‹ Henri Heine, penseurChapitre 147 sur 188 · VI · texte numérisé non relu

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persiflage, afïichanl bien haut son aversion pour la bêtise, la méchanceté et la sottise de ce monarque en guenilles, et proclamant sans détour a son horreur de tout ce qui se fait par la multitude ». Constatons de nouveau que des boutades de ce genre — et on en rencontre à chaque pas dans l'œuvre de Heine — étaient bien faites assurément pour déconcerter et scandaliser les âmes simj)les qui aiment les attitudes nettes et ne comprennent que les grands partis pris. On ne peut guère leur repi'oeher de s'être demandé s'il convenait bien à un défenseur du peuple de souligner aussi crûment, aussi brutalement les imperfections de son client, ni s'étonner qu'elles aient eu peine à comprendre les sentiments également sincères, mais en apparence au moins contradictoires qui faisaient parler ce poète à l'âme complexe, tantôt comme un socialiste, tantôt comme un aristocrate l'ndurci.

Etait-il réellement impossible de 'concilier ces aspirations si diverses? L'antinomie entre les sympathies démocratiques de Heine d'une part, et, de l'autre, son aversion décidée pour l'égalitarisme niveleur, son enthousiasme pour la beauté et la haute culture, ses revendications individualistes en faveur du libre développement de la personnalité humaine, — cette antinomie, dis-je, était-elle ou non définitive et irréductible? Ce n'est pas ici le lieu de s'engager dans la discussion de ce problème si controversé. Constatons simplement que Heine lui-même ne le croxait pas, pendant les années qui suivirent la révolution de Juillet. Et il serait aujourd'hui plus que jamais téméraire d'affirmer que sa religion saint-simonienne ne contenait pas une âme de vérité. Il semble donc qu'on puisse aujourd'hui, avec moins de scrupules que n'en eurent ses contemporains, le classer, comme il le réclamait, parmi les champions de la cause de l'émancipation du peuple. Dans tous les cas, si même on hésitait, finaleTnent, à reconnaître en lui un authentique démocrate^ on ne saurait un seul instant douter qu'il fut un tempérament essentiellement ;rt'o/////o;i;iai/'6'. Révolutionnaire en matière politique et sociale, il combat à outrance

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la prééminence de l'aristocratie, dénonce avec éloquence les vices de la bourgeoisie capitaliste, se montre hostile ou défiant en face du pouvoir royal, prédit un bouleversement social qui fera passer le pouvoir aux mains des prolétaires et travaille à ruiner dans les esprits le respect de la hiérarchie traditionnelle, à discréditer radicalement l'ancien régime et ses représentants. Révolutionnaire en religion, il proclame la « mort de Dieu », la banqueroute définitive de la conception d'un Dieu personnel et combat avec une ardeur infatigable la domination de l'Eglise et du clergé . Révolutionnaire en morale, il s'élève hardiment contre le spiritualisme chrétien ou le rigorisme kantien, proclame les droits légitimes du sensualisme, et, chose plus grave, brave non pas seulement dans ses théories, mais aussi dans ses actes mainte prescription du code de la moralité bourgeoise, de celte zahlimcjsfâhige Moral du philistin calculateur qu'il détestait et méprisait. — Or il est clair que Heine a mal mesuré ce qu'il appelait les puissances du passé et les a crues, dans leur ensemble, bien moindres qu'elles n'étaient en réalité. Au point de vue politique cela ne fait aucun doute. Il a mal apprécié la puis sance relative des facteurs politiques en présence. La royauté prussienne, l'aristocratie féodale et l'armée, la bureaucratie gouvernementale, l'aristocratie nouvelle de l'argent et de l'entreprise étaient des forces dont il méconnaissait l'importance et dont il n'a pas prévu les succès. Plus prudent en religion et en morale où il voyait fort bien la grandeur des adversaires auxquels il s'attaquait, il a cependant aussi, en définitive, estimé peut-être trop bas la puissance et la vitaUté de la tradition « nazaréenne » . — Mais si les faits ont démenti bien des espérances en tout cas prématurées de Heine, nul ne peut affirmer d'ores et déjà l'inanité définitive de ses efforts })our la cause révolutionnaire. Il n'a pas prévu les succès de la Prusse et de sa politique réaliste, ni la restauration de l'empire allemand; c'est entendu. Mais Heine ne fut-il pas clairvoyant, d'autre part, lorsque dès 1833 il affirmait que la question sociale primait la question politique ou lorsque,

