Henri Heine, penseur
Henri Heine n'est pas un de ces triomphateurs dont la personnalité s'impose sans conteste à l'admiration universelle. Son existence n'a pas l'harmonieuse majesté de celle d'un Gœthe; elle n'aboutit pas, comme celle d'un Richard Wagner à une éclatante apothéose ; elle ne laisse pas l'impression grandiose et apaisante qui se dégage de la vie des grands victorieux qui purent largement épanouir leur puissante individualité. Heine n'a pas assisté au triomphe de ses idées. Il n'est [)as davantage parvenu à donner à sa personnalité une unité complète et définitive; à peine est-il arrivé un instant à l'équilibre intérieur qu'il retombe aussitôt après dans un pessimisme sceptique et découragé. C'est à certains égards un vaincu de la vie, qui confesse finalement la banqueroute de ses plus hautes espérances et s'incline vers un nihiUsme douloureusement ironique. Son individualité tout entière porte les stigmates de la cruelle névrose, de cette «femme noire » qu'il a chantée dans son Lazare et dont le baiser mortel fit do son corps « un cadavre où l'esprit est prisonnier ». Sa gloire est aujourd'hui encore vivement discutée etâprement contestée par des ennemis qui n'ont pas désarmé. L'Allemagne réaliste et positive d'aujourd'hui, cette Allemagne robuste, disciplinée et sagement conservatrice qui a vaincu naguère sur les champs de bataille et qui remporte en ce moment de si
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éclatants succès dans les luîtes économiques, — cette Allemagne que Heine n'a pas devinée, qu'il n'a pas préparée et qu'il n'eût sans doute pas aimée s'il l'avait pressentie, — se montre souvent fort sévère pour lui et condamne avec une dureté impitoyable les défaillances de l'homme et les imperfections de l'écrivain. Elle lui conteste toute valeur morale, tout sens politique ; elle le tient pour un publiciste de talent, spirituel et incisif, mais dévoyé, déclassé; pour un raté qui, n'ayant pas su se créer une situation en Allemagne, a fait sa fortune littéraire à l'étranger en jouant impudemment la comédie du martyre politique ; pour un juif haineux et prétentieux, un sans-patrie qui, incapable de discerner la vraie mission de l'Allemagne, atenté d'égarer l'opinion publique en prônant un libéralisme abstrait et stérile, un vollairianisme suranné et médiocre ; pour un faux prophète qui n'a rien compris à son temps et dont toutes les prédictions ont été démenties par l'événement. — Ajoutons que, si les adversaires de Heine ne se montrent pas tendres pour lui, ses coreligionnaires politiques ne l'ont, pendant longtemps, pas beaucoup mieux traité. Les démocrates les plus marquants de son époque l'ont renié et traité de faux frère ; ils lui ont reproché de manquer de fermeté, de songer trop à sa gloire littéraire et pas assez à la grande cause dont il s'intitulait le champion ; et ils ont fini par le renvoyer à ses vers avec cette sentence dédaigneuse : « Un talent, pas de caractère! » — Peut-être estimera-t-on, dans ces conditions, qu'il n'est pas hors de propos, aujourd'hui,, d'étudier à nouveau, aussi objectivement et aussi impartialement que possible, cette personnalité attirante et énigmatique. Laissant de côté, dans Henri Heine, le poète, qui a été récemment l'objet d'une élude excellente et à bien des égards définitive*, je voudrais, dans ces pages, chercher à définir ce qu'a été le penseur, le polémiste religieux, le tribun politique, le journaliste démocrate et vaguement socialiste qui aujourd'hui encore soulève, dans une notable fraction du
d. Voir le beau livre de J. Legras, H. Heine poète, Paris 1898.
public allemand, une si étrange et si insurmontable antipathie.
Au moment où Heine sortait de l'enfance, le romantisme achevait en Allemagne la curieuse transformation qui, d'un mouvement révolutionnaire à l'origine, tendait à faire un parti de plus en plus étroitement traditionaliste et réactionnaire.
