‹ Henri Heine et son temps 1799-1827Chapitre 10 sur 16 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Les ce Lettres de Berlin. » — Berlin et la société berlinoise en 1821. — Le cours de Hegel. — Les salons, — Rahelet Varnhafren.

C'est vers le mois de mars 1821 que Heine arriva à Berlin. Il se logea dans la Behrendstrasse , à deux pas des Tilleuls, et c'est de là qu'il écrivit dans un journal de Westphalie, à l'adresse des amis qui l'avaient accueilli lors de son voyage dans ce dernier pays, trois longues lettres qui figurent dans ses œuvres sous le titre de : Lettres de Berlin (1). Ces lettres sont pour nous une bonne fortune, car elles vont nous aider à tmcer la physionomie de Berlin au moment où Heine devint Berlinois et elles nous diront en même temps quelle impression fit la capitale de la Prusse, « la Résidence, » sur l'étudiant libéré de Gœttingue.

Dès sa première lettre, Heine invite le lecteur à faire avec lui une promenade au centre de la ville : qu'il soit donc notre cicérone et nous fasse connaître le Berlin de 1821.

Nous nous dirigeons naturellement vers les grands boulevards, vers les fameux Linden. Chemin faisant, Heine nous fait admirer les longues et larges rues, telles que la Kmifjstrassey dans lesquelles les boutiques se touchent et las passants se coudoient. Il jouit de notre ébahissement et on voit bien que, les premiers jours, il a été si «'tonné de voir tant de monde dans une seule ville qu'il a dû se poser à lui-même la question qu'il se fait adresser par son lecteur : ce Où diable tous ces gens-là trouveront-ils à

(1) (Kuvres complètes, éd. ail., t. XIII. Ces lettres se trouvent dans le Tolume de la traduction française intitulé : De tout un peu.

dîner? » C'est fort amusant de circuler dans des rues si animées quand on vient de quitter ce triste Gœttingue, où l'herbe poussait dans les rues ; mais c'est aussi fort désagréable d'être bousculé et on avait ce désagrément-là en 1821, comme de nos jours, à Berlin, où la démarche, lourde et haletante à la fois, la mine effarée et bourrue des passants vous font songer, par contraste, à l'air affable et gai des habitants de Paris. Après avoir été ce bousculés de tous côtés )), nous arrivons cahin-caha à la grande avenue des Tilleuls (Unter den Linden). Traversons l'ancien (c pont des Chiens )>, qu'on est en train de remplacer par un magnifique pont enfer et nous avons sous les yeux ce un imposant panorama. y> A droite, voici le corps de garde, tout nouvellement bâti dans le style dorique, par le plus grand architecte de l'Allemagne, Schinkel. Puis l'Université, ce un magnifique bâtiment » aussi, mais qui n'offre guère aux étudiants que des salles ce étroites, tristes et sombres. » Plus d'un sans doute et Heine tout le premier, a dû s'y répéter à lui-même les vers mélancoliques de l'étudiant de Faust : ce On n'y a pas assez d'espace, on n'y voit point de verdure, pas un arbre, et dans les salles et sur les bancs je perds la faculté d'entendre, de voir et de penser. y> Ici ce qui empêche encore les étudiants d'écouter, c'est que beaucoup de fenêtres donnent sur la rue et qu'à travers les barreaux on aperçoit l'Opéra. « Comme le pauvre Bursche (étudiant) est sur des charbons ardents, lorsque les plaisanteries triviales et tannantes (ledernen) de quelque ennuyeux privat-docent bourdonnent à son oreille et qu'il voit passer dans la rue les brillants équipages et les nymphes sémillantes qui courent à l'Opéra ! y>

Mais pourquoi tant de gens arrêtés devant l'Université ? ils mettent tous la main à leur gousset et lèvent le nez en 1 air. C'est qu'il est midi et qu'on vient régler sa montre sur 1 horloge de l'Académie, la meilleure horloge de la capi-

taie. C'est justement l'heure de la promenade pour le beau monde : une foule endimanchée monte et descend l'avenue des Linden. Yojez-vous ce jeune élégant avec son beau gilet « bariolé ? » Sentez-vous « la fine pommade » dont il est parfumé? Il lorgne une jeune belle, ce sourit et de la main frisotte ses cheveux » : décidément Berlin a été de tous temps la ville des belles manières. — Quant à ce gaillard, que la belle regarde si tendrement, « il n'est pas de ceux qui ont inventé la poudre, mais de ceux qui s'en servent, c'est un militaire. » Heureux militaires qui déjà en 1821 avaient le privilège de traîner après eux tous les cœurs, les tendres cœurs des Berlinoises I

A cette époque, les boutiques les plus achalandées de la ville, c'étaient les confiseries (Konditoreien) (1). Heine, qui était gourmand comme une Allemande, n'oublie pas, dans sa promenade à travers Berlin, de s'arrêter et de s'attendrir devant chaque boutique de confiseur : parfois même il prend sa lyre pour chanter en strophes émues les splendeurs de ces devantures qui lui semblent aussi belles que les portes du Paradis. Mais c'est le soir surtout qu'il fait bon s'attarder dans ces lieux de délices ! On y voit défiler toute la société berlinoise : les jeunes filles arrivent, traînant après elles « leur père, leur mère, leur tante, leur petite sœur et leur petit frère; elles les conduisent comme en pèlerinage de boutique en boutique et font des stations prolongées devant les poupées de sucre ou de dragées. »

Ces confiseurs du reste sont des gens d'esprit : pour attirer le monde, ils ont imaginé de vendre des bonshommes eu sucre qui représentent des personnes vivantes et connues de tons ; il faut entendre aloi*s les grands éclats de rire

. . / La l.^l.">, Giovanoli ouvrit à Berlin la première confiserie; c'est M. Treitschke qui dans son Histoire allemande (t. II, p. 257) donne cette date, mémorable pour l'histoire de l'Allemagne.

par lesquels les Berlinois accueillent cette fine plaisanterie (])!

Nous ne suivrons pas Heine au delà de la porte de Brandehourg, jusqu'au Thiergarten; il se contente d'énumërer des monuments et des curiosités plus ou moins connues et n'est ici qu'un Baedecker incomplet. Pour rentrer en ville, où il nous montrera des choses plus intéressantes, acceptons la droscMe (voiture) qu'il nous offre et remarquons que, si les Berlinois avaient depuis longtemps inventé le véhicule qui a pris le nom de leur ville (2), ce n'est que peu de temps avant l'arrivée de Heine qu'un hardi entrepreneur eut l'idée de faire stationner sur les places publiques trente-deux fiacres. Montons dans l'un d'eux : moyennant quinze sous, un cocher en capote grise nous mènera où nous voudrons. Chemin faisant, Heine engage avec nous la conversation : il nous demande ce que nous pensons de l'immortalité de l'âme qui lui paraît être une invention de bien plus de valeur que celle de la poudre ; ne prenons pas la peine de lui dire ce que nous paraît valoir à nous sa plaisanterie et tâchons d'apprendre, ce qui nous intéresse davantage , quelle est au vrai l'impression qu'a faite sur lui la ville de Berlin. « Comment trouvez-vous Berlin? nous demande-t-il ; n'êtes-vous pas d'avis que la ville, quoique neuve, belle et régulièrement bâtie, produit cependant une impression un peu froide ? (3) »

(1) Les Berlinois n'avaient pas le mérite d'avoir inventé cette ingénieuse plaisanterie. Pendant le séjour de Lessing à Breslau, en 1760, un pâtissier, propriétaire de la maison qu'il habitait, irrité contre un' locataire qui rentrait tous les soirs à des heures indues, imagina un jour de vendre des gâteaux qui représentaient un noctambule (Nacht- ^vàchter) avec le nom de Lessing au bas. (A. Stahr, Lesswg, Sein Lehen und seine WerJce, Berlin, 1868. I"^' Band, V**' Buch, 207.

