CHAPITRE III
Heine au lycée. — Le tambour Legrand. — Premières lectures. — Heine négociant à Francfort.
Par un décret du 17 mars 1808, le grand maître de rUniTersitéy Fontanes, créa dans le grand-duché de Berg, à la place des établissements de Jésuites, qui avaient été fermés, des lycées qui furent tous organisés sur le même modèle, sans qu'on eût égard aux mœurs et aux besoins des différents pays. Les jeunes lycéens n'étant, pour , Napoléon, que de Murs soldats, on introduisit partout la discipline militaire, laquelle a toujours fait beaucoup d'indisciplinés par une juste reyanche de la nature et de la jeunesse qu'on ne comprime pas impunément : ce n'est pas la jeunesse de Heine qui nous donnerait un démenti sur ce point. L'historien allemand le mieux informé de tout ce qui se passa en Allemagne sous la domination française, Perthes, nous décrit ainsi le lycée où entra le jeune Heine : « Une partie des écoliers, on les nommait des internes, étaient aussi bien séquestrés que l'avaient été auparavant les élèves des couvents ; on faisait la lecture pendant le repas ; les élèves ne recevaient leurs lettres que des mains du censeur, le proviseur leur donnait leur argent de poche ; ils étaient divisés en compagnies commandées par des sergents. Quand ils sortaient, ils marchaient en rang, le censeur, et le maître d'études en tête ; le chapeau à la bonaparte, une tunique grise avec des collets rouges de soldat composaient l'uniforme ; le roulement du tambour annonçait le commencement et la fin des classes. » A part le censeur qu'aujourd'hui sa grandeur attache au rivage et le chapeau bonaparte qui a d'ailleurs été remplacé par une
coiffure non moins militaire, on avait déjà, à Dusseldorf , tout le régime actuel dans sa classique beauté. Hâtons-nous de dire que Heine était externe, ce qui fut très heureux pour lui et pour nous, car, sans cela, il n'eût pu écouter les leçons du tambour Legrand, lequellui plaisait beaucoup plus que le tambour du lycée et nous-mêmes y aurions perdu quelques-unes des plus belles pages des Reisebilder.
Quant à l'enseignement dans le lycée de Dusseldorf , il devait se faire en français et un tiers des heures de classe était affecté à la grammaire et à la littérature françaises. Le biographe allemand de Heine, M. Strodtmann, ajoute qu'on chassa des lycées les maîtres allemands, ce dont nous nous permettons de douter, car les [noms des maîtres de Heine sont pour la plupart allemands ; d'ailleurs nous avons toujours montré dans l'art de franciser un peuple par les écoles une maladresse et une faiblesse dont les Allemands ont bien raison de se moquer : hélas ! nous n'égalerons jamais ceux qui sont les premiers pédagogues du monde dans l'art d'annexer les jeunes intelligences.
Les maîtres, au lycée de Dusseldorf, étaient presque tous jésuites. Heine parlera toujours d'eux avec plaisir, comme Voltaire avait fait des pères qui l'avaient élevé : chez l'un du reste comme chez l'autre, le diable n'y perdra rien. Voyons, en revanche, si les jésuites de Dusseldorf eurent à se louer de leur élève.
Harry ne paraît pas s'être distingué particuHèrement en mathématiques, ce qu'on pardonne aisément à un futur poète. <r La science des chiffres faisait mon grand embarras à l'école. Je comprenais peu l'addition ; la soustraction allait déjà mieux ; il y a dans cette opération une règle principale : quatre de trois ne se peut, il faut emprunter une dizaine. Mais je conseille à chacun, dans ce cas, d'emprunter quelques sous de plus, on ne sait pas ce qui peut arri-
ver (1). » Heine appliquera bientôt cette règle de la soustraction avec une virtuosité que Toncle Salomon sera à même d'apprécier.
Quant à l'allemand, on l'enseignait fort bien au lycée, Bf en croire les souvenirs reconnaissants de Heine. Ce qui est certain, pour qui connaît la langue de Heine, c'est que les professeurs d'allemand du lycée ne pouvaient rêver un élève qui leur fît un jour plus d'honneur, ce Je compris beaucoup mieux la langue allemande et ce n'est pas un jeu d'enfant, car nous autres , pauvres Allemands , qui sommes déjà accablés de logements militaires , d'impôts' personnels et de mille corvées, il nous faut encore nous charger dAdelung ^ et nous tourmenter avec le datif et l'accusatif (2). »
Le latin et le grec parurent être à Heine deux langues rébarbatives : malheureusement il leur garda toujours rancune de tout le mal qu'il avait eu à apprendre leurs rudiments et l'on verra plus fard comment ces deux langu^ se vengèrent d'avoir été dédaignées, en refusant à sa Muse, qui se prétendait païenne, cette connaissance et cet amour de la beauté antique par lesquels Gœthe dominera Heine de toute sa hauteur olympienne. « Pour le grec je ne veux pas seulement en parler. Les moines du moyen âge n'avaient pas tout à fait tort lorsqu'ils prétendaient que le grec est une invention du diable. Dieu connaît les souffrances que j'en ai éprouvées. » Parler ainsi du grec, c'est un blasphème que les Euménides font toujours payer
(1) Reisehilder, t. I, p. 177.
(2) Adelnng était un grammairien) alors célèbre en AUemagne. Notre impartialité de biographe nous fait nn devoir de remarquer qne dans ce passage, Heine se vante : ses lettres aUemandes de cette époque sont pleines de fautes d'orthographe et de grammaire. Un compatriote, plus tard condisciple de Heine, le célèbre Simrock, racontait qu'à douze ans il savait mieux parler le français que l'allemand et qu'U avait beaucoup de peine à tracer les caractères allemands.
