANNÉE. — N

Ï5 Janvier 1911

Portraits d'Hier

Par Amédée DUNOIS

in 2011 with funding from

University of Toronto

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Portraits d'hier

N" 45. — 15 Janvier 1911

Les biographes de Heine ne peuvent vraiment pas dire que ce qu'ils savent le mieux, « c'est leur commencement » ! Un voile d'incertitude que toute la patience allemande des H eine-F oiselier n'a pu parvenir à déchirer, recouvre encore l'enfance et l'adolescence du poète. Peut-être igiîorerons-nous toujours la date réelle de sa naissance, — cas probablement unique dans la littérature contemporaine. Heine se plaisait à la dissimuler, ce qui lui était facile, ses a;rchives de famille ayant péri dans un incendie. Sur la foi d'une de ses lettres, les biographes avaient adopté la date du 13 décembre 1799, — qui faisait de lui, soit dit en passant, non pas « l'un des premiers hommes du dix-neuvième siècle », comme l'affirment les RcisehUder, mais le Benjamin du dix-neuvième, du siècle de Swift, de Sterne et de \^oltaire. Or cette date est aujourd'hui à peu près abandonnée pour celle du 13 décembre 1797, plus vraisemblable en effet (i), mais plus authentique non pas.

Harry Heine (2) vit le jour en pays rhénan, à Diisseldorf, qui n'était en 1797, malgré son titre de capitale du grand-duché de Berg, qu'une petite ville de neuf à dix mille âmes. Les Français qui l'occupaient depuis deux ans ne l'évacuèrent qu'en 1802. Mais il arriva qu'en mars 1806, le grand-duché de Berg, étant passé sous la souve-

(i) C'est en 1816, lors de son départ pour Hambourpr, que Heine aurait été rajeuni de deux ans par ses parents. Pour pouvoir quitter le territoire prussien, il lui fallait une autorisation que l'administration était en droit de lui refuser, du fait qu'il était âgé de plus de dix-sept ans. On jugea donc prudent de le rajeunir de deux ans.

(2) Heine ne prit le prénom de Hcinrich (Henri) qu'en 1825, lors de son baptême.

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raineté napoléonienne (i), fut admis à connaître, durant plusieurs années, le double bienfait d'un droit privé qui n'était autre que celui Code Napoléon et d'une administration réparatrice qui fit aimer le nom français (2). — Ce ne sont pas là des détails négligeables : que, d'une part, Heine soit né au confluent de deux siècles aussi contradictoires que le siècle de l'Encyclopédie et celui du Romantisme ; qu'il ait. d'autre part, vécu son enfance en une ville allemande momentanément soumise à la France révolutionnaire, si cela ne nous l'explique pas tout entier, cela peut aider à nous faire comprendre les singuliers contrastes de son caractère et de son génie. Heine fut un Allemand épris d'idées françaises, voire à demi francisé, qui, dans l'enivrante atmosphère de l'époque romantique, sut se garder la tête libre et la langue républicaine.

Ajoutez qu'il naquit Juif, en un temps où le Juif était encore un maudit. Le cosmopolitisme humanitaire, l'audace des négations philosophiques et sociales sont bien dans l'atavisme de cette race puissante. Négateur de frontières et négateur de dieux, Henri Heine l'a été avec l'éclat d'un virtuose, et nul n'a prophétisé d'une voix plus inspirée l'écroulement des hiérarchies et l'avènement des temps nouveaux.

Samson Heine, son père, Hanovrien d'origine, faisait à Dûsseldorf le commerce des velours. C'était un homme aimable, spirituel, passablement frivole : « Une joie de vivre sans borne, tel était le trait principal du caractère de mon père. » Il ne fit pas fortune et dut en prendre aisément son parti. Mme Heine semble, au défaut de son mari, avoir été tout ensemble la tête et le bras du ménage. Fille d'un médecin du pays, ayant fait de sérieuses études, c'était une femme distinguée. Elle avait lu Rousseau, ainsi qu'il convenait à une personne de sa condition et de son temps. Cependant son cœur était calme ; la raison, en elle, l'emportait sur les sens. Indulgente et bonne, elle dirigea elle-même l'éducation de ses quatre enfants. Celle du poète, qui était l'ainé, parait avoir été, non pas négligée, mais

(i) V. Charles Sch.midt : Le Grand-Duché de Berg (1806-13) (Paris, 1905).

