‹ Henri Heine et son tempsChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les premières amours et les premiers vers de Heine.

Dieu nous garde de vouloir faire l'histoire de toutes les poésies de Heine, en suivant pas à pas l'histoire parallèle et détaillée de toutes ses amours I Si une entreprise de ce genre a pu être tentée, et, malgré les écueils inévitables en de tels sujets, menée à bon port par les biographes de Gœthe, c'est que ceux-ci étaient protégés par leur auteur lui-même ; ils pouvaient accompagner celui-ci, sans trop de danger pour les lecteurs, dans presque tous les endroits où Gœthe a aimé ; il leur était permis enfin d'écrire en toutes lettres, au bas des plus célèbres poésies de Gœthe, les noms si divers, tous ou presque tous honorables, des belles infortunées que Gœthe a aimées juste assez pour les chanter dignement les unes après les autres.

Avec Heine, au contraire,^ et à supposer que nous en eussions la moindre envie, il ne serait pas même possible d'écrire tous les noms, et cela pour une raison qui nous dispensera d'en donner d'autres, c'est que ces noms, Heine les ignorait lui-même, les très nombreuses personnes qui l'ont honoré de leurs faveurs, étant « de ces femmes hardies » dont on ne sait généralement que les prénoms. Dans ce Hvre donc nous ne nous intéresserons pas à la belle Minka, qui, plus tard, paraît-il, s'appela Katinka; nous résisterons, comme il convient à un honnête biographe, au plaisir coupable d'entretenir le lecteur de « sa taille de Junon, de ses yeux brillants et de ses lèvres de pourpre », et nous renvoyons dans leur temple, une fois pour toutes, et

toutes à la fois, les prêtresses, brunes ou blondes, belles ^u laides, de Vénus Aphrodite, dont Heine s'est plu à faire dans ses œuvres le téméraire éloge. Mais, en dehors de ces vénales amours, Heine n'a-t-il pas conçu, au printemps de sa vie, quelqu'une de ce^ naïves et chastes passions qui embrasent un jeune cœur, lui arrachent ses premiers soupirs et lui dictent ses premiers vers ?

Ces fraîches amours de la vingtième année, Heine en a connu, mieux que tout autre, le charme enivrant et doux, et il vaut la peine de noter ces premiers battements de son cœur, parce que l'amoureux ici nous fera mieux comprendre et mieux goûter le poète. En effet, ce qui distinguera, avant tout, Heine de ses amis, les romantiques, c'est l'accent personnel de ses poésies. Sans entrer dans des détails qui trouveront leur place ailleurs, nous pouvons résumer les tendances de l'école romantique dans cet aphorisme et, pour ainsi dire, dans "cet oracle que prononça un jour le grand prêtre de l'école, Novalis : « La rêverie, voilà le monde, voilà la réalité (1)!»

Or, si Heine est supérieur aux romantiques, ce n'est pas seulement parce qu'il a plus de génie qu'eux tous, c'est aussi parce qu'il n'a pas rêvé, mais qu'il a vécu ses plus beaux vers : c'est ce que va nous montrer l'histoire de ses premières amours.

Pour commencer en historien tout à fait fidèle, nous devons raconter d'abord au lecteur une amusante anecdote que nous a laissée Maximilien Heine dans ses Souvenirs ; la tragique aventure qui arriva au jeune Henri, alors au lycée, nous montrera de quelle précocité de cœur la nature avait doué le futur chantre de l'amour :

« A la fin de l'année, Henri fut un des élèves qui devaient réciter une poésie au public (2). A cette époque, le jeune

ri) «Die Welt wird Traum, der Traum wird Welt. » (2) Schulactiu,

écolier s'était monté la tête pour la fille du président de la cour d'appel de A.... Celle-ci était fort jolie, élancée, avec de longues boucles blondes. — Je suis persuadé que mainte de ses premières poésies a été adressée à cette personne charmante, presque idéale. — La salle, où avait lieu la cérémonie, était pleine comme un œuf. Tout devant, dans des fauteuils magnifiques siégeaient messieurs les inspecteurs. Au milieu d'eux un siège doré restait vide...

(( Le président delà cour d'appel et sa fille vinrent très tard, il n'y avait pas autre chose à faire que d'offrir à la belle jeune fille le fauteuil resté vide entre les respectables inspecteurs. Heine, qui déclamait avec beaucoup de feu le ce Plongeur », de Schiller, était arrivé à ce vers :

« Et le roi fit signe à sa gracieuse fille. »

« En ce moment, sa malechance voulut que son regard tombât sur le fauteuil où était assise sa divinité. Il s'arrêta court. Trois fois il reprit le vers « et le roi fit signe à sa gracieuse fille », mais il ne put aller plus loin. Le professeur soufflait et ressoufflait. Heine n'entendait rien : iï regardait avec des yeux grands ouverts le fauteuil doré où il croyait voir une apparition céleste et il s'évanouit. Personne n'en soupçonna la cause. — « Ce doit être la chaleur de la salle, » dit l'inspecteur à mes parents qui accoururent, et il fit ouvrir toutes les fenêtres.

« Bien des années après, il me racontait cette histoire et s'interrompait souvent pour s'écrier. « Étais-je assez naïf dans ce temps-là (1) ! » Voilà un cri que Maximilien n'a pas dû inventer. En effet, Heine tremblant et s'évanouissant devant une jeune fille, cela devait paraître bien drôle plus tard à Heine lui-même qui désapprit sitôt et si complètement sa timidité de collégien.

(1) Max» Heine, Erinnerungen an H. Heine und seine Famïlie, Berlin, Diimmler, p. 23.

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Cette anecdote ne rappelle-t-elle pas l'amour, non moins précoce, de Byron (il n'avait que neuf ans), pour la petite Mary Duff à côté de laquelle il veiiait s'asseoir sur le gazon pendant que la sœur cadette de Mary jouait près d'eux avec sa poupée ? Byron nous dit lui-même que, lorsqu'il apprit, sept ans plus tard, la nouvelle du mariage de Mary Duff, il entra dans de violentes convulsions (1).

Un critique allemand, parlant de cette première passion de Byron, dit gravement que « cet étrange phénomène le place à côté de Dante >. Nous avons, pour nous, quelque peine à nous apitoyer sérieusement sur les premières souffrances de ces apprentis de l'amour, et, de même que la passion de Byron enfant pour Mary Duff nous feit penser à un mot d'une amusante familiarité par lequel les Anglais désignent ce genre de passion (calf-love), de même le mot dont Maximilien se sert pour exprimer la première peine de cœur de Heine {er schwàrmtê) a de quoi nous rassurer, car nous savons que les Allemands ont, dans leur âme, de tels trésors de sensibilité qu'ils peuvent s'abandonner, sans crainte, au genre d'exaltation que ce mot désigne dans leur langue. Harry « soupira » donc pour mademoiselle de A..., mais la blonde fille du président de la cx)ur d'appel ne fut point la Béatrice de Heine, car notre poète avait à peine seize ans que sa bien-aimée portait un autre nom : elle s'appelait Josepha.

Nous avons affaire ici à une affection plus sérieuse et, ce qui doit nous intéresser à Josepha, c'est cette déclaration fort nette de Heine : « Sans aucun doute elle a exercé laplus grande influence sur le poète qui s'éveillait enmoi (2). »

Cette première muse de Heine fut la fille d'un bourreau et la nièce d'une sorcière. La Goechinn était connue à Dus-

(1) John Nichol ; Bijron, MacmiUan and C", 1880.

