‹ Henri Heine et son temps 1799-1827Chapitre 11 sur 16 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les Tragédies de Heine : Almansor et Ratcliff . — Les a Tragédies de la Fatalité » en Allemagne.

Dans les premiers jours d'a^Ti] 1823, un jeune homme, que nous connaissons bien, se promenait les mains dans ses poches et d'un air insouciant « sous les Tilleuls » ; quand il arriva devant la librairie Diimmler, qui était, depuis plusieurs jours, le but secret de ses promenades, il s'arrêta et tout à coup son visage devint ce rouge comme du feu (l) » : c'est qu'il venait d'apercevoir dans la devanture un petit livre in-douze sur la couverture duquel on lisait : Tragédies ei Intermezzo lyrique, par Henri Heine.

Nous retrouverons V Intermezzo dans le Livre des Chants et nous l'apprécierons alors en même temps que les autres Lieder du volume. Quant aux Tragédies, c'étaient : Almansor, commencé déjà à Gœttingue dans l'automne de

1821, et William Ratcliff, composé tout entier à Berlin en

1822. Ces deux tragédies sont tout le bagage dramatique de notre poète, ce qui va nous permettre de décider tout de suite s'il y avait dans l'auteur des Lieder l'étoffe d'un véritable dramaturge. Heine a tour à tour exalté avec la plus grande conviction et critiqué avec la plus extrême sévérité Almansor et Ratcliff. a Mes tragédies viennent de sortir de presse, écrit-il à un ami ; je sais qu'on les déchirera à belles dents ; mais je veux te dire en confidence qu'elles sont très bonnes, meilleures que mon recueil de poésies, qui ne vaut pas une charge de poudre (2). »

( 1 ; (iiahW s Leben, von K. Ziegler, p. 48. (J) Correspondance, t. T, p. II.

Meilleures que les Liedereux-mêmes' à ce eomnfp w • serait le premier poète dramatique IrlTeZ!!^^ drames en effet, l'Allemagne a-t'elle à met élu," Jnt en

ce veau et je m aperçois avec épouvante que cette œuvre sp end,de adorée et divinisée par moi, non eulem nt n'I t

tiagedie. iV^mm.-^. aucun talent dramatique? C'est bien

rtis au^" '1 r*^>-« que i'ai iZ'^Z rees jadis, auraient-elles, à mon insu, continué à a^ir ,»,. nio.?C'est probable. Pense donc que, dans ma trag^d le t OIS unîtes sont observées avec le plus grand scrupule S'on n y entend parler qne quatre personnes à peu près et ïe le

r!w ./ ; ^" '^t^'iues? voici le mot de l'énigme

^^^^e Jorme sévèrement plastique {l) y> -i ^

mfH°I'™^'""T'P°"''™'='^'^'' '^ question soulevée pai Hene, que si Eacnie et même Voltaire « ont a^i .

le dit lui-même c< à son insu », mais c'est aussi à l'insu du lec eur qu, ne songe à rien moins qu'à P^re ou à ÈZ en Usant Alnu,nsor. Une influence tout autre et un tou ce t Z-r r"' "'''T' '■«-'^---Wes dans cette pièce : voulu fir """f"' ^"' "°'''^ "*""="• déclare avoir leste en maint endroit.

(1) Correspondance, t. I, p.io.

Notons enfin que, dans le passage cité, Heine se montre déjà préoccupé « de combiner Tesprit romantique avec une forme sévèrement plastique ». Cette combinaison-là était une innovation dans l'école des Novalis et autres assembleurs de nuages, et c'est justement leur forme sévèrement plastique qui distinguera surtout les poésies de Heine de tant d'œuvres informes du romantisme. Mais les qualités que nous admirerons plus tard dans les Lieder, les trouvons-nous déjà dans les tragédies, et ces qualités sont-elles d'ailleurs celles d'un poète di*amatique ? C'est ce que nous apprendi-a l'analyse très sommaire d'Aïmansor et de Eat-

