‹ Henri HeineChapitre 3 sur 9 · DES CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

DES CONTEMPORAINS

agner, en notre nom, un brevet â*inf«t* libtUté*

Hais on nous croira lorsque nous afBrmerons que tous les renseignements pris sur nos personnages, quelle que soit leur source, et fussent-ils donnés par M. de Bovigo lui même, restent soumis à notre contrôle. Nous les admettons 8*ils nous paraissent véridiques; nous les repoussons s'ils nous semblent faux ou passionnés.

On ne croit pas non plus à la candeur du Journal des D^U, auquel nous avons dit plus d'une vérité dure, lorsqu'il ouvre ses colonnes à des réclamations intéressées.

Mais on nous croira si nous protestons

tO GBItONIQUB

quellH. Bariii, Vacherot et Oespois peu* vent venir frapper à noire porte et nous demander, afin d'éviter tout scandale, la preuve des anecdotes que nous racontons * .

Enfin Ton ne croit pas H. Taxile De« lord, le détracteur acharné de M. de Falloux, lorsque la rage de voir notre sentiment contraire au sien lui dicte contre nous, dans le Siècle, des articles pleins de malveillance et de mensonge. Cet écrivain charivarique, aux yeux des hommes sages, ne paiera jamais pour un aristarque de bon aloi.

* A ce SDJet, nous aurons à mettre en cause, dans notre prochain volume, la Bévue de Parti et d'antres feuilles aussi peu estimables, qui nous font Tbonneuf de nous poursuivre de leur haine.

DES CO.NTEHPORAINS il

Paillasse est mal venu quand il veut endosser la robe de docteur es lettres.

Allez, allez, pharisiens du journalisme !

Vos traits s'émoussent contre notre cuirasse. Rongez la lime, usez vos dents de couleuvre, et que Dieu vous donne, un jour, la conscience que vous n'avez jamais

eue!

Paris, 4 novembre 1856.

EUGÈNE DE MIRECOURT

Au moment où nous mettons sous presse, un commissaire de police arrive cliez notre éditeur et saisit le 69"* volume delà collection, consacré à Gustave Planche. Nous attendons avec le plus grand calme l'issue de cet incompréhensible et nouveau procès.

« Je cpnfesse ouvertement et franche^ ment que tout ce qui a rapport, dans mon livre De VAlleinagne, à la graude question divine, est aussi Ëiux qu'irréfléchi.

« Aussi irréfléchi que faux est le jugement que j'avais répété, d'après mes maîtres de3 diflerentes écoles philosophiques^ que le déisme, détruit en théorie par la

U HENRI liEINE

logique, m subsiste plus que piteusement dans le domaine d'une foi agonisante.

« Non, il n'est pas vrai que la critique de la raison par Kant, qui a anéanti les preuves de Feiistence de Dieu, telles que nous les connaissions depuis Anselme de Cantorbéry, ait anéanti en même temps ridée même de Dieu. Le déisme vit; il vit de sd^ vie la plus véritable, la plus éternelle ; il n'a pas expiré et il n'a pas été le moins du monde frappé à mort par la nouvelle philosophie allemande. Dans les toiles d'araignée de la 'dialectique berlinoise, une mouche même ne trouverait pas la mort, et d'autant moins un Dieu. »

Ecrites, ou plutôt dictées par H«firi Heine sur ce lit de douleur qu'il devait quitter bieiitôtpour s'étendre dans la bière;

UKNBl HEINE 15

ces lignes trahissent un regret véritable.

On peut dire qu'elles servent de conclusion définitive à ses œuvres.

Nous y trouvons le 'deniier fliot de ses doctrines.

C'est le cri suprême d*une âme en buUe à mille agitations et bouleversée par tous les orages de la pliilosophie incrédule.

 rheureoù le poëte formulait en faveur de Texistence de Dieu celte page éloquente, son être physique offrait déjà Tapparence d'un cadavre, et le cadavre s*est ranimé pour maudire Ta théisme, l'athéisme hideux et sombre, l'athéisme au service duquel nous avions vu Henri Heine consacrer toutes les forces de son merveilleux esprit, les traits les plus aigu»

i€ HENRI IHEINB

du sarcasme, ta dialectiipie la plus amëre et la plus fougueuse.

Un pas encore, et le pauvre moribond retrempait ses lèvres arides à la coupe fraîche et vive de la foi.

Le charme diabolique était rompu .

Si la vie du héros de ce livre se fût prolongée de quelques jours, nous n'aurions pas tardé sans doule à le voir saluer la religion, cette loi suprême dictée à rhomme par le ciel, et qui découle^ même philosophiquement, de la croyance en Dieu.

Ainsi Henri Heine, quand la mort vint le prendre, n* était plus athée.

11 répudiait sa folie monstrueuse, et, nous le constatons avec joie, car, en dépit de nous-méme, nous ne pouvicms nttuâ

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cropâdter de raimer, le eharmaat poète, le tendre et spirituel impie !

Dugseidorf est sa ville natale.

Il ûaquil., le 1*' janvier 1800, dans cette capitale da duché de Ber^, qui fai* sait a?ors partie de Vapanage des princes électeurs du Paktinat.

« Je suis le premier homme de mon siècle, » a-t-il écrit en riant, sans rétléchir qne Tannée de sa naissance appartient encore au siècle des encyclopédistes*.

Le père de Henri négodant juif, mourut très-jeune.

Madame Heine resta veuve avec trais

* One leUrc imprimée de Henri Heine, que nous avons goos les yeux, porte la date de sa naissance aa 15 décembre 1709. Si cette lettre n'est point apocryphe, il en rcsalte qu'il se contredit lui-ménre.

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enfants. Notre poète est Fainé de la fîimille.

Son frère Gustave est aujourd'hui Journalisteà Vienne, et Ton accorde à sa soeur Charlotle la répulation d'une femme que l'esprit et la beauté distinguent.