cher à un poète. Harry fit-il du moins amende honorable aux Grâces et à Apollon en essayant de devenir un bon latiniste ? <L Pour le latin, Madame (Heine a toujours à ses côtés une dame prête à l'écouter : nous ne connaissons pas le nom de cette dame et Heine serait bien en peine de nous le dire ; nous ne savons d'elle que deux choses : la première, c'est qu'elle est très patiente, puisqu'elle écoute, sans interrompre, des confidences qui parfois durent tout un volume ; la seconde, c'est qu'elle est très comme il faut, qu'elle a tout au nioins le devoir de l'être, sans quoi les gamineries de Heine manqueraient de l'effaroucher, ce dont Heine ne se consolerait pas), pour le latin donc, Madame, vous ne pouvez vous faire une idée de la complication de cette chose : si les Romains avaient été obhgés d'apprendre d'abord le latin, ils n'auraient pas eu du temps de reste pour conquérir le monde. Ce peuple heureux savait déjà au berceau quels substantifs prennent tm à l'accusatif; moi, au contraire, il me fallait l'apprendre à la sueur de mon front. Mais il est toujours bon que je le sache ; car, par exemple, si, en soutenant le 20 juillet 1825 dans la grande salle publique une thèse latine à Gœttingue (Madame, cela valait la peine d'être entendu), j'avais dit sinapem au lieu de sinapim (Heine dut en dire bien d'autres !), quelques pédants nouveaux débarqués, qui écoutaient, l'auraient peut-être remarqué et c'eût été pour moi une honte
étemelle. Vis, huriSy tussis, cucumis, sinapis Ces mots,
qui ont fait si grande sensation dans le monde, en sont redevables à ce qu'ils appartenaient à une classe déterminée et formaient une exception. C'est pourquoi je les estime fort, et, les avoir toujours sous ma main quand j'en ai besoin, me donne dans bien des moments tristes de la vie du calme et de la consolation. i>
Mais que dire des verbes irréguliers ? « Madame, les verbes irréguliers sont horriblement difficiles : ils se distin-
guent des verbes réguliers en ce qu'ils nous attirent beaucoup plus de coups. Sous les sombres arcades du cloître des Franciscains, non loin de la classe, pendait alors un grand crucifix de bois, peint en gris, une image de désolation qui s'approche encore quelquefois de moi dans mes rêves et qui me regarde tristement avec ses yeux fixes et sanglants. Je m'arrêtais souvent devant cette image et je priais : toi, pauvre Dieu également tourmenté, si cela t'est possible, fais donc, ô mon Dieu, que je retienne les verbes ivreguliers (1) î »
Qu'un juif s'abaisse ainsi jusqu'à implorer le Christ, pom* qu'il l'aide à apprendre ses verbes irréguliers, c'est une preuve certaine qu'il n'est pas fort en latin; nous pouvons donc dire en résumé que, s'il suffit, de nos jours, pour être honnête homme, comme on l'a dit, 5 d'avoir su assez de latin pour l'oublier, » Heine eut tout juste ce genre de mérite et c'est pourquoi nous nous permettons déjà de prédire que le fameux paganisme de Heine ne sera rien moins que littéraire et que, parmi les habitantes de rOlvmpe, ce n'est pas Minerve, mais une autre déesse, qu'il honorera de ses plus brûlants hommages*
Voici maintenant les professeurs de Heine : et d'abord nous devons présenter au lecteur le recteur Schallmeyer, un ami de la famille, qui prit Heine en affection et qui, en même temps qu'il lui enseigna ce que c'était que la libre pensée, lui donna l'envie de devenir évêque. Ce digne homme était ecclésiastique et professeur de philosophie et il s'acquittait, avec une égale conscience, des devoirs de sa double charge. Le matin, il disait très proprement sa messe et, le soir, il faisait très librement son cours. C'est ainsi que Heine vit pratiquer déjà au collège cette fameuse synthèse des contraires dont il entendra faire la théorie à l'Université quand il suivra le cours de Hegel. La conscience allemande
(1) Re'mUlder, t. I, p. 178.
■■Lu.
a toujours eu, pour embrasser et concilier les principes les pins opposés, une largeur de vues qui étonne et déconcerte notre esprit français, trop étroitement ou trop honnêtement logique, « trop d'un côté, » diraient les Allemands (eifiseitig).
Les deux maîtres les plus intéressants de Heine furent deux originaux dont il nous a dessiné, avec beaucoup de verve, un curieux et vivant portrait : le premier, son maître de français^ était l'abbé d' Aulnoi ; le second, son professeur d'histoire moderne, était un tambour et Heine l'a rendu célèbre sous le nom de tambour Legrand. Voici d'abord le professeur de français : « Je me trouvais tout à fait bien dans la classe de français de l'abbé d' Aulnoi, émigré français, qui avait écrit une foule de grammaires et portait une perruque rouge et qui se démenait d'une façon toute comique quand il expliquait son Art poétique et son Histoire allemande. Le français a bien ses difficultés et, pour l'apprendre, il faut beaucoup de logements militaires et, avant tout, il ne faut pas être « une bête allemande », comme disaient nos maîtres de langue aux grosses épaulettes d'or.
Parbleu, Madame, j'ai poussé très loin le français ! Je comprends non seulement le patois, mais encore le français des cuisiniers et de la noblesse allemande
Oui, au café Eoyal de Berlin, j'entendis une fois M. Hans-Michel Martens parler français et j'ai compris chaque mot, quoiqu'il n'y eût pas de sens (1). y>
Ce ne serait pas là, pour nous, une preuve très concluante que Heine eût beaucoup profité des leçons de Tabbé d' Aulnoi: car, même de nos jours, et quelque réputation que nous ayons faite nous-mêmes à nos ennemis d'outre-Rhin, pour comprendre le français de la plupart des Allemands il faut savoir... beaucoup d'allemand.
(1) ReUebiîder, t. I, p. 182 édit. française.
ïlncore si Tabbé d'Aulnoi s'était contenté d'apprendre . aux élèves la grammaire française ! mais « le maudit abbé voulait' absolument les forcer à faire des vers français ». C'était vraiment beaucoup trop exiger d'une tête germanique. Ces leçons de versification inspirèrent à Heine une insurmontable horreur pour la poésie française au charme de laquelle il fat rebelle toute sa vie. « Quant au livre de l'abbé d'Aulnoi qui contenait les définitions de la poé- . sie, Vart de peindre par des images^ le fade résidu de la/ vieille école de Batteux, ainsi que la poésie française et en général toute la métrique des Français, quel épouvantable cauchemar!