vers 1842, avant d'avoir connu Marx et Lassalle. à un moment où la propagande socialiste, en Allemagne se réduisait encore à fort peu de chose, il dénonçait à ses compatriotes les progrès menaçants du communisme et leur prédisait un bouleversement de Tordre social dans l'Europe entière ? L'accroissement prodigieux du parti socialiste allemand à la fin du siècle est la preuve que Heine savait, malgré ses erreurs, lire lui aussi dans le livre de l'avenir. On peut combattre les tendances de ce parti, les déclarer dangereuses et subversives, on peut nier que l'heure du triomphe sonne jamais pour lui; dans ce cas on sera évidemment logique en faisant peu de cas de Heine ou en le présentant comme un péril public. Mais en revanche aussi, de nombreux adeptes de la cause socialiste se sont faits, pour la raison inverse, ses apologistes. Ils lui pardonnent ses incartades d'aristocrate ; ils passent condamnation sur ses fantaisies d'artiste, sur son sensualisme et ses goût^ de luxe ; ils haussent les épaules devant ses faiblesses de caractère ; ils ne se scandalisent même pas trop de son manque d'enthousiasme pour l'idéal communiste. Ils estiment que son amour sincère du peuple, sa pitié pour les déshérités, sa haine pour la réaction féodale et cléricale, son mépris de la bourgeoisie capitaliste, font de lui un révolutionnaire authentique, digne du respect et des hommages de tous les démocrates sincères. Marx fait grand cas de lui en dépit de ses inconséquences et le cite à tout instant dans ses œuvres. Bebel termine son discours du 3 février 1893 au Reichstag en citant les vers célèbres du Conte dliiver « Il pousse ici-bas assez de pain pour tous les enfants des hommes... » comme l'expression poétique la plus parfaite de l'idéal socialiste. Et récemment encore l'historien du parti socialiste allemand, F. Mehring, mettait 1'/;^moral Heine bien au-dessus des honnêtes philistins radicaux entachés d'esprit bourgeois comme Borne ou Ruge, et le vantait comme le plus génial des poètes de la révolution.

Il me semble enfin que la divergence des jugements portés sur la personnalité de Heine ait également sa raison d'être

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dans la diversité des attitudes que Ton adopte aujourd'hui en face du phénomène de la « décadence ' ».

Certes Heine — nous l'avons souligné à diverses reprises — ne peut en aucune façon être rangé au nombre de ces dégénérés chez qui la source d'énergie est appauvrie ou épuisée et qui se traînent douloureusement vers l'inévitable dissolution. Son tempérament est au contraire d'une admirable richesse. Il fut unsensitif doué de la plus merveilleuse impressionnabililé; un intellectuel qui s'enthousiasmait pour un idéal rationnel de liberté et d'égalité ; un voluptueux ardemment épris de jouissance et de beauté; un passionné, prompt à l'amour comme à la haine et dont le cœur a toujours vibré avec une intensité extraordinaire ; un combatif prompt à l'attaque comme à la riposte, usant sans scrupule et sans ménagement des armes redoutables que la nature lui avait départies; un impitovable railleur dont le coup d'œil infaillible découvrait aussitôt le point faible de l'adversaire et qui se défendait contre la médiocrité et la sottise, contre la méchanceté et le mal par le rire cruel parfois, mais souvent aussi par l'humour sain et joyeusement amusé. 11 y avait chez lui un solide fonds de santé, une vitalité exubérante qui résista avec une ténacité inouïe à Tejivahissement progressif d'un mal inexorable. Jusqu'au bout de sa longue agonie nous avons vu Heine rester en pleine possession de ses facultés intellectuelles, de son génie de poète, de son indestructible jeunesse de cœur ; jusqu'au bout il est demeuré « fidèle à la terre » dans les grandes comme dans les petites choses, passionnément attaché à la vie qui le fuyait, sans aspirations mystiques vers la grande Xuit, sans nostalgie douloureuse ou extasiée do l'au-delà.

