‹ Henri Heine et son temps 1799-1827Chapitre 5 sur 16 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Dnsseldorf sous la domination française.

Le voyageur qui visite les bords du Rhin et pousse jusqu'à Dusseldorf éprouve, eu arrivant dans cette ville, une désagréable sui-prise : il a encore présent à l'esprit ce ravissant décor d'opéi-a-comique qui a fini par lasser son admiration, tant il a vu de jolies montagnes se mirer dans les flots bleus du Rhin avec leur poétique couronne de ruines gothiques ou de verdoyantes forêts. Il vient de quitter Tantique cité d'Agrippine, Cologne et son dôme glorieux, qui lui a semblé résumer toute la poésie du moyen âge en une œuvre définitive et sublime. Mais, après Cologne, quel changement ! la vallée du Rhin s'élargit tout à coup, on est moins dans une vallée que dans une plaine, ce que les Allemands expriment par un de ces mots composés, intraduisibles en français, une vallée plane {ThaUlem); aux rocs escarpés et aux ruines poétisées par la légende ont succédé les cheminées des usines : nous arrivons à Dusseldorf.

Dusseldorf est une grande et belle ville, mais une ville toute moderne ; on remarque, sur les quais, plus de mouvement et d'activité que dans aucune autre ville du Rhin; le fleuve est ici large de plus de 200 pieds et transporte vers Mayence ou Rotterdam les produits les plus divers sortis des fabriques qui environnent la ville. A l'intérieur, de beaux magasins situés dans de larges rues, un musée de tableaux modernes et, à côté du musée, l'embellissement qui est de rigueur dans toute ville allemande, un vaste jardin public, le Hofgarten, le jardin de la cour avec de belles allées et de vertes pelouses ; au bout du parc , le Jagerhof, la maison de chasse, où ont séjourné en 1811 Napoléon et Marie- Louise.

Telle est la ville, éminemment industrielle et commerçante, tel est le pays plat où est venu au monde le plus grand poète de l'Allemagne après Gœthe. La tradition ne dit pas qu'on ait jamais vu s'égarer jusqu'à cet endroit du Rhin la belle et dangereuse LoreUi, et c'est là pourtant qu'a passé son enfance celui de ses adorateurs qui l'a le mieux, le plus divinement chantée; c'est là, c'est sur les bords les moins enchanteurs du Rhin, les plus dénués de ruines pittoresques et de beautés romantiques, qu'est né le dernier et le plus grand des Romantiques. Ce qui prouve une fois de plus que l'esprit souffle où il veut et que les grands poètes n'obéissent jamais complètement à la fameuse loi des milieux, puisqu'ils se permettent parfois, comme Heine de naître à côté et en dehors des milieux les plus poétiques, les plus favorables à l'éclosion de leur génie.

Ce qui, à Dusseldorf, eut une influence véritable sur l'esprit du jeune Heine et détermina en partie la tournure de sou talent, ce n'est pas le pays lui-même, si peu inspirateur : c'est l'histoire même de sa ville natale, ce sont les événements si prodigieux, si dramatiques, qui bouleversé rent Dusseldorf pendant les premières années de notre poète. Ces événements firent sur son imagination d'enfant une impression ineffaçable et, en outre, ils déterminèrent d avance le genre d'instruction qu'il allait recevoir Que se passait-il donc en Allemagne tandis que le jeune Harry allaita l'école ou plutôt au « lycée y> de Dusseldorf? Ré pondre à cette question, ce ne sera pas seulement raconter au milieu de quels événements et par quels maîtres se fit 1 éducation de Heine adolescent, ce sera du même coup expliquer pourquoi Heine devait fatalement mériter un jour qu'on lui reprochât de ne pas aimer assez l'Allemao-ne

Maximilien Heine raconte, dans ses Souverdrs, 'que M"^^ Heme adressait souvent à ses trois fils, Henri Gustave et Maximilien, une prière : ^ Promettez-moi leur

disait-elle, de ne jamais vous établir dans un petit Etat; choisissez votre résidence dans quelque grande ville. » Ce que M™^ Heine redoutait si fort pour ses enfants, c'était ce que les Allemands ont exprimé dans leur histoire par le mot KUinstaaterei, un mot qu'ils ne prononcent jamais sans colère, parce qu'il signifie à la fois la division ou plutôt réniiettement de leur pays en tout petits Etats et les maux de toute sorte qui résultèrent pour eux de la vie politique la plus dispersée qui fut jamais. Précisément les bords du Rhin étaient, à l'époque qui nous occupe, la terre classique de la Kleinstaaterei , de ces principautés lilliputiennes, de ces duchés in- 12 qui avaient le privilège de posséder les pires despotes. Un Français, surtout s'il a l'inappréciable bonheur de vivre dans une vraie grande ville, ne peut se figurer les mesquines intrigues qui agitaient ces petits États et les futiles querelles qui mettaient en feu une de ces villes rhénanes à la fin du siècle passé (1).

