‹ Henri Heine, penseurChapitre 146 sur 188 · YII · texte numérisé non relu

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politique un peu en amateur. La défense des intérêts du peuple n'était ni le but unique, ni même le but principal de son existence, et il réclamait hautement pour lui le droit de Tarliste à jouir delà vie, à s'inquiéter avant toute autre chose du développement harmonieux de son génie. Il ne faisait point mystère de son goût pour le confort, pour le luxe, pour la beauté ; il n'estimait pas déshonorant, pour satisfaire ces besoins, d'avoir recours à la bourse de son oncle Salomon ou même de se faire pensionner par le gouvernement français. Tout cela eût été imprudent et blâmable de la part (Kun homme pohtique. Et Ton ne peut s'étonner, en vérité, (|ue les contemporains de Heine se soient scandalisés parfois de cette attitude de détachement qu'il afTectait, en maintes circonstances, des plaisanteries irrévérencieuses dont il criblait les démocrates les plus sincères, de ses goûts de jouisseur voluptueux, du très aristocratique dédain pour le peuple laid, inintelligent et maladroit qu'il affichait à tout propos avec un provocant cynisme. Mais Heine n'était pas et ne voulait pas être un homme d'action, mi chef de parti. Et ces imprudences de langage et de conduite, inexcusables chez un tribun, n'ont pas la même gravité chez un artiste : elles ne sauraient, à mon sens, prouverque Heine n'était qu'un «démagogue de salon » et n'a fait que jouer avec les convictions (lémoc Italiques sans s'y attacher sérieusement.

Et de même qu'il est avant tout poète, Heine est aussi essentiellement individualiste. Par là aussi il peut paraître au premier abord un démocrate assez suspect. Evidemment son individualisme faisait de lui, tout d'abord, un adversaire du gouvernement et de l'ordre social établi. 11 ne pouvait admettre que, selon la théorie de Hegel, l'Etat pût être la fin suprême au-dessus de laquelle il n'y a rien ; que l'individu fût tenu de lui subordonner ses intérêts particuliers, sa volonté personnelle ; que le citoyen ne dût vivre que par et pour la Cité. Il estimait trop la personnalité humaine j)0ur consentir à ce qu'elle fût ainsi mise en tutelle, et il prisait peu les vertus civiques en honneur dans l'État prussien,

l'exacte discipline, Tabnégalion, le sentiment de la hiérarchie, Taccomplissement consciencieux de la tâche imposée. Il comparait irrévérencieusement le soldat prussien à ces pages du moyen âge qui portaient en leur cœur la fidélité et un écu au bas du dos ; mais tous les sujets prussiens n'étaient-ils pas, eux aussi, une façon de soldats portant tous cet ignominieux écu, insigne de leur servitude. Et il lui semblait que le devoir présent c'était d'affranchir l'homme moderne de toutes les entraves traditionnelles qui le retenaient captif, de mettre fin à l'oppression que l'Etat trop puissant faisait peser sur le sujet, afin que chaque individu pût développer librement sa personnalité. Or dans ce combat contre le despotisme des rois et de l'Eglise il avait pour alliés naturels tous les partis d'opposition, depuis les libéraux jusqu'aux socialistes. Mais en véritable individualiste qu'il était, il entendit garder toujours son indépendance; dans la mêlée des partis politiques il se choisit un poste isolé, refusant de s'enrôler dans les armées belligérantes, tiraillant môme au besoin contre les gens de son propre parti quand leur figure ou leurs propos ne lui revenaient pas, combattant pour la liberté en irrégulier, en « enfant perdu )), comme il le dit dans une poésie célèbre du Romancero. — Puis, s'il fait une guerre acharnée à l'Etat moderne, Heine, toujours en vertu de son instinct individualiste, n'est guère moins hostile à l'idéal égalitaire cher à beaucoup de démocrates, à cet idéal delà « bête de troupeau w que Nietzsche devait comme lui stigmatiser, plus tard, avec une si furieuse éloquence. Heine se rend compte que dans une société démocratique où tous seraient égaux devant la loi, où chacun aurait droit à une part égale de bonheur, le libre épanouissement de la personnalité rencontrerait mille obstacles ou deviendrait même complètement impossible ; il croit voir que la morale de l'égalitarismeest, tout comme la morale chrétienne, une morale de troupeau, qui prescrit coirime celle-ci l'amour du voisin, l'acceptation paisible d'une commune médiocrité, qui rép rouve comme elle les révoltes de l'orgueil, les empiétements hardis de la volonté individuelle puissante; il reconnaît dans les