Né de la protestation enflammée delà jeunesse et de l'enthousiasme contre un rationalisme sénile, sottement dogmatique et platement utilitaire, le romantisme avait commencé par ouvrir à l'esprit humain des horizons nouveaux. On l'avait vu combattre partout les excès d'un intellectualisme desséchant et suranné. Hardiment révolutionnaire, il s'était efforcé d'explorer une région de l'âme humaine où le bon sens un peu terre à terre de « l'ère des lumières » n'aimait guère à se risquer. En matière de religion, les romantiques délimitaient avec soin la sphère propre de l'existence religieuse et lai assignaient un domaine absolument distinct de celui de la métaphysique et de la morale ; ils attribuaient dans la vie psychique de l'humanité une importance toujours plus grande aux éléments irrationnels, à l'intuition mystique, au sentiment, à l'amour ; ils accordaient une attention toujours plus respectueuse aux données historiques de la religion, aux formes positives et concrètes sous lesquelles elle se manifeste au cours de l'évolution universelle. En morale, ils revendiquaient contre le médiocre eudémonisme des « économes de la morale » les privilèges de l'amour, du génie, de la fantaisie. En littérature ils découvraient le moyen âge et l'Orient, ou, continuant l'œuvre de Herder et du jeune Gœthe, ramenaient les Allemands à l'étude de leur art national et de leur poésie populaire. Enpohtique, ils détruisaient l'illusion du « droit naturel » et du « contrat social », apprenaient à voir dans le Droit l'œuvre collective du Volksgeist, du génie national réalisant à sa manière et conformément au tempérament spécial d'une individualité ethnique déterminée la destination générale de l'humanité, et reconnaissaient dans l'Etat une manifestation spontanée de l'âme nationale, un fait antérieur à tout calcul utilitaire, le
résultat nécessaire et la traduction visible de Tuniié psychique de la nation.
Mais petit à petit, poussé toujours plus loin dans sa défiance du rationalisme par son hostilité croissante contre la Révolution française, le romantisme finit par se faire l'aUié de la politique de réaction qui triomphe à Fépoque de la Restauration. — Partie l'origine d'une conception purement rationnelle de la religion, d'un protestantisme philosophique presqu'entièrement dépouillé de tout élément historique et dogmatique, le romantisme arrivé au terme de son évolution, aboutit par suite de la mésestime croissante où il lient la raison théorique, à une conception toujours plus irrationaliste de la religion, à un amour toujours plus intransigeant pour les conceptions religieuses où domine Télément positif, supra-humain, à une prédilection toujours plus décidée pour le catholicisme dont la hiérarchie ecclésiastique et la forte discipline, le caractère hautement traditionaliste et dogmatique, et surtout les principes autoritaires forment un contraste absolu avec la religion rationnelle de l'Impératif catégorique. Le principe de l'autonomie morale que Kant incrivait en tête de sa morale et qui dominait aussi sa doctrine religieuse apparaît désormais comme une doctrine impie, inspirée par une conliance téméraire dans le pouvoir organisateur de la Raison humaine ; l'orgueil rationaliste se fond en une respectueuse adoration du mystère insondable de Funivers, en un aveu plein d'humihlé de la faiblesse et de la misère humaines. Et le romantisme contrit et repentant, déchu de ses vastes espoirs et de son orgueilleuse superbe, se remet humblement à l'école de la Révélation divine et cherche l'apaisement de ses inquiétudes et de ses doutes au pied de la Croix, dans le giron de l'Eglise. — Et de même qu'en religion il cherche à faire revivre la foi supra-naturaliste et animiste du passé, en politique aussi il se fait le champion de l'Etat chrétien du moyen âge, de l'absolutisme monarchique, des privilèges de la noblesse ; il rêve la restauration du Saint- Empire romain ; au nom d'un respect superstitieux de This-
toire et de la tradition, il combat comme manifestations de l'esprit révolutionnaire toutes les tentatives de la raison pour intervenir dans la vie politique de la nation, pour fonder un régime plus conforme aux aspirations légitimes d'une nation toujours plus lasse de se voir mise indéfiniment en tutelle.
