‹ Henri Heine et son temps 1799-1827Chapitre 16 sur 16 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le Voyage du Harz. — L'Idylle de la Montagne.

Daiîsle récit d'un certain marin danois, du nom de Wulfstan, qui aborda un des premiers, au neuvième siècle, dans la Prusse primitive, nous lisons la description suivante qui brille surtout par l'enchaînement des idées : « On trouve dans ce pays beaucoup de miel, on y pêche beaucoup, le roi et les riches y boivent du lait de jument , les pauvres, de l'hydromel ; il y a beaucoup de guerres civiles et point de bière (1). j> C'est ainsi, on s'en souvient, c'est en dépit des préceptes les plus sacrés de la rhétorique sur l'ordre et la gradation des idées , que Heine a écrit son fameux début des Reisehilder : a La ville de Gœttingue, célèbre par ses saucissons et par son Université contient diverses églises, une maison d'accouchement, un observatoire, etc. » Mais ce qui n'était, chez le marin danois, qu'une naïveté de barbare, plus soucieux de bière que de beau langage, avait la prétention d'être, chez Heine, un de ces beaux désordres qui sont, a-t-on dit , un effet de l'art, surtout, de l'art qui vise à l'effet. Nous avons vu qu'il y avait dans l'auteur des Lieder si simples, si peu composés en apparence, de V Intermède et du Retour^ un artiste consommé. Allons-nous retrouver dans les Reisehilder, cette même habileté qui se cache et semble s'ii^Miorer elle-même , ce qui n'est qu'une habileté de plus? Le prosateur, en un mot, est-il chez Heine à la hauteur du poète ? C'est ce que va nous apprendre le Voyage dans le Harz (die Harzreise). Ce Fragment, avec le morcau insiirnifiaiit intitulé ^V(/^r/?e?/ et avec le Tambour Le-

(1) Voir Lavis nr l'histoire de la Pntsgc,p. 16 \

grand, qui a passé à peu près tout entier dans notre biographie du poète, compose le premier volume des Reiseliïder le seul qu'on lise aujourd'hui : il fut écrit à peu près à la même époque que le Livre des Chants, et c'est à cette époque que doit s'arrêter notre étude.

Heine, après le séjour qu'il fit chez ses parents dans la petite ville de Lûnebourg, retourna à Gœttingue pour préparer sérieusement son doctorat : à Berlin, il perdait trop facilement son temps et l'argent de l'oncle Salomon. Mais a peine redevenu étudiant de Gœttingue, il est en proie à 1 ennui mortel que respire cette petite ville pédante avec ce son aspect grisonnant et posé )), ses thés dansants et son Université vieillotte. Ses camarades d'autrefois sont tous partis : il ne rencontre plus que des visages nouveaux... ou trop anciens, et, malgré sa bonne volonté, malgré l'approche de ce doctorat qui doit lui donner les moyens de gagner sa vie, les noms de Justinien, de Tribonien et d'Hermogénien continuent à sonner désagréablement aux oreilles de l'harmonieux auteur à'Aïmansor. Dieu soit loué! voici enfin les vacances :

ce Adieu, salons polis!

ce Hommes pohs ! dames polies !

ic Je veux gravir les montagnes, ce Et laisser sous mes pieds votre fourmilière ! y> Et l'on part, un bâton à la main, le sac au dos, mais surtout la gaîté au cœur et la plaisanterie aux lèvres ! Ah que le grand air fait du bien et que le soleil est beau quand on tourne le dos à Gœttingue et à ee l'étable des Pandectes )>, quand on a vingt-quatre ans et qu'on est poète! ee Sur la chaussée soufflait l'air frais du matin, les oiseaux chantaient a,vec joie, et je sentais peu à peu la jeunesse et la gaîté revenir aussi dans mon âme. J'avais besoin d'un tel rafraîchissement, les casuistes romains m'avaient couvert l'esprit d'une grise toile d'araignée... La route commençait à s'ani-

