CHAPITRE XII
Le Eetour.
Dans les premiers jours de mai 1823, Heine quitta Berlin pour aller faire un assez long séjour dans une petite ville du Hano\Te, où s'était établie sa famille : son père, fatigué et malade, avait liquidé son commerce, vendu sa maison de Dusseldorf et s'était fait ainsi quelques rentes avec lesquelles il alla vivre modestement à Lunebourg. ("est là que Heine vint se reposer de la vie agitée et passablement dissipée qu'il menait depuis deux ou trois ans à Berlin : il trouva à Lunebourg plus de repos qu'il n'en désirait, môme pour sa tète malade et ses nerfs surexcités. Au sortir de la capitale de l'esprit allemand, il lui sembla dur d'être relégué dans « la capitale de l'ennui », comme il appelle Lunebourg : « Yoilà deux mois que je végète dans une sombre mélancolie; je ne vois rien qu'imbéciles et grands livres de commerce cheminant dans les rues (1). » Ajoutons, ce qui n'était pas fait pour égayer ce séjour au soin de sa famille, qu'aucun des siens ne faisait un cas particulier de ses (tuvres, l}Tiques ou dramatiques : « Ma mère a bien lu les Tragédies et les Lieder, mais ne les a pas autrement goûtés ; ma sœur les tolère et rien de plus ; mes frères ne les comprennent pas et mon père n'a pas même ouvert le livre (2). »
Il essaie de se distraire en lisant des livres italiens et français et en écrivant de frécpientes lettres au modèle des amis, Moser, le bon et savant Moser, « l'édition de luxe.
(I; C'onri'jKinfJanre, t. I, p. 12»».
(•-') Correnjwndance, t. I, p. 61.
revue efc corrigée, d'un homme véritable, l'épilogue de Nathan le Sage », comme l'appelle Heine, qui l'admire autant qu'il l'aime. Comment ne pas admirer, en effet, uu homme qui coinprend, dans l'original, le poète indien Volmki, et, ce qui est bien aussi méritoire, Hegel luimême? et comment ne pas aimer un ami qui vous envoie ponctuellement tous les journaux qui parlent de vos œuvres, vous prête son manteau et oublie de le réclamer, et ne répond pas quand vous le priez de vous dire combien de thalers vous lui devez, ce Tu ne perdras rien pour attendre, lui écrit Heine, bien qu'autrefois tu eusses coutume de dire que les étudiants ne rendent rien. Pour moi, quand un étudiant veut me soutirer un thaler (c'est-à-dire vingt-quatre gros), je lui donne plutôt vingt-trois gros et j'ai un gros de profit net. » Heine se montre, dans cette correspondance, très exigeant en amitié, fort affectueux du reste et dévoué^ mais non moins susceptible et capricieux. En dehors de sa ■correspondance avec Moser, ce qui l'empêche de mourir d'ennui dans la petite ville hanovrienne, c'est un grand projet, qu'il ne réalisera que plus tard, mais dont il parle déjà sérieusement à ses amis : il songe à dire un adieu définitif à l'Allemagne. Certaines querelles, peu intéressantes à approfondir, et toujours les mêmes d'ailleurs, avec l'oncle Salomon, au sujet des subsides que celui-ci octroie d'une main toujours trop parcimonieuse au gré du prodigue neveu, le dégoût du métier d'avocat, métier peu fait pour notre taciturne poète, peut-être l'insuccès de ses tragédies, mais, à coup sûr, et par-dessus tout, les persécutions odieuses et l'insupportable dédain dont les Juifs sont l'objet de la part des Allemands, voilà ce qui inspira à Heine, dès 1823, le projet de quitter l'Allemagne, ce de se libérer de la Prusse ». Du moment qu'il voulait s'expatrier, il était naturel que l'élève du tambour Lcgrand tournât ses regards vers la France qui avait été sa première patrie et qui, jadis, à Dusseldorf,
avait fait de ses parents israélites les égaux des chrétiens. C'est à Paris en effet qu'ira Heine, il y a même c< longtemps que cette idée lui est venue », comme il l'écrit dès avril 1823 à Immermann. Son intention est d'abord d'entrer dans la diplomatie : puis, comme s'il sentait vaguement qu'un poète, tel que l'auteur des Lieder, est trop irascible et trop sarcafitique pour faire jamais un bon diplomate, il semble renoncer à la carrière diplomatique et revenir aux lettres : « Je serai cet automne à Paris ; je compte y rester plusieurs années, travailler, comme un ermite, à la bibliothèque royale et contribuer activement à faire connaître la littérature allemande, qui commence à prendre pied en France (1). »
Il est curieux que Heine ait eu, dès cette époque, et à peine âgé de vingt-trois ans, une idée si nette et si arrêtée de ce rôle d'intermédiaire entre les deux nations, rôle utile et glorieux qu'il enviera à M™^ de Staël et dont il s'acquittera avec plus de compétence peut-être, mais aussi avec moins d'impartialité que le pénétrant et généreux auteur de r Allemagne. D'autres préoccupations et certains événements de famille écartèrent pour quelque temps de l'esprit de Heine ce projet d'aller vivre à Paris (2) : sa sœur Charlotte se maria, pendant qu'il était à Lunebourg, avec un marchand de Haml>ourg, Moritz Embden (3) ; la noce devait avoir lieu non loin de Hambourg et Heine ne
(1) Heine songe, sans doute, dans cette lettre, écrite en 1823, à la traduction française de Faust, par Albert Stapfer, laquelle parut justement en 1823. Cette traduction fut publiée de nouveau on 1828 avec des dessins de Delacroix et elle vient di reparaître (1886), revue par l'auteur lui-même, illustrée par Jean- Paul Laurens et rajeunie par le neveu de l'auteur, M. Paul Stapfer, qui a écrit, en guise de préface, une très belle étude littéraire sur Faust.
