‹ Henri Heine et son temps 1799-1827Chapitre 15 sur 16 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La Mer du Nord.

Heine avait déjà dans ce le Retour )> esquissé çà et là quelques jolies marines : il ne chante plus que la mer dans le petit poème intitulé ce Mer du Nord ». Ce poème (1825-26) fut composé peu à peu pendant les deux séjours que Reine fit àNordernejpour combattre ses éternelles migraines et reposer ses nerfs fatigués ; il y raffermit sa santé et désormais il voua à la mer un vrai culte : il y avait dans ce culte d abord la gratitude d'un convalescent pour ce qui lui avait rendu la santé et la gaîté; il j avait surtout l'enthousiasme sincère, la joie d'un artiste qui a découvert et qui va révéler à ses compatriotes des beautés nouvelles que personne avant lui, en Allemagne, n'avait su si bien voir ou, tout au moins, si bien peindre ; et il j avait enfin dans cet amour de Heine pour Amphitrite, pour la capricieuse et folle déesse, la sympathie naturelle d'un poète éminemment nerveux et fantasque. dont l'imagination était aussi mobile et l'humeur aussi changeante que les flots. II aime la mer, dit-il, ce comme une maîtresse » ; c'est elle qui désormais régnera sur son cœur, et, comme un pieux vassal avant de publier de par le monde la beauté de sa nouvelle souveraine, il lui rend hommage à genoux dans une poésie éclatante et dont la première strophe est d'une superbe allure (1). ^

( ' ) Kroxun G.

Ihr Lieder ! Ihr meiue guten Lieder Auf, auf ! und wappnet euch !

Lasst die Trompeten klingen, Und hebt mir auf den Schild Dies junge Madchen,

« Lieder, mes bons Lieder I debout, debout et prenez vos armes î Faites sonner les trompettes et élevez-moi sur le pavois cette jeune belle qui désormais doit gouverner mon cœur comme une reine.

<( Salut à toi, ma jeune reine ! Du soleil qui luit là-haut j'arracherai l'or rutilant et radieux et j'en formerai un diadème pour ton front sacré. Du satin azuré qui flotte à la voûte du ciel et où scintillent les diamants de la nuit je veux arracher un magnifique lambeau, et j'en ferai un manteau de pai-ade pour tes royales épaules. Je te donnerai une

Das jetzt mein ganzes Herz BeheiTschen soll, als Konigin.

Heil dir ! du junge Konigin !

Von der Sonne droben

Reiss' ich das strahlend rothe Gold,

Und M-ebe draus ein Diadem

Fiir dein geweihtes Haupt.

Von der flatternd blauseidnen Himmelsdecke,

Worin die Nachtdiamîtnten blitzen,

Schneid' ich ein kostbar Stiick,

Und hang' es dir, als Kronungsmantel

Um deine konigliche Schulter.

Ich gebe dir einen Hofstaat

Von steifgeputzten Sonetten,

Stolzen Terzinen und hoflichen Stanzen :

Aïs Laufer diene dir mein Witz,

Als Hofnarr meine Phantasie,

AU Herold, die lachende Tkrane iin Wa^ipen,

Dieno dir meiu Hunior.

Aljer ich selber, Konigin,

Ich kniee vor dir nieder,

Und huld'gend, auf rothem Sammetkissen,

Ueberreiche ich dir

Das bischen Verstand,

Das mir aus Mitleid nocli gelassen hat

Deine Vorgangerin im Ueich.

(^Buch der Lieder, p. 299.)

conr de pimpants sonnets, de fières terzines et de stances élégantes ; mon esprit te servira de coureur, ma fantaisie de boulFon, et mon humour sera ton héraut avec ce une larme qui rit » dans son blason. Mais moi-même, je me jetterai à tes pieds, reine, et, agenouillé sur un coussin de veleurs rouge, je te ferai hommage du reste de raison qu'a daigné me laisser la souveraine qui t'a précédée dans mon cœur. ))