mer. Les laitières paraissaient et puis les âniers avec leurs élèves gris... de temps à autre passait un char traîné par un cheval unique avec une pile d'étudiants qui partaient pour les vacances ou pour toujours. » Et, de son pied léger, notre joyeux piéton s'en va d'un village à un autre, d'Osterode à Clausthal, et de Goslar au sonunet du Brocken, échangeant les propos les plus baroques, ici avec un petit tailleur « si mince qu'on aurait pu voir au travers de son corps la lueur des étoiles )>, là avec un monsieur, tout habillé de vert, qui lui rappelle le « roi Xabuchodonosor, lorsqu'il ne mangeait plus que de la salade. » Le Monsieur vert est accompagné de deux dames, deux sœurs qui ne se ressemblent guère, car, si l'une fait songer aux ce bastions d'une belle forteresse », l'autre donne, dans toute sa personne desséchée, « l'idée d'une table gratuite pour des étudiants en théologie. » Ces deux dames, ayant prié notre jeune voyageur de leur indiquer un hôtel convenable à Gœttingue, sont adressées par lui à l'hôtel de Brùhbach : elles n'ont qu'à demander à Gœttingue au premier étudiant venu, ils connaissent tous l'hôtel — je le crois bien ! l'hôtel de Briihbach , c'est le nom qu'ils donnent à la prison académique.

Quelquefois, arrivé au haut d'une montagne, notre piéton se souvient qu'il est poète : il fait trêve alors à ses calembours et à ses farces d'étudiant, et il aperçoit là bas, dans la vallée, Osterode (( qui apparaît avec ses toits rouges audessus des verts sapins, comme une rose mousseuse, tandis que It.' soleil rarrose d'une pluie menue de lumière. »

Ayant ainsi passé sa journée à dire des calembredaines à ses ennemis les Philistins, et des choses aimables à ses amis les oiseaux et les arbres , qu'il se plaît à interpeller, notre romantique et facétieux touriste arrive le soir dans une bonne auberge allemande et reçoit, en récompense de ses traits d'esprit et de ses effusions sentimentales, d'excellents soupers dont il a l)ien soin de nous donner le menu : par

exemple, à Clausthal, c'est une soupe printanière au persil, du chou rouge, un rôti de veau qui est grand comme le Chimboraço, mais le Chimboraço en miniature et enfin des harengs fumés, appelés Bucldnge, sans doute pour le dessert. Le lecteur français apprend avec plaisir qu'après les susdits BucUnge, on a servi du café ; toutes les fois du reste qu'il prend du café, notre consciencieux voyageur se fait un devoir de nous en informer et de nous dire même quand il est bon, afin que nous nous réjouissions avec lui ; ce ne fut pas le cas à Clausthal : ce Une fatalité envieuse me priva de mon café, parce qu'un jeune homme s'établit auprès de moi pour pérorer et tonna d'une façon si orageuse que le lait tourna dans le vase. »

On ne dort point quand on a tant d'esprit, dit Garo, surtout un esprit si fin, et qu'on est de plus un amant de la nuit et un amateur de clair de lune : ce Mon logis avait une vue magnifique sur le Eammesberg. Il faisait une belle soirée ; la nuit volait sur son coursier noir, dont les longues crinières se jouaient dans le vent ; je me mis à la fenêtre et regardai la lune. Y a-t-il réellement un homme dans la lune ? Les Slaves disent que cet homme s'appelle Clotar, et qu'il fait allonger la lune en y versant de l'eau. Quand j'étais tout petit, j'avais entendu dire que la lune était un fruit que le bon Dieu cueillait quand il était mûr, et qu'il mettait, avec les autres pleines lunes, dans la grande armoire qui est au bout du monde, à l'endroit où il est fermé par des planches. Quand je devins plus grand, je remarquai que le monde n'est pas borné aussi étroitement, et que l'esprit humain a brisé les barrières de bois et qu'il a ouvert les sept cieux avec une clef ingénieuse qu'on appelle l'idée de l'immortalité. Immortalité ! belle idée ! quel est celui qui t'inventa ? Etait-ce un gros bourgeois de Nuremberg, son bonnet blanc sur la tête et la pipe de terre blanche dans la bouche, qui, assis par une tiède soirée d'été devant sa porte.

réfléchissait , bien à son aise, que ce serait pointant une jolie chose de pouvoir ainsi continuer, sans perdre sa bonne petite pipe, et son petit souffle de vie, à végéter dans la plus douce éternité! Ou bien était-ce un jeune amant qui rêva, dans les bras de sa maîtresse cette idée d'immortaHté, et la rêva parce qu'il la sentait, et parce qu'il ne pouvait sentir ni penser autre chose... Amour! immortalité! Mon sein devint tout à coup si brûlant , que je crus que les géographes avaient déplacé Téquateur, et qu'ils le faisaient passer justement alors dans mon cœur. »

On voit, par cette citation et par les anecdotes caractéristiques que nous avons prises çà et là dans le livre et rassemblées en une seule journée, quel est le ton général et aussi quelle est la valeur du récit tout entier : c'est tout simplement le carnet de voyage d'un étudiant en vacances <iui dit tout ce qui lui passe par la tête. Au surplus, cet étudiant a beau écrire à ses amis que, « grâce au ciel, il n'est pas Allemand mais Persan , les Persans étant le seul peuple qui ait de l'esprit avec les Français et les Chinois »': en réalité, il parle à peu près le persan comme l'étudiant limousin de Rabelais parlait le parisien, et nous ne pouvons nous tenir de lui dire, à la façon de Pantagruel : Tu es un Allemand pour tout potage !