Le projet de Napoléon était de former entre la France et la Prusse ' un « Etat intermédiaire » dont les duchés de Clèves et de Berg eussent formé le noyau. Murai fut nommé grand duc, mais tout le travail d'administration et de réforme fut accompli directement par les bureaux de Paris. Le 15 juillet 1808, (traité de Bayonne), Murât, devenant roi de Naples, cédait à Napoléon sa souveraineté sur Berg. Le duché ne fut pas réuni à l'Empire, mais administré par un agent, .Beugnot. Puis, le 3 mars 1809, il fut attribué au fils aine du roi de Hollande (frère du futur Napoléon III) : mais rien ne fut changé, et Beugnot demeura commissaire impérial, jusqu'à l'arrivée des Alliés (10 novembre 1813).

(2) Aujourd'hui encore, sur les rives du Rhin, on parle de Napoléon « comme dun être tout puissant, comme d'un personnage de légende». (Ch Schmidt op. ctt., p. 477.)

décousue : l'enfant n'était pas la docilité même, mais surtout l'éiXKjue était à la guerre plus qu'à la pédagogie.

Du moins, Mme Heine sut-elle inspirer à son tîls un sentiment profond et tendre : la religion de sa mère fut la seule, jxjurrait-on (lire, que ce cœur mobile ne renia jamais. Les deux plus beaux sonnets du Livre des Chants sont dédiés : « A ma mère, née lietty V. Geklern. ^) Et plus tard, lorsque, dans l'exil, le poète songeait à la bonne vieille, il sentait son âme se gonfler d'inquiétude :

La bonne vieille m'aime tant, et dans les lettres qu'elle écrit, je z'ois comme sa main tremble, combien son cœur de mère est profondément agité !

Ma mère }ie me sort pas de l'esprit. Douce années ont passé, douze longues années se sont évanouies, depuis que je ne l'ai pressée dessus mon cœur.

L'Allemagne est assurée de l'éternité : c'est une terre vigoureuse ! Avec ses chênes, ses tilleuls, je la retrouverai toujours.

Je ne brûlerais pas tant pour l'Allemagne, si ma mère ne s'y trouvait pas. La patrie est impérissable, mais la vieille femme petit mourir (i).

[^ jeune Heine grandit dans la religion juive, que ses parents" pratiquaient non sans un peu de nonchalance, — encore un efïet des temps ! La conquête française avait affranchi les Israélites, dont les enfants pouvaient, dans les écoles, se mêler aux enfants chrétiens. Quand donc, au couvent des Franciscains die Dùsseldorf, Heine eut appris à lire, à écrire et à « demeurer assis en silence », il fut mis au lycée, qui venait d'être réorganisé. Il y passa, dit-il, « par toutes les classes où l'on enseignait les Hiunaniora », se distinguant surtout dans celle de philosophie oii im prêtre catholique ami de sa famille, î.e recteur Schallmeyer, prit de lui un soin particulier, tandis qu'un autre prêtre, l'abbé Daulnoie, l'initiait à la rhétorique et à la poétique française (2). Mais, si nous en croyons les Reisebilder, c'est un pauvre soldat français qu'hébergea longtemps Samson Heine, c'est le tambour Lcgrand qui, mieux que les professeurs du lycée, fit de l'enfant un homme passionnément moderne. Ce vieux de la vieille lui enseigna la Marseillaise, et, grâce à lui, grâce à son tambour, l'épopée républicaine et l'épopée impériale se logèrent, toutes ronflantes, dans son enthousiaste petite cer\'elle. Les leçons héroïques de l'humble briscard, Heine ne les oubliera pas. Elles lui inspireront,

(i) Nouvelles Poésies, IV, 29. — Mme Heine survécut deux ans à son fils, qui s'était toujours efforcé de lui cacher la marche de sa terrible maladie. Veuve depuis 1828, elle vivait retirée à Hambourg.

(2) Lettre à Ph. Chasles (Paris. 15 janvier 1835). Heine fit sa philosophie en l'année 1813. CSchmidt, op. cit., p. 265.)