La Mer du Nord contient une vingtaine de pièces dont quelques-unes sont des odes splendides, tout à fait dignes du grand peintre que nous avons admiré dans « le Retour ». Mais cette « Mer du Nord » est le poème de Heine dont il est le plus difficile de donner une juste idée à des lecteurs français, parce que le principal mérite ici est dans l'élocution ; or, comme l'a dit excellemment notre du Bellay, on a beau, quand on traduit, reproduire l'invention, c( sans l'élocution, sans métaphores, allégories, comparaisons et tant d'autres figures et ornements, toute oraison et poème sont nus et débiles ». La langue française, même chez les grands poètes, et quoi qu'ils fassent, est toujours analytique et un peu sourde ; rien, au contraire, n'est plus synthétique et plus retentissant que la langue que Heine a parlée, ou plutôt chantée dans la Mer du Nord. Tel vers et même telle expression donnent en même temps la couleur et le bruit des flots ; tel adjectif est à la fois une image et un son, que dis-je ? Heine compose des adjectifs qui nous présentent plusieurs images à la fois, par exemple la blancheur et la rapidité des vagues écumantes ou bien les reflets de la lune sur une mer tranquille et la douce mélancolie qui se glisse, à cette vue, dans l'âme du poète. Imaginez, si vous le pouvez, le plus curieux et aussi le plus heureux mélange d'images qui chantent et de sons qui peignent, et dites- vous surtout que ces images ne reproduisent pas uniquement les objets, par exemple les aspects changeants de la mer,

que ces sons ne répètent pas purement et simplement, comme certaines harmonies imitatives aussi banales que célèbres, les mille bruits des flots qui viennent expirer sur la grève : tout au contraire, images et sons servent en même temps soit à nuancer, soit à accentuer les impressions personnelles d'un poète qui prêtait son âme à tout ce qu'il chantait. Ces vers se plient enfin merveilleusement, par des coupes et des rythmes variés, à toutes les fantaisies de l'auteur : ici ce sont les vagues qui se pressent et se poussent» ajoutant l'écume à l'écume et le rire à la plainte :

Und die weissen, weiten Wellen,

Von der Fluth gedrankt,

Schaumten und rauschten naher tind naher,

Ein seltsam Gerâusch, ein Fliistern und Pfeifen,

Ein Lachen und Murmeln, Seufzen und Sausen.

Là haut voguent les nuées, <( ces grises et informes filles de l'air qui de la mer, avec des seaux de brouillard, puisent l'eau, la traînent lentement et à grand' peine et la laissent retomber dans la mer, besogne triste, fastidieuse et inutile, comme ma propre vie (1). »

Ailleurs « le beau soleil est descendu paisiblement dans la mer ; les flots sont déjà teints par la nuit obscure , seulement le crépuscule du soir les parsème de clartés d'or et la marée bruissante pousse au rivage de blanches vagues qui

1 Uber mich hln ziehen die Wolken, U'iii formlos grauen Tochter der Luft, Die au8 dem Meer, in Nebeleimcrn, Das Wasser schopfen, Und es miihsam schleppen und schleppen, Und es wicder verschiitten in*8 Meer, Ein trlibes, langwcirgcs Geschaft, Und nutzlos, wie mein eignes Leben.

(Duch der IAeder,\>. 337.)

bondissent, joyeuses et pressées comme des troupeaux d'agneaux bêlants, que, le soir, le pâtre ramène en chantant vers la bergerie. »

Par quelques-unes de ses images, grandes et simples, par ses epithetes sonores, composées de deux et parfois même de trois mots expressifs (1), Heine nous fait penser au chantre û UJysse, et nous savons par sa correspondance (2), qu'à Norderney il lisait /'Orfys..'., « ce livre éternellement jeune à travers les feuillets duquel on entend bruire la mer (3) » n se plaît même à invoquer les dieux de la Grèce : Neptune « sort des eaux, la tête couronnée de joncs ,, et les noms harmonieux de Thalatta, de Poséidon et d'Aphrodite retentissent dans quelques-unes de ses poésies.

Heine a-t-il donc abjuré son ancienne foi romantique et le chantre de la Lorelei est-il devenu, comme Goethe et bohUler dans leur période classique, un adorateur de Pallas Atnene ?

Le moment serait peut-être mal choisi pour se faire païen car Heine vient de se convertir au christianisme • à vrai dire, ce n'est pas là ce qui l'empêcherait d'adresser de ferventes prières à Jupiter, bien au contraire î Outre que sa conversion était purement intéressée, ce qu'il avoue très branchement lui-même à ses amis, il suffisait que Heine fût entre notoirement dans une église pour qu'il eût aussitôt la tentation de combattre et de vexer ses nouveaux corelio-ionnaires. Et cependant, quoique néophyte, Heine reste chrétien dans l'âme, dans son âme d'artiste bien entendu. C'est que lorsqu'on a passé son enfance et sa première jeunesse sur les bords du Ehin, parmi les vieux châteaux en ruines et les

(1) Ein wiegenliedheimliches Singen.