Il y a de tout dans ce voyage du Harz : des turlupinades d'étudiant, des conversations romantiques avec les fleurettes et les niisselets de la montagne, des dissertations savantes sur le hareng fumé : « de la choucroute arrosée d'ambroisie, » pour emprunter un mot à l'auteur lui-même; seulement sa' choucroute est très authentique, tandis que son ambroisie est légèrement éventée (1).

( I ) Heine se ren«lait justice : « Ce voyage du Harz n'est au fond qu'un travail de marqueterie formé de toute espèce de choses. »

(Lettre de Heine à Moser, 11 janvier 18-25.)

Notre voyageur, par exemple, nous raconte qu'au moment de se mettre en route pour Goslar, il allège son havresac et jette loin de lui une paire de vieilles bottes : eh ! que ne les laissait-il au logis avec « les blancs peignoirs de nuit des montagnes » et ce les vertes chevelures des sapins y> et tant d'autres oripeaux fripés dont il s'est trop abondamment pourvu, au départ, chez les marchands de bric-à-brac romantique ?

Les Allemands se sont demandé si c'était l'esprit ou l'humour qui dominait dans les Reisedilder (1). Les seuls mots vraiment spirituels que nous relevions dans le Voyage du Harz sont des traits de satire : ainsi le petit tailleur transparent, que nous connaissons, chante, d'un ton mélancolique, cette chanson saugrenue : ce Un hanneton bourdonnait sur la haie : soumm ! soumm ! » et Heine ajoute : ce II y a cela de beau chez nous autres. Allemands, qu'aucun de nous n'est tellement fou qu'il n'en trouve un plus fou pour le comprendre. Il n'y a qu'un Allemand dont la sensibihté puisse s'identifier avec cette chanson au point d'en rire et d'en pleurer à mourir (2). y> Et ailleurs, cette critique si juste des écrivains allemands qui veulent tout dire, être ce complets », suivant leur mot, quelque sujet qu'ils

(1) Hillebrand lui accorde l'esprit (Witz) non l'humour. {Die deutsche Nationallitteratur im A'/A't«n lahrlnmdei^te, t. III, p. 313.)

(2) Dans Jean-Paul, Quintus Eixlein, un professeur de cinquième, part aussi pour un voyage de vacances, et il est si joyeux qu'il ce voudrait bien caresser le crâne de l'excellent homme qui a inventé les vacances de la canicule ». Puis il rit et pleure de tendresse en pensant à cette pauvre chère Thiennette, car ce dans la poitrine de Thiennette habitait un cœur de massepain sucré qu'on aurait voulu manger par amour ». (Jean-Paul, Œuvj^es diverses ; étude et traduction française par E. Rousse. Hachette, 1885.) On ne saurait trop féliciter M. Eousse d'avoir eu la vaillance nécessaire à un traducteur de Jean- Paul : nous avouons humblement, quant à nous, que noua envions les lecteurs que Jean-Paul a le don d'amuser.

traitent, comme si l'on pouvait jamais se vanter d'avoir épuisé une question quelconque ! ce Le Brocken est un véritable Allemand. C'est avec une exactitude allemande qu'il nous montre clairement et distinctement, comme dans un panorama colossal, les centaines de villes, bourgs et villages, situés pour la plupart au nord, et, tout autour, les montagnes, les forêts, les rivières, les plaines à perte de vue. Mais aussi tout cela prend l'air d'une carte spéciale de géographie sèchement dessinée, coloriée avec pureté ; nulle part Toeil n'est réjoui par des paysages véritablement beaux. La même chose nous arrive à nous autres , compilateurs allemands, par suite de cette consciencieuse exactitude avec laquelle nous voulons tout rapporter, sans pouvoir penser jamais à faire ressortir le détail avec un charme particulier (1).