« Même maintenant je ne connais rien de plus insipide que le système du mètre dans la poésie française, cet art de peindre par les images^ comme les Français la définissent ; et cette fausse idée contribue peut-être à les faire tomber toujours dans la paraphrase descriptive et imagée.
ce Procuste est assurément l'inventeur de leur métrique, vraie camisole de force appliquée à des pensées trop pai- = sibles pour avoir besoin d'une telle contrainte. Faire consister la beauté d'un poème dans les difficultés de versification vaincues, c'est un principe ridicule qui a la même origine extravagante. L'hexamètre français, ce ?wqmt rimé, est ]^ou.v moi une abomination. Les Français ont toujours senti euxmêmes ce qu'il y a de rebutant dans cet art contre nature, infiniment plus criminel que les monstruosités de 80dome et de Gomorrhe, et leurs bons acteurs sont dressés à déclamer les vers d'une façon aussi saccadée que s'ils récitaient de la prose ; pourquoi dès lors se donner l'inutile peine de versifier?
ce C'est ce que je pense aujourc^hui et c'est ce qu'enfant je pressentais déjà, et l'on se figure aisément qu'entre moi et la vieille perruque brune les hostilités durent éclater, lorsque je lui expliquai qu'il m'était absolument impossible de faire
des vers français. L'abbé me refusa tout sens poétique et m'appela un barbare de la forêt de Teutobourg.
« Je ne puis me souvenir sans effroi qu'il me fallut extraire de la chrestomathie du professeur le discours de Caïphe au Sanhédrin et traduire les hexamètres de la Jfessiade de Klopstock en alexandrins français ! C'était un raffinement de cruauté. Dieu me pardonne ! je maudis le monde et les oppresseurs étrangers qui voulaient nous imposer la chaîne de leur versification et je fus sur le point de devenir un mangeur de Français. J'aurais été capable de mourir pour la France, mais faire des vers français, jamais (1) ! »
Ce qu'il y a de plus étonnant dans cette condamnation brutale de la poésie française , c'est qu'elle est prononcée, et sur quel ton ! par un vrai et un grand poète, que ce poète vivait à Paris depuis plus de vingt ans et, qu'à l'époque où il écrivait ces lignes, nos trois grands lyriques avaient, depuis longtemps, donné leurs chefs-d'œuvre. C'est donc ainsi que jugeait la poésie française, et cela en 1854, celui qu'on a appelé à juste titre le plus français des Allemands ! c'est donc ainsi qu'il s'acquittait de la noble mission qu'il s'était imposée de faire connaître la France à l'Allemagne ! Une si lourde méprise, de la part d'un esprit si fin , si parisien même par tant de côtés, est bien faite pour remplir d'effroi son propre biographe : comment donc, nous Français, réussirons-nous à comprendre et à faire comprendre un poète étranger qui comprenait si mal nos poètes à nous ? Ce qui nous encourage cependant à poursuivre cette tâche, ingrate entre toutes, c'est que, à l'admiration profonde et déjà ancienne que nous inspirent les vers de Heine, nous sentons bien que nous nous vengerons à la française de ses injustes dédains pour les poètes français : si nos jugements sur ses poésies pèchent par quelque endroit, ce sera par excès
(1) Mémoiret de Heine, trad. par Bourdeau, p. U.
de sympathie, et ce défaut, si c'en est un, nous empêchera, en tous cas, moins que le défaut contraire, de bien com-> prendre un poète étranger. Mais, en attendant que nous découvrions, dans la métrique particulière de Heine et dans son inhabileté incurable à manier l'hexamètre allemand, l'explication de son jugement singulier sur notre poésie, ne serait-ce pas aussi une vengeance assez française que de nous égayer, à ses dépens, par une ou deux citations amusantes ? Dans ses Mémoires, parlant d'un livre de notes de son grand oncle, où se trouvait cà et là « de l'eau tiède rimée », ce sont des vers français qu'il veut dire, il cite ce vers qui revenait souvent dans le livre :
« Où rinnocence périt, c'est un crime de vivre. »
Voilà un vers que Heine aurait bien fait, avant de le citer tel quel, de coucher préalablement sur ce « lit de Procuste » qu'il reproche tant à la poésie française (1).
Vraiment l'abbé d'Aulnoi ne méritait pas tout à feit- ]es malédictions dont l'accable notre poète. Pour nous, qui
(1) D^ns une lettre à son ami, Christian Sethe, Heine cite les deux vers suivants en français :
Quand on a tout perdu et qu'on n*a plus d*espoir, La vie est une opprobre et la mort un devoir.
M. Htiffer, qui donne cette lettre de Heine, trouve justement à redire à, la facture des vers cités. Mais, d'après lui, si ces vers sont incorrects, ce n'est pas la faute à Voltaire, mais à l'enseignement de l'abbé d'Aulnoi. Et M. Htiffer corrige ainsi les deux vers :
Qnand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir La vie est une opprobre e.t la mort un devoir.
Ce n'est plus ici la faute à Voltaire ni à l'abbé d'Aulnoi. L'opprobre retombe tout entier sur M. Htiffer. (Ans dem Lében H, Heine' b^ von H, Hûffer; Berlin, 1878, p. 24.) Les ver» sont tirés de Mérope, A. II,, se. VII.
connaissons les vers français de Heine et le cas qu'il faisait de la poésie française, nous éprouyons un certain plaisir à apprendre par lui qu'un jour l'abbé d'Aulnoi l'a appelé à ce propos un c barbare de la forêt de Teutobourg ». Heureusement quelqu'un se chargeait, à cette même époque, de civiliser ou, ce qui était alors la même chose, de franciser le jeune barbare : c'était le tambour Legrand.
Nous savions déjà tout ce que peuvent dire à un poète les mille voix de la nature, par exemple, le chant de l'alouette aux premiers rayous du jour, les plaintes du vent, le soir, dans les forêts de sapins et Shakespeare nous a révélé lui-même les discours que tiennent parfois les arbres et les brins d'herbe eux-mêmes; mais ce que nous ne connaissions pas, avant Heine, c'est la merveilleuse poésie que peuvent faire retentir sur une peau d'âne deux baguettes de bois agitées en cadence par les mains d'un modeste soldat ; ce que nous ne savions pas, çt ce que Heine va nous raconter avec éloquence, c'est tout ce que peut apprendre un tambour à qui sait l'écouter. Il est vrai qu'il ne suflisait même pas d'être un poète pour comprendre tout ce que disait le tambour de M. Legrand ; il fallait avoir encore, ce qui fait souvent défaut aux poètes, voire même aux poètes allemands, il fallait avoir de l'esprit :
« Parbleu I que ne dois-je pas au tambour français qui logea si longtemps chez mon père par billet de logement, qui avait la mine d'un diable et qui était bon comme un ange et surtout qui tambourinait si bien !