Avec Almansoi', nous sommes en Espagne au quinzième siècle et au lendemain de la chute de Grenade. Le Christ a triomphé partout à la suite des armées victorieuses de Ferdinand et d'Isabelle, et, sur les tours de l'Alhambra, brille, à la place du croissant, la croix de Mendoza. Les Musulmans, qui n'ont pu se résigner à quitter ce beau pays, ont cherché, dans quelques vieux châteaux mauresques délabrés, un refuge contre les fureurs de l'inquisition espagnole. C'est dans un de ces châteaux que s'offre à nous, aux rayons du soleil couchant, le jeune Almansor, une toque sur la tête, un manteau sur l'épaule. Que vient donc faire en Espagne, et sous un pareil costume, ce jeune Maure qui avait pris, avec les siens, le chemin de l'exil plutôt que de renoncer à la foi musulmane? Almansor est amoureux et il a voulu voir une dernière fois celle qui fut sa fiancée, la belle Zuleima, car là-bas dans la terre d'exil

Il âme « avait soif de Zuleima, comme le sable du désert

>oif de la rosée du matin ».

Protégé par son déguisement espagnol et par sa bonne

épée il arrive au château d'AIj, la veille de la noee de Zule ma, qui va devenir la femme de don Enrique. No s partageons l'étonnement de don Enrique quand nous an

cioit a toit être son père; Almansor est iils d'Aly. Comment donc s'est fait entre les deux pères ce sio-u^ "r échange d'enfants ? La femme d'AIy mourut en donnf"

rr; r"' 1' """■"' ^* ^'"^ ^' '' fi'« réveillait sans ces e dans 1 ame du père, la douleur que lui avait causée la moit de sa femme, un ami généreux, Abdallah, prit chez u Almansor, le nomma son fils et, pour consoler tout à

Sonre r 7"?"' ^>' '^^ '''"''' ^'^"'' " •"' ^onna sa piopre fille, Zule.ma. Touché, comme il le devait, de cette

ÏIZI r";^ '^T "" ™"'"'"^^" ^*^"' P'^'^^' croyons-nous, etie capable Alj éleva Znleima avec la plus tendre sollicitude afin qu e le devînt nn jour la digne épouse d'Almansor. Cest ainsi q„ Almansor, élevé par le père de Znleima, et Zuleima élevée par le père d'Almansor, ne pouvaient manquer deti-e faits l'un pour l'autre. Ils s'aimèrent et se jurerent mutuellement fidélité.

Mais le jour où la bannière de Castille flotta sur les tours ■ de Grenade Abdallah partit pour l'exil et il mourut en Aiabie, maudissant l'indigne Aly qui avait très mal récompense son amitié en faisant de Zuleima une chrétienne. La nouye le se répandit même qu'Abdallah, pour se venger, avait fait tuer Almansor. Aly croit encore à cette heure ^uê son fils n'est plus.

Tandis qu'on danse au château d'Aly, Almansor rôde aux

se tait, les flambeaux s'éteignent, une seule lumière brille encore a une fenêtre du château, à la fenêtre de Zuleima . Almansor entonne alors nne de ces chansons enivrante./ telles qu en ont dû entendre, de tout temps, ces terres des

nuits chaudes et langoureuses , où les étoiles, les oiseaux et les fleurs semblent se renvoyer à travers l'espace de brûlants soupirs d'amour et de volupté, ce Les esprits des étoiles se penchent vers la ten*e, en proie au désir d'amour ; les fleurs éclatantes leur font signe et langoureusement se tournent vers le ciel... « 0 fleui-s, tressaillez ! sources, bondissez ! élancez- vous en bas, esprits des étoiles ! tout veille,

ut rit, tout chante ; l'empire de l'amour est ouvert ! »

Qui résisterait à de si pressants et de si poétiques- appels ? Zuleima apparaît sur son balcon et aussitôt s'engage

itrc elle et Almansor un de ces dialogues ou plutôt un de es tendres et mélancoliques duos d'amour que traînent volontiers en longueur les amants malheureux, pour raconter

'Utes leurs peines, et les poètes lyriques, pour montrer

aite leur virtuosité.