(2) Il le réalisa en 1831, quatre ans après la publication ,lii /;,,,des ChatUt.
(3) C'est de ce mariage qu'est née Maria Embdon-IK.. . . i .. . v-^^,..
'27é HEINE ET SON TEMPS.
put résister au désir de voir cette dernière ville, ce Hambourg? y trouverai-je autant de jouissances que j'y ai déjà ressenti de chagrins? C'est bien impossible (1). » A peine arrivé dans la ville où il avait connu, pour son malheur, Amalie Heine, il regrette d'avoir fait ce malencontreux voyage que ses amis, et surtout Yarnliagen, lui avaient si fort déconseillé, ce La vieille passion -éclate encore une fois dans sa violence. Je n'aurais jamais dû venir à Hambourg!... la magie du lieu agit formidablement sur moi... une sombre colère, comme une couche de métal brûlant s'étend sur mon âme. J'ai soif de la nuit éternelle (2). » Dans une lettre à Moser il se dépeint parcouraTit « après minuit, avec ses infernales songeries, les rues fangeuses trop bien connues de Hambourg. y>
(( Je vais de nouveau, dit-il d'autre part dans le Retour, par mon chemin d'autrefois, par les rues que je connais si bien : je viens de la maison de ma bien-aimée, si triste et si abandonnée aujourd'hui.
(c Ah î que les rues sont étroites ! que le pavé est dur ! il semble que ces maisons vont m'écraser. Je me hâte et m'enfuis au plus vite (3). »
On voit, par ce rapprochement entre sa correspondance et ses poésies, que ce sont les Lieder les plus désespérés du Retour qu'il faut dater de ce malheureux voyage de 1823. La plupart des autres poésies qui composent le recueil, moins amèi-es et surtout moins indignées, quelques-unes mêmes, telles que la fameuse Lorelei, complètement étrangères à sa folle passion, ont été écrites, soit assez longtemps après ce voyage,
délia Rocca, l'auteiir des Souvenirs sur Henri Heine, publiés en 1881, (Hambourg, Hoffmann et Campe).
(1) Correspondance, t. I, p. 85.
(2) Correi^pondance, t. T, p. 89, 91.
(3) BuchderUeder,l^Q\m\^hx, XYIII, trad. franc., Drames et Fantaisies, p. 238.
