‹ Henri Heine et son tempsChapitre 17 sur 20 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le ce dernier des romantiques y>. — L'Intermezzo.

Dans un article de revue, écrit en 1820, pour défendre le romantisme contre les attaques d'un certain M. de Blomberg, Heine s'exprimait ainsi : a: Quand le christianisme, transfigurant les âmes, les fit frémir au contact des idées d'amour et de bonheur ineffable, alors les hommes éprouvèrent le besoin d'exprimer, de chanter ces frémissements intimes, cette mélancolie infinie, qui est en même temps une volupté immense... Ainsi naquit la poésie romantique... qui s'épanouit toute gracieuse sur le sol allemand et déploya ses fleurs éblouissantes. Les images du romantisme doivent, il est vrai, éveiller les idées plutôt que les fixer avec précision. Mais jamais et nulle part je n'honorerai du nom de vrai romantisme ce que beaucoup prennent pour tel, savoir, un certain mélange d'émail espagnol, de brouillard écossais et de clinquant italien, images vagms et confuses, projetées en quelque sorte comme d'une lanterne magique (c'est justement la comparaison que nous ont suggérée les paysages invraisemblables de Novalis), et qui, par le jeu de leurs couleurs bigarrées, frappées d'éclats de lumière fantastiques ^ produisent sur l'esprit je ne sais quel étourdissement lizarre. Au contraire, pour réveiller ces sentiments romantiques, il faut des images au^si claires, aussi nettement dessinées que celles de \à poésie plastique.,. Dans le « Faust d et les a: Lieder » de Gœthe, on remarque les mêmes linéaments purs que dans son Iphigénie », dans « Hermann et Dorothée d, dans les (( Élégies y> (1).

(1) Cet article parut en 1820 dans une revue intitulée : Reini9chwe8tf&-

Dans ce remarquable article écrit, ne l'oublions pas, par on jeune homme qui avait à peine vingt ans, Heine, tout épris qu'il fût, à cet âge, de romantisme, de « mélancolie infinie » et de clairs de lune, n'en découvre pas moins avec beaucoup de clairvoyance ce qui manque aux romantiques : linéaments purs, clarté des images, netteté du dessin, poésie plastique en un mot, toutes choses que nous allons justement rencontrer dans V Intermezzo et qui établiront l'éclatante supériorité de Heine sur ses premiers maîtres.

Mais cette appréciation sévère et très juste du romantisme, Heine n'en serait-il pas redevable, quelqu'étonnant que cela puisse paraître au premier abord, à un des chefs mêmes de l'école romantique, à Guillaume Schlegel? L'article de Heine a été écrit dans l'été de 1820 et, à cette date, il était encore à Bonn, profitant à la fois des leçons et des conseils de Schlegel qui, nous le savons, s'intéressait aux essais poétiques du jeune étudiant. Or, personne n'a vu plus tôt ni dit plus clairement les défauts du romantisme que GuiUaiune Schlegel, critique très pénétrant et très clairvoyant, malgré ses erreurs et ses injustices à l'égard de nos grands écrivains dramatiques. Dès 1806, il faisait la guerre à « la fantaisie qui joue avec elle-même et rêve sans cesse et se perd dans le maniéré, l'artificiel et les jeux de mots... Mais à la fin, dit-il en propres termes, le cœur réclame de nouveau ses droits, car dans Fart comme dans la vie, dest ce qui est h plus simple et le plus près de nous qui est en définitive ce qu'il y a de plus haut (1). » Dédaigner ces Mvolités littéraires et ces jeux d'une fantaisie débridée, où se complaisaient les romantiques, rendre au cœur ses droits et

îiêcher Anzeiger, On le trouvera au t. XIII des Œuvres complètes (p. 15- 19) et dans le volume de l'édition française intitulé : Brames et Fantaisies, p. 889.

(1 ) A. W. Schlegers Sammtliche Werke, herausgegeben von Ed. Bôcking, 1846 (VIII, 144.)

sa souveraineté, puisque c'est de lui que viennent les plus simples, c'est-à-dire, d'après Schlegel, les plus grandes pensées, voilà peut-être ce qu'enseignait à l'étudiant de Bonn son maître en poésie, voilà, dans tous les cas , ce qu'a fait à merveille le génie de Heine dans V Intermède lyrique ( 1 ).

Mais d'abord pourquoi ce titre énigmatique d'Intermezzo? Heine semble n'avoir considéré d'abord ce petit poème, paru en même temps que ses deux tragédies, que comme un délassement poétique qu'il s'offrait à lui-même et qu'il offrait à ses lecteurs, une halte entre deux travaux de plus longue haleine et plus importants alors à ses yeux ; ne l'avons-nous pas entendu faire plus de cas de ses tragédies que de ses Lieder? Il raconte quelque part qu'un jour, ayant félicité Paganini, qui venait d'enlever les applaudissements de toute une salle, il en reçut cette réponse : « Mais que dites-vous de ma façon de saluer ? » Nous ne mettons certes pas sur la même ligne les saints de Paganini et les tragédies de Heine ; mais nous n'hésitons pas à préférer ses entr'actes à ses drames euxmêmes, quand les premiers s'appellent V Intermède lyriqm et dussent les seconds s'appeler Ratcliff et Almansor.

C'est le poète lui-même qui va nous dire, dans des vers célèbres, quel est le sujet de Vlntermezzo : a Un jeune homme aime une jeune fille, laquelle en a choisi un autre ; cet autre en aime une autre et il s'est marié avec elle. — De dépit, la jeune fille épouse le premier freluquet venu qu'elle rencontre sur son chemin ; le jeune homme en est tout malheureux (2). d

(1) Dans ce même article, Heine disait de Schlegel : « Les poésies romantiques de Schlegel se dlstingaent ;9ar les mêmes contours surs et précis que son poème vraiment plastique intitulé : Rome, Avis à ceux qui s'appellent si volontiers disciples de Schlegel. »

(2) Ein Jiingling liebt ein Madchen, Die hat einen Andem erwahlt ;

Ulntemnezzo est précisément le récit de cet amour malheureux. Heine semble avoir disposé les différents morceaux de ce poème dans un ordre qui n'a sans, doute rien de rigoureux, mais qui nous fait assister aux diverses péripéties du drame qui se joue entre les deux ammit^ : Tamour naît dans le cœur du poète avec les premier.^ Ijcaux jours du mois de mai ; il déclare sa passion et n'cBt point repoussé. On échange des aveux et même des baisers ; puis, tout à coup, la jeune fille se marie et le cœur du poùLe tr se brise en deux », et, dans les strophes qui vont suivre^ il exhalera son amère douleur.

On lui avait « juré » un amour éternel et cet amour a vécu ce que vivent les fleurs : il est né au printemps ; quand vient l'automne, quand les « premières fcaillcs tombent », on se sépare et pour toujours. Le poète tmhi ne se répandra pourtant pas en cris de rage et en folles malédictions : quand il a dit adieu à sa bien-aiméu, «c il n'a pas pleuré, il n'a pas même dit : hélas! » sa blessure n'en est que plus profonde, et ce qui met le comljîc à son désespoir, c'est le souvenir, à la fois odieux et charmant, des beaux jours envolés. Il maudit et bénit à la fois dans une même strophe la belle maîtresse aux « regartb si faux et si doux » ; il s'encourage à « supporter » le mal f|u'o!i lui a fait, à oubher surtout « la chère folle »; mais... elle était si jolie avec « sa petite bouche et ses yt;ux biens enchanteurs » et « sa petite tête blonde » qu'il a jtLdis couverte de baisers I II la voit partout, il la pleure et la désire

Der André liebt eîne André,

ITnd hat sich mît Dieser vermahlt.

Bas Madchen heîrathet ans Aerger Den ersten, besten Mann, Der ihr in den Weg gelauf en ; Der Jûngling ist iibel dran.