(2) Mémoires, trad. de M. Bourdean, p. 118.

seldorf pour vendre aux débitants de bière des doigts de pendus, qui <r donnaient bon goût à la bière dans le tonneau 2>, et, aux jeunes amoureux, des philtres qui les rendaient irrésistibles. Heine allait la voir souvent dans sa maison, située hors de la ville et appelée « la maison franche »; mais ce qui l'y attirait, c'était un sortilège plus puissant que toutes ses incantations, c'étaient « les grands yeux foncés » de sa nièce Josepha. « Josepha était âgée de seize ans à peine, mais comme elle avait grandi subitem^ent, sa taille élancée la faisait paraître beaucoup plus âgée. Cette soudaine croissance était aussi la cause de son extrême maigreur ; elle avait cette taille fine que nous remarquons chez les quarteronnes des Indes occidentales, et, comme elle ne portait ni corset ni douzaine de jupons, son vêtement, qui lui collait au corps, ressemblait à la draperie mouillée d'une statue ; mais aucune statue de marbre ne pouvait rivaliser avec elle pour la beauté, car elle était la vie même et chacun de ses mouvements révélait les rhythmes de son corps, je pourrais même dire la musique de son âme. Aucune des filles deNiobé n'avait un profil plus noble ; la couleur de son teint et de sa peau était d'une blancheur un peu changeante. Ses grands yeux très foncés semblaient proposer une énigme dont ils attendaient patiemment la solution, tandis que sa bouche avec ses lèvres minces aux coins retroussés et ses dents un peu longues, d'une blancheur de craie, semblaient vous dire : « Tu es trop bête et tu <c chercheras en vain ! »

« Sa chevelure était tout à fait rousse, d'un rouge de sang, et tombait en longues boucles jusqu'au bas des épaules. Elle pouvait les attacher, ses beaux cheveux, sous son menton. Cela lui donnait l'aspect d'un décapité dont le sang coulait à torrents (1). »

(1) Mémoires, trad. Bonrdeau. p. 117.

On le voit, le visage de Josepha ne démentait point une race funeste ; si on ajoute à tous ces traits que la voix de Josepha, « ordinairement voilée et comme éteinte, soudainement, sous Id coup de la passion, retentissait avec une sonorité métallique, y> on comprendra la vive impression que durent faire, à la fois sur le cœur et l'imagination de flarry, les charmes un peu sauvages et comme sanglants de cette belle et énigmatique Fadette. Josepha apprit à son jeune ami de vieux chants populaires et ces chants n'étaient pas gais : ils dallaient à l'air de son visage ; dits de sa voix sourde et passionnée, ils étaient faits pour remuer profondément l'âme impressionnable d'un adolescent qui était né poète. « Deux strophes sont restées dans mon souvenir, les voici : c'est d'abord le méchant Trogig qui parle :

Mon Ottélie, tu ne seras certainement pas la dernière. Dis, yeuz-tu qu'on te pende au grand arbre?

Ou veux -tu nager dans le lac bleu ?

Ou veux-tu le glaive briUant, Présent du bon Dieu?

A quoi Ottélie répond :

Je ne veux pas qu'on me pende au grand arbre, Je ne veux pas nager dans le lac bleu ; Je veux baiser le glaive sanglant, Présent du bon Dieu.

Un jour que Sefchen venait de chanter cette dernière strophe, je fus frappé de son agitation et un tel trouble m'envahit moi-même que soudainement je fondis en larmes, nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre en sanglotant et nous restâmes ainsi sans dire un mot ; les larmes nous coulaient des yeux et nous nous regardions comme à travers un voile humide. Je priai Sefchen de m'écrire ces strophes, elle le fit, non avec de l'encre, mais avec du sang ;

j'ai perdu depuis l'autographe rouge, mais ces vers se sont graves dans mon souvenir en traits ineffaçables (1). » Et n'est-ce pas aussi avec du sang que semblent avoir été écrites certaines strophes lugubres des Nocturnes (Traumbilder) ? Heine convient lui-même qu'il y a, dans les poésies de cette époque, un écho des chants farouches de Josepha : « Mes premières poésies, les Nocturnes, que j'écrivis peu après, sont d'un coloris sombre et cruel, conmie cette liaison qui jeta jadis son ombre so-nglante sur ma jeune vie et ma jeune pensée. »

Josepha pourtant n'est que la Eosalinde de notre Roméo : il n'a fait que jouer à l'amour avec elle pour mieux aimer Juliette, qui n'est pas loin. « Un jeune homme aime une jeune fille, laquelle en a choisi un autre... C'est une vieille histoire, toujours nouvelle et celui à qui elle arrive en a le cœur brisé (2). »

C'est l'histoire même de notre poète : Roméo seul s'était donné, Juliette en aimait ou simplement en épousa un autre ; le cœur de Heine se brisa, mais sa douleur fit de lui l'immortel auteur des Lieder.

Les témoins qui semblent être les mieux informés, les parents même de Heine, son frèr^ Maximilien dans ses Souvenirs et, tout récemment encore, sa nièce, la princesse délia Rocca, dans des Souvenirs du même genre, ont très formellement nié cet amour malheureux de Heine qui, selon nous, l'aurait sacré poète. C'est l'imagination poétique de Heine, c'est sa sympathie pour les souffrances d'autrui, qui, selon Maximilien, ont inspiré au poète la poésie célèbre que nous avons citée ; et, de même, dans tous ces chants si désespérés, qui ont fait la gloire de Heine, il ne faut pas chercher l'écho des souffrances personnelles de l'auteur, mais

(1) Mémoires, p. 120.

(2) Livre des chants, ^

simplement la preuve de ce que savait imaginer et inventer « son âme poétique » (1). Ainsi parle la princesse délia Eocca elle-même : « Le génie poétique était si puissant, chez Heine, que les larmes d'autrui lui inspiraient de nou4 veaux chants (2). 3f)

Les assertions de la princesse délia Eocca viennent trop tard : tandis qu'elle niait dans ses « Souvenirs » ce premier amour, si mystérieux et si couvent discuté, de Henri Heine, la preuve en était faite depuis cinq ans. Deux ou trois lettres de Heine, publiées dans la Rwidschau ,par M. Hûffer (3) ne laissent plus aucun doute à cet égard. Heine a aimé sans être aimé et en a été très malheureux. Qu'on lise en efPet les lignes suivantes :

A Christian Sethe, étudiant à Dusseldorf,

Hambourg, 27 octobre 1806.

« Elle ne m'aime pas. (« Sie liebt mich nicht, » ce dernier mot en grosses lettres dans l'original.) Tu dois, mon cher Christian, prononcer doucement, très doucement ce dernier petit mot. Dans les premiers (du texte allemand), il y a le ciel éternellement vivant, mais dans le dernier il y a l'enfer éternellement vivant aussi. Si tu pouvais voir un peu le visage de ton pauvre ami et conmie je suis affreusement pâle, convulsionné et fou, alors ta juste irritation, causée par mon long silence, tomberait bien vite ; le meilleur pour moi serait que tu puisses jeter un seul regard dans mon âme,

(1) Max. Heine, Erinnerungûn, p. 18.

(2) Erinnerungen an H. Heine, von seiner Nichte, Maria Embdem. — Heine, Prîncipes&a délia Bocca. — Traduction allemande, Hoffmann et Campe, 1881, p. 32.