soit dans les premiers temps mêmes de son séjour à Lunebourg, au foyer paternel. De là le titre donné au poème tout entier : le Retour, ou, plus exactement, le Retour au foyer (Heimkehr), ce qui signifiait sans doute aussi, dans la pensée de l'auteur, le retour à la paix du foyer, à la raison et à la possession de soi-même. Mais qu'est-ce que la raison pour un Heine, pour le plus nerveux, le plus féminin, le plus amoureux des poètes ? ce qu'elle peut être pour une femme passionnée, pour une de ces victimes prédestinées de l'amour, M"« de Lespinasse, par exemple, qui s'écriera lin jour, sentant toute la vanité de ses efforts pour devenir raisonnable et calme : « Ah! mon Dieu! que la passion m'est naturelle et que la raison m'est étrangère ! » Heine, de même, a une de ces âmes de feu, ou, comme le disait M. de Mora à son amie, « une de ces âmes chauffées par les rayons de Lima » qui ne sont pas faites pour vivre dans un climat tempéré. « Le ciel ou l'enfer, voilà le climat que je voudrais habiter, » écrit à son tranquille amant M"^' de r.espinasse. « 0 cœur orgueilleux î s'écrie Heine dans le Retour, tu voulais être infiniment heureux ou infiniment malheureux et maintenant tu es la misère même. »
Mais un amant malheureux qui nous raconte sans cesse
*k's tourments sans fin, riscpie fort de nous ennuyer, même
il se plaint en beaux vers : Heine n'a pas échappé complè-
. -nient à ce danger et quelques-uns de ses Lieder amoureux,
• iaiis le Retour, nous paraissent d'autant plus monotones
-ju'ils ne sont que l'écho affaibli des belles et poétiques la-
■Mentations de V Intermezzo. Dans l'intervalle du premier au
•ond recueil, la douleur du poète semble avoir perdu de
Il amertume et même, disons-le, de sa sincérité, et elle en
L devenue moins élo<|uentc. Heine était trop artiste pour
■ pas sentir ce qu'il apixjlait un peu sévèrement lui-même
son défaut capital, comme poète : c'est, disait-il, ce qu'il
;i iXricluHif et de pnrr,r,n:or (l;ins tons iiif>?? poèmes, qui
ne sont autre chose que des variations du même petit thème (1). » Justement, dans le Retour, il se fait adresser par un ami le reproche de n'avoir pas su éviter la monotonie : ce Mon ami, pourquoi ta lyi'e redit-elle toujours l'ancien lied (2) ? »
C'est peut-être toujours rancien lied, mais on a peine à croire qu'il chante encore l'ancien amour, ce premier amour de jeunesse qui avait dicté à l'auteur de Vlntermède ses poésies les plus vraies et les plus sûrement vécues. Comme toujours, Heine revoit en rêve sa bien-aimée, mais elle est « triste et fanée et pauvre. » Il consent à pardonner, mais à la condition, semble-t-il, que la pauvre enfant soit malheureuse; ne lui avait-il pas prédit déjà dans Vlntermède a qu'ils devaient être tous les deux éternellement malheureux (3) ? »
Serment et menace de poète! l'auteur du Retour semble porter assez allègrement « ce malheur éternel. >
(1) Lettre à Zimmermann, 10 juin 1823. Corresp., édit. franc., t.I, p. 70.
(-2) Die Heimhehr, XLII,
(3) ce Elle portait un enfant sur son bras, elle en conduisait un autre par la main ; sa démarche, son regard, ses vêtements, tout trahissait la misère et l'angoisse. Elle allait d'un pas chancelant par la place du marché. »
{Le Retour, XLI.)
Ce n'est pas ainsi qu'un de nos plus charmants poètes devait pardonner à celle qu'il avait, sinon toujours aimée (qui peut se vanter de connaître l'âme d'un poète?), du moins sans cesse invoquée et chantée dans son gracieux poème dédié à Aïarie.
Va, dit-il à Daniel,
va voir Celle qui demeurait chez sa mère, au Moustoir. ... Assis dans sa maison, alors regarde bien Si quelque joie y règne et s'il n'y manque rien, Si son époux est bon, sa famille nombreuse, Et si dans son ménage enfin elle est heureuse.
En revenant de voyage il passe, et par hasard encore î devant la maison de sa bien-aimée : il entre et demande aussitôt des nouvelles de la tante, des cousines et du petit chien qui aboyait si gentiment ; « je m'informai en outre de ma bien-aimée » ; et tout le reste du morceau est écrit de ce ton détaché que n'aurait jamais su si bien prendre, même par ironie, un cœur vraiment malheureux. Il nous semble donc que Heine était, sinon guéri, du moins passablement remis de sa première passion lorsqu'il écrivit le Retour : il avait pratiqué, mais sans trop de succès, son fameux « système homéopathique » contre le mal d'amour, car il nous dit luimême à cette époque : ce Celui qui aime pour la première fois, même s'il n'est pas aimé, est un dieu ; mais celui qui aime pour la seconde fois, sans être payé de retour, est un fou, et je suis un pareil fou (1). y> Il ne lui reste plus qu'à rire de sa folie et c'est ce qu'il fait dans mainte pièce du Retour : malheureusement il n'a pas toujours l'esprit de nous faire rire nous-mêmes. Sauf peut-être dans deux ou trois passages, les plaisanteries de l'auteur nous laissent froids parce qu'elles sont fondées, tantôt sur de mauvais calembours, tantôt sur des expressions françaises germanisées ou sur de puérils jeux de mots (2). Heine nous donnera trop souvent pour un trait d'esprit un pur jeu de mots, ce que les Allemands appellent un Witz et ce que quelquesuns d'entre eux ont la naïveté de confondre avec le véritable esprit français.
Par un autre côté, le Retour est inférieur à Vlntermède lyrique : si nous avons admiré frauchement et sans réserve, dans Vlntermède, même les jioc'sies qu'on pourrait appeler voluptueuses, ce n'est pas seulement parce que la volupté
(1) iJie Ifeimke/ir, LXIII.