On rencontrait alors sur les bords du Rhin trois espèces de c( petits États » : des fiefs de chevalerie, des villes d'empire et des principautés ecclésiastiques.

Les clievaliers d empire étaient, pour la plupart, des chevaliers d'industrie.

Les villes d'empire, telles que iTlm, Augsbom-g, Niiremberg, qui avaient eu une si brillante fortune dans les siècles précédents, étaient alors dans la plus profonde décadence ; les patriciens ignorants y empêchaient tous les progrès de l'industrie, et partout on se demandait s'il ne faudrait pas vendre le territoire même de la ville pour éviter la banqueroute (2).

(1) Pour s'en faire une idée, il faudrait lire, au début même du roman historique de Konig, ha Clubistes de Mayence, l'amusant et instructif récit d'une de ces batailles tragi-comiques que se livraient fréquemment dazu les rues de Mayence les étudiants et les corporations de métiers.

(2; Freytag, Bilcler aua der deutschen Vergangenheit. Ans Neuer Zeit, pamm.

Quant ^ux principautés ecclésiastiques, on les rencontrait surtout dans le pays qui nous intéresse, la vallée du Rhin étant en Allemagne ce la rue des curés y> (1). Yeut-on voir ce qu'était, à l'époque qui nous occupe, une de ces principautés ecclésiastiques, la ville de Cologne, par exemple dont il sera si souvent question dans les œuvres de Heine' Qu'on se figure des tas de fumier croupissant dans les rues tout le long du jour; la nuit, pas le moindre éclairage • dès le soir, on risque, en pleine ville, de se casser bras et jambes; les alentours sont encore moins sûrs : on s'y heurte à des bandes de fainéants déguenillés. Pourquoi travailleraient-ils, du reste ? il est bien plus commode et lucratif d'entrer dans la grande corporation (Gilde) des mendiants, laquelle ne compte pas moins de cinq mille individus : vous (c achetez » à la corporation une chaise que vous plantez devant la porte d'une église et vous voilà rentier; que si par malheur l'escarcelle n'est pas assez pleine après l'office' vous en serez quitte pour faire invasion chez les particuhers et pour leur ravir la moitié de leur dîner (2).

Tel est, en résumé, le pays que les Allemands reprochent à Heine de n'avoir pas su aimer d'un ardent patriotisme. Mais où donc était, à cette époque, la patrie de l'Allemand ^ Sans doute Arndt se chargera plus tard de nous l'apprendre dans des strophes brûlantes que nous admirerions sans réserve, si, par endroits, elles ne hurlaient pas une haine par trop bestiale contre « l'héréditaire ennemi y>. Mais à la fin du dix-huitième siècle et pendant l'enfance de Heine l'histoire de l'Allemagne donnait un démenti formel aux vers du poète qui veut voir la patrie de l'Allemand (c partout où retentit la langue allemande ■», Dans les villes dont nous venons de parler, on se servait bien de la

(1) Die Pfaffengasse, c( l'allée des prêtres ».

(2) Freytag, ouvrage cité, p. 361 et suivantes.

langue allemande, mais c'était beaucoup moins, comme le veut Arndt, ce pour chanter des lieder au Dieu qui est dans les cieux » que pour s'injurier et se quereller partout où se rencontraient des habitants de villes voisines, aux foires et aux marchés annuels. Le plus souvent on ne se bornait pas à s'insulter entre Allemands, on en venait aux coups : les gens de Mayence avaient grand plaisir à se battre avec leurs voisins du Palatinat et, réciproquement, les gens du Palatinat ne se tenaient pas de joie quand ils apprenaient que les Français avaient pris Mayence. Un historien allemand, racontant la vie de Guillaume de Humboldt dans les dernières années du dix-huitième siècle, reconnaît que « l'Allemagne n'était pas alors un État pour lequel on pût s'enthousiasmer » (1).