{Intermezzo, XXSIX.) !4

jusque dans ses rêves, lesquels nous montrent sans cesse le même fantôme, séduisant et effrayant tour à tour, de la bien-aimée, et ses chants nous apparaissent alors comme un brûlant et adorable commentaire des vers fameux de Dante:

Nessun maggior dolore,

Chericordarsi del tempo fdice,

Nella miseria; et ciô sa'l tuodottore (1).

On le voit, il n'est pas d'histoire plus simple et plus ordinaire que celle qui fait le fond de V Intermède, L'auteur le déclare lui-même : « C'est une vieille histoire, » dit-il; mais c'est justement pour cela qu'elle nous intéresse et qu'elle trouve un écho dans le cœur de tous. C'est à tous, en effet, que s'adresse Heine, à tous ceux du moins qui ont aimé et souffert. A la foule, innombrable, hélas ! de ceux et de celles qui ont passé par la voie douloureuse il semble montrer sa blessure et leur dire, comme Dante : « Vous qui passez par la voie de l'amour, soyez attentifs, regardez s'il fut jamais douleur comparable à la mienne (2). »

Ce qui frappe, tout d'abord, dans les Lieder de V Intermède, c'est leur extrême simplicité : une idée naïve et un sentiment sincère exprimés en deux ou trois strophes très courtes, c'est avec cela que Heine réussit à nous faire rêver

(1) Dante, DeU'Inferno, canto quinto, 121. On connaît les vers d'A. de Musset :

Dante, pourquoi dis-tu qu'il ce n'est pire misère Qu'un souvenir heureux dans un jour de douleur » ?

(^Souvenir,)

(2) voi, che per la via d'amor passate, Attendete, e guardate

S* egli è dolore alcun, quanto '1 mio grande.

ÇVita NuovQj 2« sonnet.)

et pleurer. D'autres poètes recherchent les métaphores éclatantes qu'ils prolongent, non sans effort parfois, en une suite d'alexandrins retentissants et magnifiques, comme a fait Victor Hugo, pour prendre un exemple chez nous.; et il semble que pour ces poètes au souffle puissant, aux larges et éblouissantes périodes, la poésie soit surtout une sorte d'éloquence sonore et imagée. Eien de plus simple au contraire, de plus court et de plus sobre que les peintures de Heine. Il écrit comme la nature elle-même fait ses œuvres, en suivant la loi du moindre effort : « Là-haut, depuis des milliers d'années, se tiennent immobilesles étoiles et elles se regardent avec un douloureux amour (1). » Faire beaucoup avec peu, exprimer le plus possible avec la moindre tension du mot et du vers et par le charme seul des images les plus familières, voilà tout l'art du poète dans des lAeder tels que celui-ci : « Dans les eaux du Rhin, du beau fleuve, se mire, avec son grand dôme, la grande, la sainte Cologne.

« Dans le dôme est une figure peinte sur cuir doré : à travers les orages de ma vie cette image a rayonné et m'a souri bien des fois.

c( Des fleurs et des anges flottent autour de notre chère vierge Marie... (2). »

(1) Es stehen unbeweglich Die Sterne in der Hoh'

Viel tausend Jahr* und schauen Sich an mit Liebesweh.

' (^Intermezzo, YIII.)

(2) Im Rhein, im schônen Strome, Da spiegelt sich in den Well'n, Mit seinem grossen Dôme, Das grosse, heilige Koln.

Im Dom, da steht ein Bildniss, Auf goldenem Leder gemalt j

Cette figure, peinte sur cuir doré avec des anges flottant tout autour, n'est-ce pas là ce que verrait, et n'est-ce pas ainsi que dirait ce qu'elle a vu, une de ces pauvres femmes qui vont s'agenouiller à l'église et prier, dans la simplicité de leur cœur, une image de la Vierge, suspendue au mur et doucement éclairée par la lumière des vitraux ?

Femme je suis, pauvrette et ancienne, Ne rien ne sais ; oneques lettres ne lus ; Au moûtier vois, dont je suis paroissienne, Paradis peint, où sont harpes et luths (1).

Parfois même le poète se passe complètement d'images et de métaphores; ce n'est plus un auteur qui décrit : les choses semblent s'offrir directement à nos yeux et se raconter elles-mêmes, sans ornements, telles qu'elles sont, et, semble-t-il, avec le simple vocabulaire de la prose, mais d'une prose merveilleusement ailée et chantante, d'une prose qui nous attendrit et nous remue le cœur plus que ne pourraient le faire les plus brillantes comparaisons poétiques, témoin les strophes célèbres que nous avons citées : a: Un jeune homme aime une jeune fille...; » et celleci : « Lorsque deux amants se quittent, ils se donnent la main et se mettent à pleurer et à soupirer sans fin.

c( Nous n'avons pas pleuré, nous n'avons pas soupiré : les

In meines Lebens Wildniss, Hat's freundlich hineingestrahlt.

(IntermezzOj XI.)

(Si Les femmes peintes, contibua Maximilien, m'ont toujours moins vivement ^intéressé que la nature de marbre. Une fois seulement je devins amoureux d'un tableau. C'était une admirable madone dont j'avais fait la connaissance dans une église à Cologne sur le Bhin. D ÇReisebilder, Nuits florentines,)

(1) Ballade que fit Yillon, à la requête de sa mère, pour prier Notre- Dame.

larmes et les soupirs sont venus après (1). » Et ailleurs : « Ils m'ont tourmenté, fait pâlir et blêmir de chagrin, les uns avec leur amour, les autres avec leur haine...

« Pourtant celle qui m'a le plus tourmenté, chagriné et navré est celle qui ne m'a jamais haï et ne m'a jamais aimé (2). »

Tristesse plus amère et plus profonde se peut-elle exprimer en vers plus touchants et plus simples ? car c'est aux vers mêmes de Heine que nous renvoyons sans cesse le lecteur^ nous efforçant nous-même, pour nous tenir plus près du poète, d'oublier les platitudes et les vulgarités de notre indigne prose.

Mais où donc ce jeune homme de vingt ans a-t-il appris à être si simple et si poète à la fois et quels modèles avait-il sous les yeux quand il écrivit V Intermezzo? On

(1) Wenn Zwei von einander scheiden, So geben sîe sich die Hand*, Und fangen an zn weînen

Und senfzen ohne End'.

Wir haben nicht geweinet,

Wir seufzten nicht a Weh ! » und <r Ach ! »

Die Thninen nnd die Seuf^er,

Die kamen hintennach.

(^Intermezzo, XLIX.)

(2) Sie haben mich gequalet, Geargert blau und blasa, Die Einen mit ihrer Liebe, Die Andem mit ihrem Hass.

Doch sie, die mich am meisten Gkqualt, geargert, betriibt.

Die hat mich nie gehasset, TJnd hat mich nie geliebt.

(^Intermezzo, XLVII.)

peut en indiquer deux principaux : le lied populaire et les poésies de Wilhelm Millier.

Les Lieder populaires^ ces chansons allemandes, mélodieuses et pures comme un chant d'oiseau, naïves et fraîches comme le premier amour d'une jeune fille, parfois aussi, tristes comme un départ, mélancoliques et résignées comme l'adieu du soldat à sa patrie et à sa bien-aimée, quel poète allemand ne les a entendu chanter en lui, tandis qu'il écrivait quelques-uns de ses plus beaux vers ? On sait quelles poésies immortelles le lied populaire a inspirées à l'auteur du Roi des aunes, A l'époque où Heine composa V Intermède, un recueil fameux de chansons populaires était dans toutes les mains, c'était « le Cor merveilleux de l'enfant » publié, dès 1806, par Amim et Brentano et dont Heine parle en ces termes : « Je ne saurais trop louer ce livre ; irrenferme les fleurs les plus délicates de l'esprit allemand... Dans ces chansons on sent battre le cœur du peuple allemand. Là se révèle sa mélancolique sérénité, sa folle raison; on entend les roulements de la colère allemande, les sifflements de la raillerie allemande ; ici l'amour allemand a déposé ses baisers ; on y trouve les pleurs de la sensibilité allemande (1). » On y trouve aussi, ce que Heine néglige de dire dans son énumémtion, la forme simple et la naïveté de sentiment que nous admirons dans ses propres poésies. Hâtons-nous d'ajouter que, si Heine s'est inspiré de ces vieux Lieder, c'est comme un compositeur de génie s'inspire d'un air populaire pour en faire une romance achevée, une œuvre d'art aussi savante que parfaite : car l'auteur de ces poésies si admirablement simples était, avonsnous besoin de le dire, un artiste consommé; il possédait, à un rare degré, cet art supérieur qui consiste à cacher l'art et c'est pourquoi quelques-uns de ses Lieder sont aussi

(1) DeV Allemagne, t. I, p. 316, 318 (éd. franc.).

naturels, mais plus littéraires que les chants populaires dont il s'était inspiré.