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dès 1816. le lied fameux des Deux Grenadiers, ce chef-d'œuvre émouvant et simple de la littérature napoléonienne, et lui conféreront plus tard la force d'opposer la « Légende de 1 Aigle » à cette « Légende du Moyen âge » que les romantiques et les hobereaux tâchaient d'accréditer en Allemagne.

Au cours de l'année 1813, Heine est retiré du lycée et placé, à A\'ahrenkampf, dans un institut commercial (i). Il entre ensuite, à Francfort, chez un banquier, puis chez un épicier en gros. Mais il ne réussit ni chez l'un ni chez l'autre et, au printemps de 1815, il regagne Dûsseldorf. L'n moment, cédant à l'entraînement patriotique qui dresse contre la France l'Allemagne tout entière, il songe à se joindre à l'armée de Blùcher, qui va partir pour Waterloo. Mais il est jugé impropre au service, et reste donc à Dûsseldorf.

Cette année 181 5 s'écoule pour lui dans l'inaction et le rêve. C'est d'elle, sans nul doute, que datent les plus anciens poèmes des Jeunes Souffrances, — ces « visions » (Trauinbilder) d'une couleur si naïvement romantique, avec des cimetières sous la lune, des tombeaux qui s'entr'ouvrent, des gesticulations de spectres, et de fantastiques amours : visions de jeune homme dont la tête est toute pleine des fumées de Hoffmann et de Bùrger. Il se pourrait aussi que cette année fût celle de ses amours avec l'étrange Joséfa, fille de bourreau et nièce de sorcière, à laquelle il attribuait plus tard « la plus grande influence sur son développement lyrique ». Joséfa, ses cheveux roux noués sous le menton, avait l'air « d'un décapité dont le sang coulait à torrents », et elle chantait d'une voix passionnée de vieux licder d'amour et de mort, dont le lugubre écho résonne au long des Trauinbilder.

« ]\Iais cette passion [n'était] que le prélude de la grande tragédie qui allait se jouer » peu longtemps après dans la vie sentimentak du jeune poète. Au printemps de 1816, il se rendit à Hambourg auprès du frère de son père, le richissime banquier Salomon Heine, — cet « oncle Salomon » qui ne cessera d'être, pour son « sot garçon » de neveu, un Mécène parcimonieux, bougon, mais, à tout prendre, utile Il commença par le prendre chez lui, dans sa banque et, l'initiation terminée, le mit à la tête d'une maison de commission sous la raison sociale Harry Heine et 0\ Mais Harry Heine avait trop l'esprit aux lieder et aux romansen pour l'avoir beaucoup aux affaires : la maison périclita et disparut au début de 1819. Quelques mois après, Heine quittait Hambourg, emportant dans son cœur le désespoir d'amour qui allait faire de lui, négociant incapable, un poète de génie.

Elle est restée longtemps mystérieuse, celle qui causa ce désespoir. Heine ne l'a jamais nommément désignée; sa famille a gardé une

(i) LiCHTENBERGER, Henri Heine penseur (Paris, 1905), p. 20.

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discrétion égale. Nous en sommes donc réduits là-dessus à des renseignements « purement inductifs », mais « néanmoins précis »> ( i ).

Celle qui, bien involontairement sans doute, voire bien inconsciemment, tortura le cœur du poète, était sa propre cousine et s'appelait Amélie Heine. C'est elle là « bien-aimée délicieuse », 1' <( exquise bien-aimée » dont l'adorable visage illumine Vlntermczzo. Elle était jeune, belle et riche; et elle dédaigna l'amour du rimcur sans argent et sans gloire pour épouser le plus bourgeoisement du monde un grand propriétaire de la Prusse orientale ; — « vieille histoire toujours nouvelle, et celui à qui elle vient d'arriver en le cœur brisé » ; mais quelquefois aussi — et c'est le cas de Heine — la vieille histoire met aux lèvres de celui à qui elle arrive des chants d'une sublime désolation.

Heine porta jusqu'à la fin la blessure de son amour déçu. Trente ans plus tard, il avouait à G. de Nerval que cet amour sans espoir sommeillait toujours dans son cœur : « Rien que d'y penser il pleure encore ou retient ses larmes avec colère. » {2).