Henri avait pour oncle Salomon Heine»

opulent banquier de Hambourg, sorte de nabab israélite, dont le fils, Charles lleiue, devint plus tard le gendre de M. Fould,

Salomoii, trente fois millionnaire, mourut à rage de soixante- seize ans.

11 ne laissa tomber, à aucune époque, entre les mains de son neveu, la moindre bribe de sa fortune colossale; jamais il ne lui pardonna de s'élre fait poète.

— Si ce garçon-là, disait-il, avait voulu apprendre quelque chose, il n'aurait pas

HENRI HEIKE 19

en besmn de foire des livres, la denûère des oocupatîoûs d'un homine raisonnable.

Cet axiome judaïque, lancé comme une pierre au front de Fintdligence, relombe de lout son poids sur ta race absurde et brutale des adorateurs du veau d'or, qui se perpétue depuis Mot^e jusqu*à nos bour« sieotiers actuels.

La mère de Henri Heine était fille du bmeux docteur Goltsehalk A& Gddern.

On trouvait en elle une immeau caractère rigide et presque puritain; mais elle avait en même temps une âme dévouée et pleine de tendresse.

Elle adorait son fils Henri.

De son côté, le poëte conserva toujours pour sa mère le culte le plus touchant. Il lui a consacré bien des pages de son œu-

m HENRI HEINE

vre, principalement ces magnifiques strophes de Germania, qui commencent ainsi :

« De Ilarbourg, je fus dans une heure à Ilambourg. C'était le soir. Les étoiles me saluaient; Tair était frais et doux.

f Et, lorsque j\arrjvai près de madame ma mère, sa joie fut presque de refifroi :

f Mon cher enfant! » s'écria-t-elle en frappant ses deux mains, » etc.

Cette pièce, que nous regrettons de ne pas citer lout entière, est un chef-d'œuvre de sentiment et d'esprit.

Nous trouvons, dans un livre d'Alfred Heissner, une précieuse anecdote relative \\ cet amour filial du poëte. Le fait est tout récent : il date de Tnn dernier.

Meis^ncr, entrant un soir chez Ilcnii Ileino, le trouva sur son lit, dictant une

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kttre. Cette lettre était poinr sa mère.

Laissons le biographe allemand racon- 1er lui-même.

f — Elle vît donc encore, lui demandai-je, la vieille femme qui est logée prà> de la porte de la digue?

« — Ohl oui, dit-il, elle est vieille, malade et infirme; mais elle a toujours gardé le cœm' chaleureux d'une mère.

. (( — Et vous lui écrivez souvent ?

« — Tous les mois.

« — Combien elle doit être aflligée de votre état !

< — Elle ! dit Heine, elle me croit toujours en aussi bonne santé que lorsqu'elle m'a vu pour la dernière fois. Elle est vieille et ne lit pas de journaux ; les quel-

9È HENRI UElflB

ques vieux amb qui Tiennent la voir $<mt dans le même cas. Je liti écris toujours lies letlres gaies autant que possible; je lui parle de ma femme; je lui raconte combien je suis heureux. Pour qu^elle ne se* tonne pas de me voir seulement signer mes lettres, je lui dis que je souffre d*nne maladie des yeux qui m*oblige à les ménager beaucoup. De cette sorte, elle est heureuse. Une mère, d'ailleurs, pourraitelle jamais croire que son fils est aussi misérable que je le suis*? »

La maison où notre poête'reçut le jour

* Souvaàn sur Henri Heine^ par Alfred Meissner ttradactioii de Ch. de Lorbae). Alfred Meissner, anteor de la Femme d'Uria^ est Jin des plas beaax génies de rAUemagnè moderne. Henri Heine a dit de loi : «C*esi nne ftme passionnée, et je snis convainen qu'il saura, an jonr, conquérir la popalartié de Frédéric Schiller, dont il est riiéritier présomptif. »

HENRI UEIKE f^

existe encore à Dusscldoif ; dlc est située dans la rue de Bolker. Avec la Inaïveté d'orgueil qui le caractérise, Henri Heine sécrie dans le Tambour Legrand:

ff Celle maison sera un jour très-remarquable, et j ai fait dire à la vieille femme qui la possède qu'elle ne la vende pour rien au monde. Elle n'obtiendrait pas aujourd'hui, pour toute sa maison, les profits que feront les servantes seulement avec les nobles anglaises, voilées de vert, qui viendront admirer la chambre où je vis pour la première fois la lumière, et le poulailler où mon père m'enfermait lorsque j'avais volé des raisins, et la porte brune sur laquelle ma mère m'apprenait à écrire les lettres avec de la craie. Ah!

mon Dieu, madame, si je suis devenu un

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grand écrivain, il eu a coulé taisez de peine à ma pauvre mère! t

Hem-i, dès l'âge de sept ans, fui envoyé à recelé du cloître des Franciscains, où il usa, dit-il, un nombre de culottes prodi« gieux.

Son plus cher camarade de classe était ce pauvre Wilhem, qui se noya dans la Dussel en allant y chercher un pelit chat tombé du haut d'un pont.

a lie petit chat vécut encore bien long*temps! » soupire le poêle, après avoir donné une larme à son ami d'enfance.

Henri sut bientôt lire, et le premier livre qui lui tomba sous la main fut : La vie et les actions de tingénieux hidalgo DON QoixoTTE DE LA Mangua, éctites fav Miguel de Cervantes Saavcdra,

mmmmmmmmm^mmm^mmm

HENRI HEl.NE !25

Il se passioinia vivenient pour cette épopée de chevalerie burlesque.

Levé chaffdé jour avant Faurore, il s'échappait de la maison paternelle et courait se cacher sous les ombrages du jardin ducal, pour y dévorer tout à l'aise les surprenantes aventures de l'héroïque amant de Dulcinée.