Mais tout à coup les cloches d'une église rappellent à Zuleima, qu'on croyait décidée à l'oublier, « qu'elle se marie ce soir môme avec un homme qui ne s'appelle pas Almansor. »

Celui-ci se décide alors, poussé par un vieux serviteur tidèle, Hassan, à enlever Zuleima. En effet, les Maures font iiTuption dans la salle du festin, et Almansor, se frayant un ] massage avec son épée, enlève sa maîtresse évanouie. Maures 't Espagnols en viennent aux mains. Le vieil Hassan tombe

•us les coups d'Aly; mais, avant de mourir, il apprend à < 'î dernier que son fils est vivant et que c'est «c le chevalier louge » qui emp^^rte Zuleima. Aly s'élance aussitôt à la pour-

iiite de son fils ; mais il ne peut empêcher Almansor, dont !;i tête s'égare, de se jeter d;nis un précipice avec Zuleima dans ses bras.

Telle est, en abrégé, la tragédie (TAlnumsor : malgré riiorreiir du dénouement, c'est moins un drame qu'une

iiî' (]'■ //tWé^r passionnés et mélodieux. Le professeur et lami de Heine, Ciuillaume Schlegel, reproche au public

français d'être trop sujet à l'impatience et, à nos drama-

ZTlV' "''"' ' '■'"P^"'^"''^ '^ P"'''- - opprimant de leurs œuvres . ces points de repos et ces suspen-

«ureuses où la poésie lyrique apparaissait autrefr. fr de"sehL!: T'"^"' ^'' ''''' ^''^^ '-« '-g«ies, au

méZT '" f '^*"' d'elle-même et en jetant un regard mélancolique sur le passé et sur l'avenir (1) .

qu'enffefei?" "'"" f '"'''' ''' ^'''''^''' °" P»* ^ire qu en effet elle ne s'applique pas à la plupart des tragédies

allemandes, où tant de personnages, au 1 eu d'agir Xen

e long de la pièce, Almansor et Zuleima. Il n'y a pas d'ac

Z r ^ ''" '^ ''''''''' '^ H*^'-' P- «t cro -

fin et cH T T'- ""^ ™ ''""^'^ -"P ^'^ f°"<î- à la im et, ça et la, des imprécations qui alternent avec des

dars'l! nÏT; T"^'"' "'' '' ''' ^' ^ --'• ^omm

rtue le "^ '^'■'"^'^ '""P"^*^^ P"^^' 'ï'^ P"-« poètes ly-

riques, le personnages, ayant perdu leur temps à chanter

s a« tout à coup fiévreusement pour rattraper le temps'

semble-t-ill auteur lui-même, lorequ'il disait de son P me : ce II est tour à tour épique (il aurait dû dire lyri" que) avec sérénité, et dramatique avec violence. »

donne une certaine vie et un certain relief, il n'y a pa. dans la pièce de Heine, un seul caractère, il n^ a 2 des chanteui.; la pièce tout entière n'est Vraiment qulT

rrlT °"' '"^ P^*'^' "^"^ ^-'--' '- Aminages de la pièce, mais les oiseaux, les fleurs et la na-

tuie entière. C'est donc seulement la valeur lyrique d'Al-

P W6 **T™f T'' ?"" '" ""^'"'"-' 'i-'-'^^'lue, onzième leçon, t. Il p. 106. Traduction française; Paris, raschouci,I8I4. "' ' ' •

mansor qui peut intéresser les biographes de Heine. Comme il fallait s'y attendre chez un poète lyrique, Almansor, c'est Heine lui-même, c'est lui qui, sans le vouloir, se donne en spectacle, et le drame qu'il nous raconte est celui-là même qui s'est joué dans son propre cœur.