Voilà de l'esprit véritable , presque voltairien, puisqu'il nous fait rire et penser par suite d'un rapprochement, à la fois heureux et imprévu, entre deux choses qui semblaient n'avoir rien de commun. Mais les autres traits d'esprit de Heine ne nous font ni penser ni rire , parce que l'auteur à trop oublié que celui-là même qu'il prendra plus tard pour modèle, a dit : « Glissez, mortels, n'appuyez pas. » Quand notre auteur croit avoir fait un mot, il ne sait plus s'en séparer ; quand il pense avoir trouvé une idée drôle , il la développe et la délaie tant qu'il peut. Quelque part, assistant à la fabrication des pièces de monnaie, il fait à un thaler nouveau-né des discours que nous écoutons aussi peu que celui à qui ils s'adressent. Ah! qu'il y a loin, même « du plus français des Allemands » à un vrai Français de France!

Quant à l'humour des Reisebilder, il nous séduirait tout à fait, si l'auteur joignait aux caprices de sa fantaisie poétique et à son folâtre badinage un peu de cette émotion

sincère, et partant commnnicative, sans laquelle il n'v a peut-être pas de véritable humour. Il ne suffit pas, pour être un Sterne allemand, de se moquer des transitions et de la liaison des idées, comme l'auteur du ce Voyage sentimental )) ; d'écrire, par exemple, la première phrase d'un chapitre en se confiant au Tout-Puissant pour écrire la seconde ; il ne suffit pas même de mêler la plaisanterie à la sentimentalité et à la poésie : il faut encore qu'un rayon de bonhomie Tienne fondre tous ces contrastes heurtés et échauffer la page qui doit nous attendrir et nous faire sourire à la fois; malheureusement , rien n'est plus étranger que la bonhomie à notre sarcastique voyageur, à celui qu'on a appelé le merle moqueur de la forêt allemande (1).

L'auteur des ReiseUlder, comme il a fait du reste daus quelques-uns de ses Lieder les moins goûtés, n'a garde de se laisser aller bonnement et naïvement à sa propre émotion : il veut pouvoir, à la fin d'un développement ému ou d'une description enthousiaste, nous mystifier par une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et vulgaire. Il est, du reste, bien vite puni d'avoir de la sorte menti au lecteur : celui-ci, plusieurs fois pris au piège, se méfie à la fin de l'auteur, de ses grands sentiments et même, ce qui est plus fâcheux, de sa grande poésie ; et quand il rencontre, par exemple dans les ReiseMder, une description magnifique, il est un peu dans la situation pénible et bizarre d'un spectateur qui, en face d'un panorama réussi, ne croit qu'à moitié à ce qu'il admire.

Cette absurde manie , qu'on a si souvent et si justement reprochée à Heine, de se moquer de son lecteur juste au moment où le lecteur était près de s'attendrir et de donner ainsi au poète la plus belle preuve et la plus noble récompense de son génie, s'explique sans doute, avant tout, par la

(1) SjxittdrosseL

tendance bien connue de Heine à la raillerie ; il en faut aussi rendre responsables les théories romantiques qui régnaient alors et auxquelles Heine a payé, dans ses œuvres en prose, un plus large tribut qu'il n'était disposé à l'avouer plus tard, lorsqu'il fit une guerre ouverte au romantisme. L'ironie des romantiques, leur ce bouffonnerie transcendentale » consistait, nous l'avons montré, à jouer avec ses propres créations, à se tenir supérieur à son œu^Te et à ses lecteurs, c'est-à-dire, au fond, à se moquer de ses lecteurs et de soi-même ; est-ce que Frédéric Schlegel, le théoricien du parti, n'appelait pas cette ironie souveraine une i( parodie de soi-même » (Selbstparodie) ? C'est exactement cette parodie qui choque, disons le mot, qui agace le lecteur dans les Reisehilder et même dans certains Lieder, auxquels il ne manque, pour être pai-faits, que d'être allégés du dernier vei-s et de la bouffonnerie finale. Avons-nous tort d'expliquer, par l'éducation romantique de Heine, ces chutes épigrammatiques que tous les admirateurs du poète connaissent trop bien et qui les ont fait si souvent pester comme Alceste souhaitant à Oronte la chute que l'on sait, aloi-s que nous voyons Brentano terminer une ode solennelle aux dieux par ces mots : « Vous savez, moi j'ai faim ! » ou Tieck, le i)ère du romantisme, se réjouir de faire fondre en larmes les bonnes femmes par ses récits passionnés et rire de « ces oies qui croient tout ce qu'il dit ».