Il y avait bien, au-dessus des villes et principautés, ennemies et jalouses les unes des autres, le saint Empire romain-germanique, le Reich : mais, en Europe, il n'était plus guère connu que par la fameuse plaisanterie de Voltaire qui ne le trouvait ni saint, ni empire, ni germanique. Quant au peuple allemand lui-même, une aigle double placée sur la porte des maisons de poste lui apprenait, il l'eût peutêtre ignoré sans cela, qu'il était sujet de « l'empereur allemand ». Parfois les cloches des églises se mettaient à carillonner dans toutes les villes d'Allemagne : elles annonçaient au peuple que son empereur venait de mourir ; aussitôt les électeurs se réunissaient à Francfort ; on prenait bien soin de claquemurer les coreligionnaires de Heine dans leur rue des Juifs {Judengasse)^ le chrétien étant seul digne d'assister à une aussi importante solennité ; et, une fois renipereur élu et acclamé sur la place du Roemer, on serrait les augustes oripeaux qui avaient servi au couronnement et l'Allemagne, un moment mise en gaieté par

(l; M. Haym : W. von Humboldt, B.. Gaertner,p. 251; Berlin, 1856.

les pièces d'or que le « trésorier y, avait jetées à la foule avide, était aussitôt rendue à son antique misère, à c< sa misère impériale », car empire et gueuserie ne faisaient qu un dans la langue comme dans la réalité (1).

On peut se iîgurer maintenant une ville des bords du Ehm, vers 1792 : les seuls signes de vie qu'on y rencontre, ce sont ces petites querelles qui mettent aux prises les bourgeois et les non-bourgeois ; d'ailleurs, pas la moindre liberté de presse, des lois criminelles atroces, le paysan partout esclave, les Juifs traités comme des parias, tout un monde archéologique. Or, un beau matin, les habitants de cette antiquaille sont réveillés de leur torpeur et de leur routine séculaires par les accents entraînants de la Jlarseil- Imse .-ce sont les soldats de Oustine qui font leur entrée dans Mayence; ils apportent au peuple allemand « non le fer et le feu mais la liberté . et aussi l'égalité pour tous, même pour les Juifs ! s i- u».

Est-il étonnant que les provinces du Rhin se soient données a la France? L'Allemagne, un moment du moins, salua tout entière avec enthousiasme ce c< premier rayon du soleil nouveau « (2) qui se levait sur l'Europe. Et d'ailleurs nos armées victorieuses, en introduisant, partout où flottait le drapeau tricolore, les conquêtes de la Kévolution, ne venaient-elles pas réaliser, sur le sol allemand, l'idéal politique rêve par es plus nobles esprits de l'Allemagne au dix-hui- .eme siècle ? Ces droits de l'homme et du citoyen, que nous offrions alors aux populations rhénanes, comme une magnifique revanche de leurs défaites, tous ces appels à la liberté qn était-ce autre chose que le triomphe des théories glï reuses par lesquelles Kant avait proclamé naguère « la dignité humaine et l'autonomie de la raison . ? Et n'est-ce pas amsi que Schiller entendait l'ère nouvelle lorsqu'il appelait

(1) Die Reichsmisère.

(2) Expression de Gœthe.

de ses vœux, dans les tirades enflammées de Karl Moor, le renversement des préjugés et des vieilles barrières sociales? Nos voisins ne s'y trompèrent pas : « rAllemague se sentit remuée dans sa vie la plus intime (1) ; » de toutes parts les regards et les cœurs se tournèrent vers Paris. Le barde Klopstock déserta les vieux bois de chênes de ses bien-aimés Chérusques et il s'écria que, « eût-il cent voix, il n'en aurait pas assez pour fêter la liberté de la Gaule. » Le raisonnable Hegel lui-même, alors étudiant à Tubingue, céda à l'entraînement général ; il oublia, pour un moment, Aristote et même cette précoce sagesse qui l'avait fait surnommer par ses condisciples « le petit vieux 2),et, devenant jeune tout à coup, un beau dimanche il s'en alla gaîment, avec son ami Schelling, planter un arbre de la liberté dans les environs de Tubingue. Plus hardi que son ami, Schelling traduisait en allemand la Marseillaise, au grand scandale du duc Charles de Wurtemberg, lequel accourut tout effaré à Tubingue et, tenant en main l'impertinente chanson : « Voilà, dit-il, une sale chansonnette française ; ce sont les bandits de Marseille qui la chantent ; » puis, se tourtant vers Schelling, il lui demanda s'il avait quelque remords de ce qu'il avait fait : « Altesse, répondit le jeune homme, qui avait autant d'aplomb que de théologie, nous péchons tous de diverses manières. » Cet enthousiasme pour notre Révolution gagna la capitale même de la Prusse : les dames de la haute société berUnoise se mirent à porter des rubans tricolores et le recteur du gymnase de Joachimsthal, dans un discours solennel, exalta la Révolution française aux applaudissements du ministre Hertzberg. Enfin qu'on nous permette de citer ce dernier fait qui nous met au cœur je ne sais quelle douce