C'était une, petite figure mobile avec une noire et terrible moustache sous laquelle s'avançaient fièrement deux grosses lèvres rouges, tandis que ses yeux de feu tiraillaient de tous côtés.
Moi, petit enfant, je tenais à lui comme un grateron et je l'aidais à rendre ses boutons luisants comme des miroirs et à blanchir son gilet avec de la craie ; car M. Legrand
voulait plaire. — Et je le suivais au corps de garde, à Tappel, à la parade ; ce n'était alors que joie et retentissement des armes !...
« M. Legrand ne savait que des lambeaux d'allemand, seulement les expressions principales : du pain, un baiser, honneur. Mais il savait parfaitement se faire comprendre sur sa caisse. Ainsi, quand je ne savais pas ce que signifiait le mot liberté^ il me tambourinait la Marseillaise et je comprenais. Si j'ignorais la signification du mot égalité^ il me jouait la marche : Ça ira, ça ira! Us aristocrates à la lanterne! et je comprenais. J'ignorais le mot sottise, il jouait la marche de Bessau, que nous autres, Allemands, pendant la révolution, nous avons tambourinée en Champagne, et je comprenais. Il voulut un jour m'expliquer le mot Ailemagri^y et il joua cette simple et primitive mélodie que l'on joue, les jours de foire, devant les chiens dansants, et qui retentit ainsi : dura, durri, dum (1). Je me fâchai; mais je compris cependant. »
Tout ceci n'est que de l'esprit, ou, si l'on veut, de la gaminerie spirituelle. Mais on va voir comme le ton s'élève peu à peu dans les Hgnes suivantes et si jamais professeur d'histoire fut aussi éloquent que le tambour Legrand.
« Il m'enseigna de la même manière l'histoire moderne. Je ne comprenais pas, il est vrai , les mots qu'il me disait ; mais, comme il tambourinait toujours en parlant, je savais ce qu'il voulait dire. Au fond, c'est la meilleure méthode d'enseignement. On comprend très bien l'histoire de la prise de la Bastille, des Tuileries, etc., quand on sait ce que les tambours disent en ces occasions. Dans notre compendium scolaire, on lit seulement :
ce Leurs Excellences les barons et comtes et mesdames « leurs épouses furent décapitées.
(1) Dumm en aUemand, bête.
« Leurs Altesses les ducs et princes et Leurs Altesses € leurs épouses furent décapitées.
« Sa Majesté le roi et la reine, son épouse, furent déca- « pitées. »
« Mais lorsqu'on entend retentir le roulement de la sanglante marche de la guillotine, on comprend parfaitement toutes ces choses et on sent les raisons... .
« Est-ce un talent inné chez moi que celui du tambour ou l'ai-je perfectionné de bonne heure ? Bref, il est dans tout mon corps, dans tous mes membres, dans mes mains, dans mes pieds et il se fait jour, involontairement. Pieds étourdis ! ils me jouèrent un joli tour un jour qu'à Gœttingue, j'assistais à une leçon du professeur Saalfeld, qui, dans sa raide mobilité, sautait de côté et d'autre dans sa chaire, et s'échauffait, afin de pouvoir injurier avec chaleur l'empereirr Napoléon. Non, pauvres pieds, je ne puis vous en vouloir et je ne vous saurais, même pas mauvais gré si vous vous étiez exprimés plus énergiquement ; mais avec quelle ardeur on vous entendit tambouriner sur le parquet ! Moi, l'élève de Legrand, pouvais-je entendre injurier l'empereur ! l'empereur ! le grand empereur !...
« Dès que je pense au grand empereur, ma mémoire se charge d'images dorées et vertes comme le printemps ; une longue allée de tilleuls s'élève subitement devant moi, sous les branches touffues chantent de joyeux rossignols, une chute d'eau murmure, sur des parterres arrondis des fleurs éclatantes courbent d'un air pensif leurs petites têtes ; les tulipes semblent me saluer fièrement dans leur balancement, les lis se penchent d'un air mélancolique, les roses me sourient , la violette soupire, ... je suis transporté dans le jardin de la cour à Dusseldorf, où j'étais si souvent couché sur le gazon écoutant pieusement M. Legrand, qui me racontait les faits héroïques du grand empereur et me tambourinait les marches qui avaient accompagné ces faits , si bien que
42 HEINE Eiy SON TEMPS.
je voyais et que j'entendais tout en réalité : je vis ainsi la marche à travers le Simplon... Tempereur en avant et, derrière, ses braves grenadiers qui grimpent, tandis que les oiseaux de proie effrayés s'envolent avec un croassement et que les glaciers tonnent dans le lointain... Je vis l'empereur, le drapeau à la main, sur le pont de Lodi... Je vis l'empereur en manteau gris à Marengo... Je vis l'empereur à cheval à la bataille des Pyramides... Rien que fumée de poudre, que Mamelucks !.... Je vis ren;ipereur à la bataille d'Austerlitz... Oh ! comme les balles sifflaient sur la plaine glacée (1) ! »
Nous n'avons pas là de la rhétorique, fut-ce même la rhétorique d'un homme d'esprit, comme nous en rencontrerons trop souvent dans la prose de notre auteur : c'est le cœur qui a dicté à Heine ces dernières lignes, si sobres et si éloquentes, et c'est le cœur aussi qui lui inspirera, vers la même époque et sur le même sujet, son lied immortel des Grenadiers, On peut dire en effet, sans nulle exagération, que Heine, dès l'enfance, a déjà le cœur français, voire même bonapartiste. Si l'abbé d'Aulnoi ne réussit pas à lui faire aimer notre poésie, il semble du moins, à en juger par les faciles progrès que Heine fera plus tard' dans notre langue, que les leçons de grammaire et de style de l'abbé furent la base/ première de son éducation française : le tambour Legrand fit le reste, fie figure-t-on, en effet, un enfant de douze ans, et surtout un vrai gamin tel que nous avons dépeint le jeune HaiTy, dans le Dusseldorf français de 1812 ? Quelles bonnes heures il passait dans la société de ses camarades, les soldats ! Que de fois, aux accents entraînants de la Marseillaise , il dut les suivre à la promenade, au champ de manœuvre, fier de marquer le pas à côté du
(1) Heine, Œuvres complètes (éd. aU.)> *• ^> P* 250; édition française, Reisebilderj t. I, p. 187. '
tambour Legrand ! que de fois il dut écouter, juché sur la \ queue du cheval de l'électeur Wilhelm, les proclamations qui se faisaient sur la place du marché de Dusseldorf , proelamations parfaitement emphatiques sans do\ite, mais qui n'en paraissaient que plus éloquentes à un enfant de douze ans! et d'ailleurs ces grenadiers, qui défilaient fièrement . dans les rues de Dusseldorf avec leurs cocardes tricolores et leurs baïonnettes étincelantes, n'étaient-ils pas les vainqueurs d'Iéna et de Friedland ? les récits qu'ils disaient de leurs campagnes avaient de quoi passionner d'autrçs auditeurs que des enfants. Nous savons en effet que les habitants de Dusseldorf et, sans doute, tout des premiers, le père de Heine, qui professait publiquement une grande admiration pour l'empereur, étaient très fiers de leur maître, le grand-duc Murât. « On lisait les journaux sur les places publiques et on tremblait pour les jours d'un prince si intrépide, »
Avec quels battements de cœur, par exemple, le jeune Henri ne devait-il pas entendre lire par son père, dans le Moniteur d'alors, que ce hà:os, qu'il voyait marcher dans les rues, à la tête de ses troupes, avait, à léna, enfoncé les escadrons saxons, qn'k Eatkau il avait forcé le vieux Blûcher à capituler, qu'à Eylau , à Friedland, il avait chargé l'armée russe la cravache à la main ! Et que sera-ce donc quand il lui sera donné de voir en personne le dieu lui-même, le grand empereur!