JV ^' '" "'"""f" ^" ^'^'^^'' ^"^ '" ^'^^ '""'-^y^ ' J'^ 1^ li« ^^ errant sui e rivage et alors toutes sortes de pensées me viennent. » (Correspondance, IG août 1826. 1. 1, p. 811.) (3) Buch der Lieder, p. 310.

HEIXE ET SOX TEMPS.

églises gothiques, qu'on a eu pour professeur un des chefs du romantisme, qu'on a fait enfin le poétique pèlerinage que nous savons à Kevlaar, il est bien difficile qu'on se joigne de cœur à la théorie, sans cesse renouvelée, des artistes et des poètes de tous les temps qui vont adorer sur TAcropole. Si l'auteur de la Mer du Nord invoque les dieu:^ de la Grèce, c'est seulement des lèvres : il a donné son cœur à d'autres dieux, et il ne le reprendra plus, quelques progrès qu'il fasse plus tard dans cet hellénisme affecté qui n'estait pour lui qu'une façon de faire la guen-e à l'ascétisme chrétien. La religion qu'il prêche, pour fronder le christianisme, c'est ce qu'il appelle tout crûment « la réhabilitation de la chair y> et, de toute l'Olympe, Vénus est la seule déesse qui ait vraiment ses sympathies, ce Pallas Athéné, » se fait-il dire lui-même, par Xeptune, dans la Mer du Nord, « ne t'a jamais protégé (1). » Et ailleurs, s'adressant à tous les dieux de la Grèce à la fois, a Je ne vous ai jamais aimés, ô dieux ! car les Grecs me sont antipathiques (2). » Et pourquoi, en effet, regretterait-il

le temps où le ciel sur la ten-e Marchait et respirait dans un peuple de dieux?

est-ce que les nixes et les ondines qu'il a vues se jouer dans les flots bleus du Rhin, ou dont il a épié les danses légères au clair de la lune, sur la lisière des forets, ne sont pas aussi séduisantes que les dryades et les nymphes, et est-ce que les géants et les nains des vieilles légendes ne sont pas aussi divertissants que la troupe folâtre des satires et des sjlvains de l'antiquité ? On poun-ait exprimer, en une courte

(1) Btich (fer Lieder, p. ,'nj.

(2) Ich hab'euch niemals gelicbt, ihr Gotter! Denn widenviirtig sind mir die Griechcn;

(Buch der Ueder,p.:i4'.).)

298 HEINE ET SON TE:irPS.

formule, à la fois le paganisme pm^ement sensuel de Heine et son christianisme essentiellement artistique ; cette formule serait textuellement la définition célèbre que Sainte- Beuve a donnée du caractère et du génie de Chateaubriand : Heine est, lui aussi, un épicurien qui a et qui aura, toute sa vie, l'imagination catholique. Il a beau avoir été baptisé naguère par un pasteur : le temple protestant, avec son culte sévère et ses quatre murs nus, ne dit rien à son imagination ni à ses sens : il préfère, et malgré tous ses blasphèmes contre la vierge et les saints, il préférera toujours, parce qu'en effet il inspire mieux un poète, ce vieux dôme de Cologne avec ses peintures sur cuir doré, sauf à penser, sans respect pour la sainteté du lieu, que ces figures peintes re ^semblent tout à fait à sa bien-aimée. On a donc, croyons-nous, trop pris au sérieux et trop vanté le paganisme de Heine. C'est quand il pense au moyen âge, à ses légendes et à ses saints, qu'il est le mieux et le plus sincèrement inspiré : deux poésies de la Mer du Nord, les deux plus belles peut-être du poème et les seules que nous citerons, vont nous en fournir la preuve magnifique : un jour que le soleil était au plus haut du ciel, par une mer calme, le poète, nonchalamment couché près du gouvernail et assoupi par la chaleur du midi, ce vit, moitié éveillé, moitié sommeillant, le Christ, le Sauveur du monde : vêtu d'une robe blanche flottante, et grand comme un géant, il marchait sur terre et sur mer. Sa tête touchait au ciel, et, de ses mains étendues, il bénissait la terre et la mer ; comme un cœur dans sa poitrine, il portait le soleil, le rouge et ardent soleil, et ce cœur radieux et enflammé, foyer d'amour et de clarté, répandait ses gracieux rayons et sa lumière éternelle et sur terre et sur mer (1). »