(3) En 1874 et reproduites par M. Hiiffer dans son précieux volume, f^ cité i^us haut : Aus dem Leben ffeine'T. ' ^ - — -^

c'est alors que tu m'aimerais bien!... Quoique j'aie les preuves les plus évidentes, les plus irrécusables, de n'être rien moins qu'aimé, preuves que le recteur Schallmeyer luimême trouverait tout à fait fondée en logique, — pourtant ce pauvre cœur aimant ne veut pas encore donner son concedo et persiste à dire : Que me fait ta logique, n'ai-je pas ma logique à moi ?... Je l'ai revue. — Au diable mon âme ! ah! ne frissonnes-tu pas, Christian? j'en frissonne encore moi-même.

c( Brûle cette lettre et que Dieu secoure ma pauvre âme. — Je n'ai pas écrit tous ces mots. — Un homme pâle s'est assis là sur ma chaise, et c'est lui qui a écrit tout cela. — Mon Dieu ! ce n'est pas être coupable que d'être fou ! — Ne respire pas trop fort, vois, j'ai construit un magnifique château de cartes et je suis tout au-dessus et je la tiens dans mes bras !.. Être loin d'elle, porter dans le cœur, de longues années, un désir qui vous brûle, cela, c'est déjà le tourment de l'enfer, cela vous arrache un cri de douleur infernal. Mais être près d^eïle^et pourtant se dessécher à attendre vainement, des semaines étemelles, un de ces regards qui transportent au ciel, et — et — oh! — oh ! — oh! — Christian ! »

Que signifient ces réticences, et quel est ce nouveau tourment que Heine n'a pas la force de dire à son ami ? Nous croyons que le second vers de la poésie que nous avons citée plus haut peut nous l'apprendre : « Celle-ci en a choisi un autre, » — c'est-à-dire : Ce bonheur que j'avais rêvé, et dont la pensée seule me brûle le cœur, elle va le donner à un autre ! oh ! ce que j'en souffre ne peut s'écrire... — « Je t'embrasse, Christian, mais ne me presse pas trop fort : sur ma poitrine nue est une noire chaîne de fer, et, à côté, là où bat mon pauvre cœur, est une croix de fer toute pleine de pointes aiguës et, dans cette croix, une boucle de M... Ah ! cela brûle, ô Christian î »

raWSSTT^.

Toute cette emphase, naturelle d'ailleurs à l'âge de Heine, il avait alors seize ou dix-sept ans, ne saurait nous empêcher de voir, dans les passages cités, l'expression vraie d'une douleur sincère et profonde.

Et d'ailleurs, même si nous n'avions pas ces lettres à Sethe, est-ce que l'œuvre tout entière du poète ne protesterait pas contre la prétention qu'a eue sa famille et que pourraient avoir d'autres critiques, après elle, de réduire les strophes les plus émouvantes de Heine à n'être que les habiles mensonges d'une poésie impersonnelle ? Pour si grand poète et, ce qui est parfois, il faut en convenir, une même chose, pour si grand menteur qu'on soit, il est pourtant defe cris et des sanglots que l'imagination n'invente pas et que le cœur seul a pu dicter.

Est-il permis de douter de la sincérité d'A. de Musset, lorsqu'il chante, comme Heine, un amour malheureux, ou plutôt, lorsque cet amour éclate et s'emporte, comme malgré lui, en folles imprécations contre l'ingrate que la Muse ne peut lui faire oublier ? De même, la blessure de Heine ne se fermera jamais et c'est de cette blessure, adoucie sans doute par d'indignes distractions que je n'oublie pas, pansée, si l'on veut, et profanée en même temps par des mains impures, mais, jamais complètement guérie, que jailliront tant de beaux vers d'une tristesse infinie, d'une amertume qui serre le cœur.

Qu'on lise, par exemple, cette poésie de V Intermède, et qu'on la lise, comme on devrait faire pour tout^ nos citations, qui sont autant d'indignes trahisons du poète, qu'on la lise dans l'original : n'est-elle pas une réponse directe et péremptoire à ceux qui voudraient douter de la vérité de son amour et de sa douleur ?

« Ma bien-aimée, il faut que tu me le dises aujourd'hui : es-tu une des visions qui, aux jours étouffants de l'été, sortent du cerveau du poète ?

« Mais non : une si jolie bouche, des yeux si enchanteurs, une si belle, si douce enfant, un poète ne crée pas cola.

<t Des basilics et des vampires, des dragons et des monstres, tous ces vilains animaux fabuleux, voilà ce que peut créer l'imagination en feu du poète.

« Mais toi et ta malice, et ton gracieux visage et tes regards doucement perfides, le poète ne crée pas cela (1) ! »

Est-ce à dire que nous devions croire à la lettre et plaindre le poète quand, de longues années après W tourments de la première heure, il se présente à nous dans ses vers comme c( infiniment, éternellement malheureux »? On pense bien que nous ne demandons pas au lecteur tant de commisération et de crédulité ; ce serait exiger de lui plus que les poètes, mênre les plus sincères, n'ont le droit d'attendre de ceux qui les lisent, de ceux qu'ils ont en somme pour mission de séduire par leurs beaux mensonges. Si nous ne savions pas la part qu'il faut faire à l'imagination dans toute œuvre d'art, si nous étions tentés de prendre trop au sérieux cette fidélité de cœur dont les Allemands sont si fiers {die deutsche Trem), un grand génie, Gœthe lui-même, serait là pour nous avertir, par son propre exemple, qu'un poète, même quand il chante ses propres douleurs, n'est jamais, dans sa vie, aussi malheureux qu'il a l'air de l'être dans ses vers. Tandis que Gœthe, sous le coup de la passion qu'il ressentait pour Charlotte, écrivait les pages les plus brûlantes de Werther, il envoyait aux journaux des articles, très lestement troussés, de critique littéraire. Et plus tard, au moment où il était le plus violemment épris de Lili Schoenemann, et où il donnait, dans ses lettres à Auguste de

(1) Aber dich und deine Tiicke,

Und dein holdes Apgesicht, Und die falschen f rommen Blicke, Daa erschaflEt der Dichter nicht.

^Intermezzo, XVI j éd. franc.. Poèmes et légendes, p. 94.)

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Stollberg,' les preuves les plus évidentes de cet amour inquiet, plus encouragé que partagé, à ce moment-là, ô profondeurs insondables d'un ctoeur de poète! il écrivait la chanson de la puce! Il n'était pas inutile que nous nous mettions nous-même sous les yeux un tel exemple de ce que nous pourrions appeler le dédoublement poétique, exemple d'autant plus édifiant qu'il nous est fourni par un poète qui a écrit : « Toutes mes poésies sont des œuvres de circonstance. »

Ne craignons donc pas de le dire nettement, même après avoir affirmé l'authenticité de sa douleur et de ses larmes : Heine a compris, dès ses premiers succès, tout l'intérêt qu'avait sa gloire de poète à entretenir ses larmes d'amant malheureux. Oui certes, il a souffert et pleuré ; mais il était artiste, c'est-à-dire, il était la dupe ou mipux encore le complice de son imagination, il savait gré à celle-ci d'exagérer sa souffrance, d'en prolonger indéfiniment, jusqtf à son dernier jour, l'amer souvenir ; il aimait enfin à entretenir, ou, suivant le beau mot de son frère en poésie, A. de Musset, « à bercer » une douleur qui l'avait fait si grand poète.