Quels souvenirs durent laisser dans l'esprit d'un enfant et le récit de ces grands événements dont le contre- <îoup se faisait si vivement sentir à Dusseldorf et le spectacle journalier, nous pouvons même dire le commerce assidu de ceux qui avaient pris part à ces étonnantes campagnes, de ceux qui furent les soldats de la grande Armée ! L'imagination de Heine en garda comme un éblouissement. Plus tard il reviendra à l' Allemagne : l'université et.
U fiEINE ET SON TEMPS.
les paysages enctanteurs des bords du Rhin finiront par le reconquérir; mais, dans les premières années de sa vie, on peut dire qu'il fut nôtre ; c'est la France qui fut sa première patrie, car c'est elle qui, la première, fit battre son cœur : Heine ne l'oubliera jamais.
Nous dirons plus loin ce qu'il dut à l'empereur ^t à l'administration impériale, lui, Israélite et enfant de Dusseldorf . Nous devinons dès maintenant ce qu'il doit à la France : quelques-uns des plus grands défauts que lui reprocheront ses compatriotes et qui étaient en effet, à Dusseldorf, d'importation étrangère : l'entrain, la clarté des idées, la vivacité des reparties, cette furie française en un mot qu'il apprit alors aux sons du tambour de M. Legrand. '
Nous avons fait connaissance avec les premiers maîtres de Heine ; voyons quels furent ises premiers livres, et je n'entends point parla ses livres de classe, comme, par exemple, cette chrestomathie, composée par l'abbé d'Aulnoi> qui renfermait des extraits des sermons de Fléchier, Bourdaloue, Bossuet et Massillon. De ces auteurs Heine ne trouve pas autre chose à dire que ceci : « Ils ne m'ennuyèrent pas trop. 3) Nous savons gré au jeune Harry de ne s'être pas trop ennuyé à la lecture des sermons de Fléchier, nous ne lui en aurions pas demandé tant que cela, car personne ne s'attend à trouver les noms des sermonnaires dit dix-septième siècle parmi les écrivains favoris du folâtre auteur des BmeUlder. Mais, en dehors de ces auteurs qu'on étudie sous l'œil du maître et qui, à cause de cela, ûe sont pas toujours ceux que nous préférons, n'y eut-il pas, dans l'enfance de Heine, un de ces livres que nous aimons à lire en cachette, un de ces récits enchanteurs dont le héros devient notre meilleur ami, que dis-je ? dont le héros est nousmême, car nous finissons par nous substituer à lui, tant nous vivons toute son histoire? Il y eut, en effet, dans
l'enfance de Heine un livre qui excita les premiers ravissements de son imagination naissante : ce fut Don Qutçhoffe. « Bon Quichotte est le premier livre que je lus dès que toon intelligence s'éveilla... Je me souviens très exactement du jour où je quittai la maison à la dérobée et m'enfuis au jardin de la cour pour lire Don Quichotte sans être dérangé. C'était un beau jour du mois de mai, le rossignol chantait doucement les louanges du printemps qui l'écoutait tranquille et souriant aux premiers feux du matin...
« Je m'assis sur un banc de pierre couvert de mousse dans « l'allée des Soupirs d et je réjouis mon petit cœur des grandes aventures du hardi chevalier... Le chevalier de Dulcinée montait toujours plus haut dans mon estime et gagnait de plus en plus mon amour à mesure que je lisais le merveilleux livre, ce que je fis tous les jours dans ce même jardin jusqu'à ce que je fusse arrivé dès l'automne à la fin de l'histoire et je n'oublierai jamais le jour où je lus le tragique duel dans lequel mon chevalier devait tomber si tristement. C'était par une sombre journée ; de vilains nuages couraient dans le ciel gris, les feuilles jaunies tombaient des arbres, les rossignols ne chantaient plus depuis longtemps, — et mon cœur se brisa lorsque je lus comment le noble chevalier gisait à terre, tout étourdi et meurtri, et comment, sans relever sa visière, et comme s'il parlait du fond de la tombe, il dit au vainqueur, d'une voix faible et épuisée : Dulcinée est la plus belle dame du monde et moi le plus malheureux chevalier de la terre, mais il est contraire à l'honneur que, par faiblesse, je consente à nier cette vérité : frappe donc avec ta lance, chevalier (1)! »
C'était, semble-t-il, une de ces bonnes fées, chantées plus tard par le poète, qui décida que le livre où Heine apprendrait à lire serait Don Quichotte : aucun livre n'é-
(1) Heisebilder, t. II, chap. xvi.