(1) Perthes : Politische Zustànde und Personal in DetUschland, zur Zeit der franzôsischen Révolution. Gotha, 1862. I, 5 : <ï Die franzosische Révolution trat ein ; Deutschland f Uhlte den Stoss bis in sein innerstes Leben... »

tristesse : le foyer glorieux d'où rayonnaient alors sur la h aute Allemagne les idées libératrices de notre Eévolution, c'était Strasbourg. L'historien le plus prussien de l'Allemagne, M. Treitschke, convient que «c'est à Strasbourg que les Souabes allèrent écouter l'Évangile nouveau ».

Cet amour, que l'Allemagne entière ressentit un moment pour la Révolution française, resta, il est vrai, sauf sur les bords du Rhin, purement platonique, et cela pour deux raisons : d'une part les crimes de la Terreur éloignèrent de nous ceux mêmes qui avaient salué avec la plus sincère allégresse l'aurore de la Révolution -, <, Hélas! les délices du rêve d'or sont passées! )> soupirait Klopstock. Et, d autre part, l'Allemagne ne pouvait sortir si tôt de son apathie et de son indifférence politiques. Dans les villes et les campagnes, lorsqu'on entendit parler des idées nouveUes « on s'émut d'abord, on écouta avec intérêt les récits des voyageurs; le soir, à la veillée, on chuchotait, on se proposait tout bas de faire disparaître certains abus, les paysans devenaient çà et là moins maniables; mais tant que les Français ne vinrent pas en personnes, tout ce mouvement ne fut guère qu'une ride légère à la surface de l'eau (1). »

Les Français arrivent enfin et tout change : les Allemands des bords du Khin, entraînés par la généreuse emphase de nos proclamations, commencent alors leur éducation politique; car nous ne conquérons pas seulement les provinces mais les cœni-s, dans cette brillante campagne du Bhindaris tout le Palatinat, aussi bien que dans les villes dû Khm, la fête de « l'union fraternelle avec la nation française ï fut célébrée avec la plus grande solennité. A ces têtes républicaines, de 1797 à 1798, ce n'était plus une poignée de républicains qui discourait ou chantait des hymnes

(1) Preytag, ouvrage cité, p. 36i.

devant une foule indifférente : des populations entières sont soulevées par nos chants révolutionnaires, on voit défiler partout des processions de jeunes filles, des cavalcades de jeunes gens portant les couleurs tricolores. Après les discours habituels des généraux français, on entendait, au pied du Freikeltslaum (arbre de la liberté), des orateurs féminins de la meilleure bourgeoisie locale faire l'éloge de ce la bienfaitrice, de la libératrice toute-puissante : la République. Le pajs rhénan se donnait vraiment à la France (1). »

Nous n'avons pas à raconter ici les campagnes du Ehin : nous avons voulu simplement esquisser la physionomie politique de l'Allemagne et particulièrement des bords du Rhin pendant les années d'enfance de notre poète. Nous comprendrons mieux maintenant l'histoire toute locale de Dusseldorf, histoire que nous allons raconter, autant que possible, d'après les souvenirs de Heine lui-même (2).

(1) A. Rambaud, Les Français sur le Rhin (1792-1804); Paris, Didier, 1883, p. 211.