Quanta Wilhelm Millier, ce que lui dut l'auteur de V Intermezzo^ c'est Heine lui-même qui va nous le dire en un passage important où il se reconnaît également tributaire de ces chants nationaux, qu'il imitait encore moins qu'il ne les transformait. Heine écrit à l'auteur des Chants de la Grèce et des 11 ïieder d^un joueur de cor (1) :

<r Je suis assez grand pour vous dire sans détour que mon petit rythme de Y Intermezzo n'a pas seulement une analogie accidentelle avec votre forme métrique, mais qu'il doit vraisemblablement sa cadence la plus intime à vos propres Lieder; car ce sont ces Lieder bien-aimés que j'appris à connaître dans le temps même où j'écrivais Y Intermezzo. De très bonne heure déjà ma poésie a subi l'influence du chant populaire allemand ; plus tard, quand j'étais à Bonn, W. Schlegel m'a initié à bien des mystères métriques (2); mais ce n'est que dans vos Lieder que je crois avoir trouvé la pure mélodie et la simplicité vraie que j'avais toujours cherchées. Combien vos Lieder sont clairs,

purs ! et tous sont des chants pupulaires Oui, je suis

assez grand (3) pour le répéter encore et je le reconnaîtrai publiquement un jour, c'est la lecture de vos premières poésies qui m'a fait comprendre comment, des anciennes formes des chants populaires existants, on pouvait tirer des

(1) Gedickte aus den hinterîassenen Papieren eines reisenden Waîdhomisten. Wilhelm Miiller, père du savant professeur d'Oxford, M. Max MuUer,estné à Dessau en 1794 ; U est mort en 1827. Quelques-uns de ses a Chants de voyage X) (Wanderlieder) sont les plus chantés parmi ceux qui composent le Livre des Chants des étudiants allemands (Commersbtich),

(2) Nous avons montré cette influence de Schlegel, au chapitre VI.

(3) La lettre à W. Miiller est de juin 1826 ; à cette époque, Heine était en effet a grand » et populaire en AUemagne : Vlntermède, le Retour et les premiers EeisebUder avaient déjà paru.

formes nouvelles, populaires aussi, sans qu'il fût besoin â! imiter en même temps les ruâssses et les lourdeurs de l'ancienne langue (1)... » La dette de Heine envers Wilhdm Millier était-elle aussi grande que le dit Heine dans cette lettre où il ne fait parler que. sa reconnaissance ? Il ne nous paraît pas.

Deux ans avant la publication de Y Intermezzo, c'est-àdire en 1821, Wilhelm Miilleravait fait paraître son recueil de chants intitulé : « Poésies tirées des manuscrits laissés par un joueur de cor ambulant ; » ces poésies succédaient à un premier recueil publié en 1815 (Bundeshlilthen). De jolies chansons, simples et vives, peu émouvantes pour la plupart (il ne s'agit guère que du plaisir de voyager ou de boire), tel est le bagage poétique de ce gentil chansonnier. Le rythme est gai, entraînant même, comme il convient à un piéton toujours en marche : ce joyeux piéton toutefois s'arrête un peu trop souvent en chemin pour échanger de doux propos avec les petits ruisseaux ; il se souvient trop aussi qu'il s'appelle Millier (Meunier) et abuse de ce nom prédestiné pour célébrer en des strophes peu variées son éternelle « Jolie meunière ». La simplicité de son rythme et la naïveté, quoique un peu terre à terre, de ses poésies, ont pu indiquer à Heine la voie à suivre, mais ce n'est pas en écoutant « le cor du joueur ambulant j> que Heine a trouvé les pensées délicates et les sentiments profonds qui nous enchantent ou nous émeuvent à la lecture de Vlntermezzo (2).

Si Heine est naturel et simple, c'est, avant tout, parce

(1) Correspondance^ t. I, p. 296.

(2) Dans V Intermezzo , Heine s'était aussi inspiré, pour le rythme du moins et la rapidité des vers, d'un recueil de chants viennois publié par un de ses amis de Berlin, Maxime Schottky. C'est ce qu'il reconnaît expressément lui-même dans une lettre à ce dernier : Pour les petits Lieder {à& Vlntermezzo, qui venait de paraître), vos courtes rimes dan-

HEINE Et SON TEMPS. ' 249

qu'il est personnel et sincère, c'est parce qu'il s'est mis tout entier dans ses poèmes avec les désirs fous et les joies fugi-

santes viennoises, avec leurs chutes épifframmatiqwSj ont été souvent présentes à ma pensée. it> (Lettre du 4 mai 1828.)

Schottky avait publié, en 1819, un recueil de lieder viennois sous ce titre "i o: Oesterreichische Lieder mit ihren Singweisen, 7> dont la deuxième édition, la seule que nous ayons pu nous procurer, a paru en 1844 (Pesth. Hartleben). Rien de plus « dansant », en effet, pour prendre l'expression de Heine, que ces chansons , dont le rythme est , dit la préface, celui de la vraie danse allemande. Le mètre en est simple et primitif comme celui des Volkslieder, Quant à leur <r chute épigrammatique », qui avait séduit Heine, on pourra en juger par les deux exemples suivants, traduits du dialecte viennois en aUemand moderne :

Wenn zwei von einander scheiden Thut Herzlein gar weh I Es schwimmen die Augen im Wasser Wie die Fischlein im See (p. 150).

(Quand deux amants se séparent, ah ! que leur tendre cœur a de peine I leurs yeux se noient dans les larmes comme le petit poisson se plonge dans la rivière.)

Drei Wochen und drei Tagen Liegt in meinem Herzen ein Stein ; Mein Schatz liebt einen Andem, Ich bleib auch nichtallein.

Und jetzt werde ich eines thun Und fuhren ein heiliges Leben, Und werde mit einer Andem Mich in die Wildniss begeben.

Denn das Einsiedelleben Das ist mîr nicht gegeben, Ich môchte ja viel lieber Ein Zweisiedler sein (p. 239).

(Depuis trois semaines et trois jours une pierre pèse sur mon cœur : mon petit trésor en aime un autre, je ne veux pas, moi, rester seul.

Je sais ce que je vais faire : je vais mener une sainte vie, je vais xn'enfuir dans un bois sauvage avec une autre à mon bras.

De vivre solitaire, cela ne m'a'pas été donné : j'aimerais mieux vivre solitaire à deux.)

tives, avec les amers et les doux souvenirs à la fois de son âme et de ses sens. Son amie Rahel était si sensible à toutes les variations de l'atmosphère qu'elle disait toujours dans ses lettres non seulement le temps qu'il faisait, mais le nombre de degrés que marquait le thermomètre. De même, en lisant les Lieder de Heine, on pourrait presque dire quelle était au juste la température de cette âme de poète, à la fois si sensible et si vraie ; on pourrait deviner, à la lecture de telle strophe, quelle fut pour l'impressionnable et capricieux auteur la nuance de l'heure où il l'écrivit, si bien que ses chants ne nous apparaissent pas seulement comme personnels, mais , si on peut parler ainsi, comme actuels, comme les improvisations d'un génie qui pense tout haut et pleure devant nous. Heine pouvait dire de lui ce que son frère en poésie, le poète français le plus personnel aussi et le plus sincère, Alfred de Musset, fait dire à un de ses personnages dans ses Proverbes : « C'est moi qui ai vécu, non un être factice, créé par mon orgueil ou mon ennui. » C'est bien Heine lui-même qui a vécu dans ses poèmes, non cet être factice et ambigu, tantôt moine et tantôt troubadour, créé par l'imagination maladive des romantiques.