Ainsi s'expliquent, croyons-nous, et se concilient les deux passages contradictoires d'une confession que Heine iit un jour à son ami et traducteur Gérard de Nerval et que celuici répéta en, 1850, à Schmidt-Weissenfels. « Ce que je soupçonnais déjà, Heine me l'avoua plus tard, quand il me connut mieux ; nous souffrions tous les deux du même mal ; nous chantions tous les deux le désespoir d'un amour de jeunesse enseveli en nous ; nous chantons encore et ce désespoir ne veut pas mourir ; cet amour sans espoir sommeille toujours dans le cœur de Heine ; rien que d'y penser, il pleure encore ou il retient ses larmes avec colère. »

Mais Heine ajoutait, dit-on, avec cette franchise brutale et cette crudité d'expressions qu'il affectionnait : « Quand j'eus perdu le paradis de mon amour, cet amour resta en-

core pour moi un métier (ein Handwerk) (1). Disons plus simplement et nous serons, sans doute, dans le vrai : ce que Heine a souffert, il nous l'a dit en poète et ce n'est pas nous qui nous plaindrons « qu'un sujet particulier ait pris un caractère poétique... La réalité donne le Dçiotil', les points principaux, en un mot, l'embryon ; mais c'est l'affaire du poète de faire sortir de là un ensemble plein de vie et de beauté (2). »

Un dernier mot sur les amours de Heine. Le lecteur est-il curieux de connaître le nom de l'ingrate ? Heine, dans ses lettres à Sethe, l'appelle Molly ; mais ce n'est là qu'un de ces petits noms que la tendresse allemande a l'habitude de donner à toute jeune fille, et qui sont, tantôt un diminutif, tantôt une altération du nom, plus douce à l'oreille et plus caressante que le nom lui-même.

La bien-aimée de Heine s'appela, de son vrai nom, Amalie et c'était la cousine du poète, la fille de Salomon Heine, du richissime banquier. Après avoir repoussé l'amour de Henri Heine, elle épousa, en 1821, un propriétaire du nom de John Friedlànder et alla avec lui habiter Kônigsberg. Ainsi pense M. Hermann Hiiffer, lequel n'invoque, du reste, à l'appui de son opinion, qu'une lettre bien postérieure de Heine que nous citerons plus loin. Qu'on nous permette donc de douner brièvemetit les raisons qui nous font accepter l'opinion, si peu motivée, de M. Hiiffer.

Et d'abord, qui était ce Christian Sethe à qui est adressée la lettre, si significative, dont nous avons donné les passages les plus décisifs? C'était un ami d'enfance de Heine ; il avait été son condisciple au lycée de Dusseldorf, il resta longtemps le correspondant assidu et le confident du poète ; Heine lui disait, ou lui écrivait, les secrets de son cœur et

(1) Voir les Souvenirs de la princesse délia Rocca, p. 32.

(2) Expressions de Grcethe : « Conversations de Grœthe, recueiUies par Eckermann. » Trad. Délerot. Charpentier, 1863, t. I, p. 35.

les premiers essais da sa Muse. Sethe est pour Heine ce que fut de Virieux pour le jeune Lamartine :

Fais-moi le confident des secrets les plus chers, De tes premiers amonrs et de tes premiers vers.

Tel était ce correspondant du poète ; on ne peut guère révoquer en doute la vérité des aveux que lui faisait ce dernier, puisque Sethe savait tous ses secrets. Heine lui écrit donc de Hambourg : « Eéjouis-toi, réjouis-toi : dans quatre semaines je verrai Molly. Avec elle reviendra ma Muse. Depuis deux ans je ne l'ai pas vue. mon pauvre vieux cœur ! pourquoi te réjouis-tu et bats-tu si fort ? »

Cette lettre est de 1816 ; Heine venait à peine d'arriver à Hambourg, il avait seize ans, dix-sept au plus, et il connaissait Molly depuis deux ans. N'est-il pas probable qu'il l'avait vueàDusseldorf, puisqu'il en parle un peu à Sethe comme si Sethe l'avait vue aussi et que d'ailleurs c'était la première fois qu'il était allé lui-même à Hambourg. Il ne devait guère connaître à Hambourg, surtout dès son arrivée, que l'oncle Salomon et sa famille ; il est donc presque certain que celle qni avait fait battre son cœur, deux ans auparavant, et qu'il allait retrouver à Hambourg, dans le seul milieu où il fût admis alors, c'était Amélie Heine. Nous avons enfin une lettre, celle-ci écrite bien plus tard, à Varnhagen, où Amélie Heine est nommée ; c'est la seule fois que ce nom ait été écrit en toutes lettres par Heine; dans toutes ses autres épitres, qu'il date du « maudit Hambourg », et où il raconte, avec une poignante vérité, « la vieille passion qui éclate encore avec violence » (àMoser, 11 juillet, 1823), aucun nom n'est cité. Nous savons pourquoi il ne pouvait garder le même silence avec Varnhagen. Varnhagen, non seulement était dans la confidence de son amour, mais il avait même essayé, daiis l'intérêt de son ami, d'empêcher Heine de retourner à Hambourg. Heine, susceptible comme un poète, s'était, à

ce sujet, brouillé avec Vamhagen ; il ne lui avait pas pardonné, comme il le disait lui-même , « la fantaisie qui lui était venue de jouer avec lui (Heine), le rôle d'Antonio. » Plus tard, en 1827 , quand Heine et Vamhagen sont redevenus bous amis, voici ce que Heine écrivait, de Hambourg même, à Vamhagen :

« Ce matin, je suis sur le point de rendre visite à une femme que je n'ai pas vue depuis onze ans (les dates ne comptent pas, quand c'est Heine qui les donne ; il était, sur ce point, d'une inconcevable étourderie); une femme à qui on a redit que j'ai été autrefois amoureux d'elle. C'est M™^ Friedlander de Kônigsberg, et, pour ainsi dire, ujie cousine à moi (nous connaissons aussi ce ton détaché sur lequel Heine affecte de parler de ce qui lui tient le plus à cœur). Hier déjà, comme avant-goût, j'ai vu l'époux de son choix. La bonne femme s'est fort pressée et est arrivée juste le jour où Hoffmann et Campe ont donné la seconde édition de mes Jeunes Souffrances. — Le monde est absurde et fade et antirécréatif, il exhale un parfum de violettes sèches (1). »

Amélie semble donc bien avoir été l'ingrate qui tortura le cœur de Henri Heine ; c'est elle, croyons-nous, que doivent maudire les amis dû poète, mais elle en même temps que doivent bénir les admirateurs d'un génie que les dédains de cette jeune fille révélèrent à lui-même et au monde.

A l'âge où Heine chantait ses Jeunes Souffrances^ l'impertinent auteur de la Ballade à la Lune s'élançait vers la gloire comme un jeune dieu qui va à la conquête du monde, « le front mâle et fier, nous dit-on, la narine enflée du

(1) Correspondance, édition française, 1. 1, p. 365.