Notre jeune lecteur choisissait de préférence Tallée solitaire qu'on appelait Allée des Soupirs.

Assis auprès d'un jet d'eau , sur un vieux banc garni de mousse, il passait là cinq ou six heures de suite à dévorer les chapitres de Cervantes, recommençant l'ouvrage quand il avait fini le dernier volume, et y trouvant un nouveau charme.

Dans sa candeur enfantine, Henri prenait tout au sérieux.

a Je répandais les larmes les plus anieres, dit-ily quand le noble don Quixotte ne recueillait que de Tingralitude et des horions pour sa grandeur d'Âme. J*étais un enfant, et je ne connaissais pas Tironic que Dieu a créée dans son œuvre et que le grand poète a imitée dans le sien. »

Quand notre héros sut lire et écrire, on renvoya sur les bancs de Técole secondaire.

Les collèges, sous le rogne de la conquête française, prenaient, en Allemagne comme chez nous, le nom de lycée.

Nécessairement il apprit là beaucoup de choses qui ne devaient lui servir par la suite que d*une façon médiocre : Tbistoire

HBNRI HfilNB 27

de Rome et d*Athènes« par exemple ; les dates chronologiques; le latin, eette langue inorte si niaisanent ensevelie dans les ru* dÎDients unirersitaires; les verbes irrégU'liersy qui se distinguaient pour lui des réguliers en ce qu'ils lui attiraient sur les doigts beaucoup plus de coups de férule; le grec, qu'il appelait, avec les moines du moyen âge, une invention* du diable; et enfin l'hébreu, dont son origine israélttç rendait réjl«de extrêmement urgente.

Le recteur Schallmeyer, un bon vieux prêtre catholique, s'intéressait beaucoup an jeune élève.

Il ^tretenait avec la famille Heine des relations amicales, ^n mémoire d*un des ondes de Ik&ri, qui avait été, quarante-

%i BEN RI HEINE

deui ans auparavant, son Pyiade à runi»

vèmtédeBont).

L'abbé Schallmeyer enseigna beaucoup de liitératnre allemande au jeune homme, avec un peu de philosophie.

Heine reçut en outre les leçons du professeur Scfaramm, auteur d*un ouvrage sur la Paix étemelle.

Par une originalité d'antithèse assez curieuse, la classe de ce professeur n'était que disputes sans fin, querelles interminables, luttes, coups, batailles, plaies et bosses.

Il ne put donner à Henri que des notions géographiques très-incertaines, à une époque où le génie de TEmpire bouleversait continuellement les frontières.

Mais notre étudiant fit des progrès vé-

riiables dans la classe de français de Tabbé d'Aulnpy, émigré parisien, auteur d'une foule de grammaires, et coiffé d'une pernique rouge.

Ce brave homme était tout feu dans son enseignement.

Il se démenait comme un franc démoniaque pour expliquer VArt poétique ou analyser VHistoire allemande,

Henri approchait de sa seizième année.

Le cycle des études universitaires se trouvait révolu pour lui. On pensa trèssérieusement à son avenir, et le recteur SeiiaUmeyer eut, à ce sujet, de longues et nombreuses conférences avec madamo Heine.

— Croyez-moi, lui disait-il, ne laissons pas ce cher enfant dans le culte juif, et

SO BENBI HEINE

destinons-ie à rÉgiise. ii faut l'envoyer étudier la théologie calliolique dan$ un séminaire de Rome.

Parmi les prêtais romains de la plus haute volée, M. Schailmeyer comptait beaucoup d'amis.

Il promettait au jeune homme une belle position dans la carrière ecclésiastique, lui montrant en perspective la soutane violette et même le chapeau de cardinal.

Madame Heine, au nom de son fils, déclina ces propositions.

Bien que née dans le catholicisme^ elle n*en observait les maximes qu'avec ùtie grande tiédeur, et cultivait de préférence les idées égalilaires de Rousseau, ce qui ne l'empêchait pas de rêver pour Henri

îsp^

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HENRI OEINE M

les dignités mondaines les plus hautes et les plus éclatantes.

Elle ne pouvait ïK)nger à voir son enfant endosser la robe crasseuse dont s'affublent les prêtres d'Allemagne, braves gens qui cherchent à plaire à Dieu, et pas du tout aux hommes.

Avant de suivre notre héros sur la mer orageuse où il va lancer sa barque, en jetant un défi au ciel et aux tempêtes, arrêtons-nous quelques instants encore sur ses jeunes années, si calmes et si pures.

Le premier amour de Henri lleino, amour eufantin, passion chaste comme la pensée dés anges, fut celte petite Véronique dont le nom revient à plus d'une page des ReisebiUier,

Sous la conduite d'une vieille servante»

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la pieuse Ursule, qui avait si longtemps porté Henri dans ses bras, les deux curants allaient s asseoir sur la place du château, devant la grande statue de marbre.

Henri se plaisait à graver sur le banc de bois le nom de sa petite amie, et, quand Véronique parlait, ses paroles retentissaient à son oreille comme le son d'une clochette.

Ou bien encore ils allaient se promener dans la grande galerie ducale, si pleine de (ableaux, si curieuse à voir.

Hais, hélas ! un jour, la mort faucha le gentil bouton de rose !

Ursule conduisit Henri dans la chambre de la chère petite défunte.

Gomme elle était jolie dans son blanc

HENRI fiElNfi S5

linceul! Les cierges funèbres brûlaient autour d'elle, éclairant son visage pâle, qui semblait sourire. Des fleurs jonchaient la table sur laquelle éfait posé le corps de Véronique.

— Ma bonne Ursule, dit l'enfant , n'est-ce pas une image de sainte en cire?

PuiS) reconnaissant la figure de sa douce compagne d'enfance, il ajouta :

— Comme elle est sage ! Elle est donc endormie?

