‹ Henri HeineChapitre 4 sur 9 · HENRI H£1J<IS · texte numérisé non relu

HENRI H£1J<IS

Mathilde avait été fort jolie.

L'embonpoint commençait à envahir ses charmes; néanmoins il lui restait une bouche mignonne et de vives œillades. Â côté d un excellent cœur, elle montrait un caractère très-léger.

Ses prétentions n'allaient pas jusqu'à trancher de la femme savante. Jamais elle ne lut une page des œuvres de son mari.

Le bruit courut alors que Henri Heine avait embrassé le catholicisme. On désigna même l'église où s'était passé l'acte d'abjuration. Des témoins affirmaient avoir vu le poëte â Siint-Sulpice.

Rien n'était plus vrai.

Seulement il ne franchit le seuil du temple que pour donner à son mariage civil la consécration religieuse.

Ainsi Texigea Mathilde, issue d*une famille catholique très-orthodoxe.

L'archevêque de Paris n accorda les dispenses qu'à la condition expresse que le futur époux s'engagerait à faire élever ses enfants dans la religion de leur mère.

Henri Heine souscrivit cette obligation de bonne grâce, et il s'y fût pleinement conformé, s'il y avait eu lieu.

« Hais, soit dit entre nous, écrit-il, comme je ne me connaissais pas une vo-* cation trop décidée pour la paternité, lorsque je déposai ma plume après la signature du contrat, j'entendis ricaner dans ma mémoire les paroles de la belle Ninon :

« Ah ! le bon billet qu'a la Châtre ! n

Les rancunes politiques étaient un peu calmées à cette époque. Il fit en Allemagne

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quelques excursions passagères, et les racoûta d'uae façon (oui à la fois poétique et {grotesque dans ce livre plein de cynisme intitulé Geruania, conle d'hiver.

Ce fut alors qu'il fut victime d'un accident terrible.

Frappé d'une attaque d'apoplexie à la suite d'une querelle de famille^ on le sauva difficilement, et presque aussitôt il sentit les premières atteintes de cette cruelle maladie de la moelle épimère à laquelle il devait succomber plus tard.

Les désordres qui se produisirent dans son organisation ne prirent pas tout d'abord un caractère bien alarmant.

Son médecin pensa qu'un voyage aux eaux de Gauterets pourrait vaincre la pa-

raly$ie liégëre qui avail êtc le résuUat de la congestion cérébrale.

Donc le malade partit pour les Pyrénées.

Il y écrivit Atta Troll, et revint beaucoup plus souffrant qu^avant son départ.

Quelle affligeante métamorphose, hélas!

dans toute sa personne !

Henri avait été aussi beau qu'aimable.

Sa figure était rose et pleine comme celle d*nn dieu de l'Olympe. Une masse de cheveux blonds ombrageait son front large, et ces dames lui trouvaient une expression charmante dans le regard et dans le sourire. Il enchaînait victorieusement les cœurs.

CY'Iait bien le pcëlc de l'anioiir.

Anjourd'lnu^ dans le ciel du plaîoiiismc;

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(l<;maiii, s*égaraitt jusqu'au sabbat ténébreux des sorcières, il chantait, tantôt avec la pureté des anges, tantôt avec la lascivelé des faunes.

Hais ce temps d'amour et de chansons ne devait plus reparaître.

En revenant des Pyrénées, le poëte n'avait plus rien de son visage fleuri d'autrefois. 11 était pâle et maigre à faire peur. On eût cru voir le masque de Géricault* Sa physionomie décharnée se terminait par iine barbe pointue et fauve, semée déjà de nombreux fils d'argent.

Lorsqu'il se présenta chez Gautier, sou ancien camarade d'orgies, ce dernier ne voulut pas le reconnaître.

(( Je cherchai dans mes souvenirs, dit l'auteur de Mademoiselle de Maupitii

quel pouvait être cet hôte luatinal qui me saluait de mon petit nom et me tendait la main avec la franche cordialité d*un vieil ami. Je ne parvins pas à mettre un uora sur cette figure ainsi changée.

f Hais, au bout de quelques minutes de conv^^tion, à un trait d'esprit de Tinconnu, je m'écriai :

« — C*est le diable, ou c'est Heinel »

Le malheureux poëte avait déjà complètement perdu Tœil droit. Néanmoins il marchait encore sans trop de difficulté.

