‹ Henri Heine et son temps 1799-1827Chapitre 4 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'enfance de Heine.

En quelle année naquit Heine ? rien de plus difficile à résoudre que cette question si simple, si nous en demandons la solution au poète lui-même : Je suis né dans le mois de décembre 1779, écrira Heine à son professeur, Hugo, dans une lettre en latin qu'on peut lire encore sur les registres de l'Université de Gœttingue (1). Gardons-nous de prendre au mot l'auteur de cette lettre, car nous aurions alors devant nous un étudiant de quarante-six ans, ce qui nous entraînerait aux conclusions les plus fâcheuses sur la date des amours et des vers de notre poète. En réalité Heine, dans cette lettre, s'est vieilli de vingt ans.

En quelle année naquit-il donc réellement ? Au commencement de l'année 1800, nous répond encore Heine luimôme, à la fois dans les Reisehilder et dans la courte biographie qu'il envoya, en 1885, à Philarète Chasles. Cette fois il se rajeunit, ce qui est moins sui'}:)renant de la part d'un poète. « Le poète est tout à fait comme la femme : il

(l)Natus sum mense decembri anno 1779.

tomberait à genoux, s'il osait, devant cette faux qui tranche la jeunesse : « Monsieur le bourreau, encore un moment ! » C'est de Chateaubriand que Sainte-Beuve parle ainsi et il lui reproche de s'être rajeuni d'un an en voulant faire croire qu'il était né en 1769. C'est aussi d'un an qu'a menti Heine et, si l'on veut enfin avoir la vraie date de sa naissance, ce n'est pas au premier jour de l'année 1800, mais le 13 décembre 1799 qu'il faut la placer. Ne le croyez donc pas quand il vous dit, dans les ReiseUlder, qu'il est « un des premiers hommes du dix-neuvième siècle y> ; il est, au conti-aire, parmi les derniers nés du siècle passé (1).

Ce qui reste vrai, et nous élève en même temps au-dessus de ces minutieuses discussions de date, qui ont leur importance cependant si l'on tient à l'exactitude en littérature, c'est la remarque plus générale que fait Heine sur ses premières années : « les derniers rayons du dix-huitième siècle et la première aurore du dix-neuvième éclairèrent mon berceau. » Heine devait être à la fois un enfant du siècle philosophique et un disciple du romantisme naissant.

Au milieu du dix-huitième siècle vivait à Altona un marchand juif nommé Meier Schamschen Popert, lequel avait deux filles. Jette et Mathe. Celle-ci épousa un certain Heymann Heine, originaire de Biickebourg, petite ville située

(1) C'est dans une lettre à M. Saint-René Taillandier (3 novembre 1851) que Heine donne, avec la date vraie de sa naissance, la raison qui poussa ses parents à le faire inscrire seulement en 1800 : on voulait, le soustraire au service du roi de Prusse. Les archives de sa famille furent brûlées depuis à Hambourg, mais Heine put se procurer son extrait de naissance : il portait la date que nous avons indiquée. C'est cette même date que donne Maximilien Heine dans son livre de ce Souvenirs » et que M. Strodtmann a définitivement adoptée. On remarquera, du reste, que Heine n'aurait pu a être un des premiers hommes du dix-neuvième siècle, » même s'il était né en 1800, puisque le dixneuvième siècle ne commence réellement que le l®"" janvier 1801. Son fameux jeu de mots est donc faux de tous points.

eiiQv Mindeu et Hanovre et capitale de la principauté de Lippe- Schaumbourg. Hejmann Heine etMathePopei-t, voilà les aïeux de Henri Heine. Mathe, ayant perdu successivement son mari et sa sœur Jette, épousa le mari de celle-ci, un certain Bendix Utzig Schiff, encore un de ces noms rébarbatifs que le poète aurait eu de la peine à faire entrer dans ses strophes harmonieuses. Ce veuf et cette veuve apportaient chacun en mariage six enfants; mais ce sont les enfants de Mathe qui nous intéressent seuls, car l'un d'eux fut le père de notre poète.

L'aîné de ces six enfants fut Salomon Heine, le millionnaire de la famille, le riche banquier de Hambourg, ce l'oncle Salomon y> enfin, que nous rencontrerons sur notre chemin toutes les fois que le poète criera famine. Il sera temps d'esquisser la physionomie originale de l'oncle Salomon lorsque celui-ci interviendra dans la vie du poète besoigneux, comme une providence, qui aimait sans doute à se faire prier, mais qui en somme fit au neveu des loisirs sans lesquels celui-ci ne serait pas devenu l'immortel auteur des Lieder (1).