) du désir, l'œil au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie (1). :!> Avec une candide impatience d'adolescent, il appelait de tous ses vœux « le bonheur », dût-il trouver « la mort après ou la mort avec », car l'audacieuse devise qu'il avait adoptée, une devise qui fait les grands hommes et les douloureux poètes, c'était : « Tout ou rien I »

C'est le cri même de Heine au moment où il va écrire ses premiers vers : « Aut Caesar, aut nihil, » fut toujours ma devise, écrit-il à Sethe, « tout en toutes choses ! » (Ailes an Allem) (2). On sait l'histoire des deux poètes : celui qui avait souhaité le honheur, même au prix de la mort, fit un voyage en Italie où le bonheur, qu'il croyait tenir, lui échappa sans retour et où il faillit trouver la mort. Quand il revint à Paris, malade et désespéré, il se fit précéder chez sa mère par ce lugubre billet : « Je vous apporte une âme désolée, un cœur en sang. »

Heine avait connu bien plus tôt encore toute la témérité de son imprudente devise : à peine à Hambourg, son cœur se brise et il s'écrie : « mon cœur si fier ! tu voulais être heureux, infiniment heureux ou infiniment malheureux, et te voilà maintenant bien malheureux ! »

Mais l'analogie ne s'arrête pas là entre les deux poètes : nne consolatrice leur reste à tous deux, c'est la Muse qui, à défaut de bonheur, leur offre la gloire. « Le croirais-tu, écrit Heine à son ami, dans la même lettre où il lui a dit toute sa douleur; malgré tout cela, la Muse m'est plus chère que jamais. Elle est devenue pour moi une amie fidèle et consolatrice^ une amie si douce au cœur, et je l'aime du plus profond de mon âme (3). »

(1) Sainte-Beuve, Causeries^ XIII, 365.

(2) H. HiiflEer, p. 27.

(3) H. HiifEer, p. 26.

C'est, mot à mot, le cri de relèvement de Musset :

Salut à ina fidèle amie !

Salut ma gloire et mon amour !...

Salut, salut, consolatrice,

Ouvre tes bras, je viens chanter I

Voyons donc comment Heine va dire ce qu'il a souffert. Dans la préface, qu'il écrivit pour la traduction française de ses poésies, il s'exprime ainsi : « Mes premières productions lyriques se trouvent dans les Nocturnes et datent de 1816. Ce sont les quatre premiers morceaux et ils appartenaient à un cycle de folles visions (1). » Ces premières poésies parurent dans le Veilleur de Hamhourg (Hamburg's Wàchter)en 1817 sous le pseudonyme bizarre de Sy Freudhold Riesenharf ; on retrouve dans ce pseudonyme toutes les lettres qui composent les trois mots ; Harry Heine, Diisseldorf. Mais j'imagine que Heine jeta pêle-mêle toute^ ces lettres dans sa barrette d'étudiant et les en tira au hasard pour former l'anagramme saugrenu qu'on vient de lire. Quant aux poésies elles-mêmes, elles ouvrent lé célèbre Livre des cfiants {Bas Buch der Lieder) sous le nom de Songes ou Images vues en songe {Traumhildm^), Heine, nous l'avons vu, dans sa préface écrite en 1855, les appelait de folles visions. Ce mot seul nous prouve que, d'une part, il était, en 1855, émancipé du Romantisme qui avait inspiré ses premiers vers et que, d'autre part, il sentait qu'un tel sujet et un tel titre {TraumUlder) étaient faits pour étonner le goût français, qu'il connaissait à foiîd, maintenant qu'il était devenu aux trois quarts Parisien. Et ne serait-ce pas pour une raison de ce genre qu'il a rejeté tous ses « Nocturnes » dont les ce Rêves » font partie, au milieu du volume destiné aux lecteurs français, tandis qu'il

(1) Préface aux Poèmes et légendes j éd. franc., p. viii.

a mis comme en vedette, au premier rang, une de ses dernières poésies, Atia Troll, autre rêve sans doute, mais rêve bouffon, que l'auteur espérait faire accepter plus aisément par notre esprit gaulois. Nous serons moins prudents que Heine et nous commencerons par étudier sérieusement ses î folles visions. » On sait qu'au fond il nous croyait très peu capables de comprendre le génie allemand , excepté, bien entendu, quand ce génie s'appelait Heine et encore accompagnait-il ses œuvres françaises de préfaces explicatives dans lesquelles il nous disait, par exemple, avec sa malicieuse ironie, qu'il comptait, pour être entendu , sur la sagacité bien connue « des compatriotes de Champollion, ce déchiffireur des hiéroglyphes ». Nous ne demandons pas au lecteur, et nous n'espérons pas lui fournir nous-même d'aussi grandes preuves de sagacité ; mais, si l'on peut fort bien, croyons-nous, comprendre Heine et s'amuser même à la lecture à' Atia Troll, sans être un Champollion, il n'en est pas moins vrai que, pour goûter pleinement notre poète, il faut savoir aussi se relâcher de certaines exigences, par trop rigoureuses, du goût français ; il feut oser se dire qu'en dehors des formes et des genres littéraires que nos grands écrivains nous ont appris à aimer, il peut y avoir, hors de chez nous, des façons très différentes et tout aussi légitimes de sentir et d'exprimer le beau. Il est bien d'avoir le goût difficile, et c'est justement ce que nous nous répétons à nous-même au moment de juger les premières œuvres de notre poète ; mais n'est-ce pas aussi un grand malheur, pour un critique, d'avoir le goût trop exclusif, de ne pas savoir sortir de chez lui, surtout quand il aspire à connaître un auteur étranger? Nous ne nous sommes pas assez guéris, en France, de notre vieille manie de tout ramènera nous-mêmes, à notre point de vue fiençais. Déjà, au dixseptième siècle, Saint-Évremond remarquait qu'on ce nous reproche justement de ne savoir estimer les choses que par

le rapport qu'elles ont avec nous (1). » Au siècle suivant, Grimm disait avoir vu le temps ce où on était, en France, dans l'heureuse persuasion que tout ce qui n'était pas français mangeait du foin et marchait à quatre pattes... Un Allemand donnant quelques symptômes d'esprit était regardé comme un prodige. j>

Heine a, depuis, rendu ce prodige fort croyable, mais il aurait fait un bien plus grand prodige encore s'il avait su, par son livre sur V Allemagne, ouvrir les yeux à tant de Français qu'une éducation trop exclusivement classique empêche de voir et d'admirer de réelles beautés : gens pour qui les littératures étrangères ne seront jamais que d'étranges littératures. Ces remarques préalables, nous avons cru devoir les faire dans l'intérêt de notre poète, car il va, dès ses premiers pas, nous entraîner dans le mystérieux pays des songes. Avant de juger ses vers et de voir ce que valent ses songes, il faut montrer pourquoi il a, dès ses débuts, choisi cette forme poétique qui reparaîtra si souvent dans ses œuvres.

Heine est parti du romantisme : or le romantisme allemand avait mis à la mode les songes poétiques. Sans entrer ici dans des détails qui trouveront leur place plus loin, contentons-nous de faire remarquer que, pour bien comprendre le romantisme allemand, c'est de la philosophie allemande, de l'idéalisme de Fichte, qu'il faut partir. Prenons, par exemple, cette forme du rêve, si chère aux romantiques et qui s'imposa à Heine dès ses. débuts. Elle n'est pas autre chose qu'une interprétation littéraire, et une exagération à la fois, de l'idéalisme fichtéen. Qu'était-ce, en effet, que le monde extérieur dans la philosophie de Fichte?

Eien que l'œuvre du moi ; mais le moi de Fichte, étant

(1) Saint-Eviemond, édit. Giraud, Dissertation sur V Alexandre de Eacine, t. I, p. 296.

le moi moral, son œuvre, quelle qu'en fût d'ailleurs l'illusoire réalité, était du moins une œuvre ordonnée, réglée par les lois morales. Le monde des romantiques, au contraire, sera un monde désordonné, parce que le moi qui l'a créé n'est plus le moi moral du philosophe, mais le moi capricieux de l'artiste qui ne connaît pas d'autres lois que sa fantaisie. La Fantaisie, voilà la vraie Muse du romantisme ; le pur jeu, sans autre but que de s'amuser soi-même du va-et-vient de ses propres pensées, voilà la seule occupation digne du poète ; plus le génie sera capricieux, plus il sera poétique : or où peut-il être plus capricieux que dans le rêve? le rêve sera donc la forme poétique par excellence. Pour faire de beaux vers, le poète devra commencer par fermer les yeux et ce qu'il verra en songe sera tout aussi réel que ce qu'il aurait vu, les yeux ouverts, puisque le monde n'est rien que le rêve du poète. Ouvrez, par exemple, mi roman femeux du chef même du romantisme, le « Sternbald, » de Tieck, vous y êtes promenés d'un rêve à mi autre et tous ces rêves ne sont du reste liés entre eux et ne se ressemblent que par leur commune extravagance.