(2) Voir, par exemple, le lied XVII, où Heine joue sur le mot Thoj' 'Hiï si^nif-- h !n f',iH porte et fou. Voir aussi le lied LXXV.
s'y exprimait en beaux vers : c'est surtout parce que cette volupté avait son excuse dans un ardent amour, c'est parce que les cris de douleur et de joie, bien loin d'être médités, semblaient échapper à un cœur naïvement et sincèrement épris. Mais dans le Retour l'auteur est plus maître de lui et nous le jugeons plus sévèrement; son ironie, n'étant plus la revanche de son amour trahi, nous déplaît et nous choque. Heine, par exemple, félicite sa bien-aimée d'avoir, à défaut d'un cœur inutile, tout ce qui peut rendre heureux un amant qui sait estimer à leur prix ce de très beaux yeux, des dents comme des perles et des épaules blanches comme la neige » : ces beaux yeux nous paraissent moins beaux qu'au poète, quand nous savons le bel accueil qu'ils préparent aux hussards bleus dont on entend déjà la trompette aux portes de la ville.
En voilà assez pour montrer que la fantaisie du poète s'égare en des plaisanteries qu'il est le seul à trouver spirituelles et qui même ne sont pas toujours des plus innocentes : l'ironie de Heine s'égaie quelquefois à bien peu de frais, voire même, ce qui est plus grave, aux frais de la morale et du bon goût. Osons le dire, cette ironie, qui savait être si mordante, fut souvent triviale et polissonne et l'on doit regretter, pour ne parler ici que du poème qui nous occupe, que Heine n'ait pas rejeté du Retour certaines pièces de vers qui n'ajoutaient rien à sa gloire de poète, car ce sont de pures gamineries : or, si le vrai poète doit être un enfant, personne n'a jamais dit qu'il dût être un gamin. Dans la première pièce du Retour Heine se compare à un enfant qui chante dans l'obscurité pour se délivrer de sa peine et de son effroi : il est fâcheux seulement que cet enfant n'ait pas toujours chanté comme doit chanter un enfant, même s'il est un enfant sublime.
Le grand charme du Retour n'est donc pas dans les poésies où Heine parle encore une fois, et moins bien- que
HEINE ET SON TEMPS. 27t>
dans Vliikrmede, de ses plaisirs et de ses chagrins d'amour ; il est dans certaines pièces de vei-s beaucoup moins personnelles, dans de petits tableaux que Heine a peints avec un soin, disons mieux, avec un art infini. Ce n'est plus le poète amoureux, c'est le grand peintre que nous admirons dans le Refour.
Dans quelques vers d'une ravissante simplicité, Heine s'encourage lui-même à secouer son noir chagrin et à aimer dans le monde, qui est encore si beau, tant de choses qui méritent d'être chantées. Ne voilà-t-il pas « un nouveau printemps qui va lui rendre tout ce que l'hiver lui a ravi ? » Et, en effet, il semble que le poète n'ait qu'à ouvrir les yeux pour voir tout refleurir et s'animer autour de lui. Voici, par exemple, surplombant le Rhin, un rocher d'ardoises déchiquetées, comme il y en a tant d'autres, et de bien plus pittoresques, entre Bonn et Mayence : le poète a prêté l'oreille à la ])lainte du fleuve dont le rapide courant vient V)attre le rocher ; il s'est souvenu d'une prétendue légende du moyen âge et, dans quelques strophes enchanteresses, il a rendu immoitelle la Loreki :
<( Je ne sais ce que veut dire cette tristesse qui m'accable ; il y a un conte des anciens temps dont le souvenir m'obsède sans cesse.
<i L'air est frais, la nuit tombe et le Rhin coule en silence ; le sommet de. la montagne brille des dernières clartés du couchant.
<r La plus l^elie vierge est assise là-haut comme une apparition merveilleuse ; sa parure d'or étincelle ; elle peigne ses cheveux d'or.
« Elle peigne ses cheveux d'or avec un peigne d'or et elle chante une chanson dont la mélodie est prestigieuse et terrible.
« Le marinier, dans sa petite barque, se sent pénétré d'une folle douleur: il ne voit pas les gouffres et les ro-
chers ; il ne voit que la belle vierge assise sur la montagne. c( Je crois que les vagues à la fin engloutissent et le marinier et la barque : c'est la Lorelei qui a fait cela avec son chant (1). »
Bien d'autres, avant Heine, avaient dépeint en vers ces rochers légendaires de Bacharach, où 'écho redit je ne sais combien de fois les gémissements du pêcheur que le chant magique de la fée aux cheveux d'or entraîne au fond des eaux (2) : mais ce qui fait qu'on ne connaît plus que la
(0 Ich weiss nicht was soll es bedenten,
Dass ich so traurig bin ; Ein Marchen ans alten Zeiten, Das kommt mir nicht aus dem Sinn.