Le second fils, Samson, fut le père de notre poète : imaginez, sur un éventail à la Pompadour, le portrait, dessiné par Watteau, d'un homme encore jeune d'années, mais jeune surtout par la gaieté qui brille dans ses yeux et par le bon et fin sourire qui erre sur ses lèvres; voyez-le en nnifoi-me rouge de pourvoyeur de l'armée, les cheveux poudrés à blanc et retenus coquettement par une queue ; et dite-v<iiiv (|ue, lorsque la parole sortira de ces lèvi'es, vous entendrez une voix plus que jeune , une voix enfantine , claire et sonore comme la voix « d'un rouge-gorge au milieu des bois, » une voix si joyeuse et si chaude, qu'en écoutant les jolies « fanfares de cette belle humeur » , vous devinez

(1) Un des fils de Salomon Heine, Charles, épousa une Fiançaise, il"* Cécile Furtado ; tout le monde connaît à Paris (et surtout les malheureux) M«>e veuve Furtado Heine.

tout de suite que c'est « tous les jours fête » et qu'il y a toujours un coin de « ciel bleu >> dans cette âme insouciante et candide : tel était le père de Heine, tel, du moins, il nous apparaît dans « les Mémoires y>, récemment publiés, de notre poète.

Samson Heine, après avoir passé les premières années de sa jeunesse à Hanovre et à Hambourg, vint se fixer à Dusseldorf, où il se mit à vendre du velours. Le marchand de velours, bien qu'il ne^c sût guère compter et qu'il jouât au négociant comme les enfants jouent au soldat », paraît avoir joui cependant d'une modeste aisance.

C'est à Dusseldorf qu'il épousa la jeune Betty, devonsnous dire Betty wn Geldern ou Betty van Geldern ? Dans l'admirable sonnet des Lieder que Heine a dédié à sa mère, il écrit en tête « A ma mère, née v. Geldern » (1) et ce v. peu compromettant peut aussi bien signifier von que van Geldern. Dans ses Mémoires, le faux-fuyant dont il se sert pour nommer son grand-père maternel n'est pas moins singulier : il lui décerne, non la particule allemande généralement usitée, ce von, » mais la particule française (c de » qu'on s'étonne de rencontrer dans un nom allemand (2) . C'était une tradition de famille que le père de Betty avait obtenu, en récompense d'un service rendu, une lettre de noblesse. Par malheur celle-ci a échappé à toutes les recherches, et il pourrait bien se faire que le grand-père de Betty, le riche Isaak, eût été simplement appelé van Geldern en souvenir d'un séjour qu'il avait fait en Hollande avant de s'établir à Dusseldorf.

Quand on étudie un grand poète, une des premières questions à se poser, c'est de se demander ce que fut sa mère. Ici la meilleure source d'informations nous fait défaut : nous

(1) Geborene v. Geldern.

(2) Der alte Lazarus de Geldern.

voulons parler de la correspondance entre Heine et sa mère ; nous n'avons que deux ou trois lettres insignifiantes de Heine à celle-ci. Essayons pourtant, en interrogeant les œuvres du poète, et surtout ses récents Mémoires, de faire connaissance avec Betty (Elisabeth). Il ne faudrait pas la juger d'après la poésie insérée dans 1' ce Allemagne, un Rêve d^Mver, y> où elle nous apparaît comme une bonne mère, mais encore plus comme une bonne femme de ménage :

« De Harbourg je fus dans une heure à Hambourg. C'était le soir ; les étoiles me saluaient ; l'air était doux et frais.

Et lorsque j'arrivai près de madame ma mère, sa joie fut presque de l'efProi : <( Mon cher enfant î y> s'écria-t-elle, en fi*appant ses deux mains.

Mon cher enfant, voilà bien treize ans que je ne t'ai vu. Tu dois avoir faim ; dis-moi, que vas-tu manger ?

J'ai du poisson, de l'oie et des oranges de Portugal ». - <L Alors donne-moidu poisson, de l'oie et des oranges* de Portugal. y>

Et pendant que je mangeais avec grand appétit, ma mère toute gaie et heureuse, me demandait ceci, me demandait cela et parfois me faisait des questions captieuses.

d Mon cher enfant, et te soigne-t-on bien, là-bas, en pays étranger.? Ta femme est-elle bonne ménagère et teraccommode-t-elle tes bas et tes chemises ?