Quant au mari, Heine, peu généreux cette fois, en a fait un échappé du bagne, ce qui nous empêche d'ailleurs de trop pleurer sur l'horrible mort de celle qui lui était destinée, de Zuleima.

Le (( but polémique », dont parle Heine dans une lettre à Steinmann, et qui est d'opposer la religion musulmane à la religion chrétienne, et le paradis de Mahomet au paradis des ascètes du moyen âge, ce but ne nous paraît pas même nettement indiqué dans la pièce (1). En effet, si le vieil Hassan et Almansor sont des mahométans éloquents, la douce Zuleima est aussi une chrétienne fort persuasive et qui triomphe même des objections religieuses d' Almansor. Du reste, et c'est là un des plus graves défauts de la tragédie, cette lutte entre le croissant et la croix ne nous intéresse guère et nous ne pouvons nous empêcher de sourire, lorsque le vieil Hassan, à son dernier soupir, entrevoit les houris aux yeux noirs, qui lui tendent les bras du haut du paradis mahométan. Des houris pour le vieil Hassan ! passe encore pour Almansor ou plutôt pour Heine lui-même, qui -'en accommoderait fort, n'étant pas sûr, comme le héros de son drame, de jouir, dans le paradis de ses rêves, de l'amour de sa Zuleima ! Quant au style d' Almansor, il a, par endroits, la suave harmonie, non encore la netteté et la yïgueur d'expression que nous admirerons dans les Lieder (2).

(1) Au fond, Heine voulait représenter, sous les traits des Maures proscrits, ses coreligionnaires, les Juifs, indignement persécutés par les chrétiens.

(2) I^a tragédie d'Almansor fut seule représentée sur la scène alle- Diaiid'-. Le 20 août 1824, Heine avait eu le plaisir d'assister à la représen-

De ses deux tragédies, Almansor et Eafcliff, Heine préferait de beaucoup la seconde à la première, ainsi qu'il l'écrivait au baron de la Motte-Fouqué : ce Je ne sais pourquoi, mais ce poème doux et lumineux d'Alma?isor me répugne au plus haut degré, tandis que je songe avec complaisance au sombre et dur MfcUff (1). y, Faut-il parta-er les préférences de Heine et Eafdif est-il vraiment supérieur a Almansor?

Et d'abord pourquoi ^atcUff ét^t-il, suivant lexpression de son auteur un drame ce sombre et dur » ? Pour deux raisons bien différentes : d'une part Heine a fait passer dans sa tragédie le sombre désespoir auquel il était en proie, quand Il écrivit RatcW, et, d'autre part, il a pris pour modèle un genre de tragédies tout à fait lugubres qui étaient très populaires à cette époque et qu'on appelait les tragédies de la Fatalité.

Que Heine, en composant RatcUff, n'ait pu se déprendre de lui-même et faire une œuvre impersonnelle, c'est ce qui ne saurait nous étonner chez l'auteur à' Almansor. Mais pourquoi donc ce drame est-il particulièrement triste, ou, ce qui revient au même, pourquoi Heine était-il si

tation qui en fut donnée sur le théâtre de Brunswick. D'après une anecdote racontée par Strodtmann (t. I, p. 235), la pièce avait marché sans encombre jusqu au moment où Almansor apparaît sur la scène tenant sur ses genoux Zuleima inanimée. Un Stalbnelster (officier instructeur) qui entrait dans la salle à ce moment-là trouva la c( situation )) plaisanté, et, ayant appris que l'auteur de la pièce s'appelait Heine, il se hgura que c'était un vilain usurier de Brunswick, et se mit à siffler et a^ frapper des pieds. La foule suivit et la pièce tomba. Avouons qu'elle n était pas faite pour se relever.