Die Luft ist kiihl und es dunkelt, Und ruhig fliesst der Rheia, Der G-ipfel des Berges funkelt Im Abendsonnenschein.
Die schonste lungfrau sitzet Dort oben wunderbar, Ihr goidnes Geschmeide blitzet, Sie kammt ihr goldenes Haar.
Sie kâmmt es mit goldenem Kamrae, Und singt ein Lied dabei ; Das hat eine wundersame, Gewaltige Melodei.
Den Schiffer im kleinen Schiffe Ergreif t es mit wildem Weh ; Er schaut nicht die Felsenrisse, Er schaut nur hinauf in die Hoh'.
Ich glaube, die Wellen verschlmgen, Am Ende Schiffer und Kahn ; Und Das hat mit ihrem Singen Die Lorelei gethan.
(Z)ie HehnJcehr, II. Drames et fantaisies, p. 227.) (2) On peut lire, dans une brochure de M. le docteur Leimbach
LoreUi de Heine, c'est qu'il a su peindre ce site, désormais célèbre, avec un sentiment si vif et si simple de la nature, avec des expressions si voisines des choses que le poète disparaît tout entier et que ce sont les objets qui s'offrent et s'expriment eux-mêmes. Dès la seconde strophe, on croit sentir au visage l'air frais du soir et on voit le Rhin qui coule, tranquille, au bas de la montagne, tandis que là-haut, dans les derniers rayons du soleil couchant, la fée chante une chanson que le poète n'a garde de transcrire : il aime bien mieux nous laisser rêver à a son étrange et puissante mélodie » ; et d'ailleui-s, en écoutant lire et surtout chanter la poésie tout entière, avec ses strophes si harmonieuses et sa conclusion d'une si froide indifférence pour le sort de l'infortuné pêcheur, ne croit-on pas entendre la chanson même de la belle et cruelle Lorelei ?
Ailleurs Heine est assis, le soir, au bord de la mer et nous admirons encore comme il choisit d'instinct, parmi une foule de traits, ceux qui sont les plus frappants et les plus expressifs, et comme aussi, sans rien sacrifier de sa précision habibituelle, il -sait mettre de l'air et ménager des lointains dans ses tableaux :
« Nous étions assis dans la maison du pêcheur et nous regardions la mer. Les brouillards du soir s'élevaient et montaient vers les cieux.
« Peu à peu on alluma les lumières du phare ; dans lé lointain on découvrit encore un navire.
<i Nous parlions de tempêtes, de naufrages ; nous parlions des marins et de leur vie ballottée entre le ciel et ]'••'". ']- lonr vin que se partagent l'inquiétude et la joie...
iJHe Lorelei, VVolfcnbiittel, 1879), les différentes poésies qu'a inspirées :iux poètes allemands la célèbre nixe du Rhin. On y verra, en outre, que la légende de la Lorelei ne remonte pas au delà de 1«01, époque à laquelle elle f.iit sa première apparition '1 ■— -" ;-• r?^ T^r.-'-i-o
^ ce En Laponie (disions-nous), ce sont des gens sales, petits, avec des têtes écrasées et des bouches énormes. Ils se chauffent autour du feu, ils font cuire du poisson, ils se battent et crient.
c( Les jeunes filles nous écoutaient gravement ; enfin personne neimrlaiilus, on ne voyait plus le navire, la nuit était trop noire (1).
Imagine-t-on enfin un sujet moins inspirateur que ce qu'on voit ou croit voir dans une rue, la nuit, par une pluie battante ? Pourtant avec de bons jeux et, mieux encore, avec des yeux de poète, on y peut trouver matière à d'assez jolis tableaux .- ce II fait un temps aflPreux; il pleut, il vente, il neige ; je suis assis à la fenêtre et je regarde dans l'obscurité.
ce Je vois briller une petite lumière solitaire qui marche lentement : c'est une vieille femme (une petite mère), avec sa petite lanterne, qui traverse la rue.
ce Elle vient, je le soupçonne, d'acheter de la farine, des œufs et du beurre ; elle veut pétrir un gâteau pour sa jeune fille chérie.
ce La jeune fille chérie est assise dans la maison, bien à son aise, dans un grand fauteuil ; à moitié endormie, elle regarde d'un œil clignotant la lueur de la lampe et les boucles d'or de sa chevelure flottent sur son doux et beau visage (2). »
(1) Die Màdchen horcliten ernstaft,
Und endlich sprach Niemand mehr; Das Schiff war nicht mehr sichtbar, Es dunkelte gar zu sehr.