(2) C'est Chiese, l'architecte de l'électeur de Brandebourg, qui, dit-on, inventa au dix-septième siècle la voiture à quatre roues appelée berlîne,

■ (3) Comparer un passage semblable sur Berlin (Œuvres com2)Iètes,

On s'expliqne aisément cette impression de froideur que Berlin produit d'ordinaire sur l'étranger si on songe que cette capitale de parvenus avait à peine cessé d'être un obscur village de pêcheurs à l'époque où notre vieux Paris voyait s'élever la Sorbonne et la Sainte-Chapelle. Aussi Heine trouve-t-il « très ingénieuse » cette remarque de M'"'^ de Staël : ce Berlin, cette ville toute moderne, quelque l^elle qu'elle soit , ne fait pas une impression assez sérieuse ; on n'y aperçoit point l'empreinte de l'histoire , du pays, ni du caractère de ses habitants , et ces magnifiques demeures nouvellement construites ne semblent destinées qu'aux rassem])lements commodes des plaisirs et de l'industrie (1) . » Yoilà pour la ville. Voyons maintenant la société berlinoise en 1821. Son langage, semble-t-il, n'était pas des plus fins, ni ses manières des plus distinguées, si nous en croyons de bons juges. La célèbre Rahel, dont nous parlerons tout à l'heure avec plus de détails , car Heine eut le lx)nheur d'être de ses amis, Rahel, qui avait vécu à Paris, lurait bien voulu transplanter sur les bords de la Sprée la causerie et l'esprit de société : mais ces fleurs, éminemment françaises, avaient, paraît-il, en 1821, beaucoup de peine à -'acclimater dans <( la sablonnière prussienne » et Rahel se plaignait amèrement de ce qu'elle appelait « la grossièreté lKirlinoi8e(2) ». Elle et son mari, Yarnhagen, lequel était pourtant un si ardent patriote, enviaient aux Français leurs K fines manières » ; ils trouvaient tous deux qu'il ne fait pas bon vivre dans les pays a qui n'ont pas encore reçu la

édit. ail,, t. II, p. 10) ; le passage commence par ces mots : <( Berlin n'est pas une ville, mais Berlin fournit simplement un lieu de réunion à une masse d'hommes parmi lesquels il y a beaucoup d'hommes d'esprit ; mais le lieu môme où ils se rencontrent leur est indifférent. »

(1) M"'« de Staël, De l'A lie ma r/ ne, l»-' partie : Berlin.

(2) Comme si le mot allemand, J)as Grob, ne lui paraissait pas assez expressif, elle l'altérait pour en faire l'onomatopée : Pau Berliner Krcq).

culture et qui n'ont plus la force de la rude et primitive nature >; ; les habitants de ces pays, qui flottent entre la barbarie et la civilisation, ce ont bien déraciné dans leurs âmes les vieilles forêts, mais ils ne les ont pas remplacées par des champs et des jardins, de sorte qu'on ne voit partout quune surface froide, sans caractère, à demi sauvage. »

Ajoutons que la société berlinoise était parquée en différentes castes qui ne frayaient pas entre eUes : ainsi les hommes de lettres n'étaient point invités aux ce thés dansants et médisants » de la noblesse; les militaires ne paraissaient jamais aux ce thés esthétiques » de MM. les professeurs, et le gouverneur de Berlin lui-même ne fréquentait absolument que des officiers, ce II y a ici, disait Heine, une vie sociale très animée, mais morcelée à l'excès. La société est divisée en une masse infinie de lambeaux, en une foule de petits cercles, groupés les uns à côté des autres et qui au heu de s'étendre, tâchent plutôt de se rétrécir de plus en plus. A. voir seulement les divers bals, on pourrait croire Berlin uniquement composé de corporations (1). »

Essayons, en feuilletant les ce Lettres de Berlin y> de faire connaissance avec quelques-unes de ces ce corporations » et nous aurons ainsi un tableau complet de cette société, que notre jeune poète admira d'abord avec toute la candeur d'un novice et d'un provincial, mais que, bien vite déniaise, il jugea ensuite plus librement.

Voici d'abord les bals de la cour : ce Ils sont sur le modèle de ceux de Paris, » nous dit Heine; mais n'y étant pas admis, il nous renvoie pour plus de détails à une brochure que publia, en cette même année 1821, sur les fêtes qui se donnèrent à Berlin, la baronne Caroline de la Motte-Fouque (2). Nous lisons en effet dans cette brochure que ce Pa-

(1) Un peu de tout, p. 71.

(•2) Cette brochure, que nous avons eu la bonne fortune de trouver,

lis faisait la mode et, plus invincible que Buonaparte, étendait son sceptre sur l'Europe entière. On ne voit que robes de Paris, plumes de Paris, rubans et souliers de Paris ; il semble qu'on doive d'autant plus imiter Paris qu'on a plus de prétentions à l'élégance (1 ). »

Les militaires seuls, en dehors de la noblesse, étaient

unis à ces bals de la cour et souvent, dit Heine, « on ressent une singulière impression à voir un lieutenant en second, vivant de sa pau^Te solde, ou une demoiselle sans fortune, attifée de diverses loques ou paillettes comme une mosaïque, se guinder effroyablement pour prendre les grandes manières, de sorte que leur figure maigre, où se peint la misère, contraste, comme dans un jeu de marionnettes, avec le raide costume de cour dont ils sont affublés (2). ).

Quant au roi, Frédéric Guillaume III, il était adoré, non seulement de la cour, mais de la ville tout entière. On l'aimait surtout à cause de cette simplicité qui était de tradition dans la famille des Hohenzollern, vertu fort utile iuix souverains pauvres et tout à fait digne d'éloges toutes

> fois qu'elle n'est pas poussée jusqu'à la ladrerie d'un Frédéric II. « Voici le roi qui passe. Ce n'est pas le magnifique carrosse attelé de six chevaux, car celui-ci appartient

un ambassadeur. Non, le roi est assis dans une mauvaise calèche à deux chevaux communs, la tète couverte d'un bonnet ordinaire d'officier et le corps enveloppé dans une

ipote grise. » Cet amour pour son roi, la bonne ville de i>erlin l'étendait à toute la famille royale et, alors comme aujourd'hui , ce qui pour le bourgeois faisait de Berlin un

jour vraiment enviable, c'était surtout le privilège de

' st intitulée : Briefe tiher Berlin, von Caroline de la Motte-Fouqué ';»rlin, 1821. In der Schlesingerschen Buch-und-Musikhandlung. (1) /W., p.l2.