tait mieux fait pour éveiller et développer les deux qualités maîtresses de son génie, l'ironie et Tenthousiasme. Mais dans ses premières années, sur ce banc de mousse du jardin de la cour, où il aimait à s'ass^ir, c'est uniquement en enthousiaste que Heine lut le roman de Cervantes : « Je ne connaissais pas encore l'ironie que Dieu a mise dans le monde, » nous dit Heine (1). Il l'y découvrira bientôt et se dédommagera amplement de sa première ignorance; mais alors il n'avait d'yeux que pour les nobles actions du chevalier de la Manche et il trouvait que tant de bravoure et de grandeur d'âme méritait une autre récompense que des coups de bâton : « Je versais les larmes les plus amères quand je voyais le noble chevalier n© récolter que de l'ingratitude et des coups pour tout son grand courage. »
Plus tard Heine lira Don Quichotte de plus près et peutêtre alors y verra-t-il, sinon plus de profondeur, du moins plus d'amertume que Cervantes n'avait songé à en mettre dans son œuvre. Sans doute Heine a raison de dire, dans une préface qu'il écrivit, en 1837, pour une édition illustrée de Don Quichotte^ que « la plume du génie dépasse toujours l'intention qu'on avait en écrivant » ; mais il se trompe, croyons-nous, quand il affirme que « Cervantes a écrit, sans le savoir, la plus grande satire qu'on ait jamais faite de l'enthousiasme humain ». Non seulement ce n'était pas là le but que poursuivit Cervantes, comme Heine en convient du reste, mais ce n'est pas davantage le but qu'il atteignit, ce n'est pas là l'impression dominante et dernière qu'on emporte d'une lecture attentive de Don Quichotte,
Est-ce faire, par exemple, « une satire de l'enthousiasme », comme le veut Heine, est-ce « railler l'Idéal »,
(1) Reisehilder, t. II, p. 407.
eomme l'affiraie Victor Hugo (1), que de défendre, en œ^ termes, l'enthousiafime du poète : « La poésie, seigneur hidalgo, est, à mon avis, comme une jeune fille d'un âge tendre et d'une beauté parfaite, que prennent soin de parer et d'enrichir plusieurs autres jeunes filles qui sont toutes les autres sciences, car elle doit se servir de toutes et toutes doivent se rehausser par elle... Je serais volontiers d'avis qu'on laissât l'étudiant suivre la science pour laquelle il se sentirait le plus d'inclination ; car, bien que la poésie ^it moins vUtile qu'agréable, du moins elle n'est pas de ces sciences qui déshonorent ceux qui les cultivent... » N'estce pas ainsi que Heine aurait désiré qu'on parlât de la poésie à sa mère qui rêvait pour lui tous les métiers, mais éprouvait une invincible horreur pour le métier de poète? ne sont-ce pas là les sentiments qu'il aurait voulu voir prêcher à l'oncle Salomon, dont la bourse se fût plus souvent ouverte à ses pressants appels, si le banquier de Hambourg avait eu près de lui un aussi bon défenseur de la poésie que le chevalier de la Manche ?
On sait qu'un jour Philippe III, du balcon de son palais, vit un étudiant qui, sur les bords du Mançanarès, lisait un livre et interrompait souvent sa lecture en se frappant le front et faisant des mouvements extraordinaires de plaisir et de joie. « Cet étudiant est fou, dit le roi, ou il lit Don Quichotte, » Il lisait Don Quichotte .* c'est qu'il n'était pas un étudiant allemand et qu'il ne vivait pas à l'époque de Heine. S'il avait lu Don Quichotte dans la traduction que le jeune Harry avait précisément entre les mains, il aurait appris du traducteur, qui n'était autre que Tieck, avec quelle respectueuse piété on doit lire tout poète qui a su dans son œuvre faire revivre l'âge d'or, c'est le moyen âge qu'entendait par là le père du Eomantisme.
(1) Victor Hugo , William Shakespeare.
Dans Zerhino, Tieck introduit les lecteurs allemands dans ce le jardin de la poésie » où règne c le quatuor sacré : Oœthe, Shakespeare, Cervantes, Dante ». Nous aurons à marquer plus loin l'attitude de Heine en face du Romantisme ; nous ne pouvons, en attendant, nous empêcher de faire observer, à propos de Don Quichotte, que personne en Allemagne n'était plus capable que Heine, s'il y eût réfléchi, de bien comprendre Cervantes, puisqu'il combattit le même combat. Heine se moquera des romans de chevalerie de la Motté-Fouqué, comme Cervantes avait persiflé Amadis; il verra littéralement dans ses anciens amis, les Romantiques, autant de don Quichottes et il pensera que Cervantes a fait d'avance la parodie de leurs œuvres surannées. En outre, on retrouverait aisément, dans les œuvres de Heine, et, par, exemple, dans certains endroits des Eeisebilder, cette humeur enjouée et ce mélange de bon sens et de poésie qu'il avait pu admirer chez son auteur favori. Il se souvient précisément de don Quichotte dans une page des Eetsebiïder pour faire cette juste réflexion qu'il va un peu à l'aventure dans son ouvrage et , que le lecteur est obligé de le suivre bon gré mal gré, étonné ou ravi, trop souvent étonné selon nous, comme Sancho Pança suivait, non sans maugréer, le trop fantasque don Quichotte.
Le jeune Harry lut, en même temps que Cervantes, un autre auteur qui fit sans doute sur lui une impression moins profonde, mais auquel il ressemblera, surtout en avançant en âge, bien plus encore qu'à l'auteur de Bon Quichotte : nous voulons parler de Swift. Heine nous apprend « qu'il rit beaucoup lorsque, tout enfant, il lut les Voyages de Gulliver » (1). Nous n'en conclurons pas pour cela qu'il puisa, dès ses premières années, dans la lecture de
(1) HeinOi Œuvres complètes, édition allemande, t. III, p. 54.