— Non, dit Ursule^ c'est la mort qui Ciit cela.

La mort l Pour la première fois, au nu<lieu de ses jeux et de ses rires, l'enfant Toyait passer le noir fantôme. À dater de ce jour, il se prcmena i^eul et triste dans

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la galerie ihicale, et les tableaux ne charmaient plus ses regards ; ils lui semblaient tout décolorés.

Une autre impression d^enfance ne s'effaça jamais de rcsprit du poêle et lui inspira le Tambour Legrand^ celte œuvre dictée par unemusie aussi sensible qu'originale. Ce fut l'arrivée des Français à Dusseldorf.

Dans les rues de la ville, où règne mie sourde stupéfaction, résonne tout à coup le bruit du tambour.

Henri sort delà maison de sa mère et s'assied devant la porte pour voir « la marche des troupes françaises, ce joyeux peuple de la gloire qui traversa le monde en chantant et en faisant sonner sa musique; les visages graves et sereins des

grenadiers, les bonnets d'ours, les cocardes tricolores, les baïonnettes étincelantes, les voltigeurs pleins de jovialité, et le grand et immense tambour major, jout brodé d'argent, qui savait lancer sa canne à pomme dorée jusqu'au premier étage, et ses regards jusqu'au second aux jeunes filles qui regardaient par les croisées. 9

Ce tambour major était H. Legrand, le héros dn futur poëme. 11 vint demeurer chez le père de Henri par bitlet de logement.

Notre héros ne tarda pas à faire ample connaissance avec ce gigantesque personnage. Celui-ci avait quelque teinture de la langue allemande, Narrant et tambourinant tout à la fois, il lui raconta les faits héroïque? du grand empereur, Austerlifz,

Rivoli, Harengo, Saint^Jeau d^Acre, les Pyramides, Lodi, WagraiD, lêna.

Henrr prenait ^n affection ses terribles moustaches et ses yeux pleins de flamme* Il lui astiquait avec patience les boutons de sou uniforme et lui blanchissait à la craie ses buffleteries.

Partout Tenfant accompagnait son ami le tambour major, à l'appel» au corps de garde, à la parade. Il ne le quittait plus.

Ceci décida de ses convictions politiques à venir.

H. Legrand lui avait inoculé la fièvre du bonapartisme, et Toilà pourquoi, plus tard^ Henri ne se laissa pas séduire pat Tespérance d'être un Mate en petit matiteau noir ou un tnonsignore romain;

Il partit, à l'âge de dix-sept ans, poul*

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nBRIkl OEIKB SI

rUniferaCé de Boon, où il commença ses éludes de droit, pour les achever ensuite à Berlin et à Gœttingue.

Le 20 juillet 1835, il fut reçu docteur.

A Berlin, l'élève bonapartiste du tam* bour Legrand proteste contre les doctrines antilibérales du frokasear Schmab. Il pousse rirrévérence, au cours de ce dernier sur le droit des nations, jusqu'ft étoufTer sa voix, en tambourinant contre les vitres de la classe»

Henri, pour ce méfait, pense être expulsé de rOniversité.

Hais il est incorrigible.

Peu de temps après, à Goettingue, il se permet de nouveau de battre la charge sur les vitres au cours du professeur SaalfeU, qui osaût attaquer la gloire de l'empereur

38 HENai HEINE

Napoléon par des phrases injurieuses.

Gœttingue offrait peu d'attraits au jeune homme.

II nous apprend lui-même que la Tille est fort belle, surtout quand on la regarde par le dos.

Si nous Ten croyons, les habitants se divisent en quatre classes, aux lignes de démarcation peu tranchées : étudiants, professeurs, philistins et bétail.

Quand aux darnes^ elles y ont de fort grands pieds.

Le savant Eichorn, si Ton en croit toujours Henri, fait le plus bel ornement de cette noble cité germanique, pourvue de dissertations creuses, de carrosses de promotion, de têtes de pipe, de consdllers antiques^ de conseillers de justice, de eon-

seillers de légatîmi et de farceurs ejusdem farinx. . .

- Enfin arrive le jour où noire héros dit adieu à jusjlinien, à Hermogène et à cet excellent M. de Sav^nyl

Nous le voyons partir pour le pèlerinage de Bfdkai.

Il raconte ce pèlerinage avec beaucoup de grâce dans la première partie des Rrfsebilder.

Or il était déjà poëte. Ses débuts lyriques datent de 1 816, époque où il se trouvait encore au gymnase de Dusseldorf , Ils ont pour tilre : Songe fatal, — les Compliments, —la Noce, — le Cimetière.

. Ces quatre pièces appartiennent à une période de folles visions, qui V évanoui-

rent bientôt pour faire place à ttne manière plus certaine et plus ferme.

Les If eux Grenadiers comptent également parmi les œuvres de jeunesse dô Ilenri Heine.

Rioi de phis remarquable, comme éloquence et comme courage, que cette prolestaticm d'un enfant au milieu des fureurs teuiomanes.

La pièce fut imprimée, en 1822, a Berlin, dans un premier recueil de poésies, qui a pour litre les Nocturnes.

Vers 1825 parurent les Reisebilder, «t en 1827 les Lieders,

Aussitôt toute TÂUemagne en ckœur salua Henri Heine comme un grand écri- Tain et comme un grand poète.

^PPiVHVV^«^"*^-^w«'V „u Ki«pi.^iui

UEMBI HEINEL 4t

Ses vers étaient dans toutes les mémoire et dans toutes les boudies.

U nous est difficile, à nous autres Français, d'avoir par les traductions une idée exacte de cette beauté musicale accomplie, de cette science de rhytlmie, de ce laisser aller apparent sous le contour le plus net et le plus précis, que les compatriotes de notre héros admirent dans ses œuvres lyriques ; mais ce que nous admirons aussi bien qu'eux, c'est le charme de ce contraste perpétuel de tendresse et de sombre amertume, fondues dans les nuances les plus délicates du style.