(1) Correspo7idance, 1. 1, p. (57.

désolé lorsqu'il récrivit ? La date même de la composition de Ratdiff permet de répondre à cette question. Ce n'est pas en janvier 1821, comme le dit Heine dans sa préface (1), que ce drame fut composé ce sous les Tilleuls » ; à cette époque Heine était encore à Groettingue ; c'est seulement en janvier 1822 que le poème fut achevé, assez rapidement, paraît-il, c( en trois jours, » s'il faut en croire le poète.

Or cinq mois seulement avant cette époque, le 15 août 1821, une jeune fille de Hambourg, nommée Amalie, et qui iioiLs est connue, épousait un jeune homme qui ne s'appe- 1 lit pas Henri Heine, ce dont Henri Heine était désespéré. X'est-ce pas là rexplication toute naturelle de ce sombre ]»cssimisme qui a inspiré à l'auteur, avec la tragédie de RatcUff, la dédicace dont il la fit précéder en 1826 : « J'ai cherché le suave amour et j'ai trouvé la haine amère, j'ai - )upiré, j'ai maudit, j'ai saigné par mille blessures (2).

Enfin Ratcliff est sombre parce que c'est un drame fataliste, ou, plus exactement, un drame de la Fatalité {SchicJcmlstragodie ) , ainsi qu'on appelait certaines pièces qui firent fureur sur les théâtres allemands de 1810 à 1825. L'inventeur du genre fut Zacharias Werner, l'hôte de M"* de Staël à Coppet, et l'auteur du Vingt-quatre février, une pièce en un acte qui fut le modèle du genre (3).

Nous n'avons pas à faire ici l'histoire de la tragédie fataliste : nous voudrions seulement caractériser ce genre

(1) Sammtliche Werke : Vorretle ; dritte Auflage dcr « Neuen Gedih:e » XVI, p. 7.

(2) Ibilem, XVI, p. 'Jj.

(3) Les principaux rei)rcsentant8 de la cr tragédie fataliste » furent, iprés Werner, Miillncrqui fit en 181 2 le Vingt-neuf février , Grillparzer qui \ouTi?ir Aïeule (1817), et Houwald avec fies drame.« le Poi'trnit(\%2\)et !c Phare (1822). La tragédie de Heine est contemporaine, on le voit, des drames sanglants de Houwald.

nouveau et bizarre, ce.tte vraie maladie littéraire, qui sévit en Allemagne pendant plus de dix ans et dont fut atteint I auteur de Ratcliff.

La tragédie fataliste était déjà en germe dans les drames de Schiller, puisque c'est Schiller qui introduisit dans le théâtre allemand un personnage nouveau, ou plutôt renouye e des tragédies grecques : la Fatalité. C'est surtout a 1 époque, dite classique, où Schiller, devenu l'ami de Goethe, se préoccupait bien plus de la forme que du fond même et de l'intrigue de ses pièces, qu'il écrivit la plus antique, et, si l'on peut parler ainsi, la plus fatale de ses tragédies, la Fiancée de Messine (représentée à Weimar en 1803). On connaît le sujet de la Fiancée de Messine • deux frères aiment, sans le savoir, la même jeune fille, et ce qu'ils Ignorent encore, cette jeune fille est leur sœur! ^on César, trouvant son frère, don Manuel, aux pieds de ^eatrice, poignarde son rival; quand il apprend que -Béatrice est leur sœur, il se frappe lui-même et tombe sur le cercueil de son frère.

Un fratricide qui a failli être suivi d'un inceste, et qui est vengé par un suicide, voilà une histoire passablement lugubre : il est vrai que Schiller en a su adoucir et poétiser les tragiques horreurs par le charme de ses beaux vers et surtout par la calme et noble attitude que gardent ses personnages au milieu de leurs plus grands malheurs. Les beaux vers et la grandeur d'âme antique des personnages, ce n'est point là, et pour cause, ce qu'empruntèrent à Schiler les auteurs des tragédies fatalistes : ce qu'ils prirent à la Fiancée de Messine pouvait se transporter plus aisément, même dans des œuvres médiocres. Dans la tragédie de Schiller, don César et don Manuel sont les victimes de la J^atahté qui a fixé d'avance leur fin tragique : leur père n a-t-il pas vu jadis en songe deux lauriers sortir de sa couche nuptiale, et, entre ces lauriers, surgir un lis blanc

<]Ui, tout à coup, changé en une flamme ardente, a consumé les deux lauriers ? Les deux frères doivent donc, pour ne pas faire mentir la Destinée , se haïr, se combattre et mourir enfin, plus malheureux encore que coupables.