Si on excepte quelques rares poésies (1), où il imite les romantiques, tout en les surpassant, dans Vrntermède, ce ne sont pas les siècles passés, moyen âge rêvé par les romantiques ou antiquité païenne ressuscitée par Gœthe et Schiller, qui nous parlent par la bouche du poète, c'est tout simplement le cœur de Heine lui-même, et, en l'écoutant gémir ou chanter, nous ne pouvons nous empêcher de trouver que les nobles chevaliers de la Motte-Fouqué, malgré

(1) Par exemple, la IX* et la X*, où il chante les plaines du Gange et la fleur du lotus, ce L'orient est romantique, » dit Jean Paul dans soa Introduction à V Esthétique,

toutes leurs prouesses, et les moines de Wackenroder, malgré « les effusions de leur âme », sont bien ternes et bien morts, que même ces belles statues grecques sculptées par le génie des Gœthe et des Schiller, malgré toute leur beauté plastique, nous laissent bien calmes et bien froids à côté dû ces strophes de Heine, toutes vivantes de sa vie et toutes chaudes du souffle de son âme ! C'est à ces poésies^ phis qu'à aucune autre œuvre de n'importe quel poète allemand, fût-il Gœthe lui-même, qu'on peut appliquer ces belles paroles de Joubert sur les qualités qui font le poète de génie : « Pour plaire et pour charmer, ce n'est pas as^&ez qu'il y ait delà vérité ; il faut encore qu'il y ait de l'homme; il faut que la pensée et l'émotion propres de celui qui parle se fassent sentir. C'est l'humaine chaleur et presque l'humaine substance qui prête à tout cet agrément qui nous enchante (1). »

Nous avons dû beaucoup parler du moi à propos des romantiques qui, renouvelant dans le domaine de Tart cet apothéose du moi, qu'on appelle l'idéalisme de Fichte, i)i'étendaient créer une poésie vraiment personnelle et librti : mais le moi qui s'offre à nous dans les vers de Heine, n'est pas le moi abstrait de Fichte, ni le moi rêveur et enfantin

(1) Œuvreê de Joubert, t. II, Pensées, p. 303 (Paris, Didier, 1 BSa).

La critique aUemande salua tout de suite dans l'auteur de V Iniii*mi!Z!:t^ un poète original et personnel. Vambagen fut le premier àproclLinicr le mérite de son jeune ami dans une revue {der Gesellschafier), où il avûit donné déjà des extraits de V Intermezzo, Voici les expressions les plu^ Baillantes de son article : a Seine Lieder kommen aus etner echten Quelk^^. Die Sprache ist hraftvoU und gedrungen, und zart und lieblichj tï'o t*6 seiû 8oU. y> (^Geselîsçhajîer vom 19 januar 1822), — Immermann, quekiues mois plus tard, dans une autre revue, disait : a Heine possède ce qai est le tout d'un poète : de Vâme et du cœur et, ce qui en est la con^quence, une histoire intime,,» (Eunst-und-Wissenschaftsblatt, -nP 'iZ^ vom 31 mai 1822). On trouvera ces articles et quelques autres, moiua importants, dans le livre de Strodtmann, t. I, p. 171.

des romantiques, ni même ce moi artiste de Gœthe qui, jusque dans ses « poésies de circonstance, x^ se sépare trop de son œuvre pour la rendre plus parfaite : c'est un moi vivant, à la fois âme et corps, un moi qui souffre et palpite, aussi simplement humain, aussi plein de contradictions et de faiblesses que le lecteur lui-même, un moi qui est nous en un mot, et c'est pourquoi ses joies et ses lamentations éveillent dans nos cœurs de si longs et de si merveilleux échos (1) !

Ouvrons l'Intermède et, dès les premières strophes, nous sommes sous le charme, tous les sentiments du poète deviennent les nôtres : notre âme s'ouvre avec la sienne et « avec les premiers boutons des fleurs dans le splendide mois de mai ; y> quand viennent « la diute des feuilles » et la fin de son amour, nous nous sentons trahi et abandonné avec lui et, pour ne pas mêler nos larmes à ces larmes amères qu'il s'efiPorce lui-même de dévorer, nous nous surprenons à railler, comme lui, l'infidèle, « la jolie folle, » tout en continuant à l'aimer au fond de l'âme pour les poétiques illusions, j'allais presque dire pour les déUcieux semblants d'amour qui nous avaient enchantés et trompés comme lui : la simplicité et la sincérité de ses vers ont fait en nous ce miracle.

C'est cette même simplicité qui a rendu Heine si justement populaire en Allemagne. Les romantiques se vantaient d'être une école de poètes aristocratiques et ils répétaient volontiers, avec Horace : je hais et repousse le profane vulgaire. Et il est certain que les hymnes mystiques de Novalis ou les sonnets descriptifs de Guillaume Schlegel n'étaient guère faits pour passionner la foule ; ils

(1) Dans son étude magistrale sur Groethe, M. Schérer a dit : ce Les lieder de Heine ont une saveur d*amour et d'amertume, un arrière-goût de larmes et de passion qui manque à ceux de G-œthe. D (E. Scherer, Études crttiqttes de littérature, p. 346.)

ne pouvaient plaire qu'aux âmes d'élite, comme Novalis, ou aux lettrés, tels que Schlegel. Heine, au contraire, parle à tous et dans la langue de tous ; ses vers sont beaucoup plus faciles à comprendre, même pour un Français, que les vers de Novalis par exemple que nous avons essayé de traduire, et, en Allemagne, qui ne sait par cœur des I^ieder tels que les Ormaâiers, ou « Dans le splendide mois de

mai? y>

Par la sincérité de son inspiration, par cette présence perpétuelle du moi qui fait qu'aucun poète peut-être ne se donne et ne s'abandonne aussi complètement que lui dans ses vers, Heine se sépare encore des romantiques et de leur célèbre théorie du ce jeu, » dont nous avons parlé précédemment. Cette théorie, inventée, on le sait, par Kant, et développée magnifiquement par Schiller dans ses « Leçons sur l'éducation esthétique » avait été appliquée, avec leur habituelle exagération, par les romantiques, contemporains de Heine. Sans nous égarer dans une discussion philosophique, qui ne serait point ici à sa place, contentons-nous de rappeler que l'art, pour ces esthéticiens et ces poètes, est essentiellement un jeu. L'artiste véritable s'attache, non aux réalités mêmes, mais aux apparences, avec lesquelles il joue; plus le jeu est complet, plus élevé est l'art auquel il donne naissance et tel est le cas de la poésie. Par exemple « dans la poésie dramatique, dit Schiller, nous jouons des exploits, des attentats, des vertus, des vices, qui ne sont pas les nôtres. y> En outre, on ne joue que quand on est affranchi de tout besoin : le beau poétique est donc étranger à toute espèce d'intérêt, d'utilité et de désir, il est absolument désintéressé (1).