Et Sternbald est loin d'être une exception ; les romantiques ont tous, suivant un mot que Gœthe a créé pour eux, plus ou moins « stembaldisé y> ; ils ont tous, dans leurs œuvres, de quoi faire rêver et, plus encore, peut-être, de quoi faire dormir le lecteur.

On ne dort pas chez Heine, même dans ses Nocturnes, parce qu'il a su mettre partout la vérité et la vie, parce qu'il a, pour nous tenir éveillés, une verve endiablée et qu'il est même capable de réveiller les morts et de les feire danser et chanter au son de la guitare d'un plaisant ménétrier qu'il a ressuscité, tout exprès, dans un de ses N'octurnes,

On voit déjà ce qui distingue Heine des romantiques, et, dès ses premiers essais lui donne parmi eux, au-dessus

d'eux, une place à part : nous n'avons plus affaire, chez lui, à ces êtres symboliques et par conséquent mort-nés, à ces pâles fantômes sans chair ni sang, qu'enfantera l'imagination maladive et mystique d'un NovaHs ; les personnages qu'évoque la muse de Heine sont intéressants parce qu'ils sont vivants, parce qu'ils revivent sous nos yeux cette vie même du poète que nous venons de raconter.

Et n'est-ce pas là, du reste, le seul moyen de nous faire accepter cette forme du songe à laquelle Heine revient si souvent dans ses vers ? Qu'on se rappelle, pour prendre un exemple chez nous, les songes les plus connus de la tragédie française, ceux de Pauline et d'Athalie : sont-ils autre chose, au fond, que l'annonce de ce qui va arriver ? Ils sont vrais comme une prophétie, faite, à coup sûr, par un poète qui est maître des événements ; ils sont comme une représentation anticipée de la réalité, une image fidèle de l'avenir enfin, de même que les songes de Heine sont l'image, fidèle de son propre passé. Et c'est pourquoi le merveilleux qui y règne n'est pas un de ces « merveilleux absurdes », que repoussait justement Boileau comme étant « sans appas » pour le lecteur et qui faisait les délices des romantiques allemands, contemporains de Heine ; c'est un merveilleux admissible et artistique parce qu'il est ordonné, un merveilleux enfin qui donne au lecteur l'illusion de la réalité, parce qu'il est la réalité même animée seulement et poétisée par le génie.

Nous pourions relever d'autres qualités de Heine, par lesquelles 11 se rapproche encore de nos auteurs français, dans sa manière de raconter ses songes, mais nous devons tout d'abord montrer comment il se sépare d'eux absolument sur un point important : le merveilleux français n'est pas seulement l'ennemi de la confusion et du désordre, comme nous l'aflârmions tantôt, il l'est aussi du bizarre, du chimérique, de tout ce qui n'a pas sa raison d'être, parce qu'il est un

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merveilleux raisonnable, parce que la raison chez nous est de toutes les fêtes données à Timagination ; trop souvent même elle empêche celle-ci de s'ébattre librement, comme c'est pourtant son droit, dans le domaine de la fantaisie poétique. Nous n'aimons pas les. aventures trop lointaines, notre imagination est bien une folle, mais^c'est la « folle du logis i> ; nous ne lui permettons pas volontiers de s'égarer dans les pays où il ne fait pas tout à fait jour, et où elle courrait pourtant la chance de rencontrer la grande poésie qui ne va jamais sans un peu d'obscurité, car ce qui est très clair est rarement très poétique. Et, de même, notre goût du vraisemblable nous reiid trop dégoûtés de l'invraisemblable qui a cependant ses droits en poésie ; nous nous défions trop de ce que nous appelons volontiers les écarts du génie et qui ne sont bien souvent que les créations originales de la Muse, d'une Muse plus allemande, il est vrai, et plus anglaise que française, la Fantaisie. C'est la Fantaisie qui a dicté à Heine quelques-uns de ses Lieder les plus merveilleux et lui a suggéré ses « Songes » les plus bizarres ; la Fantaisie , qui peut, il est vrai, faire rimer des sottises aux esprits malades ou mal équilibrés, mais qui inspire aussi aux génies vigoureux et maîtres d'eux-mêmes des rêves ou des contes, étranges peut-être, mais encore plus poétiques, tels que les « Nocturnes ».

« Un rêve, k coup sûr bien étrange, m'a tout ensemble charmé et rempli d'effroi. Mainte image lugubre flotte encore devant mes yeux et fait tressaillir mon cœur.

« C'était un jardin merveilleux de beauté ; je voulais m'y promener gaîment. Tant de belles fleurs m'y regardaient, à mon tour je les regardais avec joie.

« Il y avait des oiseaux qui gazor^illaient de tendres mélodies. Un soleil rouge rayonnait sur un fond d'or et colorait la pelouse bigarrée...

« Au milieu du parterre, il y avait une claire fontaine

de marbre. Là, je vis une belle jeune fille qui lavait un vêtement blanc.

« Des joues vermeilles, des yeux bleus, une image de blonde sainte aux cheveux bouclés ; et, comme je la regardais, je trouvai qu'elle m'était étrangère, — et pourtant si bien connue.

« La jeune fille se hâtait à l'ouvrage, en chantant un refrain très bizarre :

« Coule, coule, eau de la fontaine, lave-moi ce tissu de «lin ! »

« Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas : « Apec prends-moi donc, ô belle et douce jeune fille, pour qui « est ce vêtement blanc. »

« Elle me répondit aussitôt : « Prépare-toi, je lave ton « linceul de mort î » Et comme elle achevait ces mots , toute cette image, tout, autour de moi, s'évanouit.

« Et je me trouvai transporté, comme par magie, au sein d'une obscure forêt. Les arbres s'élevaient jusqu'au ciel, et, tout surpris, je méditais, je méditais.

« Mais écoutez ! quel sourd résonnement ? c'est comme Técho d'une hache dans le lointain ; et, courant à travers buissons et halliers, j'arrivai à une vaste clairière.

« Au milieu il y avait un chêne énorme, et voyez, c'était encore la jeune fille merveilleuse qui m'apparut, frappant à coups de hache le tronc du chêne.

« Et coup sur coup, brandissant sa hache et frappant, elle chantait un refrain bizarre : « Acier clair, acier brillant ! « taille-moi du bois pour des planches solides. »

« Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas : « Apec prends-moi, douce et belle jeune fille, pourquoi tu tailles « ce bois de chêne ? »

« Elle dit aussitôt : « Le temps presse ; c'est ton cer- « cueil que je construis !» Et à peine elle eut parlé, que toute cette image, tout, autour de moi, s'évanouit.