!Mais la Fiancée de Messine, par son inspiration élevée et sa forme grecque, était faite pour plaire seulement aux délicats, aux honnêtes gens de Weimar en 1803. Ce n'est d'ailleurs que plus tard, et à la faveur de l'abattement <îénéral qui suivit la catastrophe d'Iéna, que cette idée de

I Fatalité, triste recours des peuples vaincus, prit faveur l)armî le vulgaire. Le soulèvement patriotique de 1813 n'ayant été, nous l'avons montré, qu'un élan passager, un magnifique réveil après lequel on retomba bien vite dans ' ■ découragement, c'est surtout pendant les années qui sui-

irent (1815-1825) que la Fatalité régna sur le théâtre >ur la plus grande commodité et des dramaturges, à qui

le fournissait de faciles dénoûments, et des philistins

l'jnt elle excusait la paresse et l'indifférence poHtique : ce que fait la Fatalité est bien fait.

Un jour AVerner et Goethe firent une gageure à Weimar : < iœthe représenterait la bénédiction divine et Werner la

lalédiction, dans un drame très court. Werner soutint la ;igeure et écrivit sa tragédie le Vi?igt-quatre février <iui fut jouée d'abord à Weiraar (1809), puis à Coppet où,

■mme nous l'apprend Werner dans son prologue, la pièce

rracha « de précieuses larmes à la bonne dame de Cop- I >ct », ou, comme il l'appelle encore, à ce la moderne Aspusie (1). »

Comme dans la Fiancée de Messine, la Fatalité est l'âme de la tragédie de Werner, seulement c'est une Fata-

Cl) Aspasic ne fut pas ingrate, car elle a consacré à Werner, dans Il livre de l'Allemagne, un chapitre aussi long que celui qui traite .3 drames de Lessing.

lité qui ne laisse rien au hasard. Le Suisse Kunz a lancé contre son père le couteau fatal le 24 février. Le fils de Knnz (0 dangereuse naïvetéde l'enfance !) ayant vu sa mère couper le cou a un poulet, joue au poulet avec sa sœur s'empare du couteau maudit, et tranche la tête à sa sœur le

et, le 24 février, il prend la clef des champs. II passe de longues années a courir le monde et à s'enrichir, et quand il revient chez ses parents, qui ne le reconnaissent pas, son

zà.uu:z!'''"^^ ^^'^'"'■"^' '' "«'-^'--'

^ Chez Werner, on le voit, comme chez la plupart de ses imitateui-s, la Fatalité sait le calendrier et elle a ses ins' truments favoris : mais, en s'attachant à des détails si matériels et siprécis, elle compromet gravement son autorité qui n était si redoutable aux mortels que parce qu'elle restait mystérieuse, et elle ne nous intimide guère plu« qu une superstition de vieille femme.

Le lecteur sait maintenant ce qu'est un drame fatahste, et il peut aborder, en connaissance de cause, les horreurs que recelé dans sa ténébreuse intrigue « le sombre et dur Jiactcliii )).

