III. 183 ss
il finit par succomber. Je n'ai pas rintenlion, assurément, d'insister longuement sur cet ordre de considérations, étant pleinement persuadé de rimpossibililé où nous sommes actuellement d'apprécier avec quelque précision les effets que les troubles physiologiques peuvent exercer chez certains dégénérés supérieurs sur la vie de l'esprit. Mais il me semble, pourtant, que le problème de la « décadence » se pose à peu près inévitablement à propos de Heine comme à propos de Nietzsche. Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'on puisse être fondé à jeter le discrédit sur les idées de Heine en les présentant comme des fantaisies de neurasthénique. Rien ne serait plus injuste et plus faux. Le « cas Heine », tout comme le « cas Nietzsche » ne relève pas de la médecine pathologique. Mais il est possible, il est probable même, que la constitution physique, la déchéance physiologique de Heine ont eu, surtout à certaines époques, notamment au début et à la fin de sa carrière, une répercussion plus ou moins forte sur sa vie spirituelle. La psychologie d'un nerveux comme Heine n'est pas celle d'une nature saine, harmonieuse, équilibrée comme celle de Gœthe. En ce sens il est peut-être permis de dire que Heine a été un « décadent ». Cela ne diminue pas, d'ailleurs, l'intérêt qu'offre pour nous l'étude de sa pensée. On a parfois dit que le trait caractéristique de la constitution psychique du xix" siècle est le développement extraordinaire, à certains égards presque inquiétant, de l'impressionnabilité nerveuse. A ce point de vue, Heine est, à n'en pas douter, avec ses qualités éclatantes comme aussi avec ses défauts et ses tares, un représentant hautement typique de notre temps. Par son impressionnisme, par l'ironie et le pessimisme qui en découlent, par la souplesse de son intelligence déliée et compréhensive, capable de s'assimiler les idées les plus opposées, par la mobilité de sa nature tout à la fois ardente et sceptique, rebelle à la discipline et à l'unité, tiraillée entre des aspirations contradictoires dont aucune n'arrive à la prééminence définitive, Heine est bien le fils d'une époque de transition inquiète et troublée qui sent vaciller toutes les croyances sur lesquelles ont vécu les
générations passées et s'épuise en efforts passionnés pour formuler la religion de l'avenir. Il n'a pas trouvé la terre promise, et ce n'est pas chez lui qu'il faut chercher l'apaisement et l'harmonie. En revanche il a formulé avec une douloureuse sincérité et une rare poésie quelques-uns des problèmes et des doutes qui travaillent aujourd'hui encore l'âme moderne. Gela suffît, je crois, pour lui assurer une place durable et glorieuse dans l'histoire de la pensée allemande au xix^ siècle.