(2) La prospérité de Dusseldorf ne date que d'hier : au temps de H^ine, sa population était le dixième de ce qu'elle est aujourd'hui. Dusseldorf n'avait alors que 9,000 habitants. Ce ne fut d'abord, au XIII^ siècle, qu'un humble village tout à fait en rapport, nous disent 868 historiens, avec la petite rivière de la Dussel qui se jette dans le Rhin près de là et donna son nom au village. Ni les Romains, ni Charlemagne n'avaient honoré ses alentours de la moindre forteresse. Ce n'est qu'au quinzième siècle que Dusseldorf commence à compter, du jour où ses maîtres, les ducs de Berg, y fixent leur résidence. Ceux-ci venaient d'hériter du duché de Juliers sur la rive gauche du Ehin, et Dusseldorf se trouvait être le point le plus central de leurs possessions : c'est ce qui commença sa fortune ; désormais les états de Berg-Juliers siégèrent à Dusseldorf. En lôll, la famille des ducs de Berg s'éteignait et le pays de Berg-Juliers passa au duc de Clèves et de la Marche : il y eut alors un vaste duché composé des provinces de Clèves, Mark, Juliers, Berg, dont Dusseldorf fut la capitale. A la mort du dernier duc de ces provinces réunies, en 1609, éclata la lutte de succession de Juliers, qui se termina en 10 24 par le traité de Dusseldorf : le vaste duché fut partagé en deux, et les 1-Uats de Berg-Juliers échurent à la maison

C'est dans la campagne de 1705, le 6 septembre, que les Français entrèrent pour la première fois à Dusseldorf • le commandant palatin de la ville signa une capitulation qui livrait aux Français, avec 350 canons, 10,000 fusils et le passage du Rhin. Les Français occupèrent la ville jusqu'au 31 mai 1801, époque à laquelle ils durent l'évacuer en vertu d'une clause du traité de Lunéville; ils y rentrèrent en 1806 ; jamais les pays n'avaient si souvent changé de maître et c'est pourquoi le petit Heine et ses condisciples avaient tant de peine à apprendre la géographie : ce A cette époque les Français avaient bouleversé toutes les frontières ; tous les jours les pays étaient enluminés de nouveau; ceux qui étaient bleus auparavant devinrent tout d'un coup verts beaucoup se couvrirent même d'un rouge de sano-. les âmes, dont le manuel donnait le nombre exact, furen't tant de fois troquées et mêlées que le diable n'aurait pu les re connaître... Il y eut beaucoup d'avancement parmi les princes ; les anciens rois reçurent de nouveaux uniformes On pétrit de nouvelles royautés qui eurent autant de débit que les petits pains tout chauds ; plusieurs potentats au contraire furent mis à la porte de leur pays et durent chercher a gagner leur pain d'une autre manière (1). »

C'est en vertu d'un de ces échanges d'âmes, signé à Paris le 25 décembre 1805, que la Prusse céda à la France ses possessions situées dans le duché de Clèves, sur la rive droite

palatine de Neubourg, mais, à travers toutes ces vicissitudes, Dusseidorf resta la capitale de ces divers Etats et, à la fin du dix-huitième siècle le pnnce électeur palatin, Charles-Théodore, qui était en même temps Landesherr de Berg-Juhers, résida souvent à Dusseidorf , où il fonda une superbe galerxe de tableaux, une académie de peinture et fit ajou e à la ville une partie neuve qui s'appela de son nom Karlstadt. Il était nécessaire d'aborder ces détails historiques, malgré leuraridité, pour bien comprendre le rôle que vont faire Jouer à Dusseidorf les conquêtes de la Convention et les plans politiques de Napoléon Pr ^

(1) Eetsebilder, édit. ail., p. 239, édit. franc., t. I, p'. 180.

du Rhin ; d'autre part l'électeur Maximilien- Joseph, duc de Berg, ayant été élevé au trône de Bavière, abandonna aux Français, en paiement de sa nouvelle grandeur, le duché de Berg, et c'est ainsi que fut formé le grand-duché de Clèves- Berg qui fut donné à Murât et dont la capitale fiit Dusseldorf. Le 20 mars 1806, Maximilien Joseph fit un gracieux discours d'adieu à ses sujets et le grand-duc Murât entra dans ses nouveaux Etats. Le jeune Heine, alors âgé de sept ans, assista, perché sur la statue de bronze du grand électeur, Jean AYilhelm, qui décorait (1) la place du Marché, à la cérémonie qui annonçait aux habitants de Dusseldorf ce changement de régime :

(( Jean Wilhelm dut être un brave seigneur, aimant beaucoup les arts et lui-même très habile. Il fonda la galerie de tableaux de Dusseldorf, et à l'observatoire on montre encore une coupe en bois qu'il a artistement ciselée dans ses heures de loisir... Il en avait vingt-quatre par jour.