{Die HeimTcehr, VII. Drames et Fantaisies, jx 231 .)
(•2) Das ist ein schlechtes Wetter,
E» regnet und stiirmt nnd schneit ; Ich sitze am Fenster und schaue Hinaus in die Dunkelheit.
llEî^iE ET SON TEMPS. 283
Là, comme ailleurs, ce qui nous enchante dans ces admirables petites toiles, c'est l'habileté du peintre à mêler les traits précis (la lanterne qu'on voit s'avancer dans la rue), à ce que nous appellerons, faute d'un meilleur terme, le vague poétique :
xmd schaue Hinaus in die Dunkelheit.
Et, qu'on veuille bien le remarquer, Heine ne confond jamais la précision avec la sécheresse, ce que fait le poète descriptif, ni le vague poétique avec l'obscurité, ce que fait le poète sentimental.
Dans une des pages les plus ingénieuses et les plus ^Taies de son Laocoon, Lessing, voulant montrer combien font faiLsse route ces poètes trop consciencieux qui ne nous font grâce d'aucun détail dans leurs descriptions, prend à partie l'auteur du poème des « Alpes », Haller. Celui-ci avait dépeint minutieusement la gentiane en une poésie brillante qui était devenue célèbre. Qu'avait voulu le poète en décrivant ainsi cette fleur ? évidemment que le lecteur arrivât à
Da schimmcrt ein einsames Lichtchen, D;is wandclt langsam fort ; ] in Miitterchen mit dem Latcrncbeu "Wankt iibcr die Strasse dort.
Ich glaube, Mehl und Eier, Und Butter kauf te aie ein ; Sic will einen Kuchen backen, Kiir's grosse Tochterlein.
Die liegt zu Haus im Lehnstiihl, Und blinzelt schliifrig in's LicLt ; Die goldnen Locken wallon Ueber das siisse Gesicbt.
la voir en imagination. Lessing faisait donc de ce morceau si admiré la meilleure des critiques, lorsqu'il disait en substance au poète : Grâce à votre description infinie, je ne vois pas votre gentiane ; ce n'est pas ainsi que procèdent les vrais poètes : ouvrez V Iliade et voyez Hélène s'avancer au milieu des Troyens. Homère se garde bien de nous peindre en détail la beauté d'Hélène ; il nous montre simplement des vieillards obligés eux-mêmes de reconnaître qu'Hélène est vraiment digne de tout le sang et de toutes les larmes qu'elle a fait verser, ce Ce qu'Homère ne pouvait nous décrire, il nous le fait connaître ^^^^r ses effets (1). » C'est justement par ses effets, par l'impression produite suile spectateur, que Heine va nous faire connaître, non la beauté physique d'une Hélène, mais, ce qui est autrement difficile à exprimer, le charme du visage uni à la pureté du cœur, toutes ces grâces exquises et presque intimidantes qu'on lit sur le front d'une jeune fille :
Du bist wie eine Blume, So hold und schon und rein ; Ich schau' dich an, und Wehmuth Schleicht mich in's Herz hinein.
Mir ist, als ob ich die Hande, Auf s Haupt dir legen sollt', Betend, dass Gott dich erhalte So rein und schon und hold (2).
{Dîe neîmhehr, XLYII. Drames et Fantaisies, p. 253.)
Dans ce lied si court et d'une si exquise simplicité il n'y a
(1) LaoTcoon, édit. allem. de Hugo Bliimner. Weidmannsche Buchhandlung, Berlin, 1880, p. 293.
(2) Tu es comme une fleur, si gracieuse, si belle, si pure ! Je te contemple, et une douce tristesse se gUsse dans mon cœur.
Il me semble que je devrais poser mes mains sur ta tête et prier Dieu de te conserver toujom-s si gracieuse, si belle, si pure.
Charles d'Orléans avait dit, avec la même chasteté et la même simplicité d'expression :
qu'une image, et à peine indiquée (tu es comme une fleur); parfois même, nous Pavons vu, le poète se passe complètement d'images et de métaphores, et pourtant il a pu vanter avec raison « la forme plastique » de ses poèmes.' Comment donc est-il parvenu à peindre avec si peu de couleurs, à parler aux yeux avec si peu d'images ? Xe dit-il pas luimême que « la langue allemande s'adresse surtout aux jeux, que l'intelligence, en allemand, c'est la vue même (Einsicht) ? et que l'Allemand doit voir, embrasser sous une forme plastique, tout ce qu'il exprime (1)? » D'où ^^ent loue que Heine nous fait lyir les choses, non seulement -ans les décrire, mais parfois même sans emplover ni couleurs, ni figures de mots ? C'est qu'il a l'art, invraisemblable semble-t-il, mais que pratique d'instinct tout grand poète, de parler à nos yeux par la seule harmonie de ses phrases et de produire des images rien qu'avec de beaux sons et des rythmes enchanteui-s. Grâce à ce perpétuel secours que nos sens se prêtent entre eux, en lisant Heine nous croyons Voir ce que nous ne faisons qu'entendre, et nous voyons, <ous des formes à la fois nettes et charmantes, ce que nous
Dieu, qu'il la fait bon regarder,
La gracieuse, bonne et belle !
