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des états d'âme en apparence simples. Son émoiivité est telle que tous ses sentiments de joie ou de tristesse, d'amour ou de haine s'amplifient d'une façon démesurée et impriment à tout son être des vibrations douloureuses. Sa combativité prompte à s'exalter devient aisément une sorte de frénésie qui lui fait oublier toute prudence, toute équité, toute modération et le pousse à des extrémités qu'il est le premier à regretter ensuite. Son humour dégénère à tout instant en une douloureuse ironie qui le condamne à ne plus pouvoir ressentir d'émotions simples, mais l'oblige à rire ou à plaisanter pendant qu'il souffre, à souffrir, au sein du bonheur, à l'idée des tristesses qu'il pressent. — Nietzsche compare souvent la vie psychique de l'homme à une sorte de bataille où les divers instincts, les diverses passions qu'il porte en lui déploient tous à tout instant leur maximum d'énergie et luttent pour l'hégémonie. Chez Heine cette lutte a pour résultat un état de perpétuelle instabilité. Il semble qu'il flotte au gré de la sensation ou de l'impression du moment ; on le voit osciller sans cesse du cynisme au mysticisme, de l'amour à la haine, du lyrisme à l'ironie, de l'enthousiasme au désenchantement. On soupçonne parfois qu'il n'est maître de lui qu'à un très faible degré. On ne discerne pas toujours chez lui, la présence d'un moi un et autonome, d'un pouvoir central conscient et dominateur, capable de coordonner et d'organiser la multiplicité des impressions ; son moi apparaît plutôt comme la résultante complexe et mouvante de puissances élémentaires qui échappent à tout contrôle et demeurent assez indépendantes les unes des autres. On serait presque tenté de dire qu'il n'agit pas mais qu'il est agi, qu'il est en quelque sorte simplement le théâtre de phénomènes variés qui se déroulent en lui en dehors de la participation d'une « volonté » une et persistante. Un instant seulement, vers les premiers temps de son séjour à Paris, il croit trouver dans le Saint-Simonisme une conception de la vie à laquelle il puisse adhérer complètement : il échafaude un système assez cohérent, une religion panthéistique et socialiste qui donne satisfaction à tous ses instincts,
à son inteingence de rationaliste, à son amour pour le peuple, à son imagination d'artiste, aux exigences de son tempérament d'aristocrate. Pendant quelques années il est en possession d'un idéal qui semble répondre à toutes ses aspirations et à la réalisation duquel il peut vouer sa vie et ses efforts. Mais cette unité ne tarde pas à rompre : bientôt il constate que ses aspirations se dissocient irrémédiablement. Sa raison et sa foi démocratiques lui ordonnent de travailler à un idéal égalitaire que réprouvent son sens d'artiste et ses goûts d'aristocrate et dont ils ne peuvent concevoir la réalisation qu'avec effroi et répugnance. Son instinct religieux, d'autre part, impose par un coup d'Etat à sa raison mal persuadée la foi en un Dieu personnel, la croyance à l'immortalité de l'âme. Et il semble que Heine, impuissant à rétablir l'harmonie rompue entre les divers éléments de sa nature, se soit borné finalement à constater leur divorce avec une ironique résignation, était accepté de voir son moi se dissoudre en quelque sorte en une poussière amorphe de pensées, d'émotions, de volitions divergentes. — Or cette anarchie des instincts élémentaires surexcités et finalement dissociés, cet affaiblissement du pouvoir central régulateur et modérateur, cette dissolution de la personnahté, cette désagrégation de la synthèse mentale — qu'est-ce autre chose que des symptômes typiques de « décadence » ? Et n'est-on pas en droit de supposer qu'il y a corrélation entre ces phénomènes psychiques et les phénomènes pathologiques qui ont ruiné progressivement l'organisme physiologique de Heine ?
Sur ce problème de la « décadence », sur l'interprétation à donner aux phénomènes psychiques dont je viens de parler, sur la valeur symptomalique qu'il convient de leur attribuer, les esprits sont, aujourd'hui encore, loin d'être d'accord. Il semble que l'on puisse, d'une manière générale, discerner à ce sujet deux grands courants d'opinion.
Les uns adoptent une attitude résolument hostile et négative. Ils voient essentiellement dans le décadent un être anormal, de valeur inférieure et, qui plus est, dangereux. Pour eux
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Heine n'a pas seulement le tort d'être un malade dont l'œuvre et la pensée ont un caractère plus ou moins morbides ; il est un véritable danger social. Le péril de la décadence menace en effet la société d'aujourd'hui. Par suite de l'accélération incessante du rythme de l'existence, la vie moderne est devenue de plus en plus hâtive, précipitée, fiévreuse. Les mêmes symptômes psychiques que nous notons chez Heine, l'hyper-excitabilité nerveuse, Témolivité exaltée, l'affaiblissement de la volonté, la dissolution de l'unité de la personnalité, l'anarchie des instincts apparaissent à des degrés très divers chez un grand nombre d'individus. Si, comme le prétend par exemple Lamprecht, le phénomène psychique essentiel de l'époque contemporaine est l'intensification de la vie nerveuse, l'effort de l'homme moderne pour prendre conscience de j)lus en plus complètement de ses états nerveux, pour explorer toujours plus à fond le domaine de la vie psychique élémentaire, il est cliiir que la civilisation européenne est, de ce fait, exposée à un danger sérieux. La culture exclusive de l'excitation nerveuse ne peut qu'être néfaste à la longue et amener des phénomènes de régression en grand. — Et Ton voit aussitôt en quel sens la préoccupation de combattre la décadence va déterminer les jugements sur Heine. Xous avons en Heine, dira-t-on, un type supérieur de dégénéré hyper-nerveux : or son exemple est malsain parce que, dans une certaine mesure, contagieux. L'admiration même qu'il rencontre est déjà un symptôme fâcheux ; c'est l'indice que beaucoup d'entre nous ont perdu l'instinct de ce qui est nécessaire à notre équilibre psychique. Xous avons besoin, pour l'instant, de calme, d'harmonie, d'ordre; il faut réfréner le tumulte de notre vie nerveuse, fortifier notre volonté, lui donner des normes solides pour la guider. Ce n'est pas en nous inspirant de Heine que nous y parviendrons. 11 n'est pas, pour nous, un ('-ducateur, un modèle. Il incarne, sous une forme d'autant plus dangereuse qu'elle est à certains égards plus séduisante, les tendances les plus inquiétantes pour la durée de la société contemporaine. D'autres, moins préoccupés de la hilte nuitre la décadence.