— Le poisson est excellent, ma petite mère ; mais il faut le manger en silence ; on attrape si vite une arête dans le gosier. Xe me trouble pas mainuiiant. »

Et quand j'eus dévoré ce brave poisson, on me servit loie. .Ma i„.re me demandait ceci, me demandait cela et parfois me faisait des .jiicsrions captieuses.

<c Mon cher enfant, ,]an< quel pays vit-on le mieux ^^ estce ici ou en Francera .ju. ' i.,y< donnes-tu la préférence^

- L'oie allemande, chère petite mère, est bonne, cepen-

dcint les Français garnissent mieux les oies que nous. Usent aussi de meilleures sauces... (1) »

Nous serons plus près de rendre justice à Betty si nous rappelons qu'elle avait reçu « une éducation savante » , ayant été la compagne d'études d'un frère qui devint plus tard un médecin distingué ; et, ce qui prouverait, non seulement la culture, mais la santé de son esprit, c'est que son auteur favori était Goethe. Un autre livre l'intéressait, du reste, à l'égal des Élégies romaiiies, c'est V Emile, qui exerça une influence vraiement extraordinaire sur les esprits allemands à partir de Herder. En lisant l'Emile, Betty devint un vrai pédagogue, ce qui n'a rien que de très naturel chez une femme du dix-huitième siècle et une lectrice de Jean-Jacques.

Si nous nous demandons maintenant ce que notre poète dut à ses parents, en nous souvenant de ce qu'il fut luimême, nous pourrons dire : Heine, par le fond même de sa nature, fut tout l'opposé de son père. Qu'on se rappelle en effet ce gai sourire qui éclairait le doux visage de Samson Heine, et qu'on songe au rire si connu et si différent de Henri Heine, à ce rire sardonique qui soulevait le coin de ses lèvres et qu'aucun de ses portraitistes n'a oublié. On a là deux natures et peut-être aussi deux destinées différentes : autant le père fut content de la vie, autant, à lire les poésies du fils, de la première à la dernière, il semble que la vie lui ait refusé tous les bonheurs ou, tout au moins, celui qui, à ses yeux, contenait tous les autres : le bonheur d'être aimé.

Ce n'est pas, du reste, Samson Heine qui prit en mains et dirigea l'éducation du poète enfant, il était pour cela trop enfant lui-même. C'est Betty qui se chargea de ce soin :

(1) Heine, Œuvres complètes, édit. allem. (Hambiirg, Hoffmann und Campe, 1868), t. XVII, p. 181. Traduction française, Calmann-Levj, éditeur, 1883. Poèmes et Légendes, p. 248.

comme son rival dans la poésie allemande, Goethe, et comme son égal dans la poésie française, A. de Musset, Heine nommait en première ligne sa mère quand il songeait plus tard aux personnes qui avaient fait l'éducation de son jeune esprit : (( Elle joua le principal rôle dans l'histoire de mon développement... C'est elle qui fit le programme de toutes mes études et, avant même ma naissance, commencèrent ses plans d'éducation. y>

A vrai dire, si Betty se prépara très tôt, comme on voit, à ses devoirs d'éducatrice, elle apporta à l'accomplissement de ces devoirs plus d'ardeur que de réflexion : elle appartenait à cette dangereuse classe de pédagogues qui se lèvent chaque matin avec un nouveau plan d'éducation dans la tète et avec le même enthousiasme pour toutes leurs nouveautés : c( Ma mère rêvait pour moi de grandes choses, des destinées de haut vol et tous ses plans d'éducation visaient ces buts élevés...

Ce fut d'abord le prestige de l'empire qui éblouit ma mère : la fille d'un fabricant de fer des environs, son amie, devenue duchesse, lui avait raconté que son mari avait gagné beaucoup de batailles, qu'il aurait bientôt de l'avancement et parviendrait au grade de roi ; — voici, hélas î que ma mère, rêvant pour moi les épaulettes les plus dorées ou les charges les plus brodées à la cour de l'Empereur, voulut me consacrer tout entier à son service. Aussi devais-je alors m'adonner de préférence aux études qu'exige une pareille carrière... Je dus prendre des leçons particulières pour me mettre en état de devenir un grand stratégiste, ou, en cas de besoin, un administrateur de provinces conquises.