Tous les jours, il se rendait de son domicile, situé rue Poissonnière, à un cercle du Palais-Royal.

Son logement n'avait pas ce qu'on est convenu d appeler le cachet artistique.

Tout, dans son intérieur, était bour-

gcois. On n'y voyait aucun encombrement de bric-à-brac. Des meubles en acajou composaient le mobilier. Point de tableaux, point de statuettes. Sur une console, des fleurs artificielles mariaient leurs nuances dans de mo(le^tcs vases de porcelaine.

Il y avait parti pris d*éviter Texcentrique.

Au nombre des amis intimes qui lui rendaient presque diaque jour visite, il faut citer Alexandre Weill, Alphonse Royer, la femme de celui-ci, et la charmante madame A***, une camarade de pension de Muthilde, pour laquelle noire pocle avait une tendre sympalliio, et qu'il nommait Élise aux yeux de feu.

En compensai ioîi, ililélcslail l'opouxilc celle a 'orable [cr onne.

OÙ le pays entier ignorait le Bom de Proudhon, Henri Heine savait déjà par cœur ]e fougueux socialiste.

Un jour qu'il était allé à un banquet plialanstérien, il montra ce personnage à son ami Alfred Meissner, et cela dans des circonstances que celui-ci raconte avec beaucoup trop d'inlérêt pour que nous ne lui accordions pas de nouveau la parole.

n Un homme trapu, dit-il, à la figure pleine et sereine, au front large et bombé, portant des lunettes bleues, se trouvait devant noua au milieu dé lu foule.

« Comme frappé de son apparition, Heine s'arrêta, et, me saisissant le bras, il me ditàjni-voix :

« — Regardez donc celui-là !

f Le personnage aux lunettes bleues

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causait avec mi ineonna. Nous pûmes enfaidre leur conversation.

a -^ Est-ce que vous étiez aussi li dedans? lui demandait ce dernier.

f — Non, répondit-il avec une grimace, je ne faisais qile passer, et je me suis arrêté parce que cela ressemblait à un attroupement. Hélas ! c*est toujours la même chanson parmi tous les sectaires :

« Loué soit JésusCbrist, qui nous a délivrés du péché! Loué soit Saint-Simon, grâce- a qui nous avons compris la vie 1 Loué soit Fourier, qui nous a lévélé les lois sociales!... » Bêtise! Qui criera donc enfin :

« Honneur et gloire au bon sens humain que ])ersonne n'adore? »

(( L'homme aux lunettes bleues haussa les épaules et s'éloigna lentement.

« T— Qui^ oe monsieur? demaiidai-je à Heine, dont la figure était éclairée en ce moment par une agitation intérieure.

« — Qui il est?... 11 se nomme ?roudhon parmi les hommes. Â dire vrai, c'est un démon, me répondilil. Mon âme s'est réjouie de le voir. La vie est si insupportable quand on n'y rencontre que des gens d'alTaire, des individus qui ressemblent à tout le monde! Ces paroles de sa bouche m'ont fait du bien, après tant de belles tirades, de plates tirades. Il a raison, il a parfaitement raison.

Cl — Mais quel est cet homme î demandaige de nouveau avec une curiosité eroissaute.

« — Vous dites toujours l'homme, répliqua Heine ; mais vous avez bien entendu

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que ce ii*6st {)as un homme, malgré ses lunettes bleues. G*est le principe destructeur sous la forme d'un philosophe politique, d'un philosophé qui parle et qui écrit comme un poëte. Victor Hugo semble lui avoir cédé la puissance de son anti- Uièse, Alexandre Dumas sa fantaisie calme.