Il y a, dans les Eeisebilder, deux choses qu'on peut ad mirer pleinement, sans crainte de se tromper ni de ressembler au trop crédule troupeau des Tectrices de Tieck : c'est d'a]x)rd la prose de Heine, une prose nette, rapide, exempte. Dieu merci ! de ces phrases surchargées d'incidentes et encombrées de parenthèses, qui font de certains prosateurs allemands de vrais 8})hinx dont on se lasse à la fin de déchiffrer les jixirpétuelles énigmes. Cette prose n'a pas les larges déveioppcnv'iiK-, les vo]vv< cr Icc milles sinuosités de la phrase

de Gœthe, mais elle est plus vivante, plus incisive, et surtout, quand l'auteur est bien inspiré, plus amusante et plus française. Il y a, en second lieu , dans les Reisebilder, certains endroits vraiment dignes de l'auteur de V Intermède et du Retom : ce sont les endroits, malheureusement trop rares, où Heine est purement poète ; c'est, par exemple, lorsqu'il nous montre un groupe d'étudiants qui descendent du Brocken : « Le soleil dardait déjà ses plus beaux rayons de fête, et éclairait les joyeux Burschen avec leurs costumes bariolés et capricieux : ils pénétraient vivement dans le fourré, disparaissaient ici, reparaissaient plus loin, couraient sur les troncs d'arbres renversés, en guise de pont, dans les endroits marécageux, se coulaient dans les descentes abruptes, le long des racines rampantes, chantaient les mélodies les plus joviales, et recevaient une réponse aussi gaie des oiseaux gazouilleurs, des sapins murmurants, des invisibles sources babillardes, et des échos sonores. Quand la jeunesse joyeuse et la belle nature se rencontrent, elles se mettent réciproquement en belle humeur (1). »

Heine raconte que, parfois, au miHeu du Harz, on entend dans le lointain des sons mystérieux comme ceux d'une cloche de chapelle perdue dans les bois : ce sont, ditil, les clochettes des troupeaux qui, dans le Harz, sont accordées avec tant de charme et de pureté.

Le lecteur, lui aussi, dans cette forêt si bruyante, si babillarde, des Reisebilder, entend tout à coup dans le silence de la nuit, sur le sommet de la montagne, des sons vraiment enchanteurs, aussi purs et aussi doux que le son d'une clochette dans les bois : c'est le poète qui a enfin accordé sa lyre pour nous chanter cette idylle pleine de fraîcheur et de naïveté qu'il a appelée l'Idylle de la Montagne (Berg- Idylle.)

(1) Reisebilder, 1. 1, p. 85.

HEISE ET SON TEMPS. 31 s

Sur la montagne est assise la cabane Où demeure le vieux mineur ; Au-dessus murmure le vert sapin , Et brille la lune dorée.

Dans la cabane est un fauteuil à bras Richement et merveilleusement ciselé ; Il est heureux, celui qui s'assied dans ce fauteuil, Et cet heureux mortel, c'est moi.

Sur l'escabelle est assise la jeune tille, La petite appuie son bras sur mes genoux ; Ses yeux sont comme deux étoiles bleues, Sa bouche, comme la rose purpurine.

Et les charmantes étoiles bleues

Me regardent avec toute leur candeur céleste j

' ) Berg-idylle.

Auf dem Berge steht die Hiitte, "Wo der alte Bergmann wohnt ; Dort^ rauscht die grline Tanne, Und erglàuzt der goldne Mond.

In der Hutte ateht ein Lehnstuld, Ausgeschnitzelt wunderlich; Der darauf sitzt, Der ist gliicklich, Und der GlUckliche bin Ich !

Auf dem Schemel sitzt die Kleine, StUtzt den Arm auf meinen Schooss ; Aeuglein wie z«ei blaue Sterne, MUndlein wiedie Purpurros'.

Und die lielxîn blauen Sterne, Scbaun mich an so himmelgrosit ;

Et elle met son doigt de lis, Finement, sur la rose purpurine.

La petite raconte tout bas, Bien bas et d'une voix étouffée (Elle m'a déjà confié Maint secret important) :

c( Depuis que la tante est morte, Nous ne pouvons plus aller A la fête des arquebuses de Goslar, Et là-bas, c'est bien beau !

C( Ici, au contraire, tout est triste Sur la hauteur froide de la montagne Et l'hiver nous sommes tout à fait Comme enterrés dans la neige. »

Le sapin, avec ses doigts verts, Erappe aux vitres de la petite fenêtre.

Und sie legt den Lilienfinger, Schalkhaft auf die Purpurros'.