€ Et au loin et au large s'étendit une lande pâle et chenue; je ne savais plus ce qui m'était arrivé, je me tins là, immobile et frissonnant.

c Et comme j'errais au hasard, j'aperçus une forme blanche ; je courus de ce côté, et voilà que je reconnus encore la belle jeune fille. Elle était penchée sur la pâle lande et s'occupait à creuser la terre avec une pioche. Je m'avançai lentement pour la regarder encore ; elle était à la fois une beauté et une épouvante.

c La belle jeune fille, en se hâtant de bêcher, chantait un refrain bizarre : « Pioche, pioche au fer tranchant, creuse « une fosse large et profonde. »

« Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas : « Ap- « prends-moi donc, ô douce et belle jeune fille, ce que si- « gnifie cette fosse ? » Elle me répondit bien vite : « Sois « tranquille, la fosse que je cretise, c'est ta tombe ! » Et comme la belle jeune fille parlait ainsi, je vis s'ouvrir la foflse toute béante.

« Comme j'y jetais un regard, un frisson de terreur méprit, et je me sentis poussé dans l'épaisse nuit du tombeau (1). »

Telle est la première poésie qui ouvre les « Nocturnes » ; on y remarque déjà deux des principales qualités qui caractérisent le génie de Heine : c'est, d'une part, une habileté très particulière à nous émouvoir par des contrastes qu'il ne développe pas et qui n'en sont que plus poignants ; et, d'autre part, un art singulier, dans lequel il ira toujours grandissant et qui fera de lui le peintre de génie des futurs Lieder, l'art de dessiner en quelques traits tout un paysage, fût-il complètement imaginaire, et d'animer avec quelques mots ses personnages, fussent-ils des fantômes comme dans

(1) Buch der Lieder : Traumbilder, II. Édit. franc., Poèmes et léffert' *»,p. 148.

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la poésie qu'on a lue. Prenons d'abord le contraste : îl est, poar ainsi dire, latent dans cette première poésie, comme dans la plupart de celles qui suivront, et il nous émeut ' d'autant plus que nous n'y faisons pas attention en lisant le poète ; il est même, selon nous, la source secrète de l'émotion que nous font éprouver ses vers. Ce contraste n'est pas, comme dans la plupart des plaintes amoureuses, entre la beauté et la cruauté de la personne aimée, il est bien plutôt entre le mal que fait la jeune fille et sa parfaite tranquillité. La bien-aimée de Heine n'est pas précisément ce qu'on appelle en style poétique une cruelle beauté ; Heine ne s'étonne pas, dans ses vers, qu'on puisse être, suivant l'expression de Victor Hugo : « Si belle avec un cœur d'acier. » Sa bien-aimée est une innocente et douce jeune fille, qui ne se doute pas et, partant, ne s'inquiète pas du martyre qu'elle fait endurer à celui qui l'aime (1) ; on dirait une enfant qui s'amuse à piquer doucement et gentiment, avec , une épingle, un papillon qu'elle aime bien, et qu'elle s'étonne de voir palpiter et battre de l'aile (2).

Et de quoi se plaindrait-il? ne le mettra-t-elle pas dans une jolie boité qu'elle a construite exprès pour lui et où il reposera si bien (3) !

Et en effet, le poète, dans « les Rêves » du moins, n'a garde

(1) Ich schau'sie an, das holde Bîld !

Ich schau'sie an, sie lachelt mild.

(Traumbiîder, YI.)

(2) Doch straube dich nicht Bchaudemd bang, Ich bin dir hold nnd gut.

(Traumbilder, IX.)

{^} Ich zlmmere deinen Todtensarg.

Sei still, ich hab' Geschaufelt dir ein Mhles Grab.

{Traumbilderj II.)

de se plaindre et de s'indigner : il appelle sa fiancée des plus doux noms et des plus caressants (<r Pein Liebchen, holdes Bild ») ; mais qui ne voit que c'est cela même qui fait l'amertume infinie de sa douleur et nous donne déjà le secret de cette effrayante ironie qui nous attend à la lecture de ses Lieder ? n'est-ce pas, en effet, cette vision même, sans cesse répétée, d'une innocente enfant aux yeux bleus, qui va envenimer, jusqu'à la rendre inguérissable, la blessure que cette enfant lui a faite au cœur d'une main distraite, puisque le poète, en se représentant si inconsciente et si naïve celle qui le torture, s'enlève à lui-même le droit de maudire et de pleurer ?

« Apprends-moi donc, ô belle et douce jeune fille, pour qui est ce vêtement blanc ?

« Elle me répondit aussitôt : « Sois bientôt prêt, je lave « ton linceul de mort. »

Tout cela est dit le plus simplement du monde et produit sur nous d'autant plus d'effet. Heine, et c'est là justement cette seconde qualité que nous avons indiquée tout à l'heure, ne s'attarde jamais aux longues descriptions^ il sait dire beaucoup en peu de mots ; nous aurons l'occasion de revenir plus loin et avec plus de détails sur cette brièveté expressive qui est un des plus grands mérites de ses tableaux et de ses portraits. C'est grâce à cette sobriété du peintre, à la fermeté de son dessin et à la netteté de ses contours, que ses personnages se détacheront, vivants et personnels, de cette multi tude de formes sans vie qui flottent indécises dans les tableaux de la plupart des romantiques.

En regardant les personnages de Heine, même les plus étranges et les plus fantastiques, nous serons tentés de les reconnaître, bien que nous les voyions pour la première fois, et nous leur appliquerons ce mot par lequel Heine a eu l'heureuse inspiration de désigner, comme pour la rendre plus vivante encore à nos yeux, l'étrange jeune fille qu'il

vient de rencontrer dans ce jardin enchanté : si étrangère et pourtant si connue (1) ! ,

Comment il a souffert jusqu'à en mourir et tout ce qu'il a vu alors de risible et d'affreux à la fois dans cette « fnuche» tqmbe que lui avait préparée, avec tant de soin, la jeune fille aux cheveux blonds et aux joues roses, c'est ce que le poète va nous raconter dans les poésies suivantes qui semblent se succéder comme les marches d'un tombeau, car la dernière scène se passe chez les morts.

Yoici d'abord l'amant éconduit, mais qui connaît les devoirs de la politesse et vient en « habit noir et gilet de satin » faire son compliment à la jolie mariée :

« Et tout à coup dans mon rêve se tint devant moi ma douce et chère maîtresse. Je m'inclinai et je dis : Êtes- vous la mariée ? S'il en est ainsi, recevez les sincères compliments de votre très humble serviteur. — Mais ce ton de froide politesse m'étranglait... (2) ! »

On le voit, Heine s'essaye à l'ironie, il n'y est pas encore passé maître, puisqu'il ne peut soutenir jusqu'au bout le ton de la moquerie froide et impassible; mais ce début même et les vers du « cimetière » que nous citerons plus loin nous font déjà pressentir le sombre railleur, des « Lieder». '

Le voici maintenant, dans un autre Rêve, qui assiste au repas de noces : « La mariée avait le bonheur dans les yeux ; le fiancé lui serrait la main. » Les violons et les trompettes, le feu resplendissant des bougies et des torches, tout ce bruit et cet éclat « attristent et accablent » le poète qui a pourtant la force de trouver cette image à la fois plaisante et sinistre, c'est-à-dire, tout à fait dans sa manière ordinaire : « La mariée prit une jolie petite pomme et la tendit au fiancé.

(1) So fremd und doch so wohlbekannt!

(2) Traumbilder, III.