Swift la mordante ironie qui le rendra un jour si redoutable. Nous ferons simplement remarquer que, s'il relut plus tard l'œuvre de Swift, conmie semblent le faire croire les citations qu'il en fait dans un de ses Fragments anglais de 1828, il dut se sentir singulièrement attiré vers l'auteur par ce qu'il avait de commun avec lui. Andersen dit, dans un de ses contes, qu'un jour le miroir du diable s'étant brisé, un petit éclat de verre vola dans l'œil d'un malheureux garçon qui s'appelait « petit Kay ». Dès ce jour celui-ci ne vit plus partout que caricatures diaboliques : que de gens Heine et Swift voient avec les mêmes yeux que le petit Kay! Cette conformité d'esprit chez les deux écrivains est trop évidente pour qu'il ne suifise pas de l'indiquer. Mais il y a lieu de faire, entre Swift et Heine, un rapprochement qui est bien plus curieux, car il nous révèle les particularités mêmes et presque le secret de leur génie. Ce qui fait qu'il y a de la vraisemblance dans les inventions les plus folles de Swift, c'est qu'il nous dépeint ses personnages, nains ou géants, avec une précision, une netteté de contours qui nous font croire que l'auteur les a vus et que nous les voyons nous-mêmes. Ajoutez cette exactitude toute mathématique qu'il met à déduire, de leur grandeur ou de leur petitesse une fois données, les dimensions de leurs demeures, la longueur de leurs gestes et l'arc précis de leurs salutations. Nous avons là un chimérique vrai ou du moins qui nous paraît tel. Et ce qui fera, de même, que nous croirons sans discussion, que dis-je? que nous rêverons délicieusement, avec Heine, aux histoires les plus invraisemblables qu'il plaira à sa muse de nous raconter et de nous chanter, c'est que, même dans sa plus grande ferveur romantique, même dans ses plus féeriques visions, il aura toujours en main ce talisman du génie qui fait paraître vrai ce qui est faux et que nous définirons : l'instinct du détail précis et pittoresque à la fois.
Pour se disbraire des sérieuses leçons que lui donnaient les dignes ecclésiastiques du lycîée de Dusseldorf, Heine n'avait pas seulement les merveilleuses histoires de don Quichotte et de Gulliver, il apprit aussi la musique et la danse ; mais nous devons avouer que, malgré ses maîtres, i Lres ta t(^utesa vie insensib le aux charmes^de la musiqu e. Comment se fait-il qu'un poète, dont les chants sont si harmonieux, un poète dont on peut dire, à la lettre, que ses ' vers sont enfants de la lyre, car l'Allemagne tout entière ne cesse de les chanter, et nous ne savons pas de plus délicieuse caresse pour l'oreille ni de rêverie plus douce au cœur qu'un lied de Heine mis en musique par Schumann, comment .s,e. fait jj, dis-je, qu'un chantre aussi mélodieux n'ait jamais pu arriver à jouer correctement une gamme ? Il y a là un mystère dont nous ne pouvons que demander Téclaircissement aux musiciens de profession.
Heine ne profita pas davantage avec son maître de danse : il eut beau prendre des leçons, il ne réussit jamais à faire un valseur même suffisant, ce qui est une véritable honte pour un Allemand. Ici même les leçons eurent une fin tragi-comique : le maître de danse, petit, mince et chétif, mais brutal, tourmentait sans cesse Henri avec ses « battements », si bien qu'un jour celui-ci perdit patience et répondit grossièreté pour grossièreté. Un vrai conflit s'engagea entre le professeur et l'élève et Henri excité, hors de lui, jeta par la fenêtre le léger maître de danse. Le mallieureux tomba sur un tas de fumier ; on le dédommagea du reste avec une somme d'argent. Henri Heine n'a plus jamais dansé de sa vie : — heureusement pour les maîtres de danse, et aussi pour les jeunes beautés allemandes qui se seraient difficilement accommodées d'un aussi méchant valseur, ou, si on aime mieux, d'un valseur aussi méchant.
Heine a enfin terminé ses études : quel métier va-t-il choisir, ou plutôt, car il n'a que quinze ans, quel métier ses
parents vont-ils choisir pour lui ? ^e plus contraire à ses goûts et à ses aptitudes : on décide que Harry sera négociant. En 1815, son père Teumiène à la foire de Francfort et le place dans le comptoir d*un banquier franofortois.
Harry entrait dans la maison en qualité de <c volontaire », mais c'était là le plus menteur des euphémismes. Heureusement le martyre fut court : au bout de quatorze jours, Heine, trouvant le métier de comptable peu récréatif et celui de flâneur bien préférable, passa, à étudier la ville, les deux mois pendant lesquels son père le maintint à Francfort : il vit ^ de près les persécutions auxquelles ses coreligionnaires étaient alors en butte dans l'ancienne ville Ubre et il visita le Ohetto, dont il nous fera plus tard une si vive peinture dans le Rdbhin de Baccarah,
Il vint se reposer, à Dusseldorf, de ses piteux débuts de comptable. Nous ignorons complètement de quelle manière il passa son temps dans Tannée qui suivit son séjour à Francfort. Nous savons seulement qu'en 1816 ou 1817 il se rendit à Hambourg, où se trouvait déjà son oncle Salomon et où il essaya de vaincre son dégoût pour le commerce, car le livre d'adresses nous apprend qu'en 1818 il existait dans cette ville, au ChrusTceller, une maison de commission sous la raison sociale Harry Heine et C^^. Il faut croire que les commissions n'abondèrent pas au CfrasMler, puisqu'au printemps de 1819 Harry Heine et C*® avaient cessé de vivre. Une ville, où l'on était allé pour faire fortune et où l'on fait faillite est sans nul doute la dernière des villes et on ne peut raisonnablement avoir pour elle que des malédictions. Que si, d'autre part, on n'a pas seulement perdu à Hambourg son argent ou, tout au moins, l'argent de l'oncle Salomon, mais qu'on y ait encore courtisé sans succès quelque jolie Hamt)Ourgeoise, alors ce ne sera plus le commerçant ruiné, qu'est-ce qu'une plaie d'argent à cet âge ? mais l'amant rebuté qui plus tard accablera Hambourg et ses habitants
de ses plus amers sarcasmes; et pourtant, on ne pourra s'empêcher de penser sanft cesse à cette ville maudite, on en parlera même en prose et en vers, ce qui. prouve que la blessure de Heine fut plus profonde que ne l'ont prétendu, certains critiques, plus lente à cicatriser qu'on n'aurait pu s'y attendre de la part d'un jeune homme qui n'avait pas vingt ans. On sait maintenant quels fâcheux souvenirs devaient remplir l'âme du poète loraqu'il revoyait en imagination la ville qu'il nous dépeint ainsi :
ce Les habitants de Hambourg sont de bonnes gens et ils mangent bien. Au sujet de la religion, de la politique et de la science, on y trouve une grande diversité d'opinions; mais quant à la table, il règne parmi les Hambourgeois la plus cordiale entente... Hambourg est la patrie du bœuf fiimé et s'en fait gloire, comme Mayence se vante de Jean Fust et Eisleben de son Martin Luther. Mais que sont, auprès du bœuf fumé, l'imprimerie et la réformation ?... Si les Hambourgeoises ne montrent pas trop d'enthousiasme pom* l'amour romantique et ne se doutent guère de l'existence de cette passion des femmes généreuses, la faute n'en est pas à elles, mais au petit dieu de l'amour qui parfois place sur son arc les traits les plus acérés, — mais, soit malice, soit maladresse, il vise trop bas, et, au lieu de frapper les dames de Hambourg au cœur, il les atteint à l'estomac.