(1) Im wallend, vveissen Gewande

Wandelt'er riesengross Ueber Land und Meer ;

Voici la seconde poésie : une vieille croyance populaire^ répandue surtout parmi les marins , veut que des villes entières aient été englouties par la mer ; quelquefois, quand le temps est clair et la mer tranquille, on aperçoit encore au fond de l'eau les débris de ces villes submergées. — Heine s'empare de cette naïve croyance , mais que verra-t-il dans le miroir des ondes ? Sera-ce, à la suite de sa lecture assidue d'Homère, Ilion ou quelqu'une des villes grecques illustrées par le poète ? Il verra ce qu'un romantique de génie devait voir dans ses rêves ou au fond des eaux : le moyen âge et ses cathédrales et ses pittoresques hôtels de ville, ses élégants chevaliers et ses sveltes damoiselles (1) : « Je

Es ragte sein Haupt in den Himmel,

Die Hânde streckte er segnend

Ueber Land nnd Meer ;

Und als ein Herz in der Brust

Trug er die Sonne,

Die rothe, flammende Sonne ;

Und das rothe, flammende Sonnenherz

Goss seine Gnadenstrahlen

Und sein holdea, liebseliges Licht,

Erleuchtend und wiirmend,

Ueber Land und Meer.

{Liedev, p. 330.)

(I ) Und schaute tiefer und tiefer

Bis tief im Mecresgrunde, Anfangs, wie dammernde Nebel, Jedoch allmîihlig farbenbestimmter, Kirchenkuppel und Thiirme sich zeigten, Und endlicb, sonnenklar, eine ganze Stadt, Alterthiimlich aiederlandisch, Und menschenbelebt.

Bediichtige Mnnner, schwarzbemantelt, Mit weissen Halskrausen und Ehrenketten, Und langcn Degcn und langen Gesichtern, Schreiten iiber den wimmelnden Marktplatz Xach dem treppenhohen Rathaus,

plongeais mes regards de plus en plus avant, lorsqu'au fond de la mer j'aperçus, d'abord comme une brume crépusculaire, puis peu à peu, avec des couleurs plus distinctes, des coupoles et des tours, et" enfin, éclairée par le soleil, toute une antique ville néerlandaise, pleine de vie et de mouvement. Des hommes âgés, enveloppés de manteaux noirs avec des fraises blanches et des chaînes d'honneur, de longues épées et de longues figures, se promènent sur la place, près de l'hôtel de ville orné de dentelures et d'empereurs de pierre naïvement sculptés, avec leurs sceptres et leurs longues épées. Non loin de là, devant une file de maisons aux vitres brillantes, sous des tilleuls taillés en pyramides, se promènent, avec des frôlements soyeux, de -jeunes femmes, de sveltes beautés dont les visages de rose sortent décemment de leurs coiffes noires et dont les cheveux blonds ruissellent en boucles d'or. Une foule de beaux cavaliers, costumés à l'espagnole, se pavanent près d'elles et leur lancent des

Wo steinerne Kaiserbilder

Wacht halten mit Zepter nnd Schwert.

XJnferne, vor hangen Hauserl-Eeihn.

Wo spiegelblanke Fenster

Fnd pyramidisch beschnittene Linden,

"Wandeln seidenrauschende Jungfern,

Schlanke Leibchen, die Blumengesichter

Sittsam umschlossen von schwarzen Miitzchen

Und hervorquellendem Goldhaar.

Bunte Gesellen, in Spanischer Traclit,

Stolzieren voriiber und nicken.

Bejabrte Erauen,

In braunen verschollnen Gewandern,

Gesangbucb und Rosenkranz in der Hand, Eilen, trippelnden Schritts, Nach. dem grossen Dôme, Getrieben von Glockengelaute TJnd rauschenden Orgelton.

(^Buch der Lîeder,j>. 324.)