La scène se passe dans le plus romantique des pays, dans 1 Ecosse du Nord. Quand le rideau se lève, nous voyonslelaird écossais, Mac Grégor, mettre la main de sa flUe Marie dans celle du comte Douglas et donner sa bénédiction aux deux hancés. Puis il prend Douglas à part et lui raconte unelugubre histoire : Il y a six ans, arriva au château un étudiant voyageur, William Eatcliff; il vit Marie, l'aima, et osa le Im dire, mais Marie le congédia aussitôt. Deux ans après,

Marie était fiancée au comte Mac-Donald ; le jour de la noce, la belle fiancée était devant l'autel, attendant son fiancé qui ne venait pas ; on le chercha longtemps jusqu'à ce qu'on trouvât son cadavre près de la Pierre-Noire. Qui donc était le meurtrier ? Marie seule le connaissait et finit par faire cette révélation : la nuit qui suivit le meurtre, William Ratctiff était entré tout à coup dans sa chambre à coucher, lui avait montré en riant sa main encore rouge du sang du fiancé et lui avait présenté l'anneau de fiançailles de Mac-Donald avec une gracieuse révérence ; puis il avait disparu et on avait cherché vainement à s'emparer de lui ; on l'avait vu un jour à Londres, dissipant son héritage en débauches efl'rénées, et, une fois ruiné, il s'était mis, disaiton, à la tête d'une troupe de brigands. Deux ans s'étaient écoulés, meurtre et meurtrier étaient oubliés; on ne songeait plus au château de Mac-Grégor qu'au prochain mariage de Marie avec lord Duncan. Le jour de la noce arrive et Marie, toute parée pour la fête, s'approchait de l'autel... et son fiancé Duncan était couché mort auprès de la Pierre-Xoire. Et cette nuit encore William Ratcliff se glissa dans la chambre de Marie, et, avec un gracieux salut, lui restitua l'anneau de mariage du fiancé !

A peine Douglas a-t-il entendu ce dramatique récit, qu'il reçoit des mains d'un sombre personnage, enveloppé d'un manteau, un billet auquel il fait omlement la réponse suivante : <( Dites-lui que j'y vais. — Allons ! au Schwarizenstein! (à la Pierre Noire).

On devine qui l'attend au Schwartzcnstein. Il fait nuit, Kactliff ast déjà au rendez-vous. La contrée est déserte et Siiuvage; à gauche d'énonnes masses de rochers et des arbres séculaires; à droite, un monument en forme de croix; c'est là que dorment Mac-Donald et Duncan, les deux téméraires (^ui ont osé aspirer à la main de ^larie. Le vent souffle avec violence ; on voit deux fantômes blancs qui se

tendent les bras avec amour, s'approchent l'un de l'autre, puis s'éloignent ; nous ne saurons qu'à la fin du drame quels sont ces fantômes. Le troisième fiancé de Marie, Douglas, est fidèle au rendez-vous, et, cette fois, c'est William Ratcliff qui est vaincu ; il tombe, blessé, sur la Pierre-Noire.

Mais arrivons au dénouement : il est lugubre, comme doit l'être le dénouement d'une tragédie fataliste : la nourrice de Marie, une vieille folle, chante sans cesse une lugubre chanson, qu'avait déjà fait entendre au théâtre la tragédie de Werner ce le Yingt-quatre février (1). »

Mais tandis que, dans la pièce de Werner, cette chanson ne rime absolument à rien, elle a, dans le drame de Heine, un sens mystérieux que la vieille folle révèle à Marie : le père de William RatclifP s'appelait Edouard; il aima

(1) Pourquoi ton épée est-elle si rouge de sang, Edouard, Edouard? et pourquoi es-tu si triste ? — J'ai tué mon vautour, ô mère; hélas ! il n'y en avait pas d'aussi beau que lui.

Le sang de ton vautour n'est pas si rouge, Edouard, mon fils , dismoi la vérité ! — J'ai tué mon cheval rouge, hélas ! il était si fier et si fidèle.

Ton cheval était vieux, tu n'avais pas besoin de lui ; une autre douleur t'oppresse. — J'ai tué mon père, hélas ! et mon cœur saigne.

Et comment veux-tu expier ton crime ? Edouard, Edouard, dis-moi tout. — Mon pied ne doit plus reposer sur terre, je vais m'en aller au loin à travers les mers .

