‹ Henri Heine, penseurChapitre 79 sur 188 · Y, 2oo · texte numérisé non relu

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ils puisent une ardeur nouvelle dans une croyance qui les remplit tout entiers, dans la foi au progrès, foi qui est née de la science : « Nous avons mesuré les pays, s'écrie Heine, pesé les forces de la nature, compté les moyens de l'industrie, et voici ce que nous avons trouvé : La terre est assez grande, chacun a assez d'espace pour y bâtir la cabane de son bonheur.jCette terre peut tous nous nourrir, si tous nous voulons travailler, au lieu de vivre aux dépens les uns des autres. Alors il sera superflu de prêcher le ciel aux pauvres pour ne pas leur faire envier le bonheur des riches '. » Chez ces.écrivains d'avant-garde, la révolution, de théorique qu'elle était, tend à se faire pratique : ils veulent en somme mettre en pratique les doctrines saint-simoniennes.

Le but que poursuit l'Allemagne c'est donc l'avènement d'une société idéale qui rejetterait toutes les religions positives sans tomber dans l'athéisme, qui proclamerait l'émancipation de la chair sans verser dans le matériahsme, qui serait positiviste et utilitaire sans renoncer au culte de la beauté, qui briserait la domination des despotes et des prêtres et saurait assurer le bien-être du peuple sans prétendre détruire les inégalités naturelles ni vouloir ramener tous les hommes au même niveau. Sur tous ces points Heine est pleinement d'accord avec les Saint-Simoniens. Une seule divergence grave le sépare d'eux. Les Saints-Simoniens croyaient que leur idéal était aisément et immédiatement réalisable ; ils s'étaient hâtés de mettre en pratique leurs théories en organisant leur Eglise et leur hiérarchie ; et ils espéraient par leur exemple provoquer ime réforme graduelle de la société, une transformation progressive des habitudes et des croyances ; ils s'appliquaient à ne rebuter personne, s'ingéniaient à ménager les transitions, à trouver des mesures provisoires pour faciliter le passage de l'ancien régime au nouveau. Toute différente est l'attitude de Heine. Il ne se berce pas, comme eux, de l'espoir que la société de l'avenir pourra s'organiser

pacifiquement; il ne compte pas sur la persuasion pour convertir l'Allemagne aux idées socialistes. L'ère des négations n'est pas close pour les Allemands ; il faut continuer à combattre les rois et les prêtres, le despotisme et Tobscurantisme. Point de compromis avec les puissances du passé ! C'est à la faveur d'une gigantesque révolution, c'est par le fer et le feu que triompheront les idées nouvelles. La bataille est d/^puis longtemps engagée. La révolution intellectuelle de l'Allemagne est achevée. Les philosophes ont tué le dieu personnel des chrétiens ; dans leur vaste synthèse du monde il n'y a plus de place pour un dieu créateur et providence de l'univers ; et la divinité que l'homme cherchait jadis hors de lui, c'est maintenant dans la profondeur de son moi qu'il la trouve. Les penseurs ont accompli dans le domaine de l'esprit la même œuvre de destruction que Robespierre et Napoléon dans le domaine des faits : ils ont brisé les vieilles idoles, ébranlé la vieille société jusque dans ses fondements. Mais en Allemagne la révolution est restée purement spéculative. Dans la vie réelle les puissances du passé résistent encore à l'esprit nouveau : elles prétendent faire revivre en plein xix'' siècle la foi du moyen âge et restaurer le vieil empire germanique ; elles persécutent les amis de la liberté qui veulent réveiller le peuple de sa torpeur. C'est la guerre qui s'apprête, une a'uerre sans merci entre le vieux monde et le monde nouveau. Jamais les Allemands n'ont lâché une idée sans l'avoir poussée jusqu'à ses dernières conséquences ; ils ne sont pas gens à abandonner à moitié route la voie de la révolution où ils se sont engagés. Méthodiquement, ils passeront de la révolution philosophique à la révolution politique et sociale. Les panthéistes modernes, Kantiens, Fichtéens, philosophes de la nature surtout, conjureront les forces cachées du passé, l'ancien panthéisme germanique, vaincu mais non détruit par le christianisme. El alors se déchaînera à nouveau celte ardeur batailleuse des anciens Germains, cette soif de combat dont racontent les antiques épopées païennes. Les vieux dieux se lèveront de leur tombeau fabuleux et Thor, de son marteau oi-