La gravité terrible de son œuvre, drapée ingénieusement et avec élégance, regarde avec une fierté d'aristocrate la bure monastique de la sécheresse allemande. Ses ouvrages, ou, — pour parler la langue de la police, — ses écrits incendiaires, se lisent comme des romans. Ils commencent â circuler de mains en mains. On s'amuse en les lisant, et pas un lecteur ne s'aperçoit que, pendant qu'il tourne les feuilles, il t<Hnbe des dents de dragon^ qui, un

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jour, pousseront magnifiquement et doaneront une récolte bienheureuse. ))

Ce jugement portée pour ainsi dire, avant laiettre, est d'une vérité dont rien n'approche.

Henri Heine, après la Révolution de 1848, alla demeurer à la barrière de la Santé. •

— Si je pouvais seulement y retrouver la mienne ! disait-il avec un triste sourire.

Grêlait là que Gérard de Nerval, notre excellent et doux Gérard, venait le visiter dans sa retraite et travaillait à ses traductions pendant que le peuple stupide hurlait dans la rue :

a — Des lampions! des lampions ! ! »

Le souvenir de son pauvre collaborateur inspire à notre héros, dans la préface

de Poèmes et légendes, des paroles biea altendrissanteç.

« C'était vraiment plutôt une âme qa*un homme^ je dis une âme d'ange, quelque banal qu'en soit le mot. Cette âme était essentlelienient sympathique. Il était d* une candeur enfantine ; il élaitd une délicatesse' de sensitive ; il était bon, il ai* roait tout le inonde, il ne jalousait personne ; il n'a jamais égratigné une mou* cbc; il haussait les épaules quand par hasard un roquet Tavait mordu.*. Pauvre enCint! tu mérites bien les larmes qui coulent sur ta tombe, et je ne peux rete • uir les miennes en écrivant ces lignes. »

La République supprima la pension de Henri Heine. Elle ne trouva pas> en notre poëte un fervent admirateur.

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Dans les deniiei*s mois de 1849, il disait à Heissner, chaud républicain, qui l'eniretenait des espérances de son parti :

. — Ça ne durera pas longtemps. Un coup d'État prochain n'est un mjstère pour personne; mais on en parle tant, qu'on finit par ne plus y ctmre. Il se fera néanmoins. Le président suit les traditions de son oncle, et marche à un 18 brumaire. J*en suis bien aise!

Voyant la surprise de son interlocuteur, il lui prit la main :

— Patience l vous allez me comprendre, poursuivit-il. Lorsque la République, il y a près d'un an, fut proclamée, le monde semblait croire qu'une chose qui n'était et ne pouvait être qu'un rêve deviendrait une réalité. Mais j'ai le malheur

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de connaître trop bien la France, grâce à mon long séjour, et je crois voir assez clairement Tavenir qui nous est réservé. La République n'esl qu*aïi mot, qu'une étiquette révolutionnaire. Celte société corrompue et amollie, comment aurait-elle pu se transformer si subitement? Son idéal était de gagner de l'argent, d'attraper de bonnes places, de se promener en voiture à quatre chevaux, d'avoir une loge aux théâtres, de se jeter d'un plaisir dans un autre. Où donc ces gens-là auraient-ils si soigneusement caché leur provision de vertus civiques ? 'Croyez-moi, Paris est bien napoléonien. Je veux dire que c'est le Napoléon d'or qui règne ici.

Proudhon yous enseigne que la République est de droit divin, inviolable, immua-

ble, au-dessus des majorités et du suffrage universel. Hais une idée abstraite ne me séduit pas. Que serait i'amour s'il n'y avait point de femmes, Tamitié s'il n'y avait pdnt d'amis? Renoncez à la République, mon cher, car il n'y a point de républicains.

Cette même année, Henri Heine alla loger rue d'Amsterdam. Sa maladie faisait d'horribles progrès.

Vénus Pavait tué! Vénus, diva mater ciipidinumy la déesse cruelle!*.. crue!!c surtout quand elle s'empare du poëte, cet être d'une sensibilité si exquise, d'une imagination si dévorante!

Pour Henri Heine, l'amour n'était pas une ivresse passagère , un saut brusque dans la débaudie^ suivi d'un prompt re-

tour : c'était une pa$sioa immense, qui allumait en lui un incendie vaste comme son cœur.