Il prit un couteau, l'y enfonça : — hélas ! c'était mon cœur que le couteau perçait (1 ) ! »

Nous voici enfin au cimetière : après une scène horrible et grotesque, où l'on voit « tout l'enfer déchaîné », mais un enfer carnavalesque avec des pasteurs aux pieds fourchus, des bouquetières bossues qui sautent et font la culbute aux sons criards des violons que raclent fiévreusement des petits musiciens, secs et minces comme le vent ; après cette scène indescriptible que Heine lui-même a renoncé à traduire ou à faire traduire en français, car le français ne saurait rendre tous ces trépignements et tous ces miaulements que les chats noirs et les vieilles sorcières nous font entendre dans l'infernal tintamarre de cette poésie (2), Heine nous convie à un concert moins diabolique : il est minuit, un beau clair de lune éclaire doucement le cimetière ; un vieux ménétrier sort de sa tombe et « pinçant vivement les cordes de sa guitare, se met à chanter d'une voix tremblante : « Connaissez-^ous encore la vieille chanson, cordes sourdes et sinistres ? cette chanson qui autrefois embrasait si vivement vos cœurs : les anges la nomment joie céleste, les démons la nomment mal infernal, les hommes la nomment amour ! »

A ces mots, qui révèlent le digne fils des vieux et populaires « Minnesanger » ou chanteurs d'amour, les tombes s'ouvrent, l'une après l'autre ; il en sort une foule de spectres qui entourent le ménétrier et s'écrient en chœur : ce Amour ! amour ! ta puissance nous a couchés ici et nous a clos les yeux. Pourquoi nous éveilles-tu dans la nuit ? i> — Bravo ! bravo ! reprend le ménétrier ; toujours fous !

(1) Die Brautein hiibsches Aepflein nahm, TJnd reicht es hin dem Brautigam , Der nahm sein Messer, schnitt hinein, Weh I Daa war das Herze mein.

{Traumhilder, V. )

(2) Traumbiîder, VII.

Soyez les bienvenus ! vous avez compris le mot de mon évocation. Nous reposons toute l'année, silencieux comiùe des marmottes dans nos sépulcres. Égayons-nous aujourd'hui ! Eegardez, sommes-nous seuls ? Sauf votre respect mes frères, nous étions tous de notre vivant des fous, des archi-fous, qui nous abandonnions avec une folle ardeur à cette folle passion de l'amour. Puisque nous sommes entre nous et qu'aucun étranger ne nous écoute, amusons-nous par le récit de nos mésaventures ; que chacun de nous raconte ce qui l'a amené ici et comment l'a pourchassé, harcelé et déchiré cette meute acharnée des désirs anàoureux. y> ,

Et tous ceux qui sont morts du mal d'aimer, tous ceux que la passion a rendus fous ou criminels, viennent, l'un après l'autre, raconter d'ime voix narquoise et en termes bouffons, comme pour se dédommager d'avoir été les jouets de l'amour, leur tragique ou ridicule histoire. Et dès qu'un récit est fini « tous les esprits éclatent d'un rire bruyant » : ils trouvent sans doute que celui qui vient de parler était encore plus fou qu'eux-mêmes.

Parmi tous ces pauvres diables, un seul nous intéresse : c'est un jeune homme « affublé d'un paletot d'étudiant en peluche blanche ». Quand il sera à Bonn, Heine portera justement ce costume (1), et il parle comme s'il était déjà étudiant : « Dans sa chaire, le professeur pérorait et bavardait et je dormais de bon cœur, étendu sur mon banc ; j'aurais mille fois préféré me trouver auprès de la gracieuse fille du pédant. Elle m'avait souvent fait de tendres signes, de sa fenêtre, la fleur des fleurs, la vie de mon âme.

« Pourtant la vie de mon âme, la fleur des fleurs, fut cueillie par la main sèche d'un Philistin richard. Je donnai au

(1) On pourrait peut-être voir là un indice (non une preuve), que cette poîésie a été composée ou retouchée après le séjour de Bonn.

diable les femmes et lea riches coquine» je mêlai de Topimn daûâ mon vin, et je trinquai avec k mort : A Iëi santé, me dit la mort, je m^appelle Tami Hain (1). >

A ce récit, les esprits éc^îatent de rire, comme l'auteur Itii-même, qui rit ici de ce rire amer que nous lui counaiiisons, pour noieux dévorer ses larmes ; mais voici le ménétrier qui impose ailoEce et entonne oc refmin mélancolique : t J'ai autrefois chanté une belle chanson, maintenant elle est finie; quand le coeur m brise dans la poitrine, il faut dire adieu aux chansons (^), d

Tels sent les premiers chants d'amour de Heine ; oo peut dirc^ h la lettre, que le seuil de son œuvre est pavé de tombeaux ; nous finissons par trouver monotone le ricanement de 8«s spectres et nous demandons au poète qu'il none délivre et se déhvre lui-même de ce cauchemar qui pèse

(1) Uéditioa française traduit : a A ta aanté, me dit la mort, et iioofl noua embrassâmes en boas camarades, 3> tr Fi-eund Haîu, m Tatni HaÎDj est une Tleilie locution d'étudUnt pour désirer la mort. Le mot Tient, dit-on j du nom d*un docteur en Taédecine^ Hain, iimi de Clau-

('2) * Ich haV mal ein Liedehen geentigen, Bas achCae Lied iet aua ^ Wenn das Herz im Leibe zersprungenj Dann gelin die Lied^r nach Haos I

{TraumMidert ¥111; éd. franc, P- 15S,)

Musset s'écriera, de même, avec une éloquence plMexpansÎTe, comme il convient à un pot te français, non avec cette briûv&té expressive, aTEc cette tristesBc refoulée sur elle-même, et d'antant plus nawantej de Henri Heine :

J*ai TU le temps où ma jeunesse

Sut mes lèrres était dans cesse

Prête à chanter comme im oisean ;

Mais j'ai souffert un dur martyre,

Et le moins que j'en pouiraifl dire^

Si je Tessaj-ais eur ma lyre,

La briserait comme «n roseau*

sur son imagination assombrie. Aussi, tout en rendant pleine justice au jeune auteur des « Rêves », tout en cherchant à découvrir, dans ces poésies, la première annonce et comme les premières fleurs d'un génie poétique qui s'épanouira bientôt avec une si éclatante richesse, dans les Lieder, estce pourtant avec un vrai plaisir que nous rencontrons, chemin faisant, une poésie d'un genre tout différent. Une belle surprise attend le lecteur dans ces premiers essais. On pburrait croire," d'après les vers que nous avons cités, que Heine s'était enfermé dans son noir chagrin et se condamnait ainsi lui-même à ne chanter que l'amour et ses éternelles duperies. Mais, tout à coup, le poète fait taire sa propre douleur ; ému et inspiré, cette fois, par l'infortune d'autrui qui semble l'élever au-dessus de lui-même, à la vue des malheureux soldats qui reviennent de la campagne de Russie, il écrit un chant magnifique, d'une fière et superbe tristesse, intitulé « les Grenadiers ».

Le « Tambour le Grand » et les « Grenadiers », ces deux œuvres ont jailli d'une même inspiration : l'amour de la France et l'enthousiasme pour celui qui en était au dehors la glorieuse personnification, pour « le Grand Empereur ».

Mais comment.se fait-il que la gloire de Napoléon et ce merveilleux prestige, qu'il garda, même après ses malheurs et ses fautes, sur tous les survivants de la « grande armée », n'aient jamais été mieux chantés, ni avec une plus sincère éloquence, que par un poète allemand ? C'est pour répondre à cette question que nous allons essayer d'écrire, dans le chapitre suivant, comme le commentaire historique du « Tambour Legrand » et du Lied des « Grenadiers ».

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