(1) On sait combien l'esthétique de Kant est subtile et parfois obscure et ce n*est pas en quelques mots que nous prétendons expliquer cette théorie célèbre du jeu. On peut voir, pour plus de détails, outre la Critique du Jugement, de Kant, et les Leçons sur l'Éducation esthétique,

lô

254 JEEIiîE ET SON TEMPS.

Jouer avec toutes les idées, folles ou sensées, qui hantent et lutinent votre imagination, quitter le jeu, c'est-à-dire, laisser inachevée l'œuvre commencée, Ofterdingen ou toute autre, dès que le jeu vous déplaît ou vous fatigue, afin de montrer par là combien vous savez vous détacher de votre propre travail, combien, à force « d'ironie », vous êtes supérieur à votre œuvre, c'est là, on s'en souvient, le fond de la poétique du romantisme, lequel semble avoir découvert : une dixième Muse, la Paresse. Le génie s'appelait, chez les romantiques, a un divin paresseux », et le héros d'un des derniers romans qu'aient enfantés ces belles théories, le type parfait qui a réalisé dans sa vie les rêves et les ambitions des romantiques, c'est un bon jeune homme qui passe son temps à se promener de ville en ville, un violon à la main, qui va où le poussent sa fantaisie et son Gemûth, s'étend paresseusement sous les arbres, admire en souriant les fleurs et les plantes du bon Dieu, mais pas les plantes potagères, parce qu'elles sont « utiles » (l'art doit être désintéressé) ; devenu propriétaire d'un jardin, il s'empresse d'an*acher toutes les pommes de terre et les remplace par des fleurs rares, car il a une horreur romantique pour tout ce qui sert à quelque chose. Lui-même, il ne sert à rien,- car son histoire est très justement intitulée : « La vie d'un propre à rien (1). »

Ce n'est pas ainsi qu'entendit et pratiqua la poésie celui qui s'est intitulé, lui-même « le dernier des romantiques : » les poésies de Vlntermezzo ne sont pas un vain jeu de

de SchUler, la Psychologie de M. Spencer (le dernier chapitre). M. Guyau a combattu, en esprit ingénieux et solide qu'il est, cette théorie célèbre dans son livre : les Problèmes de V Esthétiqtte contemporaine (G. Baillière, 1884).

(1) Aw dem Leben eines Taugenichts, roman tout à fait charmant, du reste, d'Bichendorff et qui parut presque en même temps que Vintermezzoj en 1824.

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son imagination; il ne joue pas à l'amour dans ses vers, ce ne sont pas ce des apparences » pour emprunter les termes mêmes de l'école, ce n'est pas « le simulacre de la vie », c'est sa vie même qu'il a mise dans son poème. Qu'il ait été plus ou moins maître de son émotion quand il composait ses chants, ou plutôt quand il les revoyait, car il s'appelle lui-même <r un grand temporiseur, très anxieux dès qu'il s'agit de publier », c'est ce que nous ne songeons pas à nier ; mais ce qu'on peut nier encore moins, c'est que tous ces Lieder, considérés en eux-mêmes, nous apparaissent, et c'est là l'essentiel, comme l'expression la plus \Taie, comme le son même de l'âme du poète, c'est qu'ils ont été vécus et c'est pourquoi nous croyons les vivre nousmêmes quand nous les entendons chanter. Aussi Heine pouvait-il dire de V Intermède ce qu'il disait de son Ratdiff et ce qu'aucun romantique, sauf le candide et sérieux Novalis, n'aurait pu dire de ses œuvres : « Ce poème est vrai ou je ne suis moi-même qu'un mensonge ». Le grand art, et qui refuserait ce nom à la poésie de Heine ? n'est donc pas si rigoureusement astreint, comme l'ont prétendu, à la suite de Schiller, d'illustres esthéticiens contemporains (1), à se désintéresser du réel, ni peut-être, oserons-nous ajouter, de l'utile lui-même. Ne pourrait-on soutenir en effet, malgré l'apparence du paradoxe, que la poésie était en somme vraiment utile à Gœthe et à Heine puisque, grâce à elle, ils se délivraient de leurs peines, le premier en les chantant, le second en les chantant et les raillant tour à tour?

Mais on peut et on doit aller plus loin si on goûte et si on veut défendre toutes les grandes beautés dont étincellent les Lieder de Heine. On peut soutenir et démontrer, non certes par des raisonnements philosophiques, qui n'auraient que

(1) H. Spencer {Principes de Psi/chologie)j Grra,nt AUen (^Esthétique physiologique) .

faire ici, mais par l'exemple même de notre poète, qu'il n'y a pas entre le beau et Tagréable un divorce aussi absolu que le proclament les grands esthéticiens dont nous parlions tout à l'heure et, pour appeler les choses par. leur nom, que le désir ne doit pas être banni même de la grande poésie. Estce que, dans V Intermède, le beau, en maint endroit, ne se confond pas avec l'agréable et le désirable, est-ce que, pour tout dire enfin, la volupté n'inspire pas à Heine quelquesunes de ses strophes non seulement les plus ardentes, mais aussi les plus parfaites, les plus vraiment poétiques ? Dès le premier Lied Heine dit à sa bien-aimée combien il a brûle et languit » pour elle :

Da hab' ich ihr gestanden Mein Sehnen und Verlangen.

Et qu'on lise au hasard les strophes qui sui\;ent : est-ce que, selon les mots mêmes de Heine, il ne semble pas que « sa chanson tremble et frissonne comme le baiser que lui ont donné jadis les lèvres de sa bien-aimée dans une heure mçrveilleusement douce? (1) »

« Appuie ta joue sur ma joue, afin que nos pleurs se confondent ; presse ton cœur contre mon cœur, pour qu'ils ne brûlent que d'une seule flamme.

« Et quand dans cette grande flamme coule le torrent de nos larmes et que mon bras t'étreint avec force, alors je meurs de bonheur dans un transport d'amour ! (2) »

(1) Das Lied soU schauem und beben Wie der Kuss von ihrem Mund, Den sie mir einst gegeben

In wunderbar susser Stund'.

(Intermezzo, VII.)

(2) Lehn deine Wang* an meine Wang*, Dann fliessen die Thranen zusammen !

Ce n'est pas là, à coup sûr, un de ces « attachements de pensée » dont parle notre austère et ascétique Pascal : c'est l'amour qui prend l'être tout entier, âme et corps, c'est, d'un seul mot, l'amour. Et ne sait-on pas, du reste, qu'un poète est, moins que personne, un pur esprit, qu'il est, au contraire, un être éminemment sensible, puisque ce ne sont pas des idées, mais des sentiments, voire même des sensations qu'il exprime et transforme en beaux vers ? Il faut, pour nous séduire, qu'il mette dans nos yeux de belles couleurs et de belles formes, qu'il enchante nos oreilles de sons harmonieux et comment le pourrait-il, s'il ne vivait pas lui-même de la vie des sens presqu'autant que de la vie de l'esprit ? Dans tous les cas les sens sont loin d'avoir abdiqué dans les Lieder de Heine et c'est ce qu'il exprimait assez crûment lui-même en comparant ses poèmes à de la « choucroute arrosée d'ambroisie. »

Hâtons-nous d'affirmer très haut qu'il n'y a pas, dans tout V Intermède, une seule image bassement sensuelle ni une seule expression choquante (1). Ce serait calomnier la Muse de Heine que de s'imaginer, par exemple, qu'il a compris et dépeint l'amour dans V Intermezzo, car nous ne parlions que de ce poème, comme l'a fait Frédéric Schlegel dans son singulier et ignoble roman de Lucinde, La bienaimée de Heine, celle du moins de Y Intermède, n'est pas

Und an mein Herz driick f est dein Herz,

Dann schlagen zusammen dieFlammen!

Und wenn in die grosse Flamme fiiesat

Der Strom von nnsern Thranen,

Und wenn dich mein Arm gewaltig umschliesst

Sterb' ich vor Liebessehnen !

(^Intermezzo, VI.)

( ] ) Deux poésies seulement ont paru au poète un peu trop voluptueuses et ont été reléguées dans l'appendice (^Anhan^^ de V Intermède, au tome XV des œuvres complètes.

une Lucinde ; mais elle ressemble encore moins à la fiancée de Novalis, à cette jeune fille que Heine nous dépeint luimême « d'une beauté toute céleste, les mains pâles et maigres, délicate comme une sensitive, un ange en robe bleue qui lisait sans cesse un livre de maroquin rouge, le roman de Novalis (1). » Sa fiancée, à lui, a des joues qu'il compare à des roses, des lèvres de pourpre, et des yeux qui savent jeter des flammes et allumer dans son cœur un incendie qu'il ne peut ni ne veut éteindre, car il n'est pas homme, comme Novalis, à composer des hymnes à la Nuit et à la Mort : ce qu'il chante, ce n'est pas, comme l'auteur d'O/"terdingen, l'au delà, le repos de là tombe, mais l'amour et la vie, les tourments et les joies de l'heure présente ou bien les voluptés passées qu'il ne peut se rappeler sans des frémissements et des sanglots.