Und die Kleine fliistert leise, Leise, mit gedâmpftem Laut ; Manches wichtige Geheimniss Hat sie mir schon anvertraut.

a Aber, seit die Muhme todt ist, Konnen wir 3 a nicht mehr gehn Nach dem Schiitzenhof zu Goslar, Dorten ist es gar zu schon.

Hier dagegen ist est einsam, Auf der kalten Bergeshoh', Und des Winters sind wir ganziich Wie begraben in dem Schnee.

Tannenbaum, mit grlinen Fingern, Pocht an"s niedre Fensterlein,

Et la lune, aimable curieuse,

Verse sa jaune lumière dans la chambrette.

« Tu ne me fais pas l'effet

De prier trop souvent, mon ami;

Cette moue de tes lèvres

Ne vient certainement pas de la prière.

a. Je doute aussi que tu aies

Ce qui s'appelle avoir la foi ;

N'est-ce pas que tu ne crois pas en Dieu le père,

Ni au Fils, ni au Saint-Esprit ? »

« — Ah ! ma chère enfant, quand, tout petit,

J'étais assis aux genoux de ma mère.

Je croyais déjà en Dieu le père.

Qui plane, en haut, dans la bonté et dans la grandeur;

oc Quand je devins plus grand, ma chère enfant, Je commençai à comprendre bien davantage, Et je compris et devins raisonnable, Et je crus aussi au Fils ;

Und der Mond, der stille Lauscher, Wirft sein goldnes Licht herein.

a Dass du gar zu oft gebetet, » Das zu glauben wird mir schwer, Jenes Zucken deiner Lippen Kommt wohl nicht vora Beten her,

<( Auch bezweifl' ich dass du glaubest, Was 80 rechter Glaube heisst, Glaubst wohl nicht an Gott den Vater, An den Sohn und heil'gen Geist? »

rt Ach, mein Kindchen, schon als Knabe, Ala ich sass auf Mutter Schooss, Glaubte ich an Gott den Vater, Der da waltet gut und gross !

Als ich grosser wurde, Kindchen, Noch Viel mehr begiiff ich schon, Ich begriff und ward vemiiuftig, Und ich glaubt* auch an den Sohn ;

C( Au fils chéri qui , en aimant, Nous a révélé l'amour Et, en récompense, comme c'est l'usage^ A été crucifié par le peuple.

C( Aujourd'hui, que je suis homme, Que j'ai beaucoup lu, beaucoup voyagé.

Mon cœur se dilate et, de tout mon cœur. Je crois au Saint-Esprit.

(( Celui-ci a fait les plus grands miracles , Et il en fait de plus grands encore à présent ; Il a brisé les donjons de la tyrannie Et il a brisé le joug de la servitude.

C( Mille chevaliers, bien harnachés, Ont été choisis par le Saint-Esprit Pour accomplir sa volonté, Et il les a armés d'un fier courage.

(( Leurs bonnes épées étincellent, Leurs bonnes bannières flottent.

An den lieben Sohn. der liebend Uns die Liebe ofEenbart, Und zum Lohne, wie gebrauchlich, Yon dem Volk gekreuzigt ward.

Jetzo, da ich ausgewachsen,

Yiel gelesen, viel gereist,

Schwillt mein Herz, und ganz von Herzen

Grlaub' ich an den heil'gen Geist.

Dieser that die grossten Wunder, Und viel grossre thut er noch, Er zerbrach die Zwingherrnburgen, Und zerbrach des Knechtes Joch.

Tausend Ritter, wohl gewappnet, Hat der heil'ge Geist erwahlt, Seinen Willen zu erfiillen; Und er hat sie muthbeseelt.

Ihre theuren Schwerter blitzen, Ihre guten Banner vpehn !

X'est-ce pas que tu voudrais bien, ma chère enfant Voir de ces vaillants chevaliers ?

« Eh bien, regarde-moi, ma chère enfant ! Embrasse-moi et regarde-moi ; Car moi-même je suis im vaillant Chevalier du Saint-Esprit ! »

a — Des follets, de petits follets.

Volent notre pain et notre lard ; La veille, il est encore dans le buffet. Et le lendemain il a disparu.

(£ Ces petits démons mangent la crème

Sur notre lait, et laissent

Les vases découverts

Et la chatte boit le reste.

Ei, du mochtest wohl, mein Kindchen, Solche stolze Ritter sehn ?

Nun, so schau mich an, mein Kindchen, Kiisse mich, und schaue dreist ; Denn ich selber bin ein solcher Ritter von dem heil'gen Geist.