Pourtant ce grand amour ne fut pas un amour unique. Si cruelle qu'ait été l'expérience, Heine devait la renouveler bien des fois. Il n'était pas né pour être « l'homme d'une seule femme ». Et sans parler d€s nombreuses verschiedene dont les Nouvelles Poésies nous ont complaisamment transmis le nom de baptême, sans parler de Mathikk ^lirat, sa femme légitime, qu'il aima en mari jaloux, il y eut dans la vie de Heine une autre grande passion, un autre grand désespoir.

Cette seconde épreuve fut, à trois ou quatre ans de distance, l'exacte répétition de la première. Amélie Heine avait une sœur cadette qui n'était encore qu'une fillette quand, en 1819, le poète avait quitté Hambourg : « Cette petite, notait-il un jour, ressemble à ma bienaimée : ce sont les mêmes yeux qui m'ont rendu si malheureux ». Or, quand, en mai 1823, il revint à Hambourg. Thérèse Heine était une jeune fille dans toute la fleur de sa beauté juive. Il t'aima. Eu fut-il aimé ? On ne saurait trop dire : mais après s'être vu, dit-on, permettre l'espérance, il fut finalement dédaigné; Thérèse se maria en février 1828, peu après l'apparition de ce Livre des Chants qu'elle avait en partie inspiré.

(i) Jules Legras, Heiiri Heine poète (Paris, 1897), p. 4.

(2) Louis Ducros, Henri Heine et son temps (Paris, 1886), p. 67. Livre agréable, bien qu'un peu vieilli.

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Revenons sur nos pas. — A Hambourg comme' à Francfort, Heine avait fait la preuve de la plus rare incapacité commerciale. On décida donc de clore l'expérience et de faire de lui un homme de loi. A l'automne de 1819, il s'inscrit à l'Université de Bonn, fondée l'année précédente par le roi de Prusse pour implanter sur les bords du Rhin la culture allemande ou, plus exactement, prussienne. C'est l'oncle Salomon qui s'est chargé des frais d'études. A tout dire, Heine n'éprouve qu'une médiocre inclination pour les sciences juridiques. Ce qui le passionne bien autrement, ce sont les antiquités allemandes, /a littérature, la langue, l'architecture, les institutions du lointain passé. On le voit plus souvent aux cours de W. Schlegel et d'Arndt qu'à la Faculté de jurisprudence. Mais l'amour de la patrie germanique n'allait pas en 18 19 dans les jeunes coeurs d'outre-Rhin sans l'amour de la liberté. Heine, avec toute la Burschenschaft, est l'adepte de ce nationalisme libéral un peu fumeux et parfaitement impuissant dont M. de Metternich fait semblant d'avoir peur. Et c'est comme tel que, presque au lendemain de son arrivée à Bonn, le 18 octobre 1819, il assiste, sur la cime du Drachenfels, à une cérémonie aux fîambeaux imitée de la manifestation célèbre qui, deux ans plus tôt jour pour jour, s'était déroulée à la Wartbourg (i).

Un romantique en littérature, un patriote libéral en politique, tel apparaît Heine à vingt ans. Mais romantisme et nationalisme ne sont pour lui que des points de départ, dont nous le verrons s'éloigner progressivement.

En septembre 1820, il passe à l'Université de Gœttingen. Mais de même qu'à Bonn, il y néglige le jus civile pour un cours d'ancienne poésie germanique dont il est l'un des neuf auditeurs, et il se laisse aller librement à sa passion pour l'histoire (2). Il s'ennuie d'ailleurs à mort dans la rébarbative petite ville. Ce n'est pas, il est vrai, l'ennui seul qui l'en chasse : c'est le sénat, c'est-à-dire l'autorité académique, qui pour une infraction aux règlements sur le duel, lui inflige un consilium abeundi l'excluant pour un semestre de la docte Université. Heine décide alors de s'exclure lui-même tout à fait et d'aller planter sa tente à Berlin. Il y arrive en mars-avril 1821, ayant en poche le manuscrit

Ci) Plusieurs étudiants de Bonn furent traduits pour ce fait devant le tribunal académique, et Heine y fut appelé lui-même en qualité de témoin.

(2) C'est de Gôttingen qu'était parti, à la fin du xviii" siècle «le grand mouvement de rénovation des études historiques». (E. Denis, L'Allemagne, 1810-1852, Paris, s. d., p. 16.

d'Almansor et celui de ses ])remières jx^ésies. L'ne nouvelle période de sa vie va commencer.