On se sent pris de vertige en face des abîmes de déses{$oir où glisse le pied du poêle.

Vous ét6s sur le point de rouler avec lui

dans le gouffre, quand soudain il le rc* ferme d^un coup de sa bagoeite magique, et TOUS tombez mollement sur FheiJie verte, sur les fleurs diaprées,

Henri Heine eut la chance heureuse d'êlre traduit ou aidé dans les traduc- Uons qu'il fit lui-même par des écrivalis de beaucoup de mérite» Loéve-Veiuni d'abord, puis Gérard de Nen'al.

Sa prose alfemande avait, du reste, entièrement dépouillé tft pédantisme et la longueur soporifique dôs péciodes, deux graves défauts dont le style de ses comfiatriotes ne se préserve guère.

Elle s'était faite à plaisir vive, coquette, pimpante et, pour tout dire, française.

On reproche à cette prose, il est vrai, de trop employer le fard ; mais c'est par

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bravade et pour dépiter les tieux académiciens, à rimitation d'une jeune filte de quinze ans qui s*ahnjœe et pose des mouchés, en carnaval, sur la fleur de pèche de ses joues.

Grâce à son incontestable valeur comme écrivain, Henri Heine fut trèsvite accepté par la France comme un de ses enfants.

Toutefois, — chose pénible à dire, — * peut-être a-t-il dû chez nous ses lettres de grande naturalisation moins aux qualités qu'aux défauts de son esprit.

L'audace de son impiété fit fortune.

f C'est un émule de Voltaire l % s'écria la stupide cohorte des bourgeois irréligieux, faisant chorus avec tous les ba-

n HENRI HEINE

daads du demi-savoir qui regardent le patriardie de Ferney comme un dieu.

Toujours on trouve là, pour applaudir, cette bande niaise, hypocrite et gourmée.

Henri Heine, par son étrange puissance d'ironie, passa pour un fils du dix-huitième siède. L'ironie est son arme de prédilection. Entre ses mains elle s'agite, vole, scintille et frappe avec une rapidité si grande, que les coups pleuvent sans qu'il soit possible de voir de quel côté ils

viennent et sans qu'on songe même à se garantir.

Parfois sa phrase monte jusqu'aux nues

et se prend à éclater à la face du ciel avec

une violence diabolique de blasphème,

répandant au loin sa matière sulfureuse,

comme une bombe de Ruggieri.

HENni BElNfi 43

Vous croyez peut-âire que les œuvres du poëie sont rigoureusement proscrites dans la plupart des États de rAUemagnc, sur cette terre prévoyante où la douane intellectuelle prend si vite Talarme?

Il n'en est rien.

Tous ces liabitants de la blonde Germa* nie sont d une candeur antédiluvienne : ils ne soupçonnent même pas les dangers de rironic.

Se bornant à croire à la gravité des choses quand elles sont gravement dites^ ils boivent ce poison subtil avec une tran* quiilité parfaite.

Ce qui pi^voque le rire ne peut jamais, à leur sens^ être aussi destructif que ^ qui provoque la colère.

Us jpardonnent tout à Henri Heiitc.

46 HENRI HBlIfE

Ses phrase les plus ooapables, ses moqueries les plus séditieiiseSy passent i leurs yeux pour desimpies tours d*espîèg]e, pour des boutades d*en£int gâté.

Nous entendîmes, un jour, dire à Fun de ses compatriotes :

— Quel dommage! s'il voulait èire sérieux, quel grand poëte il pourrait devenir!

Et voilà comme tout s'explique.

Freiigralh et tant d*aulres sont mis à rindex outre Rhiu, tandis que les œuvres de Henri Heine circulent eu liberté.

Ses vers comme sa prose obtiennent un passe-port, en dépit des nombreuses irrévérences qu'ils se permettent à l'endroit de Sa Majesté le roi de Pru^, et des sar^* casmes étemels dont ils poursuivent le roi

HEMIl I1E1NB 47

de tlahovre, ce vieux lord ullra-lory qui

48 HENRI fTfilNE

— Que voulez-vous? Je trouvais intolérable d'avoir la mâmeréligion que Rothschild sans être riche comme lui. Pour le d'avenir, il eût falki que jefusse aussi pauvre d'intelligence, et cela n^était pas possible.

Il se tirait ainsi d'alTaire par un bon mot.

Ce poëte du scepticisme s'est raillé perpétuellement de tous les dieux et de Dieu.

Jamais aucune idée, aucun sentiment, aucune croyance, n ont pu stimuler son enthousiasme. II s*est moqué it Tarti de la patrie, de la nature, de Tamitié, de Tamour, et de lui-même.

Son caprice d'artiste, sa subjectivité fantasque^ comme on dit en Allemagne^ n'ont rien épargné.

Parfois néanmoins son ricâtietneiit

s'arrête. Il s'attendrit, pleure ei vous ar^ radie des larmes ; puis tout à coup, à la strophe suivante, il part d'un éclat de rire et se gausse de vous qu'il a pris pour dupe.

Ëfait-ce une sensibilité feinte? Il le déclare lui-même avec une cynique audace.

Hais ne le croyez pas. On n imite jamais de celte façon les plus belles facullcs de l'âme et du cœur. Il se moque de ses propres émotions, parce que le dualisme inexplicable de sa nature reprend le dessus. Il est sincère clans le sarcasme comme il est sincère dans les pleurs.

C'est un écrivain plus insaisissable' que Protëe.

De 1825 à 1^30, Henri Heine prit al-

temativement sa résidence à Nmibourg, à Manich et à Berlin.

Les hommes les plus illustres de TAlle^ magne €omptëreot au nombre de ses amis.