Dans ce temps-là les princes n'étaient pas des personnages tourmentés comme ils le sont aujourd'hui. La couronne leur poussait sur la tête et y tenait fermement. La nuit ils mettaient un bonnet de coton par-dessus et dormaient tranquillement, et tranquillement à leurs pieds dormaient les peuples ; et quand ceux-ci se réveillaient le matin, ils disaient : Bonjour ! père. Et les princes répondaient iBonjourI mes enfants.

Mais tout à coup les choses changèrent. Un matin, à Dusseldorf, loi-sque nous nous réveillâmes et que nous voulûmes dire : Bonjour, père ! le père était parti et dans toute la ville régnait une sourde stupéfaction. Tout le monde avait une mine funèbre, et les gens s'en allaient silencieusement sur le marché et y lisaient un long papier, affiché sur la porte delà maison de ville. Le temps était sombre et ce-

(1) Elle décore toujours la place du marché, où on peut très bien se figurer toute la scène que va raconter Heine.

pendant le mince tailleur Kilion portait sa veste de nankin, qu'on ne lui voyait jamais qu'au logis, et ses bas de laine bleue tombaient sur ses talons, de manière à laisser passer tristement ses petites jambes nues ; et ses lèvres minces tremblaient tandis qu'il lisait le papier affiché sur cette porte. Un vieil invalide du Palatinat lisait à peu près à haute voix et, à chaque mot, une larme bien claire coulait sur sa blanche et loyale moustache. J'étais près de lui et je pleurais avec lui et je lui demandais pourquoi nous pleurions. Il me répondit : « L'électeur remercie ses sujets de leur loyal attachement pour lui (1). » Puis il continua de lire et, à ces mots : ce et il les dégage de leur serment de fidélité, » il se mit à pleurer encore plus fort. C'est une chose inexprimable que de voir ainsi pleurer si fort tout à coup un vieil homme, avec un uniforme passé et un visage de soldat couvert de cicatrices. Pendant que nous lisions, on enleva l'écusson électoral qui décorait l'hôtel de ville. Tout prit un aspect inquiétant et désolé : on eût dit qu'on s'attendait à une éclipse. MM..les conseillers municipaux se promenaient lentement avec des figures dégommées ; même le tout-puissant commissaire de police semblait n'avoir rien à interdire eb regardait tout avec une indifî'érence pacifique, quoique le fou Aloïsius dansât, selon son habitude, sur sa jambe droite, en faisant des grimaces et psalmodiant les noms des généraux français.

Pour moi je m'en allai à la maison, où je me mis à pleurer en disant : L'électeur nous remercie. Ma mère chercha tendrement à me calmer, moi je savais ce que je savais, je ne me laissai pas persuader; j'allai me coucher en

(1) M. R. Goecke, qui a publié une histoire du grand-duché de Ber^ sous la domination française, donne l'acte officiel par lequel l'électeur déliait ses anciens sujets de leur serment de fidélité. Das Grossherzogthum Berg miter J. Murât, Napoléon /er, und Louis Napoléon (1806- 1813.) Koln, Dumont-Schaunberg, 1877, p. 4.

pleurant et dans la nuit je rêvai que le monde allait finir... Lorsque je me réveillai, le soleil reparaissait comme d'ordinaire sm- la fenêtre ; dans la rue on entendait les tambours et, lorsque j'entrai dans la chambre de mon père pour lui donner le bonjour, je le trouvai en manteau à poudrer et j'entendis son perruquier qui lui disait que ce matin même on devait prêter serment au nouveau grand-duc Joachim (Murât), dans la maison de ville : que celui-ci était de la meilleure famille, qu'il avait épousé la sœur de l'empereur Napoléon; qu'il avait vi'aiment bonne tournure avec ses belles boucles de cheveux noirs, qu'il ferait bientôt son entrée et plairait certainement à toutes les femmes. Pendant ce temps le tambour se faisait toujours entendre dans la rue ; je sortis devant la porte de la maison et je vis la marche des troupes françaises, ce joyeux peuple de la gloire qui traversa le monde en chantant et en faisant sonner sa musique, les visages graves et sereins des grenadiers, les bonnets d'ours, les cocardes tricolores, les baïonnettes étincelantes, les voltigeurs pleins de jovialité et de point d'honneur et le grand tambour-major tout brodé d'argent, qui savait lancer sa canne à pommeau doré jusqu'au premier étage et ses regards jusqu'au second aux jeunes filles qui regardaient par les croisées. Je me réjouis de voir que nous aurions des soldats logés à la maison (ce qui ne réjouissait pas ma mère), et je courus à la place du marché. Elle avait un aspect tout différent. Il semblait que l'univers eût été badigeonné à neuf. Un nouvel écusson était appendu à la maison de ville, le balcon était recouvert de draperies de veloure brodé, des grenadiers français montaient la garde, messieurs les xlcnx conseilleis a ^ aient revêtu des visages neufs et leurs habits des dimanches ; ils se regardaient à la française et se disaient : bonjour! De toutes les fenêtres regardaient les dames; di- l.oiii'-coi^ curieux et des soldats bien luisants convraient la place ; et moi, ainsi que d'autres