A la chute de l'enipiiv. ma mère dut renoncer à la magnifique carrière qu'elle avait rêvée pour moi...; elle tourna désormais d'un autre côté les vijl'Ux lirillants (ju'cllc formait pour mon avenir. La maison Rothschild, dont mon père connaissait particulièrement le chef, avait, dès cette époque,

commencé sa fabuleuse prospérité... et ma mère affirmait que l'heure avait sonné où un grand esprit pouvait atteindre dans le commerce la fortune la plus colossale... ; aussi décida-t-elle que je devais devenir une puissance financière et il me fallut étudier les langues étrangères, la tenue des livres... (1). y>

En fin de compte, non seulement Henri Heine n'embrassa aucune des carrières que l'ambition de sa mère avait rêvées pour lui, mais le métier qu'il choisit était le seul auquel n'eût pas songé la fertile imagination de Betty ; je me trompe, elle y avait songé, mais pour en détourner son fils : (c Bref, elle fit tout ce qui était possible pour me détourner de la poésie, m'interdisant le théâtre et défendant expressément aux servantes de me raconter des histoires de revenants ; la poésie lui causait un véritable effroi. »

Et, malgré tout, Heine fut poète tout simplement parce qu'il était né poète, ce dont ne s'était pas avisée Betty ; en sa double qualité de mère ambitieuse et de pédagogue à principes, elle avait demandé aux livres ses règles d'éducation, et aux gens qu'elle avait vu réussir dans le monde ses plus beaux projets d'avenir, au Heu de commencer, ce que ne font jamais les mères ambitieuses, ni les pédagogues « Hvresques », par interroger simplement les aptitudes et le naturel de son enfant : « Elle fut coupable de l'infertihté de mes efforts dans des carrières bourgeoises qui ne répondaient jamais à mon naturel. y>

Heureusement pour l'enfance de Heine, Betty rachetait par de sérieuses qualités d'esprit et de cœur cette déplorable manie de pousser son fils dans les carrières les plus diverses et les moins faites pour lui plaire. Ce que Heine dut à sa mère, il s'est plu à nous le rappeler lui-même en prose et en vers : « et la porte brune où ma mère m'apprenait à écrire les let-

(1) Heine, Mémoires, traduction de M. Bourdeau. Paris, 1884. Calmann- Levy, p. 18.

très avec lacraie...ah ! si je suis devenu écrivain, cela a coûté assez de peine à ma mère (1). y> Mais c'est surtout le « Livre des chants yy qui nous apprendra ce que Betty était pour son fils ; c'est là que Heine a dédié deux sonnets admirables, l'un, pourrait-on dire, à l'esprit, l'autre au cœur de sa mère (2).

ce Qui aime sa mère n'est jamais méchant, d a dit quelque part le Heine français, Alfred de Musset. Que Heine n'ait jamais été méchant, nous n'oserions l'affirmer. Il suffit, pour le moment, après avoir dit ce que nous savons de sa mère, de montrer que Heine sut l'apprécier et l'aimer. Jusque dans ses derniers jours il eut pour elle une sollicitude touchante : il prenait bien soin de lui cacher sa maladie, veillait à ce qu'on écartât d'elle les journaux indiscrets ou les^amis maladroits qui lui auraient révélé la vérité, et, grâce à ces soins pieux, Betty ignora toujours ce que savait le monde entier ; ses dernières années ne furent pas attristées par la pensée des horribles souffrances qu'endurait son' fils.

Longtemps, douze ans après l'avoir vue pour la dernière fois, Heine pensait à elle en ces termes :

^« Ma vieille mère m'aime tant ! dans les lettres qu'elle m'écrit, je vois comme sa main a tremblé et comme son cœur était ému! Ma mère, je l'ai toujours présente à la pensée. Il y a douze ans, douze ans passés, que je ne l'ai pressée sur mon cœur.

« L'Allemagne ! je ne soupirerais pas tant après elle, si ma mère n'était pas là-bas î ma patrie ne périt pas, mais ma vieille mère peut mourir (3). »

(i) Le Tambour Leyrand, p. 226.

(2) On trouvera plus loin (chapitre VI) ces deux sonnets.

(3) Heine, Œuvres complètes {édit. ail.), t. XVII, p. 248. Betty eut quatre enfants, trois fils et une fille. Le premier des fils était Henri ou plutôt Harry Heine; après lui, Charlotte Heine, laqueUe épousa plus

Comment s'appelait au juste notre poète ? Heine exigeait qu'on mît en tête de ses œuvres : ce H. Heine » et il défendait à son éditeur de rien ajouter à cet H. énigmatique (1). Nous croyons deviner pourquoi il tenait à garder à demi l'anonyme; ce n'est que lors de son passage au christianisme qu'il prit le prénom de ce Heinrich )) ; de par son extrait de naissance il s'appelait a Harry » ; son père l'avait ainsi nommé pour faire honneur à l'un de ses correspondants de Londres qui s'entendait merveilleusementau commerce du velours. On le voit, l'initiale (H.) adoptée par Heine était faite pour rassurer sa conscience de Juif et sa conscience chrétien, puisqu'elle commençait à la fois ses deux prénoms.