Et que deviendra ton manoir, ton manoir si somptueux et si beau ?

Je l'abandonne et le laisserai tomber en ruines. Je ne veux plus le

revoir.

Et que deviendront ta femme et ton enfant, quand tu seras au loin sur la mer? — Le monde est grand, qu'ils mendient ! Je ne les reverrai

plus. , ,

Et que laisseras-tu à ta mère bien-aimée, Edouard, Edouard? mon

fils, dis-le moi. — Je lui laisserai ma malédiction et le feu de l'enfer, car

c'est vous, vous qui m'avez conseillé !

(Traduit de Herder : Stimmen der VôlTcer (Herders

Samemntliche Werke ; Stuttgard, Cotta'scher Yer-

lag 1852, XVP'- Band, p. 236.)

la belle Betty avant que celle-ci épousât Mac-Grégor. Un jour Betty était seule et chantait la triste romance : « Pourquoi ton épée est-elle rouge de sang, Edouard ? » Son amant, Edouard, s'élançant tout à coup dans la chambre, continua par bravade sur le même ton : « J'ai tué ma bien-aimée , ma bien-aimée si belle ! » Betty fut saisie d'une telle horreur qu'elle jura de ne plus revoir ce sauvage amant et elle épousa Mac-Grégor. Edouard Ratcliff, de dépit, se maria de son côté avec Jenny Campbell, et de cette union insensée naquit William Ratchff. Mais Edouard aimait toujours la belle Betty ; on le voyait jour et nuit rôder autour du château et étendre les bras avec transport vers la fenêtre de Marie. A son tour celle-ci s'élança un jour à la fenêtre et tendit les bras du côté d'Edouard; Mac-Grégor la vit, et le lendemain, au pied de la vieille muraille du château, on trouva le cadavre sanglant^ d'Edouard Ratcliff. On comprend maintenant 4iuels sont ces deux fantômes qui apparaissent parfois à "William Ratcliff et à Marie, et qui s'approchent, sans se joindre jamais. Ce sont Edouard et Betty qui veulent et ne peuvent s'embrasser. "William les rencontre à cette heure sur le seuil de la chambre de Marie ; quoiqu'il n'ait pu tuer en duel le troisième fiancé de sa maîtresse, il vient pourtant au château, poussé par ces deux ombres désolées et cédant à une force mystérieuse qui n'est autre que la Fatalité. C'est cette même Fatalité qui arme son bras contre Mac-Grégor et contre Marie elle-même, qu'il assassine, pour se tuer luimême après. Pourquoi a-t-il assassiné Mac-Grégor ? Évidemment pour venger son père, quoiqu'il ne sache pas ce qu'il fait en le perçant de son épée ; mais la Fatalité, qui sait tout, dirige le bras du fils contre celui qui a tué le père. Pourquoi maintenant assassine-t-il aussi celle qu'il aime ? C'est ce qu'on comprend moins.

Mais toutes ces questions sont indiscrètes : la Fatalité

agit et fait agir les personnages comme il lui plaît. Les passions, si furieuses qu'elles soient, raisonnent encore, bien ou mal, et on a toujours le droit de discuter un drame fondé sur la fatalité logique des passions ; mais on ne discute pas un « drame fataliste » : on n'a qu'à féliciter le poète d'avoir trouvé dans la Destinée une divinité si secourable qui conduit, à elle seule, toute l'intrigue et dispense l'heureux auteur de l'étude difficile des passions et des caractères.

Est-il besoin de faire remarquer que William Ratcliff, c'est encore Henri Heine ? Ainsi, qu'il nous transporte en Ecosse ou en Espagne, dans Ratcliff comme dans Ahumsor, c'est l'auteur que nous découvrons sous le plaid écossais ou sous le manteau espagnol : il se joue lui-même dans ses drames, comme il se chantera lui même dans ses Lieder.

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