Heine répond quelque part (2) à ceux qui l'accusaient de « trop élever la voix et de chanter un chant trop grossier )) et il se venge un peu brutalement en faisant entendre la petite voix flûtée et « féminine » des défenseurs naturels de l'amour éthéré. Peut-être eût-il pu dire simplement, pour sa défense, que, si les jeunes filles allemandes ont aimé de tout temps, la chose est sûre, à donner et à recevoir des baisers, il n'est pas étonnant que les poètes fassent de « jolis tercets sur la petite bouche de leur bienaimée (3) » et nous disent en beaux vers combien « leurs baisers sont doux, combien ils font frémir de plaisii; » l'heureux amant qui a bien le droit de chanter ensuite, et de chanter dignement son bonheur, ne fût-ce que par reconnaissance.

L'auteur du livre des Chants n'est donc ni bassement sen-

(1) De l'Allemagne^ t. T, p. 309.

(2) Dans le Retour, Lied LXXIX.

(n) Intermezzo, XIV.

suel ni ridiculement séraphique : il est simplement et franchement humain. De même, quand il parle de la nature dans Vlntarmède, comme lorsqu'il peindra plus tard les montagnes du Harz ou la mer du Nord, il est simplement pittoresque, il n'est pas panthéiste, au sens du moins où l'entendaient Schelling et l'école romantique. Sans doute il aime et chante la nature, et qui donc l'a chantée mieux que lui, (jui donc nous l'a montrée plus fraîche et plus jeune, plus souriante à ses premières amours et surtout plus vivante ? Ses rossignols ne sont point empaillés comme les rossignols romantiques : ils chantent vraiment dans ses vers comme s'ils voulaient le consoler de sa peine et n'est-il pas en effet un des leurs? Les forêts et la plaine et le ciel étoile ne sont pas de froids décors et comme le cadre obligé de ses chants d'amour : c'est aux oiseaux de la forêt et aux ruisseaux de la plaine et aux étoiles « qui se tiennent là-haut immobiles depuis des milliers d'années », qu'il confie ses joies éphémères et ses douleurs sans fin, parce qu'il sait que les hommes n'ont pas le temps de l'écouter et de le plaindre et qu'il ne voudrait pas d'ailleurs être plaint et consolé par eux. Mais les discours que tiennent, à qui sait les entendre, les oiseaux et les fleurs sont doux à son âme meurtrie et il est semblable à ces jeunes héros de l'antique Germanie qui, sitôt qu'ils avaient trempé leurs lèvres dans le sang du dragon fabuleux, acquéraient le don merveilleux de comprendre le langage des oiseaux : « Je vais dans la forêt et je pleure. La grive est perchée sur les hautes branches ; elle sautille et chante doucement : Pourquoi es-tu triste ?

ce Les hirondelles, tes sœurs, te le diront, ma mie ; elles ont habité de petits nids bien adroitement placés sous les fenêtres de ma bien-aimée (1). y>

(1) Buch der Liedei', p. 173.

Heine vit si près de la nature, il l'initie et l'associe à son amour d'une façon si intime et si naïve, qu'elle est presque toujours de moitié dans ses joies et ses peines ; et la nature est si bien entrée dans ses vers, elle les a si bien pénétrés et imprégnés de tous ses parfums et de toutes ses hannoîiîes qu'on pourrait presque dire que quelques-unes de ses strophes ont le parfum des violettes et des roses, qu'ailleurs on croit sentir ses lèvres effeuillées par un lis, aussi doux iit aussi pur qu'un baiser de jeune fille, car il a de ces vers fjui font naître des baisers sur les lèvres ; tel lied amoureux soupire aussi langoureusement qu'un chant de colombe, tel autre ouvre ses ailes et monte gaiement au ciel comme Talouelte qui s'élève, en babillant, d'un sillon d'avril ; en un motj et si on nous permet cette image un peu osée, mais ne faiit-il pas oser quand on parle d'un poète ? il semble que TTeine ait mêlé à la trame de ce style si divinement naturel la brin d'herbe que portait dans son bec cette hirondelle qui avilit bâti son nid sous les fenêtres de sa bien-aimée.

Ainsi tous les êtres de la création sont les confidents et les ccrasoln.tcîurs du poète ; il vit en communion intime avec la nature : mais il ne se perd pas en elle ; il n'y a rien, dans tout V Intermède qui ressemble à cette « identité de la nature et de l'esprit » enseignée par Schelling et réalisée, on l'a viij par certains romantiques et, en particulier, par Novalis. Heine n'aspire pas, comme Novalis, ou du moins avec le sérieux de Novalis, à devenir oiseau ou plante, « à plonger ses niîiins et ses pieds dans le sol, » pour me servir des expressions de ce dernier, à « pousser des racines pour ne jamais quitter cet heureux voisinage » des belles fleurs. Sans douto Heine avait trop d'esprit et de goût pour désirer jamais s'enraciner de la sorte; mais, abstraction faite de cette image baroque qui n'a pas effrayé l'intrépide et naïf Noval is, Heine était trop personnel pour désirer, même en vers, ne vivre que de la vie de la nature. Bien au contraire,

et en cela encore il est original, c'est lui qui donne la yie, c'est lui qui communique son âme à la nature entière. Tandis que la poésie romantique est comme cette feuille de rose, dont parle le poète, qui va « où le vent la mène \ alors, en un mot, que les romantiques sont aux ordres de la nature, c'est la nature au contraire qui semble être aux ordres de Heine. Qu'on relise attentivement les Lieder de V Intermède : les oiseaux sont avant tout les messagers d'amour du poète et il commande aux fleurs mêmes de chanter pour sa bien-aimée : « Et devant sa fenêtre doit (soU) retentir le chant du rossignol... Je veux plonger mon âme dans le calice d'un lis et le lis doit résonner alors et soupirer une chanson pour ma bien-aimée. »

Parfois même il semble qu'il ne comprenne et ne sente la nature que parce qu'il aime, tant il la subordonne inconsciemment à son propre amour et tant l'amour est à ses yeux le mot de l'énigme universelle : la nature entière, avec ses mille voix, n'est rien par elle-même, elle n'est que le langage de sa bien-aimée. tJn seul regard des « doux yeux » de celle qu'il aime lui explique tout le mystère des. cieux étoiles ; il sait désormais à quoi servent les étoiles : à éclairer une belle nuit d'amour. « Les étoiles parlent une langue fort riche et fort belle ; pourtant aucun philologue ne saurait comprendre cette langue. Moi, je l'ai apprise et je ne l'oublierai jamais : le visage de ma bien-aimée m'a servi de grammaire (1). y>

(1) Sie sprechen eine Sprache,

Die ist so reich, so schôn ; Doch keiner der Philologen Kann dièse Sprache verstehen.

Ich aber hab' sie gelertit, Und ich. vergesse sie nicht ; Mir diente als Grammatik Der Herzallerliebsten Gesicht.

(^Intermezzo, VIII )

La bien-aimée n'est-elle pas en effet la fleur et l'oiseau, le soleil et les étoiles ; n'est-elle pas, à elle seule, tout l'univers du poète ? « Roses, lis, colombes, soleil, autrefois j'aimais tout cela avec délices ; maintenant je n'aime que toi, petite fée si mignonne et si pure, source de tout amour ; n'es-tu pas, à toi seule, k rose et le lis et la colombe et le soleil (1)? »

Qu'il cesse d'être aimé et les roses vont pâlir et les violettes se taire et toute la nature ne dira plus rien à son cœur, car pour lui, comme pour Saint-Preux, « la nature est morte sans les feux de l'amour (2) ». « Pourquoi les roses sont-elles si pâles, dis-moi, ma bien-aimée, pourquoi ? pourquoi, dans le vert gazon, les violettes sont-elles silencieuses ?...

c( Pourquoi le soleil éclaire-t-il les prairies d'une lueur si chagi'ine et si froide ? « Pourquoi toute la terre est-elle grise et déserte conmie une tombe ?