« Pour les lecteurs, auxquels la ville de Hambourg serait inconnue, je dois faire remarquer que la plus belle promenade des fils et des filles d'Hammonia porte le nom légitime de lungfersteg (terrasse des vierges), qu'elle consiste en une allée de tiUeuls, bordée d'un côté par une rangée de maisons, de l'autre par le grand bassin de l'Alster eftjue, de ce côté, s'élèvent deux petits cafés construits sur l'eau en forme de tente et connus sous le nom de pavillons. »
Il est probable que Heine venait souvent se distraire, au lungfersteg^.,. des affaires que faisait son associé au Gras-
keUer. On était si bien en été au pavillon suisse, « quand le soleil de Taprès-midi n'était pas trop incendiaire et qu'il répandait une splendeur féerique sur les maisons, les hommes, l'Alster et les cygnes qui nageaient dans ses eaux (1)! »
Par exemple, on ne devait pas prendre beaucoup de commissions sur la Terrasse des Vierges^ mais quoi ! on avait dix-huit ans et l'âme si peu commerçante :
Là je m'assieds rêveur, et, dans Tespace, Je sois des yeux le nuage flottant^ L'oiseau qui vole et la femme qui passe, J'ai dix-huit ans (2) !
c'était justement ce que faisait Henri Heine quand il allait s'asseoir au pavillon suisse en été, car ce n'était pas seulement pour admirer les cygnes de l'Alster qu'il était venu jusqu'au lungfersteg. « J'y suis resté assis pendant plus d'une après-dînée d'été et je pensais alors ce que les jeunes gens pensent d'ordinaire, c'est-à-dire rien, et je regardais ce que les jeunes gens ont coutume de regarder, c'est-àdire les jeunes filles qui passaient, — et elles passaient d'un pied leste, les gracieuses servantes avec leurs bonnets ailés et leurs paniers soigneusement couverts, quoiqu'il n'y ait rien dedans. Plus loin piaffaient les belles demoiselles des négociants avec le cœur desquelles on obtient, en même temps, beaucoup d'argent comptant. »
Hélas ! notre poète était en train de perdre son argent sans obtenir le cœur de « la belle demoiselle de négociant » pour les beaux yeux de laquelle il était venu passer son après-midi au lungfersteg. Aussi comme Hambourg est laid et triste quelques années après,... après qu'il a reçu une
(1) Heine, Œuvres complétée (éd. ail.), t. IV, p. 94, éd. franc., Reise- Uîder (Schnabelewopski), t. I, p. 301.
(2) Vers d'Hégésippe Moreau.
corbeille, comme on dit en Allemagne, ou, comme on dit en France, après qu'on lui a signifié son congé. « Et la ville elle-même, comme elle était changée à]- mon retour! et le lungfersteg ! la neige couvrait les toits et il semblait que même les maisons avaient des cheveux jblancs. Les tilleuls de la vallée n'étaient plus que des «arbres morts avec des rameaux desséchés qui s'agitaient comme des fantômes au souffle du vent glacial. »
La ville entière semble au poète porter le deuil de son amour et, à travers les sarcasmes et les gamineries par lesquelles il essaie, suivant sa coutume, de nous donner le change, sa douleur éclate malgré lui et nous émeut, cette . fois, parce que nous sentons qu'elle est sincère : « Le bassin de l'Alster était pris ; seulement près du rivage on avait coupé un vaste carré de glace et les horribles accents que je venais d'entendre partaient des gosiers des pauvres créatures blanches qui y nageaient et qui criaient dans leur mortelle angoisse. C'étaient les mêmes cygnes qui autrefois avaient bercé mon âme d'émotions si douces et si sereines ! Ah ! les beaux cygnes blancs, on leur avait brisé les ailes pour les empêcher d'émigrer en automne vers le chaud midi. Et maintenant le nord les tenait enchaînés dans ses sombres glacières, — et le garçon de café du pavillon disait qu'ils s'y trouvaient bien et que le froid entretenait leur santé. Mais cela n'est pas vrai ; on ne se trouve pas bien quand on est emprisonné dans une mare froide à Hambourg, qu'on y est presque collé par la glace, qu'on a les ailes cassées et qu'on ne peut s'envoler vers les belles contrées du sud où sont les belles fleurs, les beaux fruits dorés du soleil et les lacs bleus des montagnes. Hélas ! il fut un temps où je n'étais guère plus heureux et je compris les souffrances de ces pauvres oiseaux (1). »
(1) ReiseUlder, t. I, p. 314.
Ne pourrait-on pas dire que ces beaux cygnes blessés, qui frissonnent au vent du nord et regrettent le pays du soleil, senties propres pensées du poète qui, plus d'une fois alors, durent s'envoler, loin des rues prosaïques et froides de Hambourg, vers les flots bleus du Ehin, vers Dusseldorf , vers une mère, dont Heine savait toute la tendresse et à qui il devait, au retour, adresser ces nobles vers :
« J'ai cherché l'amour sur tous les chemins ; j'étendais la main devant chaque seuil et je^ mendiais une pauvre parole d'amour, — mais on ne me donna que la froide haine... et je suis revenu au logis, malade et triste.
« Là, tu es venue au-devant de moi, et alors, ce que j'ai vu briller dans tes yeux, c'était l'amour, le doux amour si longtemps cherché (1). »
(1) Buch detLîeder , Sonette, p. 90. Trad. franc. Poéties inédites^ p. 63. Nous reviendrons, à propos des a Sonnets d, sur ces beaux vers de Heine & sa mère.