Mais de même que les exagérations rationalistes de l'ère des lumières avaient amené la réaction romantique, ainsi les excès du romantisme provoquent à leur tour une réaction libérale en sens contraire. Le romantisme se montre impuissant à arrêter le grand mouvement qui, depuis la Renaissance, pousse les esprits à secouer, dans tous les domaines de la vie, le joug de Fautorité et delà tradition, à travailler au progrès de la science et de la technique rationnelles, à proclamer l'autonomie de la raison, le pouvoir et le droit de la raison d'organiser la vie humaine conformément à ses exigences. En opposition de plus en plus consciente, de plus en plus déclarée avec les aspirations réactionnaires du romantisme se développe la tendance qui va à « rationaliser » l'existence dans tous les ordres de faits., à fonder l'organisation de la société, non plus comme jadis sur la foi religieuse et le respect de la tradition historique, mais sur la conception nouvelle de l'univers qui se précise au cours du xix^ siècle par suite du développement des sciences naturelles. Les progrès de la science expérimentale qui s'affranchit graduellement de la Philosophie delà Nature ; la hardiesse croissante de la critique philosophique et religieuse qui, de Hegel à Strauss, affirme toujours plus hautement la souveraineté de la Raison, le grand principe de l'identité du Réel et du Rationnel; la diffusion toujours plus large des convictions démocratiques et, des tendances libérales en politique sont autant de symptômes divers de ce grand mouvement qui tend à rétabhr sur la table des valeurs la Raison à la place d'honneur d'où l'avait chassée le Romantisme.
11 semble bien que Heine ait en quelque sorte « vécu » en lui-même ce conflit des deux grandes conceptions de la vie qui dominent le xix^ siècle.
Nul doute, d'abord, qu'il n'ait été, à bien des égards, un poète romantique.
On a souvent observé ' que le trait fondamental de la psychologie de Heine est une merveilleuse réceptivité pour les impressions les plus diverses, les plus subtiles, les plus complexes, 11 est essentiellement un sensitif, fils de notre époque de nervosisme affiné et exalté. Il n'a pas seulement la faculté de percevoir avec une acuité extraordinaire des impressions visuelles ou auditives, il a surtout le don rare de décomposer dans leurs plus minutieux détails, d'analyser avec une pénétration merveilleuse des sentiments, des états d'âme, des états de pensée qui pour la conscience ordinaire présentent une apparence de simplicité et d'unité. C'est cette faculté de vibrer jusque dans les plus intimes profondeurs de son être à toutes les impressions extérieures que Heine considérait comme le signe distinctif de sa nature supérieure. Ses impressions immédiates, vivantes, qui s'imposent à lui avec une entière évidence, avec une « nécessité momentanée » à laquelle il ne cherche jamais à se soustraire, ont à ses yeux bien plus d'intérêt que toutes les idées et les théories qu'engendre la réflexion. A cet égard il est bien un poète romantique, plein de respect et de prédilection pour ce qui est naturel, spontané, instinctif, pour la vie subconsciente de l'âme, pour les phénomènes de la vie psychique élémentaire, en un mot pour toutes les manifestations de ce que Nietzsche appelait le « Soi », la « grande raison », — et plein aussi de scepticisme et de dédain pour tout ce qui est produit de la réflexion, du raisonnement, du calcul, bref de la « petite raison ». Il n'est pas très éloigné de penser, sur ce point , comme ce vieux lézard qu'il met en scène au début de la Ville de Lucques, et qui, depuis trois mille ans, étudie les fonctions intellectuelles des animaux, notamment celles des hommes, des singes et des serpents : « Je puis, déclare ce sage, vous donner comme résultat net et certain de mes observations, de mes comparai-
1. Voir en particulier R. M. Mever, Bïe deulsche Lilt. des XlX. Jh. Berlin 1900, p. 127 ss.
sons anatomiques, qu'aucun homme ne pense, qu'il prend de temps à autre aux hommes une lubie quelconque ; qu'ils appellent pensées de pareilles illuminations involontaires, et penser. Tac te de les ranger à la fde. Mais vous pouvez le redire en mon nom, aucun de vos philosophes ne pense, pas plus M. Hegel que M. Schelling ; et quant à leur philosophie, ce n'est qu'air et eau, comme les nuages du ciel. J'ai déjà vu passer bien des nuages semblables, superbes et azurés, audessus de ma tête, et le soleil du lendemain les a fondus et dissous dans le néant dont ils étaient sortis. Il n'y a qu'une seule véritable philosophie, et celle-là est écrite en hiéroglyphes éternels sur ma propre queue » *.