L'Université de la capitale prussienne jouissait d'une réputation sans égale. C'est là qu'avaient grandi « dans l'amour de la patrie et dans la haine du tyran étranger les volontaires de 1813. » (i). — La prédiction de Sclileiermaclier se réalisait : par son Université au s; maîtres incomparables, Berlin, devenu la métropole intellectuelle de l'Allemagne septentrionale et protestante, préparait « un terrain solide pour l'accomplissement de la mission réservée à l'Etat prussien )>.

C'est dans cette atmosphère de haute culture cjue notre jeune provincial se trouva brusquement transféré. Il n'y fut pas un isolé, loin de là. Par la publication, dans les revues, de quelques bonnes études. puis par l'apparition, dès 1821. d'un, petit volume de vers, il eût tôt fait de s'ouvrir les cercles littéraires de la capitale prussienne et de se lier avec les hommes les plus en vue. Mais surtout il lui fut donné de pouvoir approcher une femme merveilleusement douée, qui exerçait sur son entourage une fascination invincible et que Goethe luimême admira : Mme Varnhagen d'Ense, née Rahel Levin.

L'étudiaiiit « malade, aigri, boudeur, poétique et insupportable », le « pauvre houx épineux » qu'était Heine, Rahel l'accueillit avec grâce et bonté. Par sa protection délicate, il eut ses premiers pas facilités, d'où le nom de patronne qu'il lui donna affectueusement. C'est dans le salon de Rahel. fameux dans l'histoire des mœurs et des lettres allemandes, que Heine connut Hegel, Humboldt, Schleiermacher, Grabbe et Chamisso, toutes les illustrations berlinoises. Rahel joignait à une rare intelligence spéculative un goût littéraire très pur, et Heine, à son contact, affina sa pensée et son style. Elle avait la passion, le culte, on pourrait dire le fanatisme de la sincérité clans la vie, de la vérité dans l'art. Elle lui apprit à regarder avec ses propres yeux, à sentir avec son propre cœur, à parler avec sa propre langue. « Les chétifs imitateurs, disait-elle, s'oublient eux-mêmes et veulent représenter nu monde sans eux : un tel monde n'existe pas (2). » Si Heine trouva la force de rompre ses entraves romantiques, Rahel. n'en doutons pas, fut pour quelque chose dans sa libération.

Le mince cahier de vers publié par lui en 1821, sous le titre insignifiant de Gedichte (Poésies), forme dans le Lhre des Chants le cycle des Jeunes Souffrances. «Quatre parties bien tranchées le composent : les Visions, toutes pénétrées d'influences romantiques ; les amoureux Lieder, esquisse charmante de V Intermezzo : les Romances, qui sont de merveilleuses « ballades » ; les Sonnets enfin, où les effu-

\i) E. Denis, op. cit., p. 16.

(2) I DucROs, op. cit., p. 179.

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sions (le ramitié et de l'amour filial se mêlent à de véhémentes satire-^, premier cri du rebelle que Heine sera bientôt.

A deux ans d'intervalle (mai 1823), Vlntcniiecco suivit, flanqué des deux tragédies d'Alinaiisor et de IVilliani Ratcliff, qui sont à elles deux tout le théâtre de Heine (i). — Abiiansor est une suite de Liedcr négligemment dramatisée, une grande fresque dont la persécution des Maures i)ar l'Espagne catholique forme le fond. William Ratcliff est un de ces « drames de la fatalité » qui jadis enchantèrent l'Allemagne : œuvre violente et sombre, de mécanisme et de psychologie sommaires, et où le pessimisme du poète s'exhale avec une sorte de fureur; un drame non pas, mais un poème, l'éruption lyrique d'une âme exaspérée : « J'ai cherché le doux amour, dit la dédicace, et j'ai trouvé la haine amère; j'ai soupiré, j'ai maudit, j'ai saigné par mille blessures. » Ecrit en janvier 1822, Ratcliff est en effet l'enfant du désespoir : la « trahison » d'Amélie Heine, autrement dit son mariage, remontait à cinq mois à peine.