« Klchies \ ulkLheii, \\ icuLc-iunuiticufii, Stehlen un.^er Brot und Speck, Abends liegt es noch im Kasten, Und des Morgens is est weg.

Kleines VOlkchen, unsre Sahne Nascht es von der Milch, und lasst Unbe<leckt die Schiissel stehen, Und die Katze sauft den Rest.

« Et la chatte est une sorcière ; Car elle se glisse, pendant la nuit, Sur la montagne des revenants, Où est la vieille tour :

(( Il y eut jadis un château

Plein de plaisir et d'éclat d'armure ;

De preux chevaliers, des dames et des écuj-ers

Y tournoyaient dans la danse aux flambeaux.

c( Alors une méchante sorcière Maudit le château et les gens ; Les ruines seules sont restées debout, Et les hiboux y font leurs nids.

t( Pourtant, ma défunte tante assurait.

Que, si l'on dit la parole juste, La nuit, à l'heure juste.

Là-haut, à la vraie place,

(( Les ruines se changent

De nouveau en un château brillant,

TJnd die Katz'ist eine Hexe,

Denn sie schleicht bei Nacht und Sturm

Driiben nach dem Geisterberge,

Nach dem altverfallnen Thurm.

Dor hat einst eiu Schloss gestanden, Yoller Lust und Waffenglanz :

Blanke Ritter, Eraun und Knappen Schwangen sich im Fackeltanz.

Da verwiinschte Schloss und Leute Eine bOse Zauberin, Nur die Triimmer blieben stehen, Und die E^^len nisten drin.

Doch die sel'ge Muhme sagte :

Wenn man spricht das rechte Wort, Nachtlich zu der rechten Stunde, Driiben an dem rechten Ort,

So verwandeln sich die Triimmer Wieder in ein belles Schloss,

Et l'on y voit gaiement danser Preux chevaliers, dames et écuj-ers ;

« Et celui qui a prononcé ce mot, Le château et les gens lui appartiennent Les timbales et les trompettes célèbrent Sa jeune magnificence. ))

C'est ainsi que parle la tonne jeune fille, Et ses yeux, les étoiles bleues , Versent sur son babil les lueurs De leur azur féenque.

Et, dans cette chambre tranquille, Tout me regarde avec des yeux si familiers. La table et l'armoire sont comme si je les avais Vues bien des fois auparavant.

Und es t inzen wieder lustig Ritter, Fraun und Knappentross.

Und wer jenes Wort gesprochen, Dem gehoren Schloss und Leut', Pauken und Trompeten huld'gen Seiner jungen Herrlichkeit". »

Also bluhen Marcheubilder Aus des Mundes Roselein, Und die Augen giessen ddiber Ihren blauen Stemenscbein.

Ihre goldnen Haare viickelt Mir die Kleine um die Hiind*, Giebtden Fingern hiibsche Namen, Lacht und kiisst, und schweigt am End".

Und im stillen Zimmer Ailes Blickt mich an so wohlvertraut ; Tisch und Schrank, mir ist, als hatt' ich Sic schon friiher mal geschaut.

Le tic-tac du coucou a un ton amical, Et la guitare, à peine sensible.

Commence à résonner d'elle-même.

Et je me trouve comme dans un songe.

C( C'est l'heure maintenant, Nous sommes aussi sur la vraie place ; Tu t'étonnerais bien, ma chère enfant, Si moi je prononçais la parole juste...

C( Et je dis cette parole... Vois-tu,

Voici le jour, tout s'agite,

Les sources et les sapins deviennent plus bruyants

Et la vieille montagne s'éveille.

g: Le son des mandolines et le chant des nains Retentissent dans les crevasses de la montagne. Et, comme un insensé printemps.

Sort de la terre une forêt de fleurs.

C( Des roses, ardentes comme de rouges flammes, Jaillissent du milieu de cette végétation ;

Freundlich ernsthaf t schwatzt die Wanduhr, Und die Zither, horbar kaum, Fangt von selber an zu klingen, Und ich sitze wie in Traum.

C( Jetzo ist die rechte Stunde, Und es ist der rechte Ort ; la, ich glaube, von den Lippen Gleitet mir das rechte Wort.

Siehst du, Kindchen, wie schon dammert Und erbebt die Mitternacht !

Bach und Tannen brausen lauter, Und der alte Berg erwacht.