Mais ffarry, qui s'était déjà changé en Heinrîch en Allemagne, devint naturellement Hennin passant en France. Du reste, notre poète ne dut pas regretter beaucoup Harry : c'était le nom d'un laid petit âne qui s'arrêtait tous les matins devant les maisons de Dusseldorf, attendait patiemment que Michel, son maître, eût chargé les balayures que les servantes avaient soigneusement amoncelées devant les portes et repartait de son petit trot dès que la voix de Michel criait : Harruh! Ah ! que ce maudit cri désespérait l'enfant qui se l'entendait répéter sur tous les tons par ses camarades, par ceux mêmes qu'il aimait le plus ! Yoicipar exemple le gentil petit Franz aux cheveux blonds et au visage de jeune fille :

tard un négociant , Moritz von Emden, de Hambourg ; enfin deux autres fais, Gustave Heine, ou, comme l'appelle Maximilien dans sesSouvenirs, ce Gustave von Heine», qui devait vivre à Vienne et fut l'éditeur ^nFremdenblatt. Le plus jeune des entants, Maximilien, élut domicile à Saint-Pétersbourg où il épousa, nous dit-il lui-même, Henriette von Arendt « veuve de l'illustre médecin impérial et conseiller secret von Arendt ; » on ne peut parler avec plus d'éloge de son prédécesseur.

(1) Heine, Correspondance (trad. franc.), !«. série, 382. Lettre à Campe, 24 juillet 1840.

il l'entoura un jour de ses bras, appuya tendrement sa joue sur celle du jeune Heine, et resta longtemps tout sentimental contre sa poitrine ; puis il lui cria tout à coup dans l'oreille un « Harruh » qui fit rire aux éclats toute la classe ; ce cri retentissait encore douloureusement au cœur de Heine lorsque, à cinquante années de distance, il écrivait ses Mémoires au milieu des plus atroces douleurs.

Sterne suppliait les parrains de ne jamais « nicodémiser » leurs filleuls. Heine leur eût instamment conseillé de ne jamais les appeler « Harry »; c'était un nom à rendre fou celui qui le portait, car rien n'égale l'acharnement des enfants à s'amuser d'un ridicule, d'une grosse bêtise, laquelle, tout simplement parce qu'elle est répétée tout les jours, devient le jeu le plus divertissant de toute la classe. Heine nous raconte, avec la finesse psychologique qui lui est ordinaire, quelques-uns des tours cruellement ingénieux que lui jouait l'inépuisable malice de ses camarades : ce Pour me narguer, mes camarades d'école me priaient de leur enseigner comment il fallait prononcer mon nom et celui de l'âne, pour éviter cette confusion. Mais ils se montraient rebelles à la leçon que je leur donnais ; c'étaient des quiproquos insensés : chacun en riait, mais moi j'en pleurais (1). »

Il était dit que le nom lui-même de Heine, comme son prénom, mettrait la patience du poète à de rudes épreuves par suite des étonnantes métamorphoses que ce nom devait subir en voyageant. De Heine qu'il était, il devint d'abord ce Enn y>, puis a Enne » ; enfin nom et prénom se fondirent en un seul mot : ce Enrienne » {Un rim, disaient les malins), mot très facile à prononcer pour des Parisiens, mais de physionomie on ne peut moins germanique, ce qui d'ailleurs était loin de déplaire à notre poète : il est certain en effet qu'un Allemand, désireux d'importuner à Paris

(1) Mémoires (traduction Bourdeau), p. 96.

Heinrich Heine, devait avoir quelque peine à le découvrir dans M. Enrienne.

Heine fut, dès ses premières années, ce qu'il restera toute sa vie : un enfant terrible. H ne se faisait guère de gaminerie dans le quartier dont il ne fût le héros. Une seule chose paraît l'empêcher de jouer un bon ou plutôt un méchant tour à quelque voisin, c'est la réflexion que sa mère a la main lourde ; ses camarades et lui en firent mainte fois la dure expérience.