enfants, nous grimpâmes sm- le grand cheval de l'électeur pour regarder à notre aise toute cette foule tumultueuse du marché.

Le long Kurz nous dit qu'il n'y aurait pas d'école ce jour-la a cause de la prestation de serment. Enfin le balcon se remplit de messieurs bariolés, de drapeaux, de trompettes, et M. le bourgmestre, dans son célèbre habit rouge, lut un discours qui s'allongeait comme un bonnet de coton tricoté dans lequel on jette une pieiTe... mais non pas la pierre philosophale. J'entendis les derniers mots : il dit distinctement « qu'on voulait nous rendre heureux d; et, à ces mots, les trompettes sonnèrent, les drapeaux s'agitèrent, les tambours roulèrent et les vivat retentirent de toutes parts. Et moi-même je criai vivat, tout en m'a<;erochart de toutes mes forces à la perruque du vieil électeur. Cette précaution était nécessaire car la tête me tournait; je croyais déjà voir tous ces gens marcher sur la tête, parce que le monde s'était renversé, lorsque le vieil électeur me dit tout bas : c( Tiens-toi ferme à la vieille perruque. y> Et ce ne fut qu'au bruit du canon qui résonnait sur le rempart que je revins à moi, et je descendis lentement du cheval électoral. En revenant à la maison, je dis à ma mère : ce On veut nous rendre heureux, c'est pourquoi il n'y a pas d'école (1). d

Murât fut nommé grand-duc de Berg et l'air martial, le bouillant courage de celui que Napoléon avait nommé <cl homme le plus brave et le plus brillant qui fut jamais a la tête d une cavalerie )), ne firent que rehausser aux yeux des compatriotes de Heine le prestige des armes françaises Des son entrée à Dusseldorf , le nouveau grand-duc sut plaire a ses sujets par la rondeur militaire de ses discoui-s Le bourgmestre lui ayant .souhaité la bienvenue dans une

(1) Heine, Œuvrescompl (édit. ail.) 1. 1, p. 228,édit. franc., Reisebilder, u 1, p. 1/U. '

harangue pleine d'onction et de protestations de dévouement, (( il est impossible, répondit Murât, qu'on puisse m'aimer dans un pays pour lequel je n'ai encore rien fait ; mais on m'aimera, je vous en réponds. y> Murât tint parole, et ce fut avec un sincère chagrin qu'on apprit tout à coup à Dusseldorf, dans l'été de 1808, qu'il quittait les bords du Rhin pour aller prendre possession du royaume de Naples. « Une nouvelle distribution de couronnes venait d'avoir lieu à Bayonne. Par suite de l'étrange imbroglio qui y prévalut, le frère aîné de l'empereur monta sur le trône d'Espagne et céda celui des Deux-Siciles au grand-duc de Berg. Le grand-duché de Berg passa au fils aîné du roi de Hollande et de la reine Hortense à qui l'empereur portait une affection particulière (1). )j Heine dès lors n'était plus seulement citoyen français, il devenait sujet de Napoléon et c'est pourquoi il saluera plus tard dans Xapoléon III ce son légitime souverain, lequel, n'ayant jamais abdiqué, ne cesse d'être le maître de droit de ses États occupes par la Prusse )) (2). Nous allons suivre maintenant le jeune Heine au lycée français de Dusseldorf.

(1) Mémoires de Beugnot, t. I.

(2) Avexix, p. 261. Ce n'est pas à Napoléon III qu'échut en 1808 le duché de Berg, comme le disent M. Strodtmann et M. Stigand {The Life of Ueine, London, 1876), mais au fils aîné du roi de Hollande. Napoléon III n'était que son troisième fils.

Page 1