« Pourquoi suis-je moi-même si malade et si triste, ma chère bien-aimée, dis-le moi. Oh! dis-moi, chère bien-aimée de mon cœur, pourquoi m'as4u abandonné (3). y>

Par un autre côté, par un don de l'esprit rarement accordé

(1) Die Rose, die Lilie, die Taube, die Sonne, Die liebt' ich einst aile in Liebeswonne.

Ich lieb' sie nicht mehr, ich liebe alleine, Die Kleine, die Feine, die Reine, die Eine, Sie selber, aller Liebe Bronne,

Ist Rose und Lilie, und Taube, und Sonne.

{Intermezzo, III.)

(2) Nouvelle Eéloïse, partie I, lettre 38.

(3) Warum scheint denn die Sonne auf die Au So kalt und verdriesglich herab ?

Warum ist denn die Erde so grau

Und Ode wie ein Grab ?

"Warum bin ich. selbst so krank und so triib, Mein liebes Liebchen ? sprich.

aux vrais poètes, ce charmant et diabolique génie se distingue encore de tous ses contemporains, on pourrait même dire, de tous ses compatriotes : nous voulons parler de son ironie. L'ironie de Heine, qui s'était déjà essayée dans les « Sonnets à la Fresque », apparaît encore et, de temps en temps, montre la griffe dans V Intermède, mais non pas la griffe de l'ours, la lourde griffe d'Atta-TroU : par là encore, par les plaisanteries ou les sarcasmes d'une ironie, tantôt légère, tantôt mordante, et qui n'a rien de commun, ici du moins, avec l'ironie philosophique et ennuyeuse des romantiques, Heine se sépare de ses anciens maîtres. Nous voyons, dans Y Intermède, qu'il a déjà trop d'esprit pour être des leurs et qu'il ne mérite plus de cueillir la fleur bleue. On a entendu tout à l'heure Novalis s'écrier, comme font tous les poètes : que ne suis-je une fleur, un oiseau ! et on se rappelle avec quelle candeur d'expression il regrettait de ne pouvoir voler ou végéter. Heine aussi, dans un Lied, voudrait bien être un oiseau, mais si un tel rêve est romantique, l'expression ici ne l'est plus du tout : ce Me voici sur le sommet de la montagne et je deviens sentmental. Ah î si j'étais un oiseau ! soupirai-je, je ne sais combien de fois... si j'étais un serin, aussitôt, ma mignonne, je volerais vers ton cœur ; car, on me l'a dit, tu aimes les serins et tu consoles leurs souffrances (1). y>

O sprich, mein herzaUerliebstes Lieb , Warum verliessest du mich ?

(^Intermezzo, XXIII.)

(1) Ich steh'auf des Berges Spitze,

Und ich werde sentimental.

a Wenn ich. ein Voglein wâre ! »

Seufz' ich viel tausendmal.

Wenn ich ein G-impel ware,

So flog' ich gleich an dein Herz ;

Le choix de l'oiseau et le compliment final à sa belle nous édifient de reste sur les lubies sentimentales du poète.

L'ironie prendra, chez Heine, les formes les plus variées, sinon toujours les plus heureuses, et fera de lui un polémiste d'autant plus redoutable qu'il ne sera pas toujours généreux ; dans V Intermezzo les plaisanteries ne soiit ni forcées, ni choquantes, comme elles le seront trop souvent plus tard et l'ironie y est simplement gaie : « Sur les yeux de ma bienaimée j'ai fait les plus belles canzones ; sur la petite bouche demabien-aimée j'ai fait les meilleures terzines; sur les joues de rose de ma bien-aimée j'ai fait les plus magnifiques stances. Et si ma bien-aimée avait un cœur, je ferais sur son cœur un joli sonnet (1). »

Et ailleurs : « Le monde est sot, le monde est aveugle, il devient tous les jours plus absurde : quand il parle de toi, il ne trouve rien de plus à dire que ceci : elle a un mauvais caractère.

c( Le monde est sot, le monde est aveugle et toujours il te méconnaîtra : il ne sait pas combien tes baisers sont doux, combien ils brûlent et font frémir de bonheur (2). »

Du bist ja hold den Gimpeln, Und heilest G-impelschmerz.

(^Intermezzo, LIII.)

(1) Auf meiner Herzliebsten Aeugelein Mach' içh die schonsten Canzonen.

Auf meiner Herzliebsten Mundlein klein Mach' ich die besten Terzinen.

Auf meiner Herzliebsten Wangelein Mach'ich die herrlichsten Stanzen.

Und wenn meine Liebste ein Herzchen hâtt*, Ich machte darauf ein hiibches Sonett,

(Intermezzo, XIV.)

(2) Die Welt ist dumm, die Welt ist blmd, Wird taglich abgeschmackter !

Que ce « bonheur-là » ne fût pas pour Heine tout le bonheur et que, à l'âge du moins où il écnvitVInfermezzOjiln'ekit pas aimé seulement par les yeux, mais aussi avec toutes les tendresses d'une âme jeune et plus naïve qu'elle ne veut le paraître, c'est ce que prouvent, si nous les avons bien comprises, la plupart des poésies àe^Hocturms et de V Intermède lui-même, poésies dictées au poète au moins autant par son cœur, ce n'est vraiment pas trop dire, que par son imagination et ses sens. Quand donc il écrivait ces deux dernieisLieder, Heine avait certainement aux lèvres ce sourire indéfinissable et inquiétant qui avait frappé tous ses contemporains, cette ironie amère de l'homme qui veut rire quand même, et avant d'avoir été heureux aussi pleinement qu'il eût voulu l'être, de peur de mourir sans avoir ri. Il y a en effet dans V Intermezzo, il y aura surtout dans les poésies qui suivront, ce genre d'ironie dont Voltaire disait ce qu'il exprime parfaitement l'excès du malheur (1) d.

Heine savait déjà, et il apprendra de plus en plus, qu'à railler ses maux, souvent on les soulage ; ajoutons qu'il connaissait aussi cette pudeur ou, si l'on veut, cet art délicat de l'écrivain qui consiste à exprimer ce qu'on souffre moins par ce qu'on dit que par ce qu'on laisse entendre.

Dans tous les cas, soit qu'il raille sa douleur, soit plutôt, ce qui nous plaît mieux chez lui, qu'il nous la raconte franchement en termes très naïfs et très simples, Heine est

Sie spricht von dir, mein schones Kind :

Du haet keinen guten Charakter.

Die Welt ist dumm, die Welt ist blind, Und dich wird sie immer verkennen ; Sie weiss nicht, wie siiss deine Kusse sind Und wie sie beseligend brennen.

{Intermezzo, XV.)

{J.) Commentaire sur CotmeiUe. Remarq. Médée, t. II, p. 2.

mille fois plus éloquent et pathétique que ne Font jamais été tous les Jérémies enfantés par la sentimentalité allemande, gens qui ne peuvent faire un pas au clair de lune sans s'inonder de pleurs ou tirer de leur sensible Gemilth de profonds soupirs qu'ils prennent pour de la profonde poésie.

Y a-t-il rien, par exemple, de plus émouvant et de plus vraiment poétique que les derniers vers, si naturels, si peu composés, des deux Lieder suivants, où Heine laisse simplement parler son cœur : a Ils m'ont tourmenté, ils m'ont fait pâlir et blêmir de chagrin, les uns avec leur amour, les autres avec leur haine... Pourtant celle qui m'a le plus tourmenté, chagriné et navré, est celle qui ne m'a jamais haï et ne m'a jamais aimé (1). »

Et ailleurs : ce Ainsi tuas tout à fait oublié que bien longtemps j'ai possédé ton cœur... Ainsi tu as oublié l'amour et le chagrin qui me serraient à la fois le cœur. L'amour étaitil plus grand que le chagrin ? je ne sais ; je sais seulement qu'ils étaient bien grands tous les deux (2). »

Est-ce de la poésie, est-ce de la prose ? Ce qui est certain,

(1) Doch sie, die mich. am meisten Gequalt, geargert, betriibt, Die hat mich nie gehasset Und hat mich nie geliebt.