' Je me sers, faute de mii'ux, du terme de a idiénomènes de décadence » pour désigner un ensemble de [axis psychiques — tels cjue le développement de l'impressionnabilité et de Témotivité. l'affaiblissement de la volonté, la dissolution de l'unité de la personnalité, etc. — qu'on regarde souvent comme des symptômes de dégénérescence physiologique. Mais je tiens à dire, pour éviter tout malentendu, que je ne prétends nullement que des faits psychiques tels que ceux que je décris soient des phénomènes morbides, ni. surtout, qu'ils doivent nécessairement avoir pour conséquence la déchéance des individus, des peuples, des époques où ils se manifestent.

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Mais celle nalure si admirable à bien des égards n'en a pas moins ses tares très visibles et qui sautent aux yeux de l'obscrvaleur le plus bienveillanl.

C'est d'abord un certain manque de délicatesse qui étonne chez une personnalité par ailleurs aussi fine et aussi aristocratique. Ce trait déplaisant du caractère de Heine apparaît tout d'abord dans sa façon d'organiser sa vie matérielle. Il serait assurément pédant de lui faire un crime de ses besoins de confort, de bien-être, de luxe; et il y aurait quelque pharisaïsme à le condamner trop rigoureusement pour ne pas s'être toujours montré assez difficile dans le clioix des moyens employés pour satisfaire ses goûts dispendieux. On ne peut s'empêcher de regretter, pourtant, qu'il se soit aussi aisément résigné à compter, pour vivre, sur les bienfaits de son oncle- Salomon et n'ait pas trouvé l'énergie nécessaire pour se rendre libre de toute obligation vis-à-vis de ses riches parents ; on s'étonne qu'il ait accepté, au risque de compromettre son indépendance d'écrivain et son bon renom de publiciste, « l'aumône de la F'rance », la fameuse pension sur les fonds secrets qui semblait être le prix de ses complaisances pour le gouvernement de Louis-Philippe ! On peut évidemment plaider avec succès les circonstances atténuantes en sa faveur : il n'a été, cela ne fait pas de doute, ni un parasite ni un vendu. On eût préféré pourtant, dans l'un et l'autre cas, lui voir sauvegarder sa dignité avec une intransigeance plus chatouilleuse. Et ce "même laisser-aller apparaît chez lui à tout instant. On déplore que, dans ses polémiques, il se soit permis j)arfois — comme vis-à-vis de Platen ou de Pfizer — de basses et grossières diffamations sur la vie privée de ses adversaires ; on regrette qu'il se soit servi si souvent et si volontiers de l'insulte violente ou obscène comme orme de combat ; on trouve fâcheux qu'il n'ait pas hésité à attaquer un moi-t comme Borne ou une femme comme M'"'' Wohl- Strauss. Je veux bien, là encore, qu'on excuse ces incartades en alléguant qu'il a vécu dans une période de troubles où, comme il le disait, l'on n'avait souvent d'autre alternative

