Enfantin, Œuvres, X, 139 ss
calcul de chercher à les convertir au lieu de vouloir les écraser. Les prophètes, jusqu'à présent, ont toujours parlé au peuple, ils ont négligé ou méprisé les puissants de la terre, — n'est-ce pas là une injustice ? Pourquoi les princes ne conduiraient-ils pas un jour les peuples vers le progrès? Pourquoi la société future devrait-elle être enfantée dans la douleur et les larmes, dans le feu et dans le sang? « Prophètes, conclut Enfantin, songez que les rois de nos jours ne peuvent pas être des David, des Salomon, rois et prophètes à la fois. Ne prenons pas le présent pour l'avenir; il y a encore deux pouvoirs dans le monde^ celui des prophètes et celui des rois ; eh bien, ces deux pouvoirs ne finiront pas par une bataille, et l'humanité tout entière avec eux, car le vainqueur ne pourrait régner sur Favenir qui ne veut qu'un maître pacifique et non un bourreau couvert de sang. »
Nous ignorons quelle impression celte étrange épître a pu faire sur Heine. 11 est peu probable toutefois qu'il soit jamais entré dans les vues bizarres d'Enfantin sur le rôle de l'Autriche dans l'Allemagne future, peu probable aussi qu'il ait jamais cru à la possibilité d'une révolution pacifique acceptée et dirigée par les rois et par le clergé. 11 était trop clairvoyant pour se faire la moindre illusion sur les résultats de Yapostolat royale et ne pouvait se dissimuler que le rôle actif des Saint-Simoniens était décidément fini. Dans un article écrit quelques années plus tard, en 1843, il leur reconnaît le mérite d'avoir su les premiers poser nettement la question sociale en tant que question, en tant que problème à résoudre. Mais, ajoute-t-il, ils ne sont pas les serviteurs prédestinés pour lesquels la Volonté suprême de l'univers réalisera ses vues ; la révolution sociale viendra non pas d'en haut, des savants et des penseurs, mais d'en bas, de la masse inconsciente du peuple qui est poussée en avant par une aveugle et invincible nécessité. Tôt ou tard les débris de la petite Église saint-simonienne iront grossir l'armée toujours plus nombreuse des communistes, parmi lesquels ils joueront en quelque sorte le rôle de patriarches, de pères
de l'Église ^ En attendant, Heine suit avec un intérêt parfois ironique les métamorphoses successives des anciens disciples d'Enfantin. Il consacre, par exemple, un long article à Pierre Leroux^; une autre fois il s'amuse à noter les avatars successifs de Charles Duveyrier, haut dignitaire de l'Église saint-simonienne, puis auteur comique, enfin écrivain politique, et il admire cette merveilleuse faculté de transformation qui permet à un Français de jouer tous les rôles et de représenter à volonté un dramaturge, un ministre, un général, une lumière de l'Église ou même un dieu ^ ! Plus tard, lorsque les Saint-Simoniens rentrèrent dans la société où plusieurs se firent, par leurs talents distingués, des situations brillantes dans l'industrie, le commerce, la banque ou les grands travaux publics, lorsque Enfantin lui-même, peu de temps après son retour d'Egypte, se maria très bourgeoisement à Lyon et accepta une place lucrative, Heine, qui, n'avait jamais compris le côté pratique du Saint-Simonisme. ne se fit pas faute de s'égayer un peu de cette métamorphose où il ne voyait qu'un abandon médiocrement héroïque de l'idéal de jadis. Il supprima dans la préface de la deuxième édition de V Allemagne la dédicace à Enfantin. « Les martyrs d'autrefois, écrivait-il pour motiver ce changement, ne sont plus honnis ni persécutés, ils ne portent plus la croix, si ce n'est par hasard la croix de la Légion d'honneur; ils ne parcourent plus nu-pieds les déserts de l'Arabie pour y chercher la femme libre; — ces émancipateurs des hens conjugaux, ces briseurs de chaînes matrimoniales, à leur retour de l'Orient ils se sont mariés et sont devenus les épouseurs les plus intrépides de l'Occident, et ils ont des bottes. La plupart de ces martyrs sont à présent dans la prospérité; plusieuis d'entre eux sont néo-millionnaires, et plus d'un est arrivé aux places les plus honorifiques et les plus lucratives, — on va vite avec les chemins de fer. Ces ci-devant apôtres qui