Nous citerons le prince de Puckler-Huskau, Ludiyig, Hegel, Bœrne, le grand patriote, avec lequel Henri devait se brouiller mortellement plus tard; Ferdinand Freligralh, Charles Immermann, Christian Grabbé, Frédéric Hebel et le comte d'Auersberg, ce poëte lyrique millionnaire connu sous le nom d'Ânastasius Grun.

Hais les ennemis qu^il s'attirait par M verve impitoyablement railleuse étaieoi en aussi grand nombre.

Le poêle Herweg ne lui pardonna jamais, non plus que le professiur Hassmann, de Berlin, i qui dédaigne le sa-

Ton, ee luxe de la parfunime moderne. »

Il eut pour détracteurs impitoyables Gustave Pfizer, dont les poésies sont un excellent soporifique; Ramner, le barbouilleur; Cornélius, le peintre; Frànz Horn, le piétiste berlinois; Jahn, qu^il appelle « le grossier mendiant père Jahn, »

et madame Pirch Pfeifer.

N'oublions pas Franz Liiz et Meyerbcer , deux musiciens qu'il envoie très-irrévé^ rencieusement au sabbat.

Notre héros se préoccupait fort peu de toutes ces haines amoncelées sur sa té(e,

Hambourg abritait pour le moment tes pénntes vagabonds^ et il ne songeait qu'à plaire aux jolies filles, dont il faisait la rencontre sur la hmgfernsteegy promenade de {lambourg, qui consiste en upe

allée de tilleuls, bordée d'un coté par une rangée de maisons, et de Tautre par le grand bas»n de TÂlster.

^eine se passionna • surtout pour une jeune grisette, en robe d'indienne rayée de rose.

Elle se nommait Héloïsa.

C'était une gentille et frétillante créature, qui faisait tourner la tète aux gros agents de change et aux capitaines de navire.

Il la retrouva plus tard.abunéc dans des orgies de marins, dans la fumée du punch, du tabac, dans le tourbillon de la danse et de la mauvaise musique des mauvais lieux.

Henri Heine, pour s'être mêlé trop activement de politique^ se vit contraint, en

HE^Rl HEINE 55

1828, de faire un voyage outre-Hanche.

Pauvre John Bull ! ce fut pour ton mal* heur !

Ecoutez comme le grand écrivain louche magistralement le portrait de ce peuple camus. La couleur est aussi vive que la ressemblance est parfaite.

n J'ai vu, dit-il, la chose la plus étonnante que puisse montrer le monde à l'esprit stupéfait; je Tai vue et ne cesse de m'étonner encore. Toujours se dresse devant ma pensée cette forêt de briques traversée par ce fleuve agité de figures humaines vivantes, avec leurs mille passions variées, avec leurs désirs frémissants d'amour, de faim et de haine. Je parle de Londres. Opulence fabuleuse et misère, orthodoxie et incrédulité, liberté et escla-

vage, cruauté et douceur, probité et ûloiiterie, tous les contrastes vus dans leurs extrêmes les plus délirants, et, par-dessus tout, le ciel de brouillards gris, les machines bourdonnant de toutes parts, les chiffres, les lumières du gaz, les cheminées, les journaux gigantesques, les cruches de porter, les bouches serrées, ]» etc. ..

Tenez-vous à savoir comme il stigmatise Wellington? Il le cloue au pilori par une seule phrase :

€ C'est la victoire de la sottise sur le

geme. »

Après avoir souffleté leur héros; il n'est pas d- humeur à ménager leur poète :

« Waïter Scott î s*écrie-t-il, l'Angleterre n*a fait que tuer Napoléon; toi, tu Tas vendu ! >

HSNRl HEINE 55

Henri Heine repassa ^ Hanche.

Sur les entrefaites, un grand coup de Kwnerre éclata dans le del poiilique, nà les diplomates myopes n'apercevaient ancon nuage. Le peuple de Paris avait diassé Gliarles X, Une révoliUion s'était &ite en France.

Tous les rob de. T Europe tremblèrent pour leur couronne, ^, d'un bout du con* tinent à l'autre, les polices monarchiques firent la chasse aux patriotes.

Heine s'était lié, peu de t^nps auparavant, avec xm vieux conseiller de justice de Berlin, sorti de la prison d'État de Sj^dlan.

Le récit des souffrances du vieiUard lui donnait le firisson, car sa conduite pers(mnelle était pour le moins^ aussi répréheu-

SO UENRl UEINE

sible aux yéox du pouvoir. Oa allait' peutêtre lui doDuer des chaiuès et le [donger à son tour dans un cachot politique, . II résolut de passer en France, où Taigle de Prusse n'irait pas le cherclier.

Notre poëte rencontra dans une table d'ii^e un commis voyageur en vins, qui bâtarexécutiondeson projet de départ, en lui racontant que Paris, depuis les Trois Jours^ se métamorphosait en un vrai pays de Cocagne, où Ton se gobergeait du. ma* lia au soir et du soir au matin.

— Vous verrez, lui ditril, on y chante la Marseillaise à tue-tête : « En avant, marchons! > ou bien enct)re : « C'est, la Fayette en cheveux blancs! »

Quel agréable concert pour un patriote !

. , Le [ffemier mai 1 831 , Henri Heipe prisse

le. Rhin, gagne la frotilière, et s'intitule avec orgueil Prussien libéré.

Deux jours après, il arrive dans la capitale et se promène au milieu des enehantemenls révolutionnaires.

 cette époque, il n'était pas encore habile à parler notre langue. Son professeur fut une petite fleuriste du passage des Panoramas. Ensemble ils coururent les théâtres, et le poète la choisit en tout pour cicérone. ^

Que de choses divertissantes ne virentils pas!