La « philosophie » de Heine est donc essentiellement impressionniste. Elle n'a pas son origine dans les principes « éternels » et « immuables » de la raison, ni dans les décisions fermes et constantes d'une volonté clairement consciente d'elle-même et orientée une fois pour toutes vers un but fixe et nettement perçu. Elle est le reflet capricieux et changeant de la vie, avec son éternelle mobilité, dans une âme de poète mobile et variable elle-même, impressionnable à l'excès, peutêtre troublée dès le début par un élément morbide qu'elle apportait avec elle de naissance. Ne cherchons donc pas chez Heine une vaste synthèse, une image d'ensemble de l'univers bien cohérente dans toutes ses parties, un idéal clairement défini et poursuivi systématiquement, des principes de conduite nettement arrêtés et fidèlement suivis en toute circonstance. Attendons-nous plutôt à constater chez lui une multitude d'impressions instables,' qui se modifient sans cesse, qui ne se laissent pas ramener à l'unité, qui se contredisent souvent les unes les autres, mais qui n'en sont pas moins toutes sincères, étant chacune l'expression exacte, fidèle, originale d'un état d'âme transitoire. La grande affaire de sa vie est ainsi de
1. m, 382 s. Je cite d'après l'édition d'Elster, II. Heines Sàmtliche Werke. Leipzig u. Wien, Biljliograpliischos Institut [sans date], 7 volumes. Pour les ouvrages qui ont été traduits sous la direction de Heine lui-même je cite en général, et sauf indication contraire la version française.
laisser les événements du dehors impressionner librement sa sensibilité, de laisser ces impressions se coordonner spontanément dans son esprit, se cristalliser en images artistiques. Maintenir son âme toujours jeune et fraîche, ouverte à toutes les joies et toutes les douleurs de l'humanité, et, avec ses expériences heureuses ou tristes, créer de la beauté, ce fut là ce qu'il regarda comme sa fonction essentielle sur la terre. Et tout cela est bien dun poète romantique. Heine est romantique par son impressionnisme et par son ironie ; romantique par sa foi dans la valeur immense de l'Art et de la Forme, par son culte du génie, de Findividualité puissante et grandiose ; romantique par son intelUgence profonde de la vie nationale et populaire, par son amour des humbles, par son enthousiasme pour l'ancienne littérature allemande, par sa curiosité des traditions populaires ; romantique par son aptitude à comprendre la poésie du christianisme, la foi touchante des petites gens ; romantique par son manque de sympathie pour le brillant paganisme des Grecs, pour les civilisations antiques et le Panthéon des dieux de l'Olympe ; romantique par ses premières amitiés littéraires qui font de lui le disciple de VVilhelm Schlegel et l'auditeur enthousiaste des germanistes Hundeshagen et Benecke.