{Intermezzo^ XLVII.)

(2) So hast du ganz und gar vergessen, Dasâ ich so lang dein Herz besessen,

Dein Herzehen so sUss und so falsch und so klein, Es kann nirgend was Sussres und Falscheres sein.

So hast du die Lieb'und das Leid vergessen, Die das Herz mir thaten zusammenpressen.

Ich weiss nicht, war Liebe grOsser als Leid ? Ich weiss nur, sie waren gross aUe Beld !

{Intermezzo, XXI.)

c'est que ces quelques vers si naturels nous laissent attendris et rêveurs et qu'ils atteignent donc le vrai but de toute grande poésie.

Mais comment se fait-il enfin que ce style si uni, si nu pourrait-on dire, car ici il est dépourvu d'ornements, d'images et même de couleurs, soit cependant si poétique ? C'est qu'il est harmonieux. Le poète a su, avec quelques phrases, très simples, il est vrai, mais toutes pleines de passion et d'harmonie, composer une musique qui n'est pas seulement une caresse pour l'oreille, mais aussi et surtout un enchantement pour l'âme qu'elle remplit d'une douce et ineffable tristesse. \j Intermède, en effet, qu'est-il autre chose qu'une adorable symphonie qui tantôt rit et badine, tantôt gémit et pleure et, sans cesse, fait passer dans notre âme tous les sentiments, gais ou tristes, du plus insinuant des poètes et du plus entraînant des musiciens ?

Comment exprimer et faire sentir en français l'harmonie de ces Lieder si variés qui parfois sonnent, joyeux et narquois, comme les grelots légers d'une marotte de fou, et le plus souvent s'exhalent, mélancoliques et purs, comme les derniers chants d'un oiseau blessé ? Et, pour produire ces magiques effets d'harmonie, que faut-il à Heine ? le rythme le plus simple encore, le plus primitif, de la poésie allemande, celui qu'avaient employé les premiers Minnesànger et les vieux auteurs des chansons populaires. Quelques vers iambiques très courts, ordinairement de huit syllabes, cela lui suffit pour nous enchanter, pour faire vibrer et soupirer notre âme comme ce lis même dans le calice duquel le poète voudrait, dît-il, c< plonger son âme, pour qu'il redît en frémissant sa brûlante chanson ». Ici encore le poète produit beaucoup avec peu : la voix s'élève et s'abaisse simplement avec chaque iambe, mais, à mesure que ces iambes se déroulent, il semble que le vers, avec ses deux mouvements successifs, mesure les battements du cœur même du poète et que notre

cœur, à nous, suive le rythme en même temps que l'idée, comme pour mieux battre à l'unisson de son cœur.

Nous sommes ramenés, on le voit, à ce que nous avons admiré tout d'abord dans les Lieder de Heine, à ce qui fait la grande beauté de V Intermède, la simplicité ; seulement c'est la simplicité d'un génie qui illumine et transforme tout ce qu'il touche. Prenez presque tous les termes dans V Intermède, ce sont les termes les plus usés et parfois les moins mélodieux, par eux-mêmes, de la langue allemande : Heine s'en empare, et aussitôt, sous la main de l'enchanteur, les mots les plus prosaïques reluisent d'un éclat et d'une beauté nouvelles, les plus usés recouvrent leur fraîcheur première et les moins sonores eux-mêmes, grâce à ces combinaisons mystérieuses dont le génie a le secret, tout à coup vibrent et résonnent comme les cordes d'une lyre bien montée dont les sons se prolongent au loin et nous bercent dans une molle rêverie.

Ein Fichtenbaum steht einsam Im NordenaufkaUerHôli'.

Ihn schlaf ert ; mit weisser Decke Umhlillen ihn Eis und Schnee.

Er ti-aumt von einer Palme, Die fem im Morgenland Einsam und schweigend trauert, Auf brennender Felsenwand (1).

On connaît la dernière poésie de Vlnte^^mezzo, qui est comme le dernier mot de Heine au lecteur. A ceux qui

(l) Un sapin se dresse solitaire sur une montagne aride du Nord. II sommeille; la glace et la neige l'enveloppent d'an manteau blanc.

Il rêve d'un d'un palmier (palmier est du féminin en aUemand), qui, là-bas, dans Toiient lointain, se désole, solitaire et taciturne, sur la pente d'un rocher brûlant.

(IntermezzOj XXXIII.)

pourraient trouver que le sujet de son poème est trop peu varié ou trop peu gai pour un intermède, Heine sembleadresser ces derniers vers qui sont en même temps un suprême adieu à ses amours et à ses anciennes et mélancoliques chansons :

« Il s'agit d'enterrer les vieilles et méchantes chansons, les lourds et tristes rêves ; allez me chercher un grand cer-^ cueil.

« ...Il faut que le cercueil soit encore plus grand que la grosse tonne de Heidelberg.

« Allez me chercher aussi une bière de planches solides et épaisses ; il faut qu'elle soit plus longue que le pont de Mayence.

« Et amenez-moi aussi douze géants encore plus forts que le vigoureux saint Christophe du dôme de Cologne sur le Rhin. Il faut qu'ils transportent le cercueil et le jettent à la mer : à un aussi grand cercueil il faut une grande fosse.

« Savez-vous pourquoi il faut que ce cercueil soit si grand et si lourd ? J'y déposerai, en même temps, mon amour et mes souffrances (1). d

(1) Diealteo, bosen Lieder

Die Traume schlimm und arg, Die lasst uns jetz begraben ; Holt einen grossen Sarg.

Hinein leg'ich gar Manches, Doch sag'ich noch nicht, was ; Der Sarg muss sein noch grOsser, VSTie's Heidelberger Fass.

Und holt eine Todtenbahre Yon Brettem fest und dick ; Auch tnuss sie sein noch langer, Aïs wie zu Mainz die Briick !

Und holt mir auch zwOlf Riesen,

Que faut-il penser de cette héroïque résolution du poète ? Heine a-t-il enterré vraiment ses vieux chagrins d'amour ? et, par exemple, sa passion pour sa cousine MoUy, cette passion qui lui a dicté, sans doute, ses plus t)eaux vers, estelle morte à jamais dans son cœur ?

Un écrivain français du dix-septième siècle, qui n'était pas un grand poète comme Heine, mais qui avait peut-être autant de malice et d'esprit que l'auteur ce de l'Allemagne », Bussy-Rabutin, écrivait un jour à la plus cruelle des cousines et à la plus ravissante des marquises : « L'amour étant un vrai recommenceur, on... redit les mêmes choses (ju'auparavant en d'autres termes (1). » S'il en est ainsi, et M"*"^ de Sévigné trouvait ces mots aussi vrais que jolis , il se pourrait bien que le nouveau poème de Heine, le Re four, nous (( redît les mêmes choses qu'auparavant en d'autres termes » : car, de tous les poètes de l'amour, il n'en est pas qui ait été plus recommenceur ni plus heureusement inspiré que Henri Heine.

Die miissen noch stiirker sein Als wie der heil'ge Christoph Im Dom zu Kôln am Ehein.

DiesoUen den Sarg forttragen Und senken in*8 Meer hinab; Denn solchem grossen Sarge Gebiihrt ein grosses Grab.

Wisst ihr, warum der Sarg wohl So gross und schwer mag sein ?

Ich legt'auch meine Liebe Und meinen Schmerz hinein.

(^Intermezzo, LXV.)

(1) Lettre du comte de Bussy Rabutin à M™* de Sévigné, 3 juillet 16Ô5, et lettre de M™" de Sévigné, du 19 juillet 1655.

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