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s'efforcent plutôt d'en comprendre la raison d'être, la nécessité, et par conséquent aussi, en un certain sens, la légitimité. Us inclinent à voir dans la décadence simplement un des aspects de la grande loi du changement. Ils se demandent si ce que nous appelons aujourd'hui décadence n'est pas une rupture d'équilibre nécessaire pour la réalisation future de synthèses nouvelles, d'harmonies supérieures. Elle est donc bien, si l'on veut, un mal, mais elle peut être aussi un bien puisqu'elle est la voie par où s'effectue le progrès. Il n'y a donc pas à réagir contre la décadence, à revenir vers un état de santé perdu et qu'il s'agirait de retrouver. Le progrès est en avant, non en arrière ; pour guérir il faut, comme on l'a dit, « aller toujours plus avant, pas à pas, dans la décadence ». En présence d'un représentant supérieur de la décadence comme Heine, point n'est donc besoin de pousser des cris d'alarme ni de jeter l'anathème. Tel qu'il est, avec ses imperfections et ses tares, il demeure un exemplaire admirable d'humanité. Peutêtre est-on en droit de voir en lui un essai grandiose, mais à demi avorté de la nature, une ébauche hardie mais trop fragile encore, par qui la vie a préludé à la réalisation des formes supérieures que verra naître l'avenir. 11 n'y a donc pas à le condamner ni à le combattre. C'est une victime glorieuse de l'éternelle loi du Devenir. Sachons le plaindre et l'admirer. Et rendons-lui les honneurs qui lui sont dus, car il fut vraiment, comme il l'a dit, « un brave soldat dans la guerre d'indépendance de l'humanité », un de ces hardis pionniers qui préparent à travers mille dangers et mille souffrances, les découvertes, les progrès, les réussites spirituelles du genre humain.
On le voit : la cause capitale des fluctuations de la renommée de Heine est qu'il est mêlé étroitement à nos polémiques contemporaines. 11 a contre lui, en général, les défenseurs de l'ordre de chose établi, les champions de l'Allemagne impérialiste, les esprits en qui domine le respect de la tradition en politique, en religion et en morale, les amis de l'ordre et de la règle qui combattent la dissolution de la société contem-
poraine et s'alarment des progrès de la décadence. Il est sympathique aux inquiets et aux novateurs, à ceux qui sont médiocrement édifiés de notre civilisation présente, et n'appréhendent pas une « transvaluation des valeurs ». En tout état de cause il reste un des hommes représentatifs de notre siècle. Il a ses faiblesses et ses tares, il est plutôt négatif que positif; il n'est point un novateur ni un génie original en philosophie, non plus qu'en sociologie ; il n'est point un meneur d'hommes ni un esprit politique. Mais en dépit — ou en raison — des contrastes de sa nature complexe et tourmentée il a su peindre avec un tact sûr, une finesse de touche souvent merveilleuse, des états d'âme fréquents à son époque et qui, après un demi-siècle écoulé, sont plus répandus que jamais. II a su dire avec esprit ou émotion ce que beaucoup de gens pensaient ou pensent tout bas, et aujourd'hui encore nous pouvons le comprendre et le goûter comme un contemporain. C'est assez, croyons-nous, pour qu'il y ait quelque étroitesse à contester sa gloire et bien de la mauvaise grâce à refuser de rendre à son génie les hommages qui lui sont dus.
Condamnation portée contre Heine soit par les conservateurs allemands, soit par les radicaux : nécessité de reviser son procès. — Evolution générale du romantisme allemand cjui de révolutionnaire devient de plus en i)lus réactionnaire. — Retour offensif du rationalisme contre le romantisme. — L'impressionisme et le romantisme de Heine. — Son rationalisme. — Complexité de sa nature. Est-il un décadent?
CHAIMTRE PREMIER
I. Circonstances défavorables qui empêchent pour Heine l'adaptation au milieu. — Ses sympathies françaises et son particularisme rhénan. — Sa naissance juive. — Son éducation : le père et la mère de Heine. — Heine destiné successivement à la carrière administrative, au commerce, au méfier d'avocat. — Ses besoins d'argent. — Sa santé précaire 13
II. L'amour dans la vie de Heine. — Sa passion pour Amélie, puis pour Thérèse Heine. — Ses nombreuses passionnettes. — Indices de vie exubérante ou symptômes de décadence? — Le pessimisme amoureux de Heine; — sa perception du caractère antithétique de l'existence; — velléités nihilistes 23