Ne nous y trompons par, pourtant : ce romantique est en même temps et avec la même sincérité un rationaliste impénitent. Sa mère, Betty van Geldern, sans tomber jamais dans le dogmatisme intransigeant des idéalistes révolutionnaires, était profondément imprégnée de la philosophie de l'ère des lumières, en particuher des idées de Rousseau dont elle admirait profondément VÉmile. Et il semble bien que Heine ait hérité d'elle ce culte de la raison qui contraste si étrangement avec son impressionnisme romantique. Impossible de douter de sa sincérité lorsqu'il voit dans la Raison, dans cette révélation nouvelle, commune à tous les hommes, le principe de la nouvelle rehgion de l'avenir, la Liberté. Le triomphe final de la Raison, dans le domaine de la philosophie et de la religion comme dans celui de la politique, est un article essen-
tiel de son credo : sa foi, sur ce point est celle des hommes de la Renaissance, des philosophes de l'ère des lumières, des héros de la Révolution française. Comment est-elle compatible avec son tempérament de romantique ? Heine sent fort bien qu'il y a là une difficulté. Il constate, sans chercher à Texpli- (|uer, Tétrange dualisme de sa nature. « Je ne suis pas, moi, dit-il, un raisonnable , mais je me suis mis du parti de la raison, et depuis cinq mille cinq cent quatre-vingt huit ans nous faisons la guerre aux fous. Les fous se croient lésés par nous, et prétendent : qu'il n'y a de par le monde qu'une dose déterminée de raison, que cette dose tout entière a été accaparée, Dieu,sait comment, par les Raisonnables ; que c'est une indignité de voir comment un seul homme souvent absorbe une telle portion de raison que ses concitoyens et le pa^^s alentour en deviennent tout enténébrés. » C'est là, continue Heine, la cause secrète de la guerre d'extermination que se sont livré de toute éternité les Sages elles Fous. Soigneusement retranchés dans leurs forteresses aristotéliciennes, les Raisonnables lancent sur leurs adversaires force bombes bourrées des preuves les plus irréfutables. Les Fous, eux, se défendent comme ils peuvent : leur artifice le plus subtil consiste à découvrir au fond de l'âme humaine des forces obscures — « le cœur », « la foi », « l'inspiration » — qu'ils opposent à la raison et déclarent même supérieures à la raison... pour se consoler de n'avoir point de raison. Ils accusent Heine d'être en réalité un des leurs, un renégat qui a trahi la cause de la Folie sans s'apercevoir que les Raisonnables se moquent de lui. Et ils n'ont point tort. Heine se rend bien compte que « tout ce qu'il fait est folie aux yeux des raisonnables et scandale pour les fous ». 11 sait que, s'il eût consenti « à montrer le blanc des yeux, à laisser pendre la tête comme un agneau de Dieu et à marmotter des versets de la bible appris par cœur », il eût pu faire une carrière magnifique parmi les fous. Mais voilà ! Il aime la Raison d'un amour que ne lasse aucun dédain, aucune rebuffade; il s'obstine à la chanter, en d'innombrables poèmes, sous les traits d'une vierge
10 HENRI HRINE PENSEUR
blanche et froide qui le repousse et rattire, qui tantôt lui sourit, tantôt s'irrite contre lui, et qui, finalement, lui tourne le dos. Or cet amour insensé et ridicule, cette passion si profondément déraisonnable pour la Raison n'est-il pas la plus insigne des folies, « une folie de nature vraiment extraordinaire et qui dépasse de cent coudées la commune folie des hommes ^ » ?
On le voit, la personnalité de Heine est singulièrement complexe. Ce fou qui suit le parti des raisonnables reconnaît tantôt la table des valeurs romantique, tantôt la table des valeurs rationaliste ; or ces deux séries de valeurs sont à bien des égards nettement contradictoires. Cette complexité déconcertante n'est pas, certes, sans ajouter quelque chose à l'intérêt qu'inspire une nature comme celle de Heine. H nous attirerait moins si nous nous trouvions en présence d'un étroit sectaire rationaliste et révolutionnaire ou d'un Imaginatif pur, d'un simple dilettante romantique. Mais on ne peut se dissimuler, d'autre part, que, pour Heine, cette multiplicité de dons €t de tendances a été un véritable danger : elle a mis en péril l'unité môme de sa personnalité, elle lui a rendu à peu près impossii}le de parvenir à l'équilibre intérieur. Heine fut, sa vie durant, en lutte avec les autres et avec lui-môme. 11 eut de la peine à s'adapter aux milieux successifs où la destinée Ta poussé. Il eut plus de peine encore à donner de l'unité et de la logique à son existence, à trouver une conception de la vie assez S3^nthétique pour donner satisfaction aux aspects mul'iples de sa nature ondoyante et diverse. Et si l'on considère, maintenant, que Heine est mort d'une affection de la moelle épinière, qu'il a souffert de la névrose dès sa jeunesse et pendant toute sa vie, on est fatalement amené à se demander si cette impuissance à s'adapter et à s'intégrer, si ce déséquilibre psychique, cette anarchie des instincts que nous constatons chez lui ne trouveraient pas, dans une certaine mesure, leur expUcation dans l'évolution de la maladie cruelle à laquelle