Déjazet, mademoiselle Georges, Ari^U Boufié, Debureau, la marmite colossale au palais des Invalides, Texposition des cadavres à la Morgue.. . et à T Académie française!

c L*Âcadémie» dit*ily est une crèche pour de vieux littérateurs reiraobés en eii&nce, élablissement philanthri^ique dont Fidée se trouve aussi chez les Hindous, qui foudent des hôpitaux pour les anges âgés et décrépits. »

Un autre jour, il vidte la Chambr« des pairs....

« Cette nécropole oit se trouve une collection complète de toutes ks momies du parjure, si bien enbaumées, qu^n voit encore sur leurs figures tous les iaux serments qu eHes ont prêtés à toutes les dy* iiasties des Hiaraons de France, i»

S'il raille nos institutions, il ne park pas des hommes avec plus de retenue.

Au dire de ce malin poëte, madame Ré< camier est c une beauté célèbre du temps

des Mérovingiens, ultra-veslale, qui traîne partout à sa suite, comme pièce justificative, ce bon et excellent Ballanche, que tout le monde loue, et que personne ne lit. »

Henri Heine regrette de n'avoir pas vu Chateaubriand, parce que ce personnage, à coup sûr, Teût beaucoup amusé.

M. Villemain, à Tentendre, « est un rhéteur ignare, un frivole bel esprit, qui s'est un peu frotté à la poussière des Pères de rÉglise pour se donner une certaine odeur d'érudit religieux, mais qui n'en sent pas moins, à dii pas de dislance, son voltairianisnie renié, »

Il pousse le manque de respect jusqu a dire que l'auteur de YHistaire de Crom-

60 UENRI HEINE

well ne se lave les mains qu'une fois Tan, 1q mardi gras, pour se déguiser.

Puis il assiste aux prêches des saint-simoniens, rue Tailbout.

Le premier, peut-être, il turlupina comme ils le méritaient ces grotesques apôtres qui voulaient ramener Tâge d'or sur la terre, et qui se sont cx)ntentés d'y propager l'âge d* argent; ces feux martyre qui ne portent plus de croix, si ce n*est la croix de la Légion d'honneur; ces disciples de l'émancipation quand même, aujourd'hui métamorphosés en conseillers d'État, en ministres ou en directeurs de chemins de fer.

Son indépendance lui dicte parfois des jugements admirables. Voici comme il a parlé de Lamemiab avant nous :

SFNRI HEINE 6i

« Lamennais, ce prêtre effroyable, qui marie le fanatisme politique au fanatisme religieux, et qui donne la dernière consécration au désordre universel. »

Notre héros visite le Panthéon.

De là, comme la distance n'est pas longue, il se dirige vers la Grande-Chaumière, où les Gâtons en droit et les Brutus en médecine se livrent aux improvisations mimiques du cancan le plus échevelé avec des Sempronia giletières et des Porcia piqueuscs de bottines.

Le père la Ilire, directeur de rétablissement, lui rappelle avec avantage le père Duchéne, parce qu'il est toujours bigrement en colère.

Ce séjour des liaisons faciles et des

mœurs risquées ne déplaît poiiil, du restent à notre héros.

Nous le Toyons y nouer connaissance avec une jeune personne peu virginale, mademoiselle Joséphine ou Fifine, Elle adore les Allemands et les pieds de mouton.

Bien plus, on le présente à un personnage illustre de Fendroil, « lé diou de la danse de céans, » comme dirait Vestris.

Parlez -nous des poêles!

Us savent merveilleusement se prêter à tout, même aux révérences de Chicard.

Malgré le décousu presque scandaleux de sa conduite, Henri ne laissa pas reposer sa plume. Bientôt les faiseurs du journalisme accoururent et rendirent hommage à son mngnifif|ue talent. Victor Bobain,

HENBI BEINft €5

fondateur de l'Europe littérairey lui demanda p<mr cette revue des articles sur rAlleimgne.

Très-sduvent il invitait le poète à sa table, d. prenait soin d'arroser son esprit de Ubalions copieuses.

C'était un amphitryon merveilleux que Victor Bohaîn.

n Et voilà pourquoi, sans doute, nous dit Henri Heine, il compta cent mille francs de frais de représentation aux ac^ tionnaires de son journal. »

Rarement on vit cerveau plus industriel et plus ingénieux, quand il s'agissait de plumer le pigeon de là finance.

Girardiii Tégala peut-être, mais ne le dépssa jamais.

Daiis diaque affaire nouvelle dont Vic' lor jetaii le plan, toujours il y avait un million à gagner, quelquefois plus, jamais moins. Aussi le surnommait-on Messer MiUione*

Après le désastre de l'Europe littérai're^ rillustre Buloz, éternellement à la piste des plumes en cliômage, hérita, pour sa revue, de la collaboration de Henri Heine, n publia par fragments le livre De VAllemagne f auquel Fauteur a donné à dessein le même titre que celui de l'ouvrage de madame de Staël.

Dans cette œuvre, Heine révéla le premier aux Français que la philosopine allemande ne prêche ni la piété ni la crainte de Dieu, et que son dernier mot, dit par Feuerbach, est Tathébme.

IVMV

HEiNRl UEIME g:»

Ces rcvctotions excilèreul le plus vif étonnement.

Jusqu'alors on n'avait tu que du myslicisme dans h brouillard des doctrines philosophiques d outre-Rhin; mais comment garder celle erreur lorsqu'un poêle comme le nôtre s'écriait :

4i Je n'avais jamais voulu croire que Dieu était devenu homme, et j'en crus He^el sur parole, quand je lui entendis dire que ruoiiiiE était Dieu. »

Henri ^umettait un jour au piiilosophc quelques considérations en faveur de rimmortalité de l'Ame.