Pour les grans biens qui sont en elle,
Chascun est prest de la louer.
Qui se pourroit d'elle lasser !
Tousjours sa beaulté renouvelle.
Dieu, qu'il la fait bon regarder,
La gracieuse, bonne et belle !
Par deçà, ne delà la mer,
Ne scay Dame, ne Damoiselle,
Qui soit, en tous biens parfais, telle j
C'est un songe que d'y penser.
Dieu, qu'il la fait bon regarder I
(I) Entretien de Heine avec Adolph Stahr : Zwei Monale in Parts n Ad Stahr. 1861. Tbeil II S. 826.
entendons en des phrases à la fois claires et harmonieuses, Heine n'est pas de ces poètes qui s'imaginent qu'on ne peut peindre qu'avec des couleurs ; il s'adresse à la fois, et dans une même strophe, aux oreilles et aux yeux des lecteurs ; il s'efforce surtout, pour que l'illusion soit complète,, de faire naître dans leur âme les sentiments qu'ils auraient éprouvés en présence des objets qu'ils croient voir et des personnages qu'ils croient entendre. Toutes ces qualités, et, pour ainsi dire, toutes ces habiletés à demi inconscientes qui font le grand artiste, nous les trouvons réunies dans la dernière pièce que nous ayons à citer ; c'est celle qui clôt le poème du Retour et qui a pour titre :
LE PELERINAGE A KEVLAAR (]).
A la fenêtre se tient la mère ; le fils est couché dans le lit. « Xe veux-tu pas te lever, Wilhelm, pour voir la procession ?
— Je suis si malade, ô ma mère ! que je n'entends ni ne vois ; je pense à ma chère morte et cela me déchire le cœur.
(1) Die Wallfahrt nach Kevlaar.
Am Fenster stand die Mutter,
Im Bette lag der Sohn.
C( Willst du nicht aufsteliii, Wilhelm,
Zu schaun die Procession ? »
« Ich l»in so krank, o Mutter, Dass ich nicht hor und seh' ; Ich denk'an das todte Gretchen, Da thut das Herz mir weh. »
— Lève-toi, nous irons à Kevlaar ; prends tes Heures €t ton rosaire ; la mère de Dieu guérira ton cœur endolori. »
Les bannières delà croix flottent au vent, les saints cantiques retentissent, c'est à Cologne sur le Rhin que passe la procession.
La mère et le fils suivent la foule, tous deux chantent en chœur : « Gloire à toi, Marie î >>
Notre- D.ime de Kevlaar porte aujourd'hui ses plus beaiLx: habits ; aujourd'hui elle a beaucoup à faire, il lui vient de:^ malades en foule.
u Steh auf, wir wollen nach Kevlaar, Nimm Bucli und Rosenkranz ; Die Miitter Gottes heilt dir Dein krankes Hcize ganz. »
Es flattem die Kirchenfahnen, Es singt im Kirchenton ; Das ist zu Kciln am Rheine, Da geht die Procession.
Die Mutter folgt der Menge, Den Sohn, den f iihret aie, Sie singen beide im Choie :
«( Gelobt seist du, Marie ! )»
iJie Mutter Gottes /.u Kevlaar Tragt heut ihr béates Kleid ; Heut hat si Viel zu Bchaffen Es hommen viel' krankc Leut'.
288 HEINE Eï SON TEMPS.
Les malades lui présentent, comme offrandes, des mem» bres de civq, beaucoup de pieds et de mains en cire.
Et celui qui offre une main de cire, sa main malade devient same, et celui qui offre un pied de cire, son pied se guérit.
Bien des gens allèrent à Kevlaar avec des béquilles qui maintenant sautent à la corde, beaucoup jouent maintenant du violon qui y vinrent ne pouvant remuer un seul doigt.
La mère prit un cierge et en forma un cœur, ce Porte cela à la mère de Dieu, elle guérira ton mal. » Le fils prit en soupirant le cœur de cire, le porta en soupirant devant la samte image; les larmes lui jaillirent des yeux, ces mots lui jaillirent du cœur :
Die kranken Leute bringen Ihr dar, als Opferspend', Aus Wachs gebildete Glieder, Viel' wachserne Fuss' und Hand'.