gantesquo, démolira les cathédrales gothiques... « Le tonnerre en Allemagne est bien à la vérité allemand aussi : il n'est pas très leste, et vient en roulant un peu lentement; mais il viendra, et quand vous entendrez un craquement comme jamais craquement ne s'est fait encore entendre dans l'histoire du monde, sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché le but. A ce bruit, les aigles tomberont morts du haut des airs, et les lions, dans les déserts les plus reculés de l'Afrique, baisseront la queue et se glisseront dans leurs antres royaux. On exécutera en Allemagne un drame auprès duquel la Révolution française ne sera qu'une innocente idylle. Il est vrai qu'aujourd'hui tout est calme, et si vous voyez cà et là quelques hommes gesticuler un peu vivement, ne croyez pas que ce soient les acteurs qui seront un jour chargés de la représentation. Ce ne sont que des roquets qui courent dans l'arène vide, aboyant et échangeant quelques coups de dents avant l'heure où doit entrer la troupe des gladiateurs qui combattront à mort'. »

Enfantin reçut la première édition française de VAlleinagne^ qui lui était dédiée, en Egypte où il s'était retiré après sa sortie de prison et où il s'occupait de la grande entreprise du barrage du Nil. Il répondit à Heine par une longue épître confuse, désordonnée, qu'il comparait lui-même à un de ces préludes bizarres que les musiciens exécutent avant de composer et dont un artiste seul peut comprendre le sens et les véritables intentions. Disons, pour l'inteUigence de cette lettre, qu'elle fut écrite, le 11 octobre 1835 ", par Enfantin, au chevet d'un de ses plus fidèles disciples, Hoart, qui expira le lendemain. La mort de cet auxiliaire actif et dévoué, l'un des derniers apôtres du Saint-Simonisme, était un désastre pour

i. IV, 294 s.

'2. Enfantin, Œuvres, X, 108-13G.

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Enfantin. Il ne pouvait se dissimuler que désormais il lui fallait renoncer à répandre dans le grand public la religion nouvelle, et il avouait sans détour à un de ses amis que Fèrc de l'apostolat populaire, de Tappel au peuple, était close. 11 entrevoyait toutefois pour sa doctrine un nouvel avenir, une dernière chance de succès : Tappel aux grands, aux princes de ce monde « Tapostolat royal' ». On comprend aisément qu'animé de ces dispositions nouvelles, il n'ait goûté qu'à : moitié les fanfares belliqueuses de Heine. Il devait condamner l'attitude révolutionnaire de ce disciple aventureux et compromettant, son ton agressif, sa hautaine déclaration de guerre aux puissances du passé. Aussi sa lettre est-elle remplie de conseils de modération et de prudence. La guerre contre la Sainte-Alliance, dit-il , contre la diète de Francfort, contre l'obscurantisme des cabinets est chose usée; c'est faire œuvre stérile que de s'acharner contre le passé, de tourner en dérieion la religion, de stigmatiser sans merci les fautes et les faiblesses des grands; il faut, au contraire, travailler à l'édifice de l'Allemagne future. Or, c'est à l'Autriche que revient, dans l'Allemagne régénérée, le rôle sacerdotal, c'est en elle que gît la moralité allemande, la vie du Saint-Empire ; 1 c'est elle qui est dépositaire de l'ordre, de la hiérarchie, du sentiment du devoir et surtout de l'esprit de paix. « C'est si beau un peuple qui, à cette époque oij toutes les bases de l'ordre social ont été ébranlées, fouillées, bouleversées, a conservé sa vieille foi tant qu'une nouvelle croyance n'est pas venue le saisir au cœur; un peuple qui sait tout ce que \ intelligence et \di force de l'homme ont fait pour détruire l'édifice du passé, mais qui, n'ayant pas vu qu'une âme élue de Dieu ait inspiré et dessiné le plan de l'édifice nouveau, garde prudemment son vieux château gothique et sa vieille cathédrale qu'il préfère encore à nos maisons bourgeoises et à nos salles de députés. » 11 faut admirer les peuples conservateurs, les hommes du passé; ce n'est que justice. Et c'est un bon

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