Quant à M. Heine père, après ce qu'on en sait par les « Mémoires » , on ne s'attend guère à ce qu'il inspirât une grande terreur au jeune polisson. Il avait pourtant imaginé' d'enfermer Harry, toutes les fois qu'il était en faute, dans le poulailler ; mais cette prison devint bien vite un Heu de plaisance pour l'enfant ; il apprit à faire le coq et il le fit si bien que son chant mit en émoi toute la basse-cour. Plus tard, quand sa sœur et ses frères furent assez grands pour jouer avec lui, c'est dans le poulailler qu'on allait prendre ses ébats en commun. De là cette charmante poésie du recueil intitulé ce le Retour y> :

c( Mon enfant, nous étions enfants , deux enfants petits et joyeux ; nous nous glissions dans le poulailler et nous nous cachions sous la paille.

Nous chantions — kikereki, — et lorsque des gens venaient à passer, ils croyaient que c'était le cri du coq.

Il y avait des caisses dans la cour, nous les couvrions de tapisseries et nous nous installions là ; nous y faisions une grande maison et nous recevions.

La vieille chatte du voisin venait souvent nous faire visite ; nous lui faisions toutes sortes de courbettes et de compliments.

Nous lui demandions de ses nouvelles avec une solKcitude affectueuse; depuis, dans le monde, nous avons fait de même avec plus d'une vieille chatte.

Puis nous nous asseyions; nous parlions raisonnablement, comme des gens graves, nous nous plaignions : combien tout allait mieux de notre temps !

L'amour, la fidélité, la foi, comme tout cela a disparu de la terre ! et que le café est cher ! et que l'argent est rare!... (1). »

Dans la maison paternelle on suivait strictement les prescriptions de la religion juive ; mais ce que Harry observait le plus volontiers, c'était le repos du sabbat : un jour, un incendie se déclare, on amène les pompes et les curieux sont pris pour faire la chaîne; quand on présenta un seau à Harry : « Je ne dois pas le prendre, dit-il, c'est aujourd'hui jour de sabbat. »

Le petit orthodoxe pensait pourtant qu'il est avec le ciel de Jéhovah des accommodements, témoin ce certain jour que ses camarades Israélites et lui étaient en extase devant une belle grappe de raisin, qui, d'un espalier, s'inclinait jusqu'à terre ; les camarades de Heine résistèrent à la tentation en se disant que le jour du sabbat il est défendu de cueillir des fruits; mais le jeune Harry, qui n'avait pas quitté des yeux les beaux raisins dorés, tout à coup s'élança vers la treille et mordit à belles dents les raisins l'un après l'autre. « Rouge Harry ! s'écrièrent ses camarades (Heine avait alors des cheveux rouges qui brunirent plus tard.) Rouge Harry ! qu'as-tu fait là ? » — Rien de mal, s'écria le gourmand, je ne dois rien prendre avec les mains, mais la loi ne défend pas de mordre et de manger. »

Quand on est si malin casuiste à cet âge, il n'y a guère

(l; Heine, Buch der Lieder, édition populaire de Hoffmann et Campe, p. 206. Nous citerons, pour toutes les poésies du Livre des chants, cette petite édition, de préférence aux œuvres complètes, parce qu'elle est ou doit être dans toutes les mains de ceux qui lisent l'allemand et qu'il sera ainsi plus facile au lecteur de se reporter au texte même. Tradact. franc : Drames et Fantaisies, p. 247.

à espérer qu'on devienne plus tard un homme bien reli- ^n'eux et nous verrons en effet Heine parler avec la plus grande irrévérence des différents dieux qu'il adorera tour à tour. Nous l'entendrons plus tard plaider en maint endroit de ses ouvrages et avec la plus sincère conviction ce qu'il appellera « la réhabilitation de la chair », qui fut peut-être sa religion préférée, et nous reconnaîtrons là le jeune Harry, toujours amateur du fruit défendu et toujours prêt à le manger, en dépit du sabbat.

A dix ans, Heine fut mis à l'école, ou plutôt au lycée de Dusseldorf . Qu'enseignait-on dans ce lycée, quels en étaient les maîtres et qu'y apprit notre poète, mais, avant tout, pourquoi y avait-il à Dusseldorf un lycée français ? Ce qu'il y aura d'essentiellement français chez Heine, l'état politique de l'Allemagne au commencement de notre siècle peut seul nous l'exphquer. Il est donc nécessaire qu'avant même d'aborder les années de collège du jeune Harry, nous essayions de connaître les grands événements politiques qui vont faire de ce petit Germain un lycéen français.

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