Rien ne ressemble moins à Ratcliff que VI)itcnne:sso lyrique. Tout a été dit sur ce petit poème, et la louange est ici épuisée. Il place son auteur à la tête des ininncsingcr de son siècle et peut-être de tous les siècles : l'art mystérieux et divin de « faire une perle d'une larme « ne saurait être poussé à plus de perfection. Ulntermezso est l'histoire, transfigurée jusqu'à la légende, de l'amour de Heine pour sa belle et riche cousine : « Ma misère et mes doléances, je les ai mises dans ce livre, et lorsque tu l'as ouvert, tu as pu lire dans mon cœur ». Ainsi s'exprime l'épigraphe. En, soixante menus poèmes, l'aventure se déroule, l'éternelle aventure de la déception amoureuse. Le poète la conte à mi-voix, simplement, sans imprécations aiguës, avec une sorte d'objectivité d'autant plus touchante qu'elle n'est pas indifférence, mais résignation et pardon :

Je ne t'en veux pas; et si mon cœur se brise, hien-ahnéc que j'ai perdue pour toujours, je ne t'en veux pas ! Tu brilles de tout l'éclat de ta parure de noces, mais nul rayon de tes diamants ne tombe dans la nuit de ton cœur.

Je le sais depuis longtemps. Naguère je t'ai vue en rêve; j'ai vu la nuit qui remplit ton âme et les vipères qui rampent dans cette nuit. J'ai vu, ma bien-aimée, combien au fond tu es malheureuse !

Oui, tu es malheureuse et je ne t'en veux pas; ma chère bien-aiméc. nous devons être malheureux tous les deux. Jusqu'à ce que la mort brise notre cœur, ma chère bien-aimée, nous devons être malheureux...

(i) Ratcliff n'a jamais été représenté; Almansor l'a été, sans succès, à Brunswick, en 1824, et rarement depuis.

UIntermec2o atteint ainsi, par les moyens les moins apprêtés, au plus haut degré de rémolion humaine. Depuis longtemps, en 1823. la poésie allemande ne parlait plus cette langue à la fois précieuse et populaire ; surtout, elle s'était déshabituée de l'expression d'es sentiments intimes, elle était j)hilosophi(|ue ou guerrière. Heine lui refit une originalité en la retrempant à la source profonde du lyrisme : la vie dit cœur, et toute l'Allemagne lettrée comprit qu'un grand poète était né.

Ouelc|ues semaines après cette publication. Heine quitta l>erlin. probablement rappelé par son oncle, impatient de la manière dont le « sot garçon » entendait ses études et que la dédicace de Yliitennczzo n'avait point désarmé. Le poète rejoignit ses parents dans leur retraite de Lùnebourg. Puis il alla à Hambourg. Il revit la « grande ville pleine de mystère où vivait autrefois sa bien-aimée »> ; un instant, l'affreux désespoir, « qui jadis à cette même place [l'avait] torturé tant et tant de nuits » réapparut. Mais seulement un instant : bientôt la vieille douleur s'apaisa tout à fait, tandis qu'un nouvel amour prenait possession de son cœur. Il venait de retrouver, jeune fille, cette Thérèse Heine qu'il avait quittée enfant. Ce fut comme une renaissance, et « un nouveau printemps de lieder » lui monta aux lèvres. Que d'exquises chansons datent de ces jours fleuris !

Tu es telle qu'une fleur, si charmante, si belle et si pure! Je regarde, et la tristesse s'insinue dans mon cœur.

Je derrais. je pense, étendre mes mains sur ta tête et prier Dieu qu'il te conserve si pure, si belle, si charmante !

Quand, la nuit, je gis sur ma couche, une douce, suave et chère image vient flotter devant mes yeux.

A peine un paisible sommeil a-t-il fermé mes paupières que l'image, toute légère, se glisse dedans mon rêve.

Mais, le matin, jamais elle ne disparaît az'cc lui, et toute la journée, je la porte dans mon cœur.

La neige p'eut s'amonceler au dehors; il peut grêler, la tonpête peut faire rage et fouetter la vitre à grand bruit : on ne m'entendra pas me plaindre, car je porte dans ma poitrine l'image de l'aimée et la juie du printemps.

Ce qu'il advint de ce nouvel a^mour, je l'ai dit plus haut. Dédaigné, après avoir été peut-être vaguement encouragé, Heine cette fois encore vit s'effondrer son rêve. Et de nouveau, ce fut dans « un petit

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