que de tuer soi-même où crêtre tué et où, par conséquent, chacun se vo^^ait contraint de faire usage, sans miséricorde ni ménagements, de toutes les armes qui lui tombaient sous la main. Constatons simplement, dans ce cas, que les scrupules • de délicatesse ne l'ont jamais beaucoup gêné dans ses polémiques, et observons aussi que, d'une manière générale, il y a souvent dans ses allures une sorte de désinvolture un peu cj-nique qui affecte désagréablement. On ne trouve pas chez lui cette distinction d'àme , cette Vorfiehmheit, ce besoin méticuleux de « propreté « intellectuelle et morale qui est un des traits saillants de la nature d'un Nietzsche par exemple : « C'est une coutume invariable chez moi, disait ce dernier : — Fabsolue pureté en moi et autour de moi^n'est une nécessité vitale, je meurs dans des conditions d'existence douteuses — je nage, je baigne, je barbote en quelque sorte constamment dans l'eau claire, dans quelque élément parfaitement hmpide et brillant. » Rien de tel chez Heine. Il n'est point une hermine. Pour sincère qu'il soit, il ne s'interdit pas à l'occasion un certain cabotinage; s'il est, bien entendu, faux qu'il ait joué la comédie de la passion comme amoureux, ou la comédie de l'exil comme patriote, ou la comédie de l'apostolat social comme tribun, on ne sait peut-être pas toujours, en revanche, très exactement, chez lui, où finit la vérité et où commence la « phrase ». 11 n'a pas non plus la superstition de l'exactitude rigoureuse et ses allégations sont souvent sujettes à caution. Enfin il tolère autour de lui une société souvent bien douteuse, depuis le louche aventurier ^Yit de Dôrring avec qui nous l'avons vu lié à Hambourg et à Munich, jusqu'au pittoresque brasseur d'affaires Friedland dont il disait, en se réconcihant avec lui peu de temps avant de mourir, qu'il devait se hâter de venir le voir pour qu'il ait le plaisir de l'entendre encore une fois mentir. Et dans le choix de ses intimités féminines, Heine s'est montré moins difficile encore. « Je suis condamné, écrivait-il un jour à Laube, à n'aimer que les créatures les plus basses et les plus vulgaires. — Comprenez bien combien cela doit faire souffrir un

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homme qui est fier et a beaucoup d'esprit '. » Souffrit-il tant que cela de la médiocrité d'âme de ces « Diverses » qu'il rechercha si volontiers? 11 est permis de supposer que cette douleur dut cire assez supportable puisque nous voyons le poète subir finalement pendant vingt ans, sans révolte, semblet-il, ni rancoeurs, le contact quotidien de la grisctte parisienne qu'il avait choisie comme compagne de sa vie, de cette épaisse et indifférente Mathilde, si banalement frivole et niaise, si lamentablement nulle par l'intelligence et le cœur. Loin de nous la pensée de reprendre contre Heine l'accusation de cynisme et d'immoralité si souvent portée contre lui par ses adversaires. Nous savons très bien que cette attitude quelque peu débraillée et qu'il affectait volontiers ne l'a pas empêché de rester toujours pleinement conscient de sa nature supérieure, de sa dignité d'homme et d'écrivain; et nous ne lui reprocherons pas d'avoir fait fi d'un certain respect de soi qui n'est souvent que puritanisme prudhommesque ou incapacité maladive de s'accommoder aux réalités de l'existence. Nous nous bornons à noter qu'il n'était pas sujet, en général, à ces dégoûts intransigeants qui rendent impossibles aux délicats certaines compromissions ou certaines promiscuités ^.

Ce n'est là, d'ailleurs, qu'un trait somme toute assez secondaire de sa physionomie. Un caractère infiniment plus important, c'est le manque d'harmonie et d'équilibre qui se décèle chez lui. On ne saurait en doutei" : Heine est une nature hypernerveuse dont les manifestations prennent très vite un caractère d'intensité excessive et sans doute quelque peu morbide. Son impressionnabilité s'exaspère en une sorte d'hyperesthésie qui le rend apte à analyser jusque dans le détail de leur complexité

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