démocrates du type de Borne des « Nazaréens », des ascètes spiritualistes qui prétendent transformer le monde en une caserne ou en un hôpital. De là sa répugnance profonde pour les tendances des radicaux et des républicains. De là aussi son scepticisme et son découragement lorsqu'il crut voir, vers la fin de sa vie, que le socialisme aboutissait à la môme conclusion que le radicalisme. Vers quelque direction qu'il regardât, partout il ^'oyait la société hostile à l'individualisme. D'un côté les conservateurs prêchaient la discipline, l'obéissance, la subordination du sujet à l'Etat représenté par le roi ; à l'autre extrémité républicains et communistes parlaient de liberté et d'affranchissement ; en réalité ils protestaient contre les privilégiés qui s'élevaient encore au-dessus de la masse* du peuple et demandaient que le niveau fût passé indistinctement sur tous.

Cela n'empêchait pas, d'ailleurs, que malgré ses répugnances d'artiste, d'aristocrate, d'individualiste pour la foule, Heine n'ait aimé le peuple très sincèrement, d'un amour qui avait sa source profonde dans un des traits essentiels de sa sensibilité. Notre poète, comme tant de modernes, goûtait profondément la nature ; il ressentait une tendresse toute particulière pour sa terre natale, pour les montagnes du Harz qu'il avait parcourues à pied, pour les grèves de Nordeney où il avait si souvent promené sa rêverie, surtout pour la vallée du Rhin où s'étaient écoulées son enfance et sa jeunesse. Or, il aimait le peuple allemand un peu comme il aimait sa patrie. Le marin qui sillonne la mer, le laboureur qui vit et meurt sur son champ, le mineur attaché à la montagne, lui semblaient participer de la vie obscure et mystérieuse des choses. Ce poète très raffiné et très personnel comprenait les simples et les naïfs qui sont tout près de la nature et dont la personnalité est à peine ébauchée ; il savait dire leurs croyances enfantines, leurs joies et leurs peines ; il s'apitoyait sur leurs souffrances. Il compatissait de tout cœur à la tristesse résignée de ces pauvres émigrants allemands qu'il avait rencontrés un jour près du Havre, fuyant

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leur patrie pour aller tenter fortune en Algérie ? Ce n'est pas. lui disaient-ils, que le pays soit mauvais, mais nous ne pouvions plus y tenir I Les impôts ruineux, les exactions des nobles, le service militaire... « Que devions-nous faire, concluaient-ils, fallait-il commencer une révolution? "... » Voilà le peuple comme Heine le comprend et laime. 11 le raille parfois, ce bon peuple, ce grand lourdaud de Miche/ allemand, ce débonnaire géant, indolent et résigné, qui se laisse malmener sans résistance, ou qui dort obstinément, ramenant jusque sur le nez son bonnet de nuit*; parfois même il s'irrite contre lui et lui rappelle que, d'après la loi de Moïse, l'esclave affranchi qui ne veut pas quitter son maître doit être cloué par l'oreille contre la porte de la maison seigneuriale ■\.. Au fond, il l'aime parce qu'il est inoffensif et bon, humble et naïf, parce qu'il est malheureux et exploité. Xe nous dissimulons pas que cet amour un jieu romantique des humbles et des opprimés n'a point chez Heine son origine dans un sentiment de respect philosophique pour la personnalité humaine, ni dans la foi démocratique en la souveraineté du peuple. Il est très douteux qu'un accroissement de la puissance populaire lui eût causé un réel plaisir. Si le peuple s'était avisé de lire des journaux de prêter l'oreille à la propagande révolutionnaire et d'acquérir ainsi une demi-culture intellectuelle, des notions confuses sur les questions sociales et politiques, s'il était entré en rév^olte contre ses oppresseurs et avait essayé de faire valoir ses droits, Heine l'eût estimé peut-être davantage, mais à coup sûr il l'eût moins aimé. Ses instincts de poète comme ses opinions démocratiques le portaient à s'intéresser au peuple naïf et primitif qui mène une vie encore presque végétative, qui est en quelque sorte un produit de la terre au même titre que les plantes et les animaux. Contre le peuple souverain, en revanche, le poète avait les plus aristocratiques préjugés et il les exprimait, nous l'avons vu, sur le ton du jtlus insolent

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