— Dcmandcz-Yous un pourboire, lui lépondit froivlcmcnt îlogel, avec la salaiiifpie puissance de paratlox•^ qui le distingue, pour avoir poignc nwdamc votre

mère ou n*avoir pas empoisonné voire frère?

Henri Heine applaudit à ces doclrincs désolantes jusqu'au jour où il les vît des* cendre dans le peuple. Il acceptait Tathéisme comme une mode originale^ comme un moyen de distinction, comme Tapanage nature] d'une aristocratie lettrée.

Tant d'autres, à son exemple, donnent Torgueil pour base à leurs folles convictions I

lHais, lorsqu'il entendit des tailleurs, des savetiers, nier T existence de Dieu, il eut honte de frayer avec de tels compagnons et recula de dégoût.

Son entrevue avec le fameux Weitling *

* Aaiear da petit livre appelé les Garaniies de la tociètéy eatéchisme des commaoïstes allemands.

chez l« libraire iulias Campé, de Hambourg, fut peut-être la cause de sa vol te* face philosophique.

Weitling était tailleur.

Il vint à la rencontre de Henri Heine, la casquette sur la tête, et lui tendit fa-* miiièrement la main, comme à un collègue qui professait les mêmes principes de destruction sociale et d'athéisme.

L'amour-propre du poëte se trouva pro* fondement humilié d^un tel compagnon-

nage.

Pendant Tentrelien qu'ils eurent eilsemble^ le tailleur, assis sur un escabeau^ se grattait la cheville de la jambe droite.

Il la tenait élevée en. Taii*, de façon que son genou lui touchait au menton.

— Qu ave« donc à vous frotter ainsi*?

es HENRI UEiNE

jaï demanda Heine avec un geste de répugnance.

— Oh! ce n'est rien! dit Weitling, sur le même ton que le chien de la Fontiinc :

les fers que nous avions aux pieds dans les cachots de la confédération germanique...

De ce que Toas voyez sont pcul-être la cause.

Ileiiri Heine fit comme le loup.

U s'enfuit, et, s^il était de ce monde, à l'heure où nous écrivons, peut-être courriiit-îl encore.

Les fers de Tillustre tailleur lui avaient donné tout à coup une panique singulière.

Il songea qu'il commctlait une grave imprudence de rester dans son pjij s, même en voyage de p'ais'r.

UENUI HEINE €9

Depuis 1855, il était au kin de la Confédération en qualité de membre de la Jettne Allemagne,

Ou le vit repasser lestement la frontière de France.

L'indiscrétion Taschereau nous révéla, comme chacun peut se le rappeler, -que, de 1836 à 1848, notre poëte crut pouvoir accepter sur les fonds secrets une subvention de cinq cents francs par mois.

Jugez avec quelle amertume la presse démocratique allemande lui reprocha de s'être mis aux gages de la police de Louis- Philippe!

Il n^en était rien pourtant.

Henri Heine eut tort d'accepter un traitement occulte, une pension mystérieuse ; mais il suffit de lire la correspondance

70 HENRI ilEINË

adresséepar lui à Id Galette d*Augsbourg ' , pour se convaincre qu*il sut garder dans ses appréciations sur le gouvernement français la plus complète et la plus digne indépendance.

Thiers, Guizot, Louis-Philippe, y sont peints sous leur véritable jour.

Il y a toutefois dans ces lettres, presque généralement politiques, certains jugements saugrenus, placés là comme épisodes, et qui, pour Thonneur de Técrivain, devraient en être retranchés.

On devine que nous parlons de sa diatribe absurde contre Victor Hugo.

< Nous voyons en lui^ dit-il, la gauche-

* Celte correspondance a para, tradaiie en français. On Ta rassemblée en volume sons le titre de lutèce.

ne d'un parvenu ou d*un sauvage, qui se rend ridicule en s' affublant d'oripeaux bigarrés, en se surchargeant d'or et de pierreries, ou en les employant mal i propos. En un mot, tout chez lui est barbarie baroque, dissonance criante et horrible difformité, »

Âh! pauvre Henri Heine, où en était ton cerveau, quand tu as écrit ces lignes coupables?

Évidemment, il y a là du cauchemar ou de rindigestion.

Mais, en revanche, notre poêle est fort spirituel dans ses comptes rendus artistiques. Le récit des rivalités de Spontini et de Meyerbeer est d'un comique désopilant.

Vous pouvez lire, en outre, dans Içs

Zt HENRI UEINE

Nuits florentines les portraits qu'il trace de Bellini et de Paganini. Ces deux morceaux soutiennent le parallèle avec ses compositions lyriques les plus estimées.

Tout. à l'heure nous disions qu'une haine violente avait tout à coup pris la place de l'amitié qui unissait le poëte à Ludwig Bœrue.

Un disseuliment d'opinion commença la rupture^

Ils se dirent chacun leur fait, ainsi que cela se pratique d'ordinaire entre gens de lettres. Ludwig fit un livre sur notre héros, et celui-ci publia contre Ludwig un pam* phlet dont chaque ligne était une blessure.

Dans ce combat coulèrent, non des flots de sang, mais des flots d'encre, ce qui parfois est pire.

HENRI HEINR 73

M. S***, oulragé comme époux par certaines révêlalions du poëte, lui envoya son cartel. Aucun arrangement n'était possible. Henri, après avoir essuyé le feu de son ennemi, tira en l'air, et M. S*** lui tendit la main, déclarant son honneur entièrement satisfait.

Ce duel eut pour résultat le mariage de Tailleur des ReiseMlder avec une charmante et sensible personne qui, depuis longtemps, vivait avec lui sur le pied complet de femme légitime.

Il voulait, en cas de mort, lui laisser au moins Thérilage de ses œuvres, et il l'épousa le malin même du jour où il devait se battre*.

* Les pourparlers entre les témoins durèrent juste a«scz longtemps poor laisser aax pnblicatioiis légales le temps de s'accomplir.

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