œillades. Des matrones, vêtues de mantelets binins, un livi'e d'heures et un rosaire dans les mains, se dirigent à pas menus vers le grand dôme, attirées par le son des cloches et le ronflement de l'orgue. » A ces sons lointains une vague tristesse envahit peu à peu le cœur du poète : il se prend à rêver au passé, à son premier et triste amour ; il s'émeut et il pleure, et, à travers ses larmes, il aperçoit, tout au fond de l'eau, solitaire et déserte, une vieille maison « dans laquelle est assise , à une fenêtre basse une pau\Te jeune fille qui appuie sa tête sur son bras (1) ».

Tout cela est aussi profondément senti qu'habilement composé : on voit la ville sous-marine sortir peu à peu comme d'une brume indécise ; d'abord ce sont les coupoles et les tours qui émergent, puis, à la clarté d'un beau soleil, la ville entière s'offre à nous, animée et bruyante, et nous remarquons seulement alors, peu à peu et en détails, les ha-

( 1 ) Nur dass am untern Fenster

Ein Madchen sitzt Den Kopf auf den Arm gestiitzt.

(Buch (1er Lieder, p. 320.)

Nous supprimons la fin de cette poésie et le lecteur n'y perd rien, au contraire : nous dirons, dans le chapitre suivant, ce qu'il faut penser de ces ce mots de la fin, » tout à fait imprévus, par lesquels Heine se plaît à nous ramener brusquement sur terre et à railler lui-même ses émotions poétique?. Dans la « Mer du Nord », comme dans d'autres poèmes, on entend, alors qu'on est le moins disposé à le trouver plaisant, le rire sarcastique de Méphistophélès, de celui qui se définissait ainsi lui-même dans le Faust de Goethe : a Je suis l'esprit qui toujours nie. J) Ainsi Heine nie et raille lui-même l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au moment même où il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement inspiré ; il y a en lui comme un mauvais génie qui l'empêche de se prendre au sérieux jusqu'au bout : « J'étais sur le point, écrit-il à l'époque même de la composition de la « Mer du Nord », de dire quelque chose d'intime, de plein d'âme, et, comme d'habitude le démon de l'ironie a stibstitué à tout cela des paroles contraires. » XorfUmey, 25 juillet 1826. Corretpondance. t. I, p. 304.

bitants qui circulent dans les rues, les arbres qui ornent ses promenades. Cet art de montrer par degrés et de marier habilement les détails et l'ensemble, se retrouve dans toutes les marines, à la fois nettes et grandioses, qui composent la ce Mer du ^ovà yy. Ajoutez la merveilleuse facilité du poète à varier et son rythme et l'étendue de ses strophes suivant les mille exigences de sa capricieuse imagination Dans une même poésie, il emiDloie des mètres différents et leur fait dire tout ce qu'il veut : ici , son vers gazouille et soupire comme la lame qui vient lentement expirer sur la plage ; là, il bondit comme la mer en courroux, il siffle et gronde comme le vent qui fouette les flots ; puis il se balance doucement ou file, rapide et léger, comme le navire aux blanches ailes qui porte le poète et qu'il se plaît à comparer à un cygne ; ailleurs enfin, la strophe tout entière prend son vol et plane, majestueuse et tranquille, comme cet oiseau merveilleux qui, du haut des airs, jeta un jour, à travers la tempête, ces mots énigmatiques que comprit le cœur ému du poète et ce qu'il répéta avec la terre et le ciel : <( elle l'aime, elle l'aime (1)! »

C'est ainsi que Heine a senti et exprimé, dans ce court et beau poème, la grande poésie de la mer.

Il pouvait dire fièrement de lui, dans un entretien avec Adolphe Stahr (2), qu'il avait été ce le premier poète de l'océan en Allemagne » et se vanter dans sa correspondance, non seulement d'avoir imaginé comme ce un balancement inaccoutumé du rythme (3) », mais d'avoir ce ouvert à la poésie une voie nouvelle ». IS^us verrons dans le chapitre qui suit s'il a été aussi bien inspiré au milieu des montagnes qu'en face de la mer.

(1) Le Phénix. (Buch der Lleder, p. 353.)

(2) Adolph Stahr, Zioei Moimte ta Paris, Band II, p. 345.

(3) Lettre à Simrcck 26 mai 1826. {Correspondance, i. I, p. 294.)

Page 1