Zitherklang und Zwergenlieder Tonen ans des Berges Spalt, ' Und es spriesst, wie'n toUer Frilhling,

Draus hervor ein Blumenwald ;

Rosen, wild wie rothe Flammen, Sprlihn ans dem Gewiihl hervor ;

Des lis , semblables à des piliers de cristal, S'élancent jusqu'au ciel.

a Et les étoiles, grandes comme des soleils Jettent en bas des rayons de désir; Dans le calice gigantesque des lis Coulent en torrent les flots de ces lumières

ce Et nous-mêmes, ma chère enfant, Sommes métamorphosés bien plus encore :

L'éclat des flambeaux, l'or et la soie Resplendissent gaiement autour de nous.

ce Toi, tu es devenue une princesse,

Et cette cabane est devenue un château ;

Et ici se réjouissent et dansent

Preux chevaliers, dames et écuyers.

« Mais moi, j'ai acquis

Toi et tout cela, château et gens ;

Les timbales et les trompettes célèbrent

;^[a jeune royauté !

Lilien, wie krystallne Pfeiler, Schiessen himmelhoch empor.

Und die Sterne, gross wie Sonnen, Schann herab mit Sehnsuchtgluth ; In der Lilien -Rieseukelche St.omet ihre Strahlenfluth.

Doch wir selber, siisses Kindchen, Siûd verwandelt noch viel mehr ; Fackelglanz und Gold und Seide Schimmem lustig um uns her.

Do, du wurdest zur Prinzessin, Dièse HUtte ward zum Schloss, Und da jubeln und da tanzen Ritter, Fraun und Knappentross.

Aber ich, ich hab'erworben Dich und Allea, Schloss und Leut' j Pauken und Trompeten huld'gen Meiner jungen Herrlichkeit I {Buch der Lieder, p. 2ôl. Édition française : lieisebilder, 1. 1, p. 49.)

Heine a dit vrai efc l'auteur de cette ravissante ce idylle », qu'on croit lire soi-même dans les yeux bleus de la crédule et naïve enfant, assise aux pieds du poète, avait le droit de se proclamer un des « rois de la poésie ». Heine est, en effet, un magicien qui dispose à son gré de la nature entière, car de telles poésies sont de vrais charmes (carmina). Qu'il prononce (( les mots justes » , c'est-à-dire de ces mots vraiment poétiques dont il a le secret, et aussitôt apparaît, à nos yeux éblouis et ravis, tout un monde enchanté : ici, parmi les flots bleus du Rhin, surgissent les rochers légendaires, séjour des belles et cruelles nixes aux cheveux d'or ; là, au milieu des noires forêts de sapins, s'élève un château gothique dont nous voyons les créneaux blanchir aux rayons de la lune, tandis que, accoudée à la fenêtre d'une vieille tour, une J€une fille au sourire énigmatique écoute, rêveuse ou distraite, les Lieder brûlants et harmonieux d'un poète qui raille pour ne pas pleurer.

Et le « charme » de ses beaux vers agissant sur nous peu à peu, nous croyons voir ces villes merveilleuses qu'il nous montre au fond de la mer et ces antiques manoirs qu'il fait sortir de terre ; nous croyons reconnaître ces étranges jeunes filles, aux yeux bleus comme deux étoiles, si promptes à donner et à reprendre leur cœur, plus innocentes encore que méchantes, car il semble que leur destinée soit d'inspirer et d'ignorer l'amour. Nous nous attristons alors et nous pleurons avec le poète qui s'est vu oublié et trahi et qui aime toujours ; si tantôt, en effet, nous étions romantique avec lui, quand il ressuscitait à nos yeux les hommes et les choses du moyen âge, maintenant nous aimons et nous nous souvenons avec lui, nous revoyons avec lui les sentiers tout parsemés de violettes, les beaux sentiers par où notre jeunesse a passé; comme lui, nous oublions l'heure présente, la tâche ingrate et la prosaïque réalité et, comme lui, nous avons vingt ans!

Si nous avons bien compris Henri Heine, voici quel est, pour nous enchanter et nous rajeunir à la fois, le secret de son génie : il sait donner aux personnes et aux choses qu'il nous dépeint, même aux plus fentastiques, des figures si précises et des contours si nets que nous croyons à leur réalité; et, d'autre part, quand il parle de lui-même, il s'abandonne si franchement à toutes les émotions de son âme que nous croyons lire dans le Livre des Chants le poème de notre propre jeunesse.

En un mot, si Heine est un vrai et un grand poète, ce n'est pas seulement parce que chez lui, comme chez Gœthe, la forme des Lieder est parfaite, c'est aussi et surtout parce que dans ces Lieder si parfaits on sent battre le cœur d'un vrai jeune homme.

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