Und wer eine Wachshand opfert, Dem heilt an der Hand die Wund' ; Und wer einen Wachsfuss opfert, Dem wird der Fuss gesund.
Nach Kevlaar ging Mancher auf Kriicken, Der jetzo tanzt auf dem Seil, Gar Mancher spielt jetzt die Bratsche, Dem dort kein Finger war heil.
Die Mutter nalim ein W^achslicht, Und bildete draus ein Herz.
C( Bring' das der Mutter- Got tes, Dann heilt si deinen Schmerz. »
Der Sohn nahm seufzend das Wachsherzj Ging seufzend zum Heiligenbild ; Die Thrane quillt aus dem Auge, Das Wort aus dem Herzen quillt :
a Très glorieuse Marie, servante immaculée et mère de Dieu, reine du ciel, entends ma plainte. Je demeuiuis avec ma mère dans la ville de Cologne, la ville qui compte par centaines les chapelles et les églises.
Et près de nous demeurait la petite Margaretha qui dernièrement est morte; Marie, je t'apporte un cœur de cire, guéris-moi la blessure de mon cœur.
« Guéris-moi mon cœur endolori, et je dirai et chanterai matin et soir avec ferveur : Gloire à toi, Marie I »
Le fils malade et la mère dormaient dans leur chambre tte ;
(L Du Hochgebenedeite, Du reine Gottesmagd, Du, Konigin des Himmels, Dir sei mein Leid geklagt !
c( Ich wohnte mit meiner Mutter Zu Kollen in der Stadt, Der Stadt, die riele hundert Kapellen und Kirchen hat.
c( Und neben uns wohnte Gretclien, Doch die is todt jetzund — Marie, dir bring'ich ein Wachsherz, Heil du meine Herzenswund.
<i Heil du mein krankes Herze — Ich will auch spiit ixnd friih Inbriinstiglich beten und singen :
Gelobt seist du. Marie ! »
Der kranke Sohn und die Mutter, Die schliefen im Kammerlein :
survint la mère de Dieu qui entra sur la pointe du pied. Elle se pencha sur le malade, appuya légèrement sa main sur son cœur, sourit doucement et disparut.
La mère vit tout comme dans un rêve ; elle a même en-| trevu quelque chose de plus ; elle sort de son assoupissement ; les chiens dans la cour aboyaient si fort !
Son fils était là, étendu sur son grabat, il était mort ; les lueurs rouges du matin se jouaient sur ses joues blanches.
La mère joignit pieusement les mains, et pieusement à voix basse elle chanta :
« Gloire à toi, Marie ! »
Chanson populaire et romantisme, nous retrouvons ici ces deux sources d'inspiration que nous avons signalées dès les premières poésies de Heine : ce lied de Kevlaar est aussi simple, aussi primitif, mais combien plus délicat et mieux
Da kam die Mutter-Gottes Ganz leise geschritten herein.
Sie beugte sich iiber den Kranken, Und legle ihre Hand Ganz leise auf sein Herze, Und lachelte mild un schwand.
Die Mutter schaiit Ailes im Traume , Und hat noch mehr geschaut ; Sie erwachte ans dem Schlummer, Die Hunde bellten so laut.
Da lag dahingestrecket
Ihr Solin, und Der war todt ;
Es spielt' auf den bleichen Wangen
Das lichte Morgenroth.
Die Mutter faltet die Hande, Ihr war, sie wuste nicht wie ; Andachtig sang sie leise :
C( Gelobt seist du, Marie ! »
(Buch der Lieder, i). 271. — Poèmes et légendes, p. 165.)
composé qu'un lied populaire ! il ressuscite, d'autre part, ce temps , cher aux romantiques, où naquit le lied populaire ; mais, tandis que les romantiques faisaient reparaître les costumes, Heine fait revivre l'âme même des temps passés ; il ne s'est pas arrêté, comme aurait fait un vulgaire romantique, à nous dépeindre la procession qui se rend à Kevlaar avec ses enfants de chœur et ses bannières déployées, mais il nous a fait entrevoir, par l'harmonie des cantiques, par la touchante soumission du fils, et parla prière finale, si attendrissante et si résignée, de la mère , ce monde idéal et divin qui fut la consolation, le doux et poétique rêve des cœurs simples au moyen âge.
Les chansons amoureuses du Retour sont inférieures à celles de V Intermède; mais c'est dans h Retour surtout que Heine s'est montré grand peintre, car il y a dessiné, parmi tant de tableaux qui nous ont charmés, la Lorelei et surtout le Pèlerinage à Kevlaar qui est le Lied le plus émouvant et le plus pur, et peut-être le chef-d'œuvre du Livre des Chants.