Doué d'un sentiment enthousiaste pour la beauté des femmes, il ne pouvait pas, lorsqu'il les rencontrait dans la vie, les saluer d^un simple rêve platonique : il embrassait, comme PygmaliQii, la statue que le dieu venait d'animer, et la retenait avec frénésie dans ses bras.

Ce fut la cause de sa perte.

Il n'en convint jamais avec franchise; mais il se trahissait parfois en exhalant des plaintes.

Un jour, dit encore Alfred Meissner, nous pûmes l'entendre s'écrier tristement:

— Ces femmes ! ce smt des fleurs que ni Tardeur du soleil ni le froid de la rosée

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cté.la nmt ne peuvent flétrir. Mille papillons s'enivrent dans leur caliee sans en amoindrir le parfum, sans en éteindre les couleurs. L'automne arrive , les fleurs brillent encore; mais ou ne voit plus de papillons I

Il ne quitta désormais la chambre que pour être conduit en voiture dans son dernier logement, rue. Matignon, aux Champs-Elysées. Le malheureux était presque aveugle. On lui lisait des romans pour le distraire de ses tortures. Il n'écrivait plus, il dictait.

— Qu'est ce que fait votre maître ï demandaient à son domestique les curieux du quartier.

— Mon maitre est dictateur, répondait imperturbablement celui-ci.

Et le mot, répété à Henri Heine, le faisait éclater de rire sur sa couche douloureuse.

Un jour, Béranger vint le voir.

Madame A***, se trouvait au chevet du malade. Ravie de faire la connaissance du grand chansonnier, elle ne lui ménageait pas ses plus coquettes œillades.

— En vérité, monsieur, lui disait-elle, étes-vous bien sûr d'avoir soixante-quinze ans?- On vous en donnerait à peine cinquante.

— Ah ! madame, répliqua Béranger, vous en seriez trop convaincue, si vous vouliez me permettre de vous en donner la preuve.

Le poëte, presque mourant, se souleva sur son lit avec effort, et s'écria :

— Taisez-voùs, vénérable polisson!

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Peu à peu ]e iride se faisait autour de lui. Ces Parisiens out tant de choses en tête! Sa verve s'épanchait alors en exclamations pleines d'amertume.

— Tous venez me voir, dit-il un soir à Berlioz, qui entrait dans sa chambre : tonjours original !

Son agonie dura cinq années entières, pendant lesquelles il produisit encore deux incomparables chefs-d'oeuvre : le Romancero et le Livre de La%are.

Dans les derniers temps, il essiiya de se convertir, et se fit lire la Bible.

« C'est à ce saint livre, dil-il dans les Novissima verba , que je dois la résurrection de mes sentiments religieux. Chose étrange I après avoir passé tant de folles années de ma vie i courir tous les bastrin-

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gues de la philosophie, après m'être livré à toutes les cabrioles de Tesprit, après avoir dansé et papillonné avec tous les systèmes, sans y trouver une satisfaction, pas plus que Hessaline dans une de ces nuits de débaudie d'où elle sortait fatiguée, mais non assouvie; après toutes ces orgies de la raison, je me trouve tout à coup, comme par encliantement, placé côte à côte avec ToncleTom, le nègredévot, et, animé d'une égale ferveur religieuse, je m'agenouille avec ce bonhomme noir devant la Bible. . . »

Hélao! il se moquait encore au seuil du repentir! Voilà pourquoi, peut-être, il ne le franchit { as, du moins sous le regard des hommes.

Pcul-êlre eu fut-il autrement sous Tœil de Dieu, qui sonde les reins et les cœurs.

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Enfin ee iioble espril cessa de vivre etde souffrir. Henri Heine avait défendu toute pompe à ses funérailles. On respecta sa volonté dernière. Mais il n*avait pas défendu à SCS amis et à ses admirateurs de lui dire au bord de 1^ fosse un adieu suprême.

Il faisait froid : très-peu raccompagnèrent jusqu'au champ du repos.

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