{'!) irr :.:■.

voir se promener vers midi et demi dans le Thiergarten ce les beaux rejetons de la famille royale... Les princes et les princesses sont ici un des principaux sujets d'entretien dans les plus pauvres maisons bourgeoises. Un vrai Berlinois n'emploie jamais d'autres termes que ceux-ci : notre Charlotte, notre Alexandrine, notre prince Charles. y>

Heine eut une fois le plaisir d'assister à une manifestation éclatante de cette tendre affection que toute âme bien née de Berlinois, et surtout de Berlinoise, doit ressentir pour la famille royale : c'était à l'occasion du mariage de la fille du roi, <(. du sérénissime mariage de Son Altesse royale, la princesse Alexandrine, avec Son Altesse royale le grandduc héritier de Mecklembourg-Schwerin... Jamais je n'ai vu, réunis sur un seul point, tant d'équipages magnifiques. Les valets avaient endossé leurs plus belles livrées : dans leurs surtouts à longues jupes et à couleurs claires et voyantes... ils ressemblaient à des tulipes de Hollande... Des sentiments contradictoires étaient peints sur les figures des Berlinois lorsque, dans une curieuse attente, ils regardaient les hautes fenêtres du château où on célébra le mariage de notre Alexandrine. Ils n'osèrent pas se montrer de mauvaise humeur, car c'était le jour d'honneur de la princesse bien-aimée ; mais ils ne purent pas non plus se réjouir de bon cœur, car c'était le jour où ils devaient la perdre. A côté de moi se tenait une vieille mère, sur la figure de laquelle on pouvait lire : ce A présent je l'ai mariée, il est vrai, mais elle va me quitter. » La figm-e de ma jeune voisine exprimait la pensée : ce Comme duchesse de Mecklembourg, elle n'est pourtant pas aussi haut placée qu'elle l'était ici comme reine de tous les cœurs. y> Des lèvres rouges d'une jeune fille je croyais entendre tomber ces mots : ce Ah ! que ne suis-je au même point, moi aussi (1) ! »

(1) Un peu de tout, p. 89.

Si, de la cour, nous passons à l'armée, nous voyons que Heine professait pour celle-ci, à cette époque du moins, une vive admiration : « C'est avec raison qu'on fait ici peu de cas des commerçants. Mais on en fait d'autant plus de ces beaux messieurs là-bas, avec leurs beaux chapeaux à plumets et leurs tuniques bordées de rouge. Je ne suis pas un ami particulier des choses militaires; cependant, je dois l'avouer, c'est toujours pour moi un spectacle réjouissant de voir les officiers prussiens groupés en cercle dans le parc. De beaux hommes vigoureux, solides et pleins de vie ; çà et là seulement on aperçoit des figures d'aristocrates bouffis d'orgueil qui, par leur regard sottement provocateur, se distinguent de la foule (1). » Ce que Heine vante surtout, et avec raison, dans l'armée prussienne de 1821, c'est le service militaire obligatoire pour tous : a du fils du roi au fils du savetier, personne ne peut se soustraire à cette obligation... Xotre jeunesse est par là garantie du danger de l'effémination... Pour mettre fin aux plaintes que fait naître ailleurs le fardeau du sers'ice militaire, il faudrait sans doute exempter les pékins blagueurs, les commis de magasin politiqueurs et tous les batteurs de pavé ! Ici , voyez-vous ce paysan faire l'exercice : il porte, il présente les armes et... se tait. »

Cette admirable discipline, inflexible et la même pour tous , a fait ses preuves et il est permis de l'envier à l'armée prussienne. Mais, comme les plus belles choses du monde ont leur revers , il est permis aussi de se demander si une lution tout entière, soumise à cette discipline de fer, peut continuer à être, ce qu'avait été l'Allemagne avant son absoi-ption par la Prusse, une nation de libres esprits, de penseurs et de ixjètes originaux. Par exemple, à l'époque 'iui nous occu[)e, on venait d'assister, à Berlin même, au liomphc de la philosophie la plus individualiste, la plus

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subjective qui fût jamais, la philosophie de Fichte. Aujourd'hui il n'est pas à craindre que le moi de Fichte ressuscite en Allemagne: la consigne rabattrait bien vite son orgueil en le faisant rentrer dans les rangs. A cette même époque de 1821 vivaient les deux plus grands poètes lyriques qu'ait eus l'Allemagne , Gœthe et Heine. Les amis de Gœthe s'efibrcèrent à plusieurs reprises de l'attirer à Berlin, il se garda bien de les écouter : « Vous comptez sur mes vieilles années comme sur les feuilles de la Sibylle, » leur répondait-il. Heureusement pour la gloire de l'Allemagne, le libre génie de Gœthe ne connut jamais l'obéissance passive ; il est probable qu'il eût écrit autrement son Faust et surtout son Prométhée, cette révolte superbe du ?»(?/ contre le despotisme déraisonnable des dieux, s'il avait dû faire ses ce années d'apprentissage » dans une caserne prussienne. Quant à Heine lui-même, nous devinons bien ce que l'Allemagne aurait gagné à mater son esprit indiscipliné en le soumettant, dès la jeunesse, au régime de l'impératif catégorique représenté par un caporal poméranien ; mais nous autres, Français, nous aurions vraiment trop perdu à ce changement d'éducation; et enfin, pour nous placer à un point de vue plus élevé, l'Allemagne littéraire d'autrefois, que nous préférons de beaucoup à l'Allemagne militaire d'aujourd'hui, aurait eu dans Heine un moins grand poète, si Heine avait dû, comme ce paysan qu'il regardait avec admiration dans le parc de Berlin, porter les armes et se taire, au lieu d'avoir toujours été, à Dusseldorf comme à Bonn, et à Gœttingue comme à Berlin, un esprit raisonneur et un génie indépendant. ^ Le Berhn de 1821 était d'ailleurs la ville du monde où l'on s'occupait le moins de poHtique. On a va plus haut que les premières confiseries s'y étaient établies en 1818 : c'est là seulement, dans quelque obscur cabinet de lecture, attenant à la boutique, qu'on venait lire, au milieu des

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fades odeurs de la confiserie, les journaux prussiens, plus douceâtres encore que les petits gâteaux et les sucreries berlinoises. On leur préférait de beaucoup les journaux étrangers, et Heine nous en donne la raison dans un passage de ses Beiselnlder^ écrit deux ans après son séjour à Berlin : « C'est la littérature de nos voisins au delà du Rhin et au delà du canal qu'il faut comparer avec notre littérature si on veut comprendre le vide et l'insignifiance de notre vie de bagatelles (Bagatell-Lebens). Souvent, quand je lis les journaux du matin , et que j'y trouve à chaque ligne la vie nationale du peuple anglais... ses assises et ses débats parlementaires , je prends alors , le cœur serré, une feuille allemande et j'y cherche des preuves de la vie d'un peuple, mais je ne trouve rien que des commérages de vieille femme sur la littérature et des cancans de théâtre. Et du reste peut-on s'attendre à autre chose ? Quand, chez un 2:)euple, toute vie politique est étouffée, ce peuple cherche ailleurs des sujets d'entretien et c'est à nous donner matière à jacasser que servent en Allemagne les écrivains et les comédiens (1). )>

L'oracle de la bonne société à Berlin était le « Journal du soir », un recueil de platitudes et d'enfantillages qui sepubliait à Dresde et que Heine a persiflé dans une ode que lui attribue son ami Steinmann (2). Quant aux li\Tes qu'on rencontrait sur les tables de tous les salons berlinois, c'étaient les œuvres de Clauren, le plus grand fabricant de romans que possédât alors l'Allemagne; Clauren était le romancier à la mode, parce qu'il s'entendait à merveille à exciter d'abord les nerfs de ses lectrices par de petites histoires scandaleuses, pour les détendre ensuite par les torrents de larmes qu'arrachaient aux yeux des sensibles Ber-

(1) Reiteb'tlder, t. I, p. 180, édit. ail. Ce passage n'existe pas dans l'édit. française.

(-2) Stfinm.'imi // 11.1,,, p. 1G8.

lilloises les tragiques infortunes de ses héros. « En généra], dit Heine, tout ce qui sort de la plume de Clauren a ici un immense succès. » C'est précisément ce succès de Clauren qui nous permet de rendre pleine justice au mérite de l'auteur des Lettres de Berlin. Quand on jette un coup d'œi] sur les platitudes sentimentales qui avaient tant de vogue en Allemagne au moment où Heine écrivait ces Lettres, quand on lit, en outre, sur le sujet même que traitait Heine, sur le Berlin de 1821, l'opuscule d'un écrivain très en renom, de la baronne de la Motte- Fouqué, lequel opuscule n'est qu'une description pompeuse et fastidieuse des fêtes et des bals de la cour, un récit bon tout au plus à mettre dans un journal de modes , on est agréablement surpris de trouver dans les Lettres de ce jeune homme de vingt et un ans un style si vif, si pimpant et déjà si personnel. On lui pardonne ses bons mots d'étudiant et ses plaisanteries berlinoises, parce que tout ce qu'il dit, bon ou mauvais, il le dit en termes clairs et parfois lumineux. Il y a bien ici, comme dans toutes ses œuvres en prose, de mauvais calembours et des traits d'esprit qui ne nous font pas trop rire, nous autres Français ; mais cet humour qui s'essaie dans les Lettres de Berlin, même lorsqu'il ne rencontre pas juste, nous avertit pourtant que nous avons affaire à un esprit vivant et hardi, qui sera original à sa façon et saura juger librement les hommes et les choses de son temps et de son pays.

Pour achever ce tableau de la société berlinoise vers 1821, il nous reste à présenter au lecteur le monde des lettres et de l'Université.

C'est seulement à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième, que Berlin devint véritablement un foyer de lumières pour toute l'Allemagne : il recueillait à ce moment l'héritage littéraire d'Iéna et de Wei- , mar, que les grands écrivains et les philosophes abandon-

liaient peu à peu pour la capitale de la Prusse. Trois causes principales contribuèrent, semble-t-il, à la nouvelle prospérité de Berlin : l'arrivée des romantiques, l'ouverture des premiers salons berlinois et la fondation de rUnivei*sité.

Nous retrouverons plus loin les romantiques, ces première maîtres de Heine ; nous nous attacherons ici à faire connaître tout d'abord l'Université, ou du moins les professeurs dont Heine suivit les cours et dont il nous a fait luimême le portrait ; nous dirons ensuite un mot des salons que Heine fréquenta le plus assidûment et où il trouva des amis et d'illustres protecteurs.

En 1821, la lumière de l'université de Berlin, c'était Hegel. Le philosophe qui avait dû, à ses débuts, se contenter d'un auditoire bien modeste, il avait quatre élèves, était enfin arrivé à la gloire et on accourait en foule à ses cours. Les jeunes gens surtout se pressaient autour de sa chaire : le maître ne leur promettait-il pas ce que tout jeune étudiant qui a l'âme bien située vient chercher à l'Université, ce que l'étudiant de Faust demandait à Méphistophélès : (( Je voudrais bien devenir tout à fait savant et embrasser tout ce qui est sur la terre et dans le ciel, la science et la nature. » La science en effet , au lieu du simple amour de la science, qu'enseigne la vul.iiaire philosophie, et non pas telle ou telle science particulièn , mais la science universelle, voilà la grande révélation (juc réservait à ses disciples le récent auteur de « l'Encyclopédie ». Ajoutez l'attrait qu'ont, pour la plupart des esprits, l'enchaînement des idées et la systématisation des faits : or, (|uelle doctrine pouvait offrir à l'esprit un ensemble plus méthodiquement et plus rigoureusement lié que cette puissante synthèse qui enserrait le monde tout entier, être et pensée, dans ce les mailles de diamant » de son inflexible dialectique ? Heine fut séduit comme les autres : il voulut, lui aussi, être initié au savoir abs(>lu et fut des plus assidus aux cours de Hegel.

Il ne paraît pas y avoir beaucoup profité : après avoir passe deux ans a écrire eu français une exposition de la philosophie de Hegel, il désespéra, en fin de compte, de l tradmre les idées hégélieunes dans la langue maternelle du bon sens e de l'mtelligibilité universelle », et, un jour que le feu pétillait gaîment dans son foyer, il jeta aux flammes on manuscnt. «Quand ces feuilles, fruit de tant de labeur, s envolèrent en fumée, j'entendis dans la cheminée un sif^

t^Zi \ "'T ''°"""°'^ '1" ^'■t'i" poète mcapable de ku arracher son secret ? « Pour dire la vente, j a, rarement compris ce pauvre Hegel et ce n'est que par des reflexions arrivées après coup que je parvins à saisi! le sens de ses paroles... Combien il est difficile de comprendre les écrits de Hegel, c'est ce dont je ne m'aperçus que bien des années plus tard, ici, à Paris... Dans la langue française 11 f^ut savoir exactement ce qu'on a à dire et 1 Idée la plus bégueule est forcée de laisser tomber ses jupes mystiques et de se montrer dans toute sa nudité (1) t

Ce que disait Hegel à son auditoire berlinois en 1821 était pourtant très clair, trop clair même pour l'honneur du philosophe qui enseignait alors ce qu'on pourrait très justement appeler sa philosophie prussienne du droit et de 1 histoire. Arrêtons-nous un instant sur ce cours de 18^1 qu entendit Heine, et dont il dut s'entretenir bien souvent avec un de ses intimes amis, un des plus illustres disciples de Hegel, nous voulons parler du juriste Gans (2)

Dans^ la PMosojMe du droit, le système hégélien aboutit a une théorie parfaite de la monarchie prussrenne. C est a Berhn, sur le trône du roi de Prusse, en 1821, que

(1) -De l'Allemagne, t. I, p. 294.

.opUo™t*r'"''""'.3"' ^■"'■''™"<^" de donner au monde philo-

avecrerer ":, """'^ '*' ''''"'"'"'"' "^ "-'"- ^^ Hegel, , avec une remarquable préface de sa main.

la Raison dialectique vient se reposer de son long voyage à travers la Nature et l'Esprit, car la « Philosophie du droit )) fut le couronnement de tout le système. Il est facile de montrer, en quelques mots, ce touchant accord entre la philosophie et la monarchie absolue.

La philosophie de Hegel a pour base la raison, elle repose sur la toute-puissance de l'Idée. Or l'Etat prussien, selon notre philosophe, est fondé, lui aussi, sur la puissance de l'esprit. L'ensemble de la réalité, pour Hegel, c'est ce la Substance » et le problème à résoudre, c'est de concilier cette substance, cette réalité extérieure, avec l'Esprit, de telle façon que la substance et l'esprit, l'être et la pensée ne fassent plus qu'un. N'approfondissons pas davantage et voyons comme l'Etat prussien va résoudre ce grave problème : L'Etat prussien a, lui aussi, le bonheur de posséder une substance, c'est «. la force morale ». En effet, s'écrie ce même Hegel qui, quelques années auparavant avait divinisé Xapoléon et souhaité la victoire aux armées françaises, c'est lors de la guerre contre la France que la Prusse a fait éclater dans toute sa beauté cette « force morale », et c'est l)Our notre génération un inappréciable honneur d'avoir vécu à cette époque glorieuse où la « substance prussienne » ;i triomphé. Maintenant, ce la mission de la Prusse, » c'est (le développer cette substance et de la conciher avec l'esprit, ce qui est, comme on l'a vu, la solution du grand problème dialecti(iue.

Nous avons vu commentla Prusse entendait développer en 1821 sa substance morale : en mettant l'Allemagne entière dans la main de la police. Devant ces coups de force, dont se souvient le lecteur, devant la coufiscation de toutes les libertés, lilxîrtcs politiques, liberté de la parole et liberté de la presse, on croit que Hegel va s' indigner et protester. Bien au contraire, il ne se sent pas de joie, il applaudit de tout cceur aux tristes << résolutions de Carlsbad », à la persécution de

tous ces « romantiques » qui rêvent de réformer la société et <( substituent leur raison individuelle à la raison générale de l'Etat )), et si la police prussienne oublie de persécuter qmelques-uns de ces songe-creux qui font de la ce sentimentalité politique », eh bien, Hegel les signalera lui-même à la police, fussent-ils des hommes d'honneur et de dip-nes phi« losophes comme Fries. Mais au nom de quel principe un philosophe peut-il se persuader qu'il a le droit et le devoir de dénoncer un philosophe? Au nom de ce principe, faux et suranné, que Hegel avait emprunté au paganisme, et qui veut que l'homme existe pour l'État et non l'État pour l'homme et que la volonté individuelle se soumette et s'immole à la raison générale. Mais cette raison enfin, que nous retrouvons partout, à tous les degrés du système hégélien, à quel signe la reconnaîtrons-nous ? Car si nous sacrifions notre liberté individuelle, notre âme même,- à ce qui est rationnel, il vaut la peine de savoir ce qu'est au fond ce rationnel et à quel titre il nous impose de si durs sacrifices. C'est alors que le génie de Hegel enfanta cette mémorable formule, dont sa nouvelle patrie ne devait malheureusement pas garder le monopole, mais que les Berlinois eurent les premiers l'honneur d'applaudir : ce Tout ce qui est réel est rationnel ; y> rationnel, c'est-à-dire légitime et par conséquent le dernier mot de cette ce philosophie' du droit )>, c'est qu'il n'y a pas de droit, puisqu'on confond le droit avec le fait; la force est donc la souveraine légitima an monde et le succès a toujours raison. C'était bien la peine d'être le premier philosophe de son temps et d'avoir usé sa vie à approfondir les plus difiîciles problèmes pour en arriver à la morale si simple du loup qui égorge l'agneau ; et encore les loups sont-ils moralement supérieurs aux philosophes qui vous démontrent doctoralement qu'ils ont raison de vous dépecer : les loups du moins vous mangent san& autre forme de procès.

Heine qui, dans son Allemagm , est très dur pour Schelling, « cet apostat, rampant dans les antres du Jésuitisme, » est, semble-t-il, beaucoup trop doux pour Hegel, auquel il ne reproche que «. d'avoir prêté au statu quo de l'État et de l'Église quelques justifications très préjudiciables (1) ». H est Yi-ai qu'ailleurs il se moque de lui dans un court dialogue qu'il échange avec le maître par une belle nuit étoilée : «: Un soir, dans la maison de Hegel, prenant le café après le dîner, je me trouvais à côté de lui dans l'embrasure d'une fenêtre, et moi, jeune homme de vingt ans, je regardais avec extase le ciel étoile et j'appelais les astres le séjour des bienlieureux. Mais le maître grommela en lui-même : ce Les étoiles, hum ! hum ! les étoiles ne sont qu'une lèpre luisante sur la face du ciel. » — Au nom de Dieu ! m'écriai-je, il n'y a donc pas là-haut un local de béatitude pour récompenser la vertu après la mort ? Mais Hegel, me regardant fixement de ses yeux blêmes, me dit d'un ton sec : a Vous réclamez donc à la fin encore un bon pourboire pour avoir soigné madame votre mère pendant sa maladie ou pour n'avoir pas empoisonné monsieur votre père ? » A ces mots, il se retourna tout craintif, mais painit aussitôt rassuré en voyant que ses paroles n'avaient été entendues par personne autre que Henri Béer, qui s'était approché de lui pour l'inviter à une partie de whist (2). »

N'en déplaise a 11 fine, lu métaphore saugrenue, qu'il met dans la lx)uche de Hegel, nous paraîtêtre une invention de sa pai-t et une invention de mauvais goût. Ce n'est pas ainsi, en effet, que Ferdinand Lassalle, le célèbre philosophe socialiste, lui avait entendu raconter l'anecdote en 184»). «< Tandis que Heine, les regards levés au ciel, rêvait tout haut sur l'amour divin qui anime les étoiles, il sentit

{\) De r Allemagne, t. I, p. 17a.

(■2) IlÂd., t. II, p. "29 1.

tout à coup une main qui se posait sur son épaule et il enend,t ces mots : « Les étoiles ne sont pas tout cela, mal «ce que pense l'homme à propos des étoiles, cela seul eT! Heme se retourna, Hegel était devant lui. bès ce momen •I sent.t que dans cet homme c< battait le cœur du dk neuvième siècle (l). » ^

Il est difficile de dire au juste quelle action exercèrent smla pensée de Heme les cours de Hegel. C'est exa^r s " gui erement l'influence du philosophe sur le poèfe que de prétend!., comme le fait M. Strodtmann, que Heine'd; à Hegel ce le tranchant dialectique de son style ». Bien, en définitive, ne ressemble moins au style sibyllin de Hegd que a prose lumineuse de Heine. Mais ce que Heine dut incon! establement à Hegel, c'est cette secousse moi.le que donne toujours a de jeunes esprits la parole d'un homme de génie capable d'ouvrir à la pensée des horizons nouveaux : or ï s

ton en eff /"''""'"'^ ^'"^""'^ '' ingénieux; de quelque façon en effe qu'on juge Hegel, on ne peut nier qu'il ait été peut-être le plus grand remueur d'idées qu'ait eu l'Alî magne. On n écoute pas in.punément de tels hommes, même 1 on n a jamais été, comme Heine nous le dit de lui-même, un « gi-and métaphysicien ».

nortéÎ ?''' "°r "'**«™«ri°»« 1'=»^ qne Heine n'ait rap- . prté des leçons de Hegel plus d'une migraine. H éprouvât justement a cette époque de son séjour à Berlin, . d'horrA es douleui-s de tête, » comme il l'écrit sans cesse à son ami Moser et ces douleurs lui laisseront désormais peu de

sique hegehenne n'était pas faite pour les guérir. Heureusement, a côté des com-s de l'Université, il y avait les

^lons et, avant tous les autres, le salon de son amie, la célèbre Rahel Levin.

Lorsque Heine fut présenté à Rahel en 1821, celle-ci avait cinquante ans, mais elle était restée jeune d'esprit et

le visage : elle avait toujours cette a voix douce et argentine qui semblait sortir des profondeurs de son âme » et qui avait fait une si grande impression sur le jeune Yarnhagen, ce regard pénétrant et candide à la fois « qu'on n'osait pas affronter avec une mauvaise conscience », suivant Fexpres-

ion du comte de Salm. Avant d'épouser, en 1814, Yarnhagen d'Ense, qui avait assisté cette année-là Hardenberg au congrès de Vienne, Rahel Levin avait éprouvé une violente passion pour un certain comte de Finkenstein, qui l'avait lâchement abandonnée au moment où leur union semblait

lécidée; le cœur de la jeune femme s'était brisé et, plus tard, lorsque Varnhagen parcourait le journal de Rahel I crit à cette époque orageuse de sa vie, il ne pouvait retenir -es larmes, tant les mots semblaient brûler le papier : « C'est

iusi, se disait-il, c'est dans ce style de flamme que l'infor- ; imé Jean-Jacques avait dû écrire jadis à M"'*^ d'Houdetot. » Le calme était rentré peu à peu dans cette âme passionnée et meurtrie : l'affection de Yarnhagen, la poésie

'•reine et apaisante de Goethe et aussi la fermeté peu commune de son jugement et de sa volonté l'avaient aidée à se ressaisir et à développer harmonieusement toutes ses mer- \'eilleuse8 facultés ; mais l'observateur attentif sut toujours liru dans son âme et jusque dans >;i physionomie le souvenir d.,'S anciennes souffrances et c'est ce qui faisait sans doute <lu'on ne pouvait l'aimer faiblement. Si elle imposait par son esprit trancjuille, capable de s'élever sans effort aux plus hautes vérités, elle attirait et captivait surtout par sa sensi-

ilité vive et facilement émue, elle (c qu'un rien agitait et que rien n'ébranlait (1) », et c'est ce que semble avoir

(1) DevisedeM""' JeBeaumont.

l^S HEINE ET SON TEMPS.

voulu dire Varnhagen lorsque, cherchant à donner la formule de cette nature si complexe, il inscrivait, en tête du monument qu'il a élevé à sa mémoire, ces deux mots qui semblent se contredire : c< Tranquille et agitée (1) »

Ce qui prouve, plus encore que l'admiration enthousiaste de ses innombrables amis, la supériorité de Eahel, c'est 1 ascendant qu'elle avait pris tout naturellement sur uu homme tel que Varnhagen. Quand on a lu le journal de Varnhagen, ces fameux Tagehucher, où se révèle un esprit SI pénétrant, si incapable d'être dupe de n'importe qui et qu on voit ce même esprit, qui semble être l'analyse et la critique incarnées, non seulement rendre les armes devant la souveraine raison de Eahel, mais ne trouver dans tout ce qu elle dit qu'à admirer et même qu'à adorer, sans que d ailleurs une grande passion soit venue troubler son luo-egement, il est impossible de ne pas sentir soi-même qu"on est en présence d'une femme vraiment extraordinaire

Ce quil y a de plus remarquable en Eahel, et ce oui devait lui gagner à la fois les esprits et les cœurs, c'est l'union dune intelligence lumineuse, faite pour aborder et éclairer les plus difficiles problèmes, avec la fraîcheur et la vivacité des impressions, Varnhagen disait, avec la naïveté d un enfant. Elle comprend tout : la philosophie de Kant, de Pichte, de Schelling, n'a pour elle aucun mystère ; n'estelle pas, suivant l'expression d'un bon juge, de Brinckmann, c intelligente comme le soleil? * Tous les hommes qm passent dans son salon, artistes, hommes d'État, publicistes ou poètes, qu'ils s'appellent Gentz, Guillaume de Humboldt, HenriHeine, elle les pénètre et les juge tous avec une pi-omptitude et une sûreté de coup d'œil incomparables.. Mais, d autrepart, qu'on lise ses jugements dans sa Corres-

M« Buch des Andenhmfir ihre Freundc. Berlin, 1834.

])ondance : elle les exprime dans le langage le plus spontané, le plus près des choses qu'on puisse imaginer Elle a , ce qui est extrêmement rare en Allemagne, le style de la conversation sans tomber jamais dans la trivialité. Elle trouve de ces mots qui embrassent et enserrent les objets, semblent ne faire qu'un avec eux, <c des mots qui sont les choses mêmes, » «lisait Yarnlïagen ; et Gœthe, qui avait aussi cette façon d'écrire, qui est une marque de génie, appelait Rahel ce une nature étrange, concevante, unissante..., qui ne juge pas les choses, mais s'en empare et que les choses ne touchent pas «juand elle ne s'en est pas emparée ».

Pour arriver à parler une telle langue, adéquate, en -juelque sorte, aux pensées et aux choses, il faut avoir, outre les dons de l'esprit, un amour ardent pour la vérité : il n'y a pas, dans toute la littérature allemande, un écrivain plus vrai que Rahel. La vérité, elle la disait hardiment, tout ♦ •ntière, à ses hôtes les plus illustres, fussent-ils des princes «lu sang comme le prince Louis Ferdinand, qui l'avait prise pour confidente ; elle la disait à son mari, elle la disait sur L'ile-même. Et ce qu'elle demandait aux autres avant tout, comme elle en ofifi-ait l'exemple elle-même, c'est qu'on se donnât pour ce qu'on était , qu'on ne se mentît pas à soimême en imitant n'importe qui, qu'on fût soi pleinement, sincèrement. Elle avait comme soif de l'originalité, elle la ]irêchait aux autres, à son mari tout le premier et lui donnait souvent un conseil qu'elle ne dut pas manquer d'a- '1iv <or à Heine lui-même : ■ Laisse-toi aller quand tu ira vailles, disait-elle à Varnhagen ; ne songe à aucun ami, à aucun modèle, ni aux grands maîtres, si ce n'est pour t'en loigner, ... ni à l'impression, à rien en un mot. Ne mets lans tes œuvres que toi et les choses que tu vois et de la iaçon dont tu les vois... Les chétifs imitateui-s s'oublient iix-mêmes et veulent représenter un monde sans eux : un i'I monde n'cxi'^t'' ])n«. » Quelle précieuse conseillère que

Rahel pour un jeune poète tel que Heine, qui ne pouvait justement arriver à la gloire qu'à une condition : c'était qu'il cessât d'imiter les romantiques et ne s'inspirât que de son propre cœur.

On imagine aisément quelle profonde impression dut faire sur Heine un esprit aussi net et aussi poétique en même temps, qui faisait de Fichte et de Gœthç ses lectures favorites, mais qui aimait par-dessus tout « les enfants, la verdure, les beaux yeux et la parole ». Bailleurs que de goûts communs n'avait-elle pas avec notre poète ! Et d'abord elle avait vécu à Paris, peu de temps il est vrai, assez cependant pour préférer la société des Français à celle de ses compatriotes. Ce qu'elle reprochait à ceux-ci, c'était de devenir trop vite familiers, de ne pas savoir tenir le juste milieu entre l'indifférence pure et les indiscrétions de l'amitié, ce juste milieu qu'observe si bien la politesse française, affable et discrète à la fois. Elle en voulait parfois à Varnhagen luimême de s'ingérer dans les affaires d'autrui et de rendre des services qu'on ne songeait pas à lui demander. Par son goût pour l'esprit français et la politesse française, elle de^'vait plaire doublement à Heine, si Français d'esprit, et dont la nature indépendante, assez sauvage et renfermée, ne redoutait rien tant que les indiscrets. Il se brouilla, 'on s'en souvient, avec Yarnliagen, parce que celui-ci, officieux jusqu'à l'importunité, avait voulu l'empêcher d'aller à Hambourg retrouver d'anciens et cruels souvenirs.

Rahel était, disions-nous tout à l'heure, naturelle avant tout, mais elle était naturellement distinguée : sa conversation, son style et jusqu'à ses traits mêmes, tout en elle respirait la finesse. En outre, elle faisait tant de cas de l'originalité qu'un peu de bizarrerie n'était pas pour lui déplaire, à condition que cette bizarrerie ne fût point cherchée. Finesse et bizarrerie, c'était bien là ce que lui offraient le caractère et l'esprit de Heine, et c'est aussi par ces deux mots qu'elle

HEINE ET SON TEilPS. 181

ie dépeint dans une lettre au célèbre publiciste, Frédéric Oentz : « Il était /ai et un peu bizarre, c'est pourquoi je le comprenais et il me comprenait moi-même, ce qui me l'attacha d'autant plus que les autres souvent ne le devinaient pas (1). » Malheureusement cette lettre à Gentz est le seul témoignage de Rahel sur le génie de Heine qui nous soit parvenu. Ses lettres à notre poète furent brûlées dans un incendie qui détruisit la maison de la mère de Heine. Il nous reste du moins les lettres de Heine à Rahel et nous pouvons juger par celles-ci ce que fut M'"^' Vamhagen pour notre poète. Nous savons déjà, par cette lettre à Gentz, que Heine appelait M'"'' Vamhagen sa « patronne, et qu'il ne ' faisait rien imprimer sans la consulter ». Ouvrons maintenant la correspondance de Heine ; le poète va quitter Berlin et voici en quels termes gracieux et reconnaissants il se recommande au souvenir de son aimable patronne : « Je vais partir et, je vous en prie, ne jetez pas mon image une fois pour toutes dans le garde-meubles de l'oubli. Vraiment, je ne pourrais pas user de représailles et, quand V)ien même je me dirais cent fois le jour : « Oublie Madame V^arnhagen ! » Cela ne me réussirait pourtant pas. Xe m'oubliez pas; vous ne sauriez chercher d'excuses dans une mauvaise mémoire. Votre esprit a fait un pacte avec le temps, et, lorsque, peut-être dans quelques siècles j'aurai le plaisir de vous revoir comme la plus belle, et la plus splendide des fleurs dans la plus belle et la plus splendide <les vallées du ciel, soyez assez bonne pour me saluer encore comme une ancienne connaissance, moi, pauvre houx épineux, ou quelque chose de pire encore, et pour me réjouir de votre doux éclat et de votre suave haleine.

(( Vous le ferez à coup sûr; déjà, dans les années 1822 et 1828, vous avez fait queUinc chose de semblable en me

( 1 ) Rahel (von Varnhagen), t. III, p. 45-2.

traitant, moi, malade, aigri, boudeur, poétique et insupportable que j étais, avec une gi-âce et une bonté que je n'avais certamement pas méritées en cette vie et dont je ne puis être redevable qu'aux bienveillantes réminiscences d'une connaissance antérieure (1). »

Et plus tard, durant sa brouille avec Varnhagen, il écrit au frère de Eahel, Louis Eobert : ce Je parle déjà trop longtemps de cette petite poésie {la Fille de l'Alcade) ■ mais Umarnve comme à votre sœur, madame Varnhagen, qui est toujours obligée, me disait-elle, d'écrire de lono-ues lettres quand elle a la moindre des choses à dire. Saluez pour moi cette chère bonne petite personne avec une grande âme Dites-lui que c'est un cas rare quand je ne pense pas à elle' lonte la semaine dernière c'est d'elle que je me suis occupe : je lisais en effet Corinne, de M™ de Staèl. Je n'am'ais certainement pas pu comprendre ce livre avant cette grande époque de ma vie, où j'appris à connaître votre sœur (2) » Enfin en 1826 (29 juillet), quand Heine s'est réconcihé avec Varnhagen, et il avait eu, disons-le en passant, l'honneur de faire les premiers pas, il dédie son livre ce le Retour » (Heimkehr) à Eahel et explique ainsi à Varnhagen les motifs de sa dédicace : « Il m'a semblé que je voulais exprimer par là que j'appartenais à quelqu'un. Je cours fougueusement à travers le monde et parfois viennent des gens qui feraient volontiers de moi leur propriété; mais il arrive toujours que ces gens ne me plaisent guère, et, aussi longtemps qu .1 en sera ainsi, mon collier portera ces mots ■ ■J appartwns à madame Varnhagen (3). »

(1) Correspmàmœ (éd. française.), 1" série, p. 61.

(2) Correspondance, 27 novembre 18-23.

(3) Et ailleurs : « Au fond quand j'écris autrement qu'elle (M». Varnhagen,, c est que je sors de ma nature : nos pensées ne se ressemblentelles pas comme une étoile ressemble à une autre étoile? >, CCorresnon- (iancf, .i avril 1 880.) ^■^■^'le^jmi

Il est. permis de supposer que le poète, en dédiant son li^Te, « le Retour » , à celle qu'il appelait « sa patronne », avait une intention qu'il ne dit pas et qu'il laissait à Rahel le soin de deviner : Rahel n'avait-elle pas aimé et souffert, comme Heine, et maintenant que le poète semblait vouloir, parce « Retour au Foyer », reposer son cœur des déceptions et des souffi-ances qu'il avait trouvées sur son chemin alors qu'il c( allait de porte en porte, mendiant un peu d'amour et ne recevant qu'indifférence et mépris », est-ce que Rahel ne lisait pas sa propre histoire en maint endroit du volume, elle qui avait erré si longtemps aussi , secouée et ballottée à tous les vents de la passion, avant d'amver au port, au foyer de Yamhagen? C'est là qu'enfin elle avait trou-cé, à défaut de « cet infini bonheur » par l'amour, qu'elle avait rêvé comme Heine, le calme du moins et le goût de toutes les belles et nobles choses qui, à ses yeux, donnaient du prix à la vie : l'amitié, les livres, la causerie, le printemps et les fleurs.

Avec quelle émotion ne devait-elle pas lire, par exemple , des vers comme les suivants qui semblaient faits pour elle , — peut-être même avaient-ils été inspirés par « cette âme unissante et aidante », comme l'appelle Gœthe, une âme qu'on ne pouvait connaître et aimer, sans se réconcilier avec la vie :

« Mon cœur, ô mon cœur, ne sois plus triste et oppressé ! Supporte ta destinée : un nouveau printemps va te rendre ce que t'a ravi l'hiver.

€ Et que de biens il te reste encore ! Et comme le monde encore est beau ! Et puis, mon cœur, tout ce qui 1e plaît, tu peux, tu peux l'aimer (1). »

(1 I Buch der Lieder (21 1) Die Ihimkehr, XLVI.

lier/, mein Herz, sei nicht becklommen, Und ertrage deiu Geschick, Neuer Friihling giebt zuriick, Was der Winter dir genommen.

C'est dans le salon de T?aliol n,.^ tt •

'in Sans doute ce salon notait ^JÎ^SSlt f" es toutes premières années du siècle de «m •?

bataille d'Iéna c'est A ri;,.„ i. , ^^^ J"^?" '' 'a

Undwievielistdirgeblieben' ynd wie schôn ist noch die Welt Und, meiu Herz, was dir gefàUt Ailes, ailes darfst du lieben' '

" celte qui nous occupe, deuz JilZ'Z\^ T„ S"""""™ * P™ près

réloge d'un des plus grands ennemis de Napoléon, de Bliicher; Heine, qui tendait de plus en plus à devenir « un Prussien libéré », lui répondait : « Je ne puis lire votre BUicher avec amour, peut-être est-ce encore en moi un écho des marches du Tambour Legrand ; mais je m'irrite quand je songe que l'homme de l'idée , l'idée faite homme , Napoléon, a été ten-assé par deux adversaires, dont l'un n'était qu'un hussard, joueur de pharaon (Blûcher) et l'autre un roué anglais , dépourvu de tout enthousiasme » (Wellington) (1).

Enfin Yarnhagen partageait le culte, on pourrait dire le fanatisme de sa femme pour Gœthe (2). Heine admirait Goethe, à coup sûr, mais comme on admire un rival qui vous a précédé dans la carrière et a fait, avant vous, des Lieder immortels. Sans énumérer ici les jugements, assez divers, de Heine sur Gœthe, on peut dire qu'à cette époque Heine professait pour l'auteur de Faust une admiration que les Gœthéens et surtout les Gœthéennes de la rue Française devaient trouver assez tiède. Par exemple, il fait dire à Rahel qu'il a lu tout Gœthe et paraît sous-entendre que c'est pour être agréable à son amie ; et il écrit, après cette lecture : oc Gœthe me plaît beaucoup. » Yarnhagen lui-même dut bondir d'indignation en lisant ce jugement sommaire et le

(1) Heine, Correspondance, t. I, p. 339.

(2) Gœthe était pour Rahel <( un dieu », le mot (Gott), revient souvent dans ses lettres. Elle dit quelque part : « Quand je pense à lui (à Gœthe), les larmes me montent aux yeux ; les autres hommes, je les aime avec mes propres forces, lui m'apprend & aimer avec ses forces qu'il me communique. » Si Rahel a eu l'incontestable mérite d'être une des premières, et peut-être la première, à comprendre et à faire comprendre à ses contemporains toute la grandeur du génie de Gœthe, elle n'a pas su toujours se garder do cette exagération dans l'enthousLisme qui provoque la contradiction chez ceux qui vous écoutent ; elle est un peu responsable de la Gœt/iomanie qui sévit depuis tant d'années en Allemagne.

de Gœthe .. Ce n est que plus tard, semble-t-il, et peut-Hrc I r^que Heine n'eut plus à craindre d'être dé^ossfdfdesa gloire que les deux amis se réconcilièrent en Lthe Ile t un auteur, en revanche, au nom duquel le poète et l'dipo

les qualités d esprit qu, avaient surtout valu à Heine l'amitie de Varnhagen : c'était Voltaire. Varnhagen, ""i et Jt d ail eurs une nature très complexe, puisqu'il "éta t'capabÏ

Voltaire ?""""', " '"" P°"' '''^'''''^^' ^aader etpou Vo taire, sans que la causticité de son esprit fît le moiLre ort a son mysticisme, Varnhagen aimait trop le style i^ët ncisif, l',ron,e fine et mordante, pour ne pas salu r dis

maÏdTS^'^^^tr'^'''"^-''--

mands. E fin, si Varnhagen goûtait peu Napoléon, nous

savons qu'il partageait les sympathies de Rahel pouilë

Français et les manières françaises : c'est dans son salo

que nos compatriotes trouvèrent toujours l'acouelTe î"

b enveillant à Berlin. C'est enfin Varnhagenqui, le p LÏ

conseilla a Heine d'aller vivre à Paris : voill bien des mo.'

;fssSef "^^°- --- ----

ne pouvait réussir à être sombre, comme l'auraientexïé

ment ce doit être un travail, pour le mari de M- Robert décrire une tragédie. Pauvre bienheureux .' A peine aï eon r^eté ses sourcils, pour se monter au sérieux "ag q„ '

olèl et Tr : ? *"™^°'*^ '^■»'^^^-' évanouir'c tte L'éclatante beauté de M- Robert paraît avoir fait une

^ (l) Correspondance^ t. I, v>. 222.

grande impression sur Heine, si nous en jugeons par les c'ioges enthousiastes qu'il fait de « la belle Souabe, de l'aimable Turque », dans maint endroit de ses lettres. Pour ce qui est de l'esprit, M™^ Robert se serait-elle contentée d'en avoir... comme une rose? C'est peut-être ce qu'on pourrait conclure de ce fragment d'une lettre de Heine à Varnhagen : ce Je n'ai pas écrit à Robert, je sais qu'il n'aime pas les correspondances. Je conviens aussi que, bien que sa femme soit fort distinguée, même intellectuellement, (Heine écrit au beau-frère de M. Robert), j'aime encore mieux la voir parler que de la lire. Entre nous, écrire à une jolie femme me semble aussi fou que si je voulais entrer en correspondance avec un pâté de Strasbourg... Ces beaux yeux, dont l'éclat réjouit notre cœur, et ces pâtés aux truffes, dont le fumet nous transporto, perdent beaucoup à l'éloignement (1). »

Quoi qu'il faille penser d'ailleurs de l'esprit de M'"^ Frédérique Rolxîrt et des tragédies de son mari, il est certain que les Robert furent, après les Varnhagen, les meilleurs amis de Heine pendant son séjour à Berlin. Heine les mettait au nombre des ce onze personnes qu'il aimait; » peut-être même la belle Frédérique fut-elle quelque temps la première des onze :

ce Adieu, et soyez bien persuadée que je vous aime. Quand j'emploie cette expression, figurez-vous en même temps une pieuse chapelle dans les bois d'où sortent, comme des flots d'harmonie, les accords émouvants de l'orgue (2). » Parmi ces « flots d'harmonie », qui célébraient la beauté de M™'" Robert, il faut citer trois sonnets que lui dédia notre poète : <( les Sonnets à Fréderike » (1824) (3). Seulement

(1) Heine, Correspondance, t. I, p. 342.

(2) Ibid., 1. 1, p. 1C.>.

(a) Œuvres complètes^ éd. aîlem., t. XVI, p. 221. Éd. franc., Correspondance, t. I, p. 161."'

sonnets : « OuL' RpJ ' P^r exemple, le premier de ces clair et ses «ttiiLT "^t'" ^^^'^ '^'^ '" àlaphilosopLdeSlont. '^"■' ^'' ^«"gtemps, g..â.e le monde et leur p^ J Ci '™ " "^"^ '^"' "^"'^ ^'«•''

• rins cheminent vers le Gani ' ' "'''"''°'' "^'^ P^'^"

bits de fête. '°^'' P'«»«ement et en blancs ha-

va;es dt t^rS""^"/^"^-^ ^«-"-^ 'es «'élancent jusqu'à tfol^' ''"'i°" ^^^ ««"^^ de lotus bleue. ^ ^ '" ^•"^''^'^^«^ d'Indra, éternellement

tes^'l^rerd^ tT:7T'''''' '^^ «^ et presser toutes les femmes " ' ^'' ^°"' '"^ ^' P'"« be"e de

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Parfo. de Vives critiques :paf2pr:fSr^^^^^^

souvent pour sa sentimentalité (?) poétique qui, quelques années plus tard, devait lui gagner les ardentes sympathies de la jeunesse... Les opinions sur son talent étaient alors très partagées ; très peu avaient le pressentiment de sa gloire future. Élise de Hohenhausen (la maîtresse de maison) qui l'appelait le Bjron allemand trouvait beaucoup de contradicteurs... Heine était petit, frêle, imberbe, blond et pâle ;... plus sensible à la moquerie que disposé lui-même à railler. »

Si on ajoute aux « thés esthétiques » du grand monde qui paraît bien avoir été pour Heine, à en juger par un lied malicieux de V Intermezzo (1), le monde où l'on s'ennuie, ces soirées plus intéressantes passées chez des femmes d'esprit avec des hommes de lettres ou des professeurs distingués ; et si on n'oublie pas les folles orgies au Casino de la rue des Ours avec des comédiens tels que Devrient, ou des écervelés tels que Grabbe, on saura tout ce que nous pouvons savoir ou deviner de la vie que Heine menait à BerHuj au moment où il mettait la dernière main à ses Tragédies et à son Intermezzo (2).

En résumé, des cours à l'université faits par des professeurs hors ligne, tels que Bopp, Wolf et Hegel, des conversations littéraires avec des écrivains de talent tels que Varnhagen, Grabbe, Chamisso, ou avec une femme de génie telle que Rahel, le théâtre et les bals et, de temps en temps, les distractions, littéraires ou autres, du Casino de la me dos Ours, voilà plus qu'il n'en fallait pour achever

(i; Lu'd L.

(2) Il n'y aurait aucun intérêt pour le lecteur à lire le récit des farces, plus berlinoises que spirituelles, imaginées au Casino par le poète Grabbe, et auxquelles Heine, du reste, semble n'avoir pris aucune part. Il savourait dans son coin un verre de punch, et écoutait, silencieux et ironique, les élucubrations romrintiques de Grabbe et de Louis Robert, le mari de la belle Frédérique.

rcducation d'un jeune étudiant qui débarquait, il est vrai, de la pet,te v:l le endormie de 6œttingae,mais qui .'appelai Henri Heine et qu, était en train de